CHAPITRE XII
§ 1. — Des caractères de l'infection et de la généralisation.
Certaines tumeurs restent toujours locales; elles n'exercent leur action que sur les organes qu'elles envahissent, ou sur ceux qu'elles compriment ; lorsqu'elles viennent à s'ulcérer, elles ne font subir à l'ensemble de l'économie aucune modification spéciale. Elles peuvent déterminer l'épuisement par excès de suppuration, l'infection putride par suite de la décomposition du pus dans un foyer anfractueux, la débilitation ou la mort par hémorrhagie ; elles peuvent décourager profondément les malades et porter ainsi de graves atteintes à la nutrition; mais ces accidents, quelque fâcheux qu'ils puissent être, n'ont rien de spécial, ils ne diffèrent pas de ceux qu'on observe chez beaucoup d'individus qui n'ont aucune tumeur.
D'autres tumeurs, au contraire, exercent au bout d'un certain temps, sur l'organisme entier, une influence nuisible qui n'est en rapport ni avec leur siège ni avec leurs phénomènes locaux. Un trouble général des fonctions nutritives, un dépérissement graduel, un état anémique caractérisé par la pâleur de la peau et des muqueuses, et quelquefois par un bruit de souffle, soit au premier temps du cœur, soit dans les vaisseaux du cou, plus tard la coloration jaune paille de la peau et des sclérotiques, assez souvent l'œdème d'un ou plusieurs membres, ou l'hydropisie de certaines cavités splanchniques, plus souvent la petitesse et la rapidité du pouls, la fièvre hectique, enfin, dans beaucoup de cas, l'apparition de tumeurs extérieures ou de signes annonçant la formation de tumeurs intérieures , en général multiples et sans connexion anatomique avec la tumeur primitive, tels sont les principaux symptômes de cet état général que nous désignons sous le nom d'infection, état qui va toujours en s'aggravant jusqu'à la mort, et qui, dans sa période la plus avancée, porte le nom de cachexie.
CARACTÈRES DE l' INFECTION. 279
Celte description de l'infection générale et des phénomènes qui en dépendent, se rapporte surtout aux tumeurs cancéreuses. Plusieurs espèces de tumeurs non cancéreuses peuvent donner lieu à quelquesuns de ces phénomènes ; mais il est douteux qu'ils puissent se trouver tous réunis en dehors des cas de cancer.
La plupart de ces symptômes peuvent se manifester à la suite des accidents de suppuration ou d'hémorrhagie qui suivent l'ulcération de certaines tumeurs- parfaitement locales, mais on ne saurait méconnaître l'existence d'une infection spéciale, lorsque ces phénomènes surviennent pendant le cours d'une tumeur localement inoffensive et nonulcérée, comme les squirrhes de la mamelle, et offrent d'assez nombreux exemples. 11 y a d'ailleurs un caractère très-fréquent, qui ne peut être dû qu'à une modification générale de l'économie; c'est la formation de tumeurs multiples quelquefois innombrables, dans des organes très-divers, qui ne communiquent avec la tumeur primitive que par l'intermédiaire de la circulation.
11 peutôtre difficile dans certains cas de déterminer si les phénomènes généraux qui accompagnent une tumeur, sont dus à une infection spéciale, ou s'ils sont simplement la conséquence de la suppuration, des hémorrhagies, de la compression que la tumeur exerce sur quelque organe important, ou de toute autre cause non spécifique. La difficulté de ce diagnostic a fait considérer comme infectantes des tumeurs qui ne le sont nullement, et l'analyse attentive des symptômes et des lésions ne permet pas toujours d'éviter cette erreur.
Lorsque la tumeur n'intéresse aucun organe nécessaire à la nutrition ou à l'hématose, lorsqu'elle n'est pas ulcérée ou lorsqu'elle l'est dans une petite étendue, qu'elle suppure peu ou point, qu'elle ne donne lieu à aucune hémorrhagie sérieuse, et que le moral du malade n'est pas très-détérioré, l'apparition des phénomènes généraux est l'indice très-probable de l'infection qui nous occupe. En d'autres termes, on conclut à l'existence de l'infection lorsqu'on ne trouve pas, dans la tumeur ou dans ses complications, l'explication du trouble général de l'économie.
Mais il est permis d'hésiter lorsque cet état général survient après l'ulcération d'une tumeur volumineuse, lorsque la suppuration est abondante et fétide, lorsque le malade est aflaibli par des hémorrhagies sérieuses, ou lorsque la tumeur occupe ou comprime des organes de nutrition ou d'hématose. Il est certain que l'état générai que nous désignons sous le nom d'infection est dû à une cause
spéciale ; mais il est certain aussi que la plupart de ses symptômes n'ont rien de spécial, qu'ils peuvent accompagner des tumeurs non infectantes, qu'ils peuvent exister môme sans qu'il y ait aucune tumeur dans l'économie. La réunion de plusieurs de ces symptômes constitue une probabilité, mais non une certitude. Il n'en est que deux qui par eux-mêmes soient réellement significatifs, ce sont : la teinte jaune paille de la peau et la production de tumeurs multiples. J'y joindrais la fragilité des os, révélée par la production de fractures spontanées, si ce phénomène, sur lequel j'ai fait des recherches assez étendues, n'était pas trop exceptionnel" pour figurer dans l'étude générale des tumeurs (1).
La teinte jaune paille delà peau a une signification sérieuse; toutefois elle n'est pas toujours caractéristique, pour plusieurs raisons : elle est quelquefois peu prononcée , et alors elle peut être simulée par l'état d'anémie de certains sujets à peau brune. J'ai vu, en 1846, une femme brune, simplement atteinte de polype utérin avechémorrhagies continuelles, et dont la peau avait pris, par suite de l'état anémique, une teinte terreuse jaunâtre tout à fait semblable à celle de l'infection cancéreuse. Elle avait été admise à la Charité, comme atteinte d'un cancer de l'utérus; l'excision du polype et un traitement reconstituant rétablirent en quelques semaines la couleur normale de la peau. Depuis lors, j'ai recueilli deux autres observations tout à fait semblables à celle-là. Lorsque la teinte jaune est plus foncée, elle peut être simulée par un état ictérique, et la confusion devient presque inévitable, au moins pendant quelque temps, si la tumeur occupe la région du foie. Il y a une autre circonstance qui ne permet pas de considérer la teinte jaune paille comme absolument caractéristique; c'est qu'elle peut faire défaut même chez les cancéreux arrivés à la cachexie la plus avancée. Enfin, il paraît résulter des observations que j'ai pu recueillir jusqu'ici, que ce symptôme appartient surtout à l'infection produite par les tumeurs cancéreuses. J'ai vu plusieurs individus atteints d'infection générale fibro-plastique ; leur peau ne présentait pas la teinte jaune paille. Je n'ose rien conclure d'un nombre d'observations évidemment insuffisant; je reviendrai tout à l'heure sur ce point, mais j'ajoute dès maintenant que la teinte jaune paille n'a été notée dans aucun des cas connus de chondrôme et de myéloïdes généralisés.
Quoi qu'il en soit, la teinte jaune paille peut être simulée, à ses
(I) Voy. mon Mémoire sur l'anat. pathol. du cancer, dans Mém. de l'Aœd. de riiéd.,t. XVI, p. 68G-G9J. Paris, 1851, in-4.