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CHAPITRE XI

Jusqu'ici nous nous sommes occupés de l'évolution purement locale des productions accidentelles. Nous verrons bientôt qu'un certain nombre d'entre elles peuvent déterminer consécutivement le développement de certaines lésions dans des parties plus ou moins éloignées, qui n'ont avec elles aucune connexion anatomique. Entre ces phénomènes, qui impliquent l'idée d'une affection générale de l'économie, et les phénomènes entièrement locaux que nous venons de décrire, se placent certaines lésions qui surviennent à quelque distance de la tumeur, mais qui se produisent néanmoins en vertu de l'action locale qu'elle exerce sur l'appareil lymphatique.

Plusieurs espèces de productions accidentelles ont la propriété de déterminer dans les ganglions lymphatiques correspondant la formation de tumeurs de même nature qu'elles, sans qu'il y ait continuité de tissu entre les deux masses morbides.

On a vu dans le chapitre précédent que toute tumeur, surtout quand elle est ulcérée, peut s'accompagner d'un certain degré d'inflammation chronique, à la suite de laquelle les ganglions voisins deviennent le siège d'un engorgement en général indolent, plus ou moins dur, plus ou moins volumineux. Il n'y a alors absolument aucun rapport entre la nature de la tumeur primitive et celle de la tumeur des ganglions.

Les engorgements ganglionnaires dont nous allons nous occuper sont au contraire spécifiques, c'est-à-dire de môme espèce, ou plutôt de même nature que la tumeur primitive.

Les espèces de tumeurs qui peuvent se compliquer d'engorgements ganglionnaires spécifiques sont en général plus graves que les autres. Ce caractère fait partie de ce qu'on appelle le cortège de la malignité, mais ne peut servir h établir un groupe nosographique.

En effet, il peut faire déhul jusqu'à la fin, môme dans le cancer, qui est de toutes les espèces de tumeurs la plus exposée à celle complication, et il peut se présenter môme dans le chondrôme, qui en est exempt peut-ôlre plus de quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent. C'est donc un caraclère qui n'est absolu dans ^ucun cas, et qui, suivant les espèces, est tantôt commun, tantôt rare, tantôt très-rare. Lorsqu'il existe, on n'en peut rien conclure de positif sur la nature de la maladie ; lorsqu'il fait défaut, on n'en peut rien conclure en-

core.

Les cancers, comme nous venons de le dire, sont de beaucoup les tumeurs qui sont le plus souvent compliquées d'engorgement ganglionnaire; toutefois les cancers colloïdes y sont moins exposés que certaines tumeurs non cancéreuses. Ce symptôme est en général plus précoce et probablementaussi plus fréquent dans l'encéphaloïde que dans le squirrhe. Mais certains cancers squirrheux et môme encépbaloïdes peuvent parcourir toutes leurs périodes, durer plusieurs années, déterminer l'infection et la mort, sans que les ganglions deviennent le siège du moindre engorgement, et ces différences ne doivent pas être attribuées seulement au siège de la tumeur primitive, puisque deux cancers de même variété, occupant les mêmes tissus et la môme région, peuvent se comporter à cet égard de deux manières différentes.

Après les cancers, les épithéliômes des membranes muqueuses sont les tumeurs qui donnent lieu le plus souvent à l'engorgement spécifique des ganglions. Les épithéliômes des surfaces cutanées en sont au contraire presque toujours exempts. M. Michon a vu toutefois un épitbéliôme de la main, consécutif à une brûlure et traité par l'amputation de l'avant-bras, récidiver dans le moignon, puis dans deux ganglions, l'un brachial, l'autre axillaire. II enleva d'abord les deux ganglions, et, lorsque les plaies furent cicatrisées, il amputa le bras. Son malade, six mois après cette dernière opération, était encore exempt de récidive (I). A la peau de la face, où le réseau lymphatique est très-riche, mais où les troncs lymphatiques sous-cutanés sont bien moins volumineux qu'ils ne le sont à l'avant-bras, l'épithéliôme peut durer un grand nombre d'années sans porter atteinte à l'intégrité des ganglions. Mais lorsque cette affection, en se propageant, gagne une membrane muqueuse, comme on le voit fréquemment à l'ouverture buccale, les chances de l'engorgement ganglionnaire deviennent à peu près les mômes

(1) Bulletins de la Société de chirurgie, 30 août 1854, t. V, p. 95, in-8.

