PRÉTENDUS CANCERS DU SANG
Carswell et de ses partisans. Ils ont rassemblé, sans les analyser, un certain nombre-de faits, et, voyant d'une part que les cancers les plus divers parleur sicge peuvent être accompagnés de productions cancéreuses intravasculaires, d'une autre part, que ces productions peuvent exister dans les vaisseaux les plus divers , ils en ont conclu que les influences locales étaient nulles, et que les cancers du sang se formaient directement, spontanément, dans l'intérieur des vaisseaux.
Si, au lieu de prendre ainsi les faits dans leur ensemble, ils avaient analysé chaque observation en particulier, ils seraient arrivés sans doute à une conclusion toute différente.
Et d'abord, il n'est pas exact de dire que les cancers intravasculaires se présentent indifféremment dans tous les vaisseaux. Ils ont pour siège à peu près exclusif la cavité des vaisseaux à sang noir, et jusqu'ici on ne les a jamais trouvés dans les artères aortiques. Il est possible qu'on y en trouve tôt ou tard, puisqu'on en a vu une fois dans le cœur gauche, et que de là, sans doute, ils auraient pu être lancés dans l'aorte. Mais il est instructif de constater qu'il n'existe aucun exemple de cancer intravasculaire des artères aortiques, tandis que les cancers sont assez fréquents dans les vaisseaux à sang noir pour qu'il me fût aisé d'en citer plus de cinquante observations. Or, si l'hypothèse de Carswell était exacte, il n'y aurait pas de raison pour que les cancers se formassent plutôt dans les veines que dans les artères. Lorsque la matière cancéreuse se trouverait en excès dans le sang noir, elle ne serait pas moins en excès dans le sang rouge^ et les artères par conséquent devraient être, aussi souvent que les veines, le siège des prétendus cancers du sang. Supposera-t-on que le contact d'une paroi veineuse soit nécessaire pour que les éléments cancéreux, disséminés et perdus au milieu des globules sanguins, puissent s'altérer, se juxtaposer, et former une masse solide? Supposera-t-on que l'agitation considérable du sang artériel s'oppose à une agglomération que rendrait possible la tranquillité relative du sang veineux? Ces deux explications sont renversées par un seul et même fait. Il y a un vaisseau dont les parois sont artérielles, où le sang est bien plus agité, bien plus rapide que dans les veines, et où pourtant les prétendus cancers du sang sont plus fréquents que dans n'importe quelle veine. Ce vaisseau, c'est l'artère pulmonaire. Supposera-t-on enfin que les qualités particulières du sang rouge mettent obstacle à la juxtaposition des éléments cancéreux qu'il renferme? Une observation de Hasse, que je crois unique jusqu'ici, suffit pour mettre à néant cette
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conjecture. Dans un cas de cancer du poumon, les veines pulmonaires, vaisseaux à sang rouge, étaient remplies de matière cancéreuse, et celle-ci se prolongeait jusque dans l'oreillelle gauche du cœur(l). L'hypothèse de Carswell, de quelque manière qu'on la retourne, se trouve donc en contradiction avec des faits parfaitement positifs.
Mais l'étude du siège des masses cancéreuses du sang, va nous fournir un argument bien plus direct, car il y a un rapport parfaitement déterminé entre ce siège et celui des tumeurs proprement dites. Carswell a prétendu, il est vrai, 1° qu'il y a des cas où des amas de matières cancéreuses se forment primiuvement dans le sang veineux sans qu'il existe aucune tumeur, 2° que lorsqu'il y a une tumeur, celle-ci occupe souvent des organes sans aucune communication avec les veines obstruées par les cancers du sang. Mais il n'a cité aucun fait à l'appui de ces deux opinions. La première est tout à fait sans valeur. Personne, soit avant, soit après cet auteur, n'a dit avoir vu ces prétendus cancers primitifs du sang ; personne n'en a admis l'existence. L'assertion de Carswell, n'étant accompagnée d'aucune explication, d'aucune description, et étant relative à une chose tout à fait insolite, qu'on admettrait à peine aujourd'hui sur le témoignage du microscope, n'aurait donc pas même mérité d'être mentionnée ici, si elle ne nous donnait la mesure de l'incertitude des caractères d'après lesquels il croyait déterminer la nature des cancers du sang. On nous permettra de considérer comme certain que ses cancers prmîVî'/s du sang, observés sur des individus sans tumeurs, n'étaient que des caillots plus ou moins ramollis et décolorés, consécutifs à desphlébites ou à des oblitérations de toute autre nature. Dès lors, il est permis d'élever des doutes sur l'exactitude de son diagnostic anatomique, lorsqu'il dit avoir trouvé, chez les cancéreux, des cancers du sang contenus dans des veines absolument étrangères à la circulation de leurs tumeurs. Je parlerai tout à l'heure des oblitérations non cancéreuses, qui se forment quelquefois dans les veines des cancéreux parvenus à la période de la cachexie, et qui peuvent exister dans n'importe quelle veine, quel que soit le siège des tumeurs. Les caillots qui constituent ces oblitérations, peuvent, avec le temps, subir une décoloration, un ramollissement qui leur donne avec la matière encé-
(1) Ch. Ewald Hasse, Anatomische Beschreibung der Krankheitcn der Circulations- und Respirafionsorgane. Leipzig, 1841. — Je ne connais cet ouvrage que par la traduction anglaise de Swaine, publiée par la Société Sydenham. London, l8-i6, in-8. L'observation citée se trouve aux pages 109 et 34 de cette édition.
