PRONOSTIC
du moins une stase sanguine, une congestion considérable, disposition favorable au développement d'une inflammation qui, survenant dans des parties dont la nutrition est déjà très-gravement compromise, a beaucoup de tendance à se terminer par gangrène.
J'admets donc que l'oblitération des veines envahies et détruites par le travail de propagation est au moins une cause prédisposante, et probablement môme, quelquefois, une cause déterminante de gangrène, dans les tumeurs qui, comme les cancers encépbaloïdes, se propagent aisément aux parois des veines. Je renvoie pour plus de détails sur cette question, à mon Mémoire sur l'anatomie pathologique du cancer, oii j'ai consacré un chapitre assez étendu à l'étude spéciale de la gangrène des tumeurs cancéreuses.
On peut dire d'une manière générale que la gangrène des tumeurs est un accident fâcheux. Quelques malades peuventen tirer bénéfice, mais d'autres restent dans un état pire qu'auparavant, et beaucoup succombent à l'infection putride, ou à l'épuisement consécutif à une suppuration trop abondante. La gangrène partielle est presque toujours nuisible, parce que, après la chute des eschares, le malade n'est pas débarrassé de sa tumeur. Il se trouve dans la même condition que s'il avait été soumis à une excision partielle; la plaie ne se referme pas, et le mal continue sa marche. La gangrène totale peut être suivie d'une cicatrisation complète, et, si la tumeur est de celles qui ont peu ou point de tendance à récidiver, la guérison peut être définitive, comme si elle avait été obtenue par une opération. Mais, pour les tumeurs qui tendent à se reproduire, les chances de récidive sont plusgrandesaprèslagangrènequ'aprèsuneopération,parce quecelleci empiète ordinairement d'une manière notable sur les tissus sains, tandis que la gangrène, môme lorsqu'elle paraît totale, peut laisser, sous les eschares qui tombent, de petits fragments de tissu pathologique qui sont ensuite les germes de la récidive. On publie, avec l 'empressement qu'éveillent les choses curieuses ou inattendues, les observations de tumeurs plus ou moins suspectes qui ont été guéries par la gangrène; mais lorsque cet accident est suivi d'une mort prompte ou d une récidive prochaine, il n'excite aucun étonnement, et on le passe volontiers sous silence. Lorsque j'ai commencé, dans les livres, mes recherches sur la gangrène du cancer, j'ai cru d'abord que la gangrené totale et curative était bien plus fréquente que la gangrené partielle; mais j'ai changé d'opinion quand j'ai étudié les maades. J'ai observé jusqu'ici, soit dans les cancers, soit dans les épithéhômes, neuf exemples de gangrène partielle, tandis que ie n'ai vu aucun exemple de gangrène totale, et il n'en est pas venu à ma
connaissance qu'il s'en soit présenté un seul cas depuis dix ans dans les hôpitaux de Paris.
Des accidents d'une haute gravité peuvent se développer à la suite de la gangrène des tumeurs. Quesnay a cité l'observation d'une malade qui y succomba (1). J'ai fait à l'École pratique l'autopsie d'un homme qui était mort avant l'élimination des eschares. Dans le cas de Quesnay, il s'agissait d'une tumeur de la mamelle. Le sujet de mon observation avait un cancer ulcéré du testicule, compliqué d'un énorme engorgement des ganglions inguinaux et iliaques. C'était cette tumeur ganglionnaire qui s'était gangrenée dans une étendue très-considérable, et, pour le dire en passant, à l'appui de l'étiologie que j'ai invoqué plus haut, je constatai que la veine saphène, les veines honteuses externes et la veine sous-cutanée abdominale étaient oblitérées; la veine fémorale elle-même, quoique encore perméable, était occupée par un champignon cancéreux qui faisait saillie dans sa cavité. J'ai déjà cité l'observation d'un malade de Bicêtre qui succomba très-promptement à la gangrène d'un épithéliôme de la face. Il serait superflu de multiplier les exemples pour montrer que la gangrène des tumeurs, attribuée par quelques amis du merveilleux à un effort intelligent de la nature, est un accident toujours grave, souvent funeste, et rarement curatif.
(1) Quesnay, Traité de la gangrène. Paris, 1771, in-12, p. 312.