ÉPITHÉLIOMES, FIBROIDES, CHONDROMES . 265

que si le mal eût débuté primitivement sur la muqueuse. L'influence du siège anatomique ne peut donc être méconnue ici.

Les fbroïdes ou tumeurs fibroplastiques prennent place, sous le rapport de la fréquence de ce symptôme, après les épilhéliômes des muqueuses. Les fibroïdes cysto-nucléaires diffèrent notablement, à cet égard, des fibroïdes fîbrillaires; ils ont beaucoup plus de tendance que ces derniers à envahir les ganglions.

Le fait de l'engorgement ganglionnaire est encore douteux pour les fîbrômes ; mais, quoique je n'en connaisse aucun exemple bien positif, je considère comme assez probable qu'il s'en présentera tôt ou tard quelque observation, car le fibrôme peut revêtir par exception tous les caractères de la malignité ; il peut infecter l'économie et se généraliser dans les viscères. Cela est aujourd'hui bien établi, et il y a des raisons théoriques de croire qu'il peut également gagner les ganglions. On a nié le fait en se basant sur les innombrables observations qui prouvent que les tumeurs dites fibreuses de l'utérus ne se compliquent jamais d'engorgements ganglionnaires. Mais ces tumeurs ne sont pas des fîbrômes proprement dits; elles en diffèrent assez, sous tous les rapporta, pour justifier le nom d'hystérômes que je leur ai donné en me basant sur la nature de leurs éléments autogènes.

On aurait pu nier, il y a quelques années, l'engorgement spécifique des ganglions qui reçoivent les vaisseaux lymphatiques d'une région atteinte de chondrôme. Mais une observation remarquable publiée en 1855 par M. Paget (1), a prouvé sans réplique que le chondrôme, malgré sa bénignité ordinaire, peut donner lieu à la formation de tumeurs cartilagineuses dans les ganglions correspondants. M. Dauvé a présenté, le 6 mars 1861, à la Société de chirurgie, un chondrôme du testicule qui avait été enlevé la veille par M. Godard, de l'hôpipital militaire de Versailles. On apercevait sur la coupe des tubes tortueux remplis de matière cartilagineuse, et on supposait que ces tubes étaient les conduits séminifères. Toutefois il me parut que cette tumeur était exactement semblable à celle qui est représentée sur une belle planche coloriée annexée au mémoire de M. Paget, et, sachant que dans l'observation de ce chirurgien, les tubes en question étaient des vaisseaux lymphatiques, j'émis l'opinion que le système lymphatique était probablement envahi chez le malade de M. Godard. L'événement ne justifia que trop cette crainte. Le 26

(1) J- Paget, Accounlsof a Growth of Cartilage in a Teslicle and its Lymphatics and in other Parts. London, 1865, in-8, pl. - Extrait du t. XXXVIII des Medico- Chirurgical Transactions.

juin suivant, M. Dauvé présenla.lafin de l'observation. Le chondrôme avait récidivé dans la partie supérieure du cordon, et une tumeur ganglionnaire, où le microscope découvrit des éléments de cartilage, s'était formée dans les ganglions lombaires (i).

L'engorgement spécifique des ganglions de l'aisselle a été constaté dans un cas de tumeur à structure glandulaire de la région mammaire. L'observation microscopique a été faite par M. Robin ; il a trouvé des culs-de-sac glandulaires bien manifestes dans la tumeur des ganglions axillaires. Le tissu glandulaire accidentel peut donc donner lieu à l'engorgement spécifique des ganglions. Mais l'interprétation de ce fait peut faire naître quelque hésitation. Il y a lieu de se demander si la tumeur primitive de la région mammaire et latumeur secondaire de l'aisselle étaient de vrais adénômes ou des pseudadénômes. Ces deux espèces de tumeurs renferment des éléments glandulaires, et, quoiqu'il soit en général facile de les distinguer l'une de l'autre, il y a entre elles une analogie de structure qui peut, dans quelques cas, rendre la distinction difficile. M. Robin, qui a examiné seulement la tumeur axillaire, a pensé que c'était un adénôme véritable, et cette opinion émise par un homme aussi compétent, par celui précisément qui a découvert le groupe des pseudadénômes, a sans doute une très-grande valeur; mais, d'un autre côté, si les adénômes de la mamelle pouvaient réellement produire l'engorgement spécifique des ganglions axillaires, ce serait tout à fait en désaccord avec tout ce qu'on connaît d'ailleurs sur la marche de cette affection. J'ai eu l'occasion de traiter plus de vingt femmes atteintes d'adénômes de la mamelle; j'en ai vu un très-grand nombre d'autres dans les cliniques et les consultations du bureau central et des hôpitaux; M. Lebert a rassemblé trente observations complètes de cette aff"ection; M. Velpeau a publié un tableau de soixante observations recueillies à l'hôpital, sans compter les faits très-nombreux de sa pratique particulière ; — et dans aucun de ces cas l'adénôme n'était accompagné d'engorgement ganglionnaire spécifique. Si l'interprétation de M. Robin est exacte, le fait qu'il a observé devra donc être compté au nombre des plus exceptionnels de la pathologie. Voilà pourquoi je me suis demandé s'il ne s'agissait pas d'un pseudadénôme. Cette dernière tumeur, en effet, dans les cas connus jusqu'ici, a aff"ecté une marche extrêmement grave. Elle se développe et se propage avec autant d'activité que le cancer, et personne ne sera surpris d'apprendre qu'elle puisse faire invasion dans les ganglions