SIÈGE DES CANCERS INTRÂVASCULAIRES. ôl l
phaloïde une ressemblance grossière. Si Garswell était homme à prendre de simples caillots pour des cancers chez des individus non cancéreux, à plus forte raison devait-il commettre cette erreur lorsque l'existence d'une tumeur cancéreuse évidente rendait l'illusion plus facile ; car on se laisse aisément aller à considérer comme cancéreuses toutes les lésions de nature inconnue qu'on rencontre sur le cadavre des cancéreux.
Mais si Garswell est le seul auteur qui ait admis les cancers primitifs du sang, d'autres, après lui, ont répété que les cancers secondaires du sang pouvaient se présenter indistinctement dans toutes les veines. Ceux-là ne nous ont pas donné, comme lui, des motifs de mettre en doute leur compétence. On peut se demander toutefois s'ils ont parlé d'après leurs propres observations ou d'après leurs lectures. Il a dû arriver sans doute plus d'une fois qu'on a trouvé des caillots suspects dans des veines tout à fait indépendantes de la tumeur. On s'est laissé aller à les considérer comme cancéreux, parce qu'on connaissait les idées de Garswell, et, sans y regarder de plus près, on a répété que les cancers inlravasculaires n'avaient aucun rapport de siège avec les cancers extravasculaires. G'est ainsi que plusieurs auteurs recommandables ont pu dire qu'ils avaient vérifié l'exactitude de l'assertion de Garswell. Mais, autre chose est un fait plus ou moins vague, dont on se souvient avec plus ou moins d'exactitude, autre chose est une observation qu'on recueille attentivement pour la livrer à la publicité. Dans le premier cas, on apprécie le fait en passant et on l'interprète dans le sens des idées dont on est imbu; dans le second cas, on examine les détails avec soin, on tient compte de tous les éléments, et on est souvent conduit à modifier le jugement qu'on avait d'abord porté. En d'autres termes, il y a plus de chances de trouver la vérité dans des observations écrites que dans des impressions qui n'ont été soumises à aucun contrôle.
Si maintenant, au lieu de chercher dans la science des assertions^ on cherche des faits, on trouve que, dans toutes les observations publiées, les cancers inlravasculaires occupent un siège parfaitement déterminé par rapport à la tumeur primitive ou par rapport à l'une des tumeurs secondaires. Ils sont directement situés sur le trajet du sang qui, après avoir traversé la tumeur, n'a pas encore atteint les capillaires, de telle sorte que si, à partir du point oti on les trouve, on remonte le cours du sang, on arrive toujours directement à un vaisseau veineux compris dans la tumeur, — et que si au contraire, à partir du môme point, on suit le cours du .sang, on arrive à un système de vaisseaux capillaires au delà duquel
le sang ne renferme plus aucun fragment visible de substance cancéreuse. 11 n'existe pas d'exception connue à cette règle.
Ainsi, lorsque le cancer occupe le pli de l'aine gauche, les cancers intravasculaircs peuvent se rencontrer dans les veines propres de la tumeur, dans la partie supérieure de la saphène et de la veine fémorale du viême côté, dans la veine iliaque externe, dans l'iliaque primitive, dans la veine cave inférieure, dans le cœur droit, dans le tronc et les branches de l'artère pulmonaire, et jamais dans les autres vaisseaux. Lorsque le cancer occupe le côté droit du cou, les cancers du sang ne sont possibles que dans la jugulaire interne ou la jugulaire externe du même côté, la sous-clavière, le tronc veineux brachio-céphalique droit, la veine cave supérieure, le cœur droit et Tarière pulmonaire. Et ainsi de suite. Lorsque la tumeur occupe l'abdomen, les cancers intravasculaircs peuvent, suivant les cas, se rencontrer dans deux ordres de vaisseaux, savoir : 1° les veines qui vont se rendre à la veine cave, la veine cave elle-même, et delà, comme précédemment, le cœur droit et Tarière pulmonaire ; 2° les veines qui vont se jeter dans la veine porte, le tronc delà veine porte, et les veines sous-hépaliques jusqu'à leurs dernières divisions. Enfin, lorsque le cancer occupe le poumon, et qu'il n'y a pas d'autre tumeur cancéreuse dans l'économie, les prétendus cancers du sang n'existent jamais dans le système des vaisseaux à sang noir; mais on peul les trouver dans le sang rouge des veines pulmonaires, de là ils peuvent gagner le cœur gauche, et sans doute aussi le système des artères aorliques, mais jusqu'ici l'oreillette gauche a été la limite de leurs migrations.
En d'autres termes, et d'une manière générale, étant donnée une tumeur, les cancers intravasculaircs ne sont possibles que dans les points où le sang de la tumeur peut les transporter et les déposer ; et réciproquement, étant donné un cancer intravasculaire, il existe toujours une tumeur dans une situation telle qu'on peut le considérer comme ayant pris naissance au niveau de celle tumeur, dans une veine directement tributaire du vaisseau où on le trouve.
J'ai dit tout à l'heure que les cancers intravasculaires ne remontent jamais le cours du sang, qu'ils ne se rencontrent jamais ni en amont de la tumeur, ni dans les veines collatérales des troncs qui ramènent le sang de la tumeur. Celle règle est absolue pour ce qui concerne les cancers flottants, dont la migration ne peut se faire que dans le sens de la circulation. Mais, lorsque le cancer intravasculaire, et le caillot qui l'entoure presque toujours, forment une masse assez volumineuse pour obstruer complètement une veine, la cir-