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THÉORIE DE L ABSORPTION

les surfaces ulcérées. Toutefois, rien n'établit jusqu'ici la réalité de ce phénomène, l'ulcération des myéloïdes étant extrêmement rare, et personne, à ma connaissance, n'ayant examiné au microscope l'ichor qui s'en écoule lorsqu'elles sont ulcérées. On voit que, pour rattacher la généralisation des myéloïdes à la pénétration directe des myéloplaxes dans le sang, il faudrait faire des hypothèses gratuites, qui, sans être absurdes, seraient peu vraisemblables. Considérons maintenant le cas de l'infection fibromateuse, et nous verrons ces difficultés s'accroître bien plus encore. On admet quelquefois par induction, en vue d'une théorie qu'on ne voudrait pas sacrifier, des phénomènes dont la réalité n'a pas encore été constatée par l'observation; mais il faut du moins que ces phénomènes, considérés en eux-mêmes, paraissent possibles. Or, s'il est, à la rigueur, possible de concevoir que les éléments des myéloïdes puissent se détacher spontanément de la surface de ces tumeurs ulcérées et se mêler au sang par suite de l'ulcération intraveineuse, la chose n'est vraiment plus admissible pour les éléments desfibrômes; car ces éléments sont des fibres longues, enchevêtrées avec leurs voisines, et adhérentes les unes aux autres dans toute leur étendue. L'ulcération peut les, détruire sur place, mais ne peut les disséquer, les séparer de toutes leurs connexions.

On est donc obligé d'admettre, au moins pour les fibromes, que l'infection et la généralisation ne dépendent pas de l'introduction directe des éléments organisés dans le torrent circulatoire, et dépendent simplement de l'absorption du blastème ou de toute autre substance soluble contenue dans le tissu de la tumeur. Dès lors, l'analogie séduisante qu'on avait pu établir entre l'infection par le^ tumeurs et l'infection par le pus fait place à une différence notable ; car la simple absorption de la partie soluble du pus ne produit aucune infection. Lorsque le pus s'altère au contact de l'air, l'absorption du sérum putréfié détermine un empoisonnement particulier qu'on appelle, à tort ou raison, l'infection putride; mais cet état, tout à fait diflerent de l'infection purulente, ne donne jamais lieu à la formation d'abcès multiples, et ne peut, par conséquent, être mis en paraUèle avec l'infection produite par les tumeurs. La condition sine quâ non de l'infection purulente est l'introduction des globules de pus dans le torrent circulatoire. Il y a des suppurations viscérales multiples qui ne tiennent pas à cette cause; mais elles ne tiennent pas davantage à l'absorption du pus, et, si l'on a tant discuté sur la doctrine des abcès multiples, c'est parce qu'on a commis l'erreur de croire que tous les abcès multiples sont dus à la même cause, et

de confondre ain-i l'infeclion purulcnle avec plusieurs autres maladies. Lorsqu'on sait se tenir l'abri de celle erreur, on reconnaît que la véritable infection purulente est toujours due au passage des globules de pus dans le sang. Or il est démontré, par l'exemple des fibrômes infectants, que les tumeurs peuvent infecter l'économie par voie d'absorption pure et simple. 11 n'est donc plus possible de faire reposer la doctrine de l'infection produite par les tumeurs sur les arguments tirés de l'analogie de cette infection avec l'infection purulente .