(1) Bulletins de la Société de chirurgie, 1861, p. 160 et 395 (2^ série, t. II).

lymphatiques. Je me hâte d'ajouter que dans les neuf observations de pseudadénômes qui sont venues à ma connaissance, il n'est fait aucune mention de l'engorgement ganglionnaire. L'observation que je discute, quelque titre qu'on lui donne, est donc tout à fait insolite.

Quoi qu'il en soit, il est démontré qu'il y a au moins une espèce de tumeurs à structure glandulaire qui peut donner lieu à l'engorgement spécifique des ganglions.

Ainsi, l'engorgement spécifique des ganghons n'est pas un symptôme propre au cancer. Il se montre également avec plus ou moins de fréquence dans l'épithéliôme, le fibroïde et le chondrôme. On l'a observé dans une espèce de tumeur du sein à structure glandulaire ; on le découvrira probablement, à litre de fait exceptionnel, dans d'autres tumeurs encore; nous ne pouvons pas raisonner sur ces probabilités; mais en nous restreignant aux faits acquis à la science , en considérant surtout que le chondrôme est presque toujours, plus de dix-neuf fois sur vingt, d'une bénignité absolue, nous sommes autorisés à affirmer que cet engorgement, loin de constituer un caractère pathognomonique, comme quelques chirurgiens l'ont cru, n'a dans le diagnostic qu'une valeur relative, et ne peut servir de base à une classification rigoureuse.

Étudions maintenant l'origine et l'évolution de ces tumeurs ganglionnaires.

Elles se montrent exclusivement dans les ganglions qui reçoivent les vaisseaux lymphatiques de la région envahie par la tumeur primitive. A. Cooper, Scarpa et quelques autres auteurs ont vu des tumeurs ganglionnaires dans des régions qui n'avaient aucune connexion anatomique avec la première tumeur, par exemple dans l'aisselle gauche, quand le cancer occupait la mamelle droite, ou réciproquement. Mais c'est seulement dans les cas de vrai cancer que les faits de ce genre, très-exceptionnels d'ailleurs, ont été observés par les modernes. Et si l'on songe que le cancer, à une certaine période, détermine une infection générale fréquemment suivie de la formation de cancers multiples dans un grand nombre de tissus et d'organes, que les ganglions lymphatiques peuvent, comme tous les organes vasculaires, devenir le siège de ces tumeurs par infection, on arrive à penser que les faits mentionnés par Scarpa et A. Cooper ont été mal interprétés.

C'est donc exclusivement dans les ganglions correspondant à la tumeur primitive, que l'engorgement que nous étudions se manifeste. L'observation établit en outre que ce sont les ganglions les plus rapprochés de la tumeur qui s'engorgent les premiers ; sous ce

nom de ganglions les plus rapproches, nous désignons ceux qui reçoivent direclcmenl les vaisseaux lymphatiques de la tumeur; en d'autres termes, nous parlons de la distance anatomique, et non de la distance mesurée en millimètres. Une tumeur de la paroi abdominale antérieure peut être plus voisine des. ganglions lombaires que des ganglions inguinaux ou axillaires; c'est cependant dans l'aîne ou dans l'aisselle (suivant le siège de la tumeur au-dessous ou au-dessus de l'ombilic), que l'engorgement se manifeste.

