GÉNÉRALISATION ET MULTIPLICITÉ
ques jours, de quelques semaines, de quelques mois. Cela a duré plusieurs années pendant lesquelles on n'a observé que des symptômes locaux ; un grand nombre de tumeurs existaient déjà, et la santé générale était aussi intacte que le premier jour. A la longue, la douleur, le trouble des fonctions d'un nombre toujours croissant de cordons nerveux, le défaut d'action de certains organes dont l'innervation était compromise, ont pu faire naître des accidents généraux graves et même mortels ; mais ces accidents n'ont présenté rien de spécifique; ils n'ont pas fait naître l'idée que le malade fût en proie à une infection, ni que son mal fût entré dans une nouvelle phase ; de nouvelles tumeurs ont continué à se former à la fin comme au commencement, sans qu'on ait pu trouver une difTérence quelconque soit quant à leur siège, soit quant à leur mode d'apparition, entre celles qui sont nées avant que la santé générale fût altérée, et celles qui sont nées depuis. Toutes se sont développées de la même manière, sous la môme influence et dans les mômes conditions patbogéniques.
Ces deux exemples montrent toute la différence qui existe entre ridée de la multiplicité des tumeurs et celle de leur généralisation. Je les ai choisis à dessein parmi les plus évidents, parmi les plus démonstratifs. Le principe de cette distinction une fois établi, nous pouvons interpréter aisément un grand nombre de faits qui pourraient rester douteux, si on ne les comparaît aux autres.
Supposons par exemple que nous n'ayons trouvé, à l'autopsie de notre malade cancéreux, que deux tumeurs, l'une ancienne et primitive, dans la mamelle; l'autre, évidemment secondaire, dans le foie; et supposons que notre malade aux névrômes multiples n'ait eu que deux névrômes qui se seraient formés à plusieurs années d'intervalle, l'un à la cuisse, l'autre au bras. Si nous comparons ces deux nouveaux exemples, au point de vue purement anatomique, nous ne trouvons entre eux qu'une seule différence, c'est que les deux tumeurs du second malade sont nées dans deux cordons nerveux, c'est-à-dire dans deux organes de structure identique, tandis que les deux cancers de l'autre malade sont nés dans deux organes de structure différente; et cela ne nous permettrait môme pas de soupçonner que ces deux faits ne sont pas de môme ordre, si une longue suite d'observations ne nous avait appris, d'une part, que les tumeurs viscérales secondaires des cancéreux dépendent presque toujours de la généralisation du mal; d'une autre part, que les fibrômes multiples des nerfs, quel qu'en soit le nombre, dépendent d'une dialhèse anatomique particulière, limitée aux cordons nerveux, et non d'une disposition générale de l'organisme.
On voit que le phénomène de la généralisation, alors mCme qu'il est réel, n'est pas toujours évident. Il y a des cas oii on ne l'admet que par induction, en se basant, il est vrai, sur des analogies bien claires avec des faits connus et certains. Mais il arrive quelquefois que ces analogies font défaut ou qu'elles n'ont plus une précision suffisante, et alors il peut être très-difficile de dire si les tumeurs secondaires sont dues à la généralisation d'une tumeur primitive, ou si toutes ces tumeurs, anciennes et récentes, ne sont pas simplement les effets d'une môme cause diathésique.
J'ai vu, en 1848, à l'Hôtel-Dieu, à la consultation de Blandin, une femme qui avait à la fois un squirrhe ulcéré de la mamelle et un cancer du col de l'utérus. Le cancer delà mamelle paraissait plus ancien que l'autre; il datait de trois ans, et les pertes utérines ne s'étaient manifestées que depuis six mois. La santé générale de la malade était d'ailleurs excellente; il n'y avait absolument aucun signe d'infection. De quelle nature était le cancer secondaire de l'utérus? Etait-ce un cancer généralisé, consécutif à l'infection? Mais l'infection cancéreuse, si facile à reconnaître, surtout lorsqu'elle a duré plus de six mois, n'existait évidemment pas chez cette malade. Puis, on verra plus loin que les cancers généralisés ne se produisent pas indistinctement dans tous les organes, et que le col de l'utérus est un des rares organes qui semblent en être exempts. Dans les cas de généralisation bien avérée, lorsqu'il y a des milliers de cancers dans les viscères, dans les séreuses, dans les os, le col de l'utérus est presque invariablement sain ; je dis pi^esque, par excès de prudence, mais je ne connais aucune observation de cancer généralisé dans cette partie du corps. Je pense donc que, chez la malade de Blandin, les deux cancers étaient indépendants l'un de l'autre ; que tous deux s'étaient formés successivement, sous l'influence de la môme dia- Ihèse, 'comme se forment successivement plusieurs fibrômes dans les nerfs du môme individu, ou plusieurs chondrômes dans ses os, ou plusieurs kystes dermoïdes dans son cuir chevelu. Le second cancer a été la manifestation tardive de la diathèse dont la première localisation s'était faite dans la mamelle. Telle est du moins la conclusion à laquelle je suis conduit parle raisonnement. Si cette interprétation n'est pas absolument certaine, elle est du moins très-probable, et elle est parfaitement conforme à ce que nous savons sur les influences diathésiques qui président au développement de plusieurs espèces de tumeurs.
J'ai désigné ailleurs sous le nom de cancers tardifs (I), ces cancers
Mém. de VAcad. de mdd., t. XVI, p. 748-762.