HISTORIQUE. — ABERNETHY
un mécanisme analogue. Travers avait traité en 1809 une tumeur fongueuse sanguine de l'orbite par la ligature de la carotide, et cette opération, bientôt répétée par MM. Dalrymphe et Wardrop, avait donné plusieurs succès remarquables. On fut donc conduit à croire que tous les fungus hématodes, y compris les encépbaloïdes, qui sont les plus graves de tous les cancers, pouvaient guérir par la ligature de l'artère au-dessus de la tumeur. A. Cooper et Lucas firent dans ce sens des tentatives qui, comme on le prévoit, furent infructueuses; A. Cooper Ifît connaître ces insuccès en 1818, dans son Mémoire sur les Exostoses (1). Gela n'empêcha pas Maunoir, en 1820, dans son Mémoire sur le sarcocèle (2), de préconiser la ligature de l'artère spermatique comme un moyen propre à procurer la résolution du cancer du testicule, et il y a quelques années à peine, à l'Hôtel-Dieu de Paris, Roux traitait encore le cancer de la langue par la ligature des deux artères linguales.
Telles furent les conséquences nombreuses de la première méprise commise par John Burns et par Hey sur le fungus hématode. Ce qui n'était d'abord qu'une erreur partielle, arriva peu à peu à produire une confusion plus générale, et embrouilla pendant longtemps toute la question des tumeurs. C'est cette cause, j'en suis convaincu, qui paralysa les efforts de l'anatomie pathologique dans la Grande-Bretagne, et qui empêcha les chirurgiens anglais de mettre à profit, de corriger et de compléter les recherches d'Abernethy.
John Abernethy a le mérite incontestable d'avoir imblié la première classification anatomique des tumeurs. Il a môme précédé Laënnec, puisque celui-ci ne communiqua son travail à la Société de la Faculté de médecine qu'à la fin de décembre 1804, et que celui d'Abernethy avait paru à Londres dans le courant de la môme année. 11 m'a semblé juste toutefois d'accorder la priorité à Laënnec parce que la polémique qu'il eut à soutenir contre Dupuytren démontra que depuis deux ans déjà il avait formulé sa doctrine dans ses cours. Au surplus cette question de priorité n'a aucune importance, car il est bien certain que Laënnec et Abernethy, vivant dans deux pays qui ne se parlaient alors qu'à coups de canon, travaillèrent isolément, à l'insu l'un de l'autre. La différence radicale qui existe entre leur classification le prouve suffisamment. Laënnec avait eu Bichat pour guide, et avait appliqué à l'élude des tumeurs les prin- (1) A Cooper, Surgical Essays. Lond., 1818, in-8, part. I, p. m et sq
yp /l ; ^'^""^'^^ ^^«^/''^'■^^ de trailer le sarcocèle sans extirper le
testicule. Genève, 1820, in-8. •'-"'/je/ le
DES TUMEURS EN GÉNÉRAL
cipes de l'analomie générale. Mais celle science n'avail pas encore franchi les frontières de la France, et Abernethy s'engagea sans fil dans un labyrinthe où il se perdit plus d'une fois. Loin de lui en faire un reproche, nous devons au contraire le louer de sa hardiesse. La criliqae moderne n'a pas été équitable envers cet éminent chirurgien; on l'a accusé de légèreté parce qu'on a reconnu que ses descriptions manquaient de précision, et que ses divisions manquaient d'exactitude. Mais pour apprécier sainement les travaux d'un homme, il faut se transporter à l'époque où il écrivait, et dans le milieu où il vivait. Abernethy abordait la question la plus obscure et la plus embrouillée de la science, une question devant laquelle Hunier lui-même avait reculé, et qui avait paru trop forte pour une seule tête puisqu'une société spéciale s'était formée pour la résoudre. Seul, il osa répondre à l'appel de cette société, et il le fit avec une modestie et une réserve bien rares chez les classificateurs.
Son travail était intitulé : Essai de classification des tumeurs d'après leur^structure anatomique. « En m'engageant dans cette entreprise nouvelle, » dit-il dans son introduction, « je vais probablement montrer l'insuffisance de mes lumières, et en adoptant un classement nouveau, mais peut-être « unjudicious, » en employant des termes nouveaux, mais peut-être impropres, je puis prêter le flanc à la critique et à la censure... mais j'espère qu'en éveillant l'attention et en provoquant les recherches d'un grand nombre de personnes, cette classification i)ourra à la longue se perfectionner de plus en plus, résultat qui ne pourrait jamais être atteint par les efl'orts d'un petit nombre d'individus (1). » Si l'Essai d'Abernethy ne fut pas plus heureux, s'il n'eut pas l'utilité qu'il était permis d'en attendre, la faute en est à ceux qui n'entendirent pas cet appel.
Pour mieux circonscrire son sujet, Abernethy donna au mot tumeur une acception limitée : « Je restreindrai, dit-il, la signification chirurgicale de ce mot aux gonflements dus à quelque production nouvelle qui ne faisait pas partie de la composition primitive du corps (2). » Les hypertrophies simples {mere enlargements of natur al parts) se trouvent par conséquent exclues de cette définition.
L'ordre des tumeurs ainsi compris peut se diviser en plusieurs genres dont le premier est celui des sarcômes. C'est le seul qu'Abernethy ait méthodiquement coordonné et subdivisé. 11 s'est pour ainsi dire borné à indiquer les autres, qui n'avaient pas pour lui le môme
(1) AberneU))', An Atlempt io form a Classification of Tumours. London, I80î, in-8, édit. de 1822, p. 4.
(2) Loc. cit ,p. 5.