Après avoir gagné d'abord les ganglionslesplus rapprochés, lemal peut s'étendre de ganglion en ganglion jusqu'à une grande distance, maisensuivanttoujourslachaîne gangUonnaireparallèlementau cours de la lymphe. C'est ainsi que dans les cancers du sein les ganglions inférieurs et internes de l'aisselle s'engorgent les premiers ; plus tard, l'engorgement gagne les ganglions situés plus profondément autour des vaisseaux et nerfs de l'aisselle, jusque sous la clavicule ; plus tard enfin, il peut s'étendre jusqu'aux ganglions de la région sousclaviculaire.

C'est donc sur le trajet de la lymphe qui vient de la région malade que se montrent les tumeurs ganglionnaires, et les ganglions qui sont les premiers traversés par cette lymphe sont aussi ceux qui s'engorgent les premiers.

Les tumeurs ganglionnaires, une fois formées, sont de môme nat.ure que les tumeurs primitives et se comportent comme elles, pouvant comme elles acquérir un grand volume, se ramollir, se propager et s'ulcérer. Lorsqu'elles prennent un grand développement, elles peuvent rencontrer sur leur trajet des ganglions appartenant à une autre circonscription lymphatique. C'est ce qui a lieu quelquefois dans la région de l'aîne à la suite des cancers du testicule. Les vaisseaux lymphatiques de cette glande vont se jeter dans les ganglions iliaques, et c'est dans la fosse iliaque interne, immédiatement au-dessus de l'arcade de Fallope, que débute l'engorgement ganglionnaire; mais cette tumeur secondaire peut, en s'accroissant, se propager au ganglion de l'anneau crural, de là aux ganglions inguinaux profonds, et enfin aux ganglions inguinaux superficiels. Cela s'observe quelquefois, mais je me hâte d'ajouter que le plus souvent les ganglions inguinaux s'engorgent directement, la tumeur testiculaire s'étant propagée aux enveloppes des bourses, dont les vaisseaux lymphatiques vont se rendre dans ces ganglions.

Nous venons de déterminer la cause des engorgements spécifiques des ganglions : cette cause, c'est le contact de la lymphe de la région malade avec le tissu ganglionnaire. Cela est si vrai, que les tumeurs.

EXAMEN DES THÉORIES

dévéloppées dans les organes privés entièrement ou presque entièrement de vaisseaux lymphatiques, ne s'accompagnent pas d'engorgement ganglionnaire tant qu'elles restent limitées à ces organes. Ainsi, les encéphaloïdes des os, de l'œil, du cerveau ne présentent cette complication qu'après s'être propagés aux organes environnants. On peut dire que, toutes choses égales d'ailleurs, l'engorgement est d'autant plus prompt et plus facile que la région affectée possède un appareil lymphatique plus développé, non-seulement quant au nombre, mais encore quant au volume des réseaux ou des troncs qui transportent la lymphe.

Il résulte de ce qui précède que les tumeurs consécutives des ganglions sont dues au transport d'une matière particulière qui est charriée par les vaisseaux lymphatiques, qui s'arrête dans les ganglions et qui y détermine un travail pathologique. L'engorgement ultérieur des ganglions superposés est dû à la môme cause.

Il reste à déterminer la nature de cette matière qui se trouve mêlée à la lymphe de la région malade, et la nature du travail morbide qu'elle suscite dans les ganglions.

Et d'abord, cette matière est-elle solide ou liquide? Des faits bien connus permettent, par analogie, de considérer les deux hypothèses sinon comme également probables, du moins comme possibles l'une et l'autre.

La poudre de vermillon ou de bleu de Prusse, dont on se sert dans le tatouage, peut être transportée par les vaisseaux lymphatiques delà peau jusqu'au prochain ganglion, s'y arrêter et y séjourner un grand nombre d'années. M. Follin a rencontré ces corps étrangers dans les ganglions de l'aisselle, chez des ouvriers avancés en âge qui portaient depuis leur jeunesse des tatouages sur l'avant-bras. J'ai vérifié plusietirs fois l'exactitude de cette observation.