Si maintenant nous revenons au cancer, après avoir acquis, par l'élude des autres tumeurs infectantes, la certitude que l'infection peut être l'effet de l'absorption du blastème, nous sommes autorisés à penser que cette absorption est capable aussi de produire l'infection cancéreuse. Le fait de la pénétration plus ou moins fréquente des éléments cancéreux dans les veines ulcérées conserve toute sa réalité; les expériences prouvant que cette pénétration est une cause d'infection et de généralisation conservent toute leur signification; mais l'effort d'esprit qu'il aurait fallu faire pour généraliser ce mécanisme n'est plus nécessaire, et, dans tous les cas où les conditions anatomiques de la tumeur et des parties qui l'entourent paraissent peu favorable s à l'ulcération intraveineuse du cancer, nous sommes conduit à penser que l'infection est le résultat de l'absorption. Les objections théoriques tirées de ce fait que l'absorption est un phénomène incessant et inévitable, qui s'effectue pendant toute la durée des tumeurs, tandis que l'infection survient seulement à une certaine période, tantôt très-rapprochée, tantôt très-éloignée du début du cancer, se présentent toujours involontairement à l'esprit. Mais il faut bien qu'elles s'inclinent devant cet autre fait, que de pareilles irrégularités s'observent dans la marche des fibrômes infectants, lesquels cependant ne peuvent infecter l'économie que par absorption. C'est sans doute une grande difficulté à résoudre que celle-là. M. Walshe, étudiant l'absorption par les vaisseaux lymphatiques, a été conduit à admettre que cette absorption est tantôt (.i productive » tantôt a improductive ». C'est tourner la difficulté sans la résoudre. On pourrait supposer que le blastème, sans pour cela changer de nature, acquiert, à un certain moment, des propriétés plus nuisibles, et que l'absorption, jusqu'alors inoffensive, devient nuisible à partir de ce moment. Ce ne serait pas non plus résoudre la difficulté, et il vaut mieux peut-être avouer que dans l'état actuel de la science, la solution de ce problème est inconnue.

Nous admettons donc que les tumeurs peuvent infecter l'économie

THÉORIE DE l'aBSORPTION.

de deux manières : 1° par absorption du blastème, ou du moins des substances solubles imbibées dans la trame de la tumeur; 2° par introduction directe des éléments de la tumeur dans le torrent circulatoire, phénomène démontré pour quelques cas de cancer, rendu probable pour beaucoup d'autres, probable également pour quelques cas de tumeurs fibroplastiques et cartilagineuses, mais ne paraissant jouer aucun rôle dans l'infection produite par d'autres tumeurs, et ne pouvant être considéré dès lors, ni comme la cause constante, ni môme comme la cause la plus ordinaire de l'infection.

On pourrait s'étonner de voir un môme résultat, l'infection, produit par deux causes différentes; mais nous ferons remarquer que ces deux causes ne sont pas essentiellement différentes. Soit que le cancer pénètre dans le sang en masses plus ou moins grosses, soit qu'il y pénètre à l'état d'éléments microscopiques, les globules cancéreux, isolés ou réunis, sont toujours accompagnés d'une certaine quantité de la substance soluble qui les entoure. Ils sont d'ailleurs imbibés de cette substance. MM. Langenbeck, Lebert et Follin, dans leurs expériences sur les chiens, n'ont pu injecter les globules cancéreux sans injecter en môme temps la partie séreuse du suc, oii nagent les globules, et où le blastème se trouve en dissolution. En réalité, par conséquent, les deux mécanismes que nous admettons ont ceci de commun que l'un et l'autre introduisent dans le sang la substance du blastème.

Lorsque l'infection est produite par la pénétration des éléments organisés dans le torrent circulatoire, il est certain qu'elle se fait presque exclusivement par les veines. Nous avons prouvé, dans le chapitre précédent, que l'appareil lymphatique correspondant à la tumeur renferme fréquemment des éléments organisés, de môme nature que les éléments autogènes de la tumeur; l'appareil lymphatique va s'ouvrir dans le système veineux, et on peut se demander si les éléments organisés qu'il renferme ne vont pas, comme les globules de lymphe, se mêler au sang par cette voie. L'engorgement du premier ganglion intercepte d'abord le passage; mais bientôt cette tumeur ganglionnaire se comporte comme la tumeur primitive, et les vaisseaux efférents du ganglion charrient tôt ou tard des élémentspathologiques jusqu'au ganglion immédiatement supérieur. Celui-ci,, engorgé à son tour, intercepte encore pendant quelque temps le passage de la lymphe altérée. Toutefois , il peut se faire que, de ganglion en ganglion , la substance morbide organisée parvienne jusque dans le canal thoracique. A. Gooper, Hourmann, M. Andral^

OOi INFECTION GÉNÉRALE ET GÉNÉRALISATION.

et plusieurs autres auteurs, ont trouvé de la matière cancéreuse libre dans ce canal. Il est évident par conséquent que le sang peut recevoir de la matière cancéreuse en nature par la voie des lymphatiques; mais il me paraît certain que l'infection n'est produite que très-exceptionnellement par ce mécanisme, et que c'est par la voie des veines ulcérées que les éléments des tumeurs s'introduisent le plus souvent dans le torrent circulatoire.