Ce fait se comprend parfaitement, si l'on songe que l'opération du tatouage se pratique avec des aiguilles qui déchirent le réseau lymphatique de la peau, que la matière minérale impalpable se trouve ainsi introduite dans certains vaisseaux, qu'elle peut être ensuite entraînée avec la lymphe, et qu'enfin les vaisseaux afférents des ganglions, avant de se continuer avec les vaisseaux efPérents, se divisent et se subdivisent en capillaires lymphatiques dont le calibre est inférieur au diamètre des grains de vermillon.

Des éléments microscopiques, noyaux ou cellules, qui existeraient dans la lymphe, pourraient donc et devraient même s'arrêter dans les ganglions, s'ils étaient aussi gros que les grains de vermillon ou de bleu de Prusse ; or, les noyaux du cancer sont dans ce cas. Le tamis

qui arrête les uns devrait à plus forte raison arrêter les autres. La première hypothèse mérite donc une sérieuse attention. D'un autre côté, il n'est nullement nécessaire qu'une substance soit solide pour s'arrêter dans les ganglions, ou du moins pour y faire naître un travail morbide. Les ganglions de l'aisselle se tuméfient et s'enflamment quelquefois Irès-promptement à la suite des piqûres anatomiques. J'ai vu à l'Ecole pratique cet accident survenir au bout d'un quart d'heure sur un de mes élèves qui faillit en mourir. C'est au transport d'une matière septique venue de l'extérieur, et évidemment liquide, que ces accidents sont dus. Toute cause qui trouble profondément la nutrition locale et qui altère la lymphe, peut donner lieu à des résultats plus ou moins analogues. On sait que dans l'érysipèle, le phlegmon diffus, le chancre, le croup, dans un grand nombre d'inflammations, même les plus simples, l'engorgement des ganglions, suivi ou non de suppuration, est un phénomène extrêmement fréquent. En un mot, toutes les fois qu'un liquide irritant se môle à la lymphe, ce liquide peut s'arrêter dans les ganglions correspondants, les irriter et les enflammer, et l'exemple des bubons syphilitiques virulents montre que ce liquide peut, en s'arrêtant dans les ganglions, provoquer un travail spécifique de même nature que celui qui a donné lieu à la formation du chancre primitif.

Ainsi, quand nous nous demandons si la substance qui se mêle à

la lymphe d'une tumeur, et qui va s'arrêter dans les ganglions pour y faire naître une tumeur de même nature, est une matière solide ou une matière liquide, et que, pour répondre à cette question, nous consultons l'analogie, nous trouvons que les deux hypothèses sont en harmonie l'une et l'autre avec des faits bien constatés.

Si maintenant nous interrogeons l'anatomie pathologique, nous arrivons à la même incertitude.

Tout le monde a pu voir, dans les cas de cancer du poumon, les vaisseaux lymphatiques superficiels, cl môme profonds, de cet organe, injectés de matière encéphaloïde et distendus par elle. J'en ai dessine (1) Vaisseau lymphatique d'un ganglion.axillaire, distendu par des cellules cancéreuses.

Fig. 9 (l).

EXAMEN DES THÉORIES

plusieurs exemples, et j'ai pu mîassurer, par l'examen microscopique, que cette matière renferme les mômes cellules et les mômes noyaux que la masse cancéreuse adjacente. J'ai trouvé deux fois de la matière cancéreuse dans les vaisseaux lymphatiques du foie, au voisinage de tumeurs cancéreuses superficielles de cet organe. — Sur une femme morte d'un cancer de l'utérus, j'ai vu, flans l'un des ligaments larges, un vaisseau lymphatique plein d'une matière d'apparence caséeuse. Ce vaisseau allait aboutir à un ganglion pelvien, manifestement cancéreux. Une autre fois, examinant au microscope un petit ganglion axillaire, gros "seulement comme un pois, et engorgé à la suite d'un cancer du sein, j'ai vu dans ce ganglion un certain nombre de boyaux cylindriques, larges de plus d'un dixième de millimètre, et distendus par une grande quantité de cellules cancéreuses (voyez la figure 9). Cette observation, que j'ai communiquée à la Société anatomique (1), et qui j'ai eu depuis lors l'occasion de répéter plusieurs fois, ne réussit que lorsqu'on examine des ganglions engorgés depuis très-peu de temps; attendu que les éléments spécifiques du cancer ne tardent pas à détruire les parois des vaisseaux lymphatiques et à s'épancher uniformément dans toute la substance du ganglion.

Ce n'est pas seulement dans le cancer que l'on peut trouver des éléments anatomiques, semblables à ceux de la tumeur primitive, dans les vaisseaux lymphatiques compris entre cette tumeur et l'engorgement ganglionnaire. Les deux observations de MM. Paget et Dauvé, que j'ai citées plus haut, prouvent que la substance des tumeurs cartilagineuses peut se comporter de la même manière.

II est donc parfaitement certain qu'une matière solide, de même nature que celle de la tumeur primitive, peut se rencontrer, avec l'organisation spéciale qui la caractérise, dans la partie de l'appareil lymphatique qui s'étend de la tumeur aux ganglions engorgés, soit dans les réseaux d'origine, soit dans les troncs proprement dits, soit dans les vaisseaux afférents du ganglion. Mais, à cette première série de faits, on peut en opposer une autre bien plus nombreuse, car il n'arrive peut-être pas une fois sur vingt que les vaisseaux lymphatiques compris entre la tumeur et les ganglions soient le siège d'une lésion apparente. La dissection ne permet pas de découvrir ces vaisseaux, qui seraient, au contraire, parfaitement visibles dans la plupart des cas, s'ils contenaient une matière solide quelconque. Et dans les organes qui, comme le foie, présentent des vaisseaux lymphatiques superficiels, visibles sans préparation, on

(I) Bulletins de la Société anatomique , t. XXVII, p. 205, 1832.

trouve le plus souvent ces vaisseaux aussi transparents que s'ils ne renfermaient que la lymphe la plus pure.

Ainsi, il y a quelquefois, dans les lymphatiques intermédiaires, une traînée de matière qui s'étend de la tumeur primitive à la tumeur ganglionnaire, et qui renferme des éléments microscopiques de même nature que les éléments autogènes de ces deux tumeurs. On peut penser alors qu'une matière solide organisée a été transportée directement de la tumeur aux ganglions, "qu'elle s'est arrêtée dans ce dernier comme le vermillon du tatouage, que ses éléments s'y sont multipliés et ont donné lieu à la tumeur ganglionnaire, comme se multiplient les éléments infiltrés dans un muscle envahi par propagation directe. Cette explication paraît fort simple au premier abord; mais il resterait à expliquer comment les éléments microscopiques de la tumeur primitive ont pu pénétrer de dehors en dedans, dans la cavité des vaisseaux lymphatiques. Ces vaisseaux sont clos de toutes parts; les plus ténus possèdent des parois bien distinctes qui ne présentent aucun trou, aucune interruption. Ils ife peuvent donc, comme les vaisseaux sanguins, recevoir que des substances dissoutes, à moins qu'une altération préalable n'ait perforé leurs parois. Cette perforation préalable est-elle possible? Oui, puisque nous l'avons constatée sur les veines, dont la structure est trèssemblable à celle des lymphatiques. Est-elle probable? Non, parce que, en étudiant le mode de pénétration du cancer dans les veines, nous n'avons reconnu ce phénomène que sur des troncs d'un calibre bien supérieur à celui des troncs lymphatiques. Certes, il ne suffit pas de montrer qu'une chose est improbable, pour démontrer qu'elle est fausse ; et si les cas où les lymphatiques sont remplis d'une matière solide, organisée et apparente, étaient très-fréquents, s'ils constituaient la règle la plus ordinaire, il y aurait lieu de prendre en sérieuse considération la théorie que j'examine. Il y a dix ans, ayant eu l'occasion de faire en peu de temps plusieurs autopsies confirmatives , j'avais pu croire à la fréquence d'un fait que des autopsies ultérieures m'ont montré être, au contraire, assez exceptionnel. J'avais donc accordé alors à cette théorie plus de probabilité que je ne lui en accorde aujourd'hui. En y réfiéchissant davantage, je me suis convaincu de plus en plus que les réseaux lymphatiques rie font qu'absorber, au niveau de la tum'eur, une substance liquide comme toutes celles qui sont enlevées par l'absorption. Cette substance, qui se mêle à la lymphe, et qui est charriée avec elle jusqu'au ganglion voisin, possède la propriété de s'organiser en éléments solides, de même nature que les éléments autogènes de la

EXAMEN DES THÉORIES. 273

tumeur. II est fort probable qu'elle n'est autre chose que le blastème pathologique. C'est à l'état liquide que ce blastème est exhalé par les vaisseaux sanguins; il peut donc être absorbé par les vaisseaux lym- 1 phatiques, en même temps que les matériaux de la lymphe, et l'on conçoit très-bien que, conservant ses propriétés plastiques, il puisse donner naissance, dans la cavité même de l'appareil lymphatique, à des éléments de môme nature que ceux de la tumeur. N'est-ce pas ainsi que se forment, à l'état normal, les globules de la lymphe? Les prétendus pores, qu'on a si longtemps admis pour expliquer l'absorption lymphatique, sont aussi imaginaires que les bouches absorbantes de l'intestin. Les globules de la lymphe ne se forment qu'après l'absorption; ils s'organisent dans l'intérieur môme des vaisseaux, aux dépens de la matière absorbée. Supposons maintenant que cette matière renferme une substance disposée à s'organiser en éléments cancéreux, ou épithéliaux, ou fibro-plasliques, ou cartilagineux, et nous comprendrons irès-bien toute l'histoire de

I engorgement spécifique des ganglions.

Les éléments anatomiques pathologiques se forment surtout dans les ganglions, ouïes innombrables ramifications capillaires des vaisseaux afférents ralentissent considérablement le cours de la lymphe altérée. Ceux de ces éléments qui se sont formés avant d'arriver au ganglion s arrêtent dans ces ramifications microscopiques, comme pourraien le faire des corpuscules de vermillon. On con oit ains!

IZZl r^""^"'''"''' du ganglion existe très-souvent sans qu'il y ait dans les vaisseaux qm s'y rendent, aucune lésion apparente Mais, lorsque le ganglion tuméfié est devenu presque impernS le

II peut se faire que la lymphe, rendue stagnante dans les lympb ques afférents laisse déposer dans ces vaisseaux des élément ana-

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men microscopique, et cet examen est môme le plus souvent infructueux ; il ne donne un résultat significatif que lorsqu'il est fait de très-bonne heure, avant que les parois des vaisseaux ganglionnaires soient détruites. {Voyez la figure 9, p. 270.)

Le début del'engorgementqui compliqueles épithéliômes est beaucoup plus facile il observer, et peut même, dans quelques cas, être étudié à l'œil nu. Los cellules épithéliales, réunies en grand nombre, forment des masses jaunâtres dont la couleur tranche visiblement sur celle des ganglions. Lorsqu'on fait une coupe sur une de ces tumeurs ganglionnaires au début, on aperçoit à l'œil nu un certain nombre de petits points jaunes, gros comme des têtes d'épingle ou plus petits encore, irrégulièrement dispersés dans la substance grisâtre du gan-^ glion. Chacun de ces points doit sa couleur jaune à un amas d'éléments épithéliaux qu'on retrouve aisément au microscope, et qui n'existent pas dans le reste du ganglion.

A mesure que l'engorgement devient plus ancien, les dépôts jaunes s'accroissent et gagnent peu à peu toute l'étendue du ganglion. L'examen microscopique montre alors que la substance ganglionnaire a entièrement disparu et que toute la masse morbide est constituée par des éléments épithéliaux. J'ai donné d'amples détails sur ce sujet dans mon Rapport sur V épithéliôme ganglionnaire {{).

Le début de l'engorgement ne se fait donc pas uniformément dans toutes les parties du ganglion, mais seulement dans un certain nombre de petits points circonscrits, qui correspondent aux vaisseaux lymphatiques ramifiés dans le ganglion. Cette observation confirme pleinement l'opinion que nous avons émisse sur l'origine des engorgements ganglionnaires.

La réalité de cette origine nous semble démontrée par un grand nombre de faits. Ily a toutefois d'autres faits qui semblent établir que l'engorgement consécutif des ganglionsn'est pas toujours dûau même mécanisme. Nous voulonsparler des cas, d'ailleurs assez rares, où une tumeur enlevée récidive au bout de plusieurs années, non pas dans la cicatrice, mais dans un ganglion du voisinage. Si cette variété de récidive s'effectuait seulement au bout de quelques semaines, on pourrait croire que le ganglion renfermait déjà, au moment de 1 opération, quelques parcelles du blastème de la tumeur, et que es éléments organisés aux dépens de ce blastème ont été le point de dénnrt de l'engorgement; celui-ci ne serait pas une récidive, ce serait la simple continuation d'un mal incomplètement enlevé. Mais lors-

(1) Bulletins de la Société anatomique, 1853, p. 379-390.

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