L'infection par absorption me paraît devoir également être attribuée principalement aux vaisseaux sanguins, qui sont, comme on le sait, le siège d'une absorption beaucoup plus active que les vaisseaux lyn pliatiques. On remarquera d'ailleurs que les tumeurs situées dans les régions où les anatomistes n'ont pas trouvé de vaisseaux lymphatiques, ou n'en ont trouvé que très-peu, comme les os ou le cerveau, déterminent fréquemment l'infection, avant même de s'être propagées aux organes riches en lymphatiques, et avant, par conséquent, d'avoir pu se compliquer d'engorgement ganglionnaire. M. Lebert a trouvé que l'infection suivie de généralisation se présentait trente-trois fois sur cent dans le cancer proprement dit du cerveau, et soixante-dix-sept fois sur cent dans le cancer des os (1). Ces derniers cancers sont même les plus infectants de tous, quoique occupant un des systèmes organiques les plus pauvres en vaisseaux lymphatiques.

§ 5. — Causes des tumeurs multiples secondaires.

Les remarques précédentes, sur les causes de l'infection générale, vont nous permettre de procéder avec quelque précision à la recherche des causes qui font naître les tumeurs secondaires multiples, dans des organes qui ne communiquent pas directement avec le siège de la tumeur primitive.

C'est un des faits les plus vulgaires de la pathologie, que beaucoup d'affections, caractérisées par des symptômes dont on ne trouve l'explication dans aucune lésion d'organes, et considérées, pT3ur cela môme, comme des affections générales, donnent lieu, au bout d'un temps variable, à des manifestations locales multiples, qui en sont pour ainsi dire les manifestations matérielles. On peut citer ici en première ligne les maladies infectieuses et contagieuses, les fièvres éruptives, les affections produites par les poisons morbides.

Pour admettre que les localisations multiples de ces affections gé-

(I) Lebert, Traité des maladies cancéreuses. Paris, 1851, in-8, p. 86.

nérales, aussi nombreuses que diverses, sont sous la dépendance d'une altération du sang, il n'est pas nécessaire de pouvoir expliquer pourquoi et comment le sang altéré dépose ou fait éclore dans les tissus les germes des éruptions, des suppurations, des ulcérations et autres manifestations locales. On sait qu'il y a une première période qui sépare le début de la maladie du début de ses lésions, période longue ou courte suivant les cas, pendant laquelle, les solides de l'économie étant intacts, les liquides seuls sont altérés; cela suffît pour qu'on considère les altérations consécutives et multiples de certains tissus, comme des manifestations de l'état général qui les a précédées.

De môme, lorsque nous voyons chez un cancéreux en proie à une . infection générale évidente, à une cachexie profonde, naître simultanément dans plusieurs organes un grand nombre de petits foyers cancéreux tout à fait indépendants les uns des autres, nous ne sommes pas obligés de déterminer le mécanisme de la formation de ces cancers multiples, pour être autorisés à les considérer comme la conséquence de l'infection.

En les désignant sous le nom de cancers par infection, en disant que l'infection, produite par le cancer primitif, produit à son tour les cancers secondaires, que ceux-ci se forment sous l'influence de l'altération des liquides, comme les accidents secondaires de la syphilis, comme les éruptions générales consécutives à l'absorption des poisons morbides, nous constatons un fait que nous ne sommes pas tenus d'expHquer.

Et comme il est impossible de méconnaître l'analogie qui existe entre la généralisation du cancer et celle des autres tumeurs, nous désignons d'une manière générale sous le nom de tumeurs par infection, les localisations secondaires multiples, et presque toujours viscérales, des infections produites parles fibroïdes, les épithéliômes, les fibrômes, les myéloïdes et les chondrômes.

Quant à la cause immédiate, matérielle, mécanique des tumeurs secondaires, quant à la nature des germes morbides qui éclosent dans les tissus sous l'influence de l'infection, ce sont des problèmes dont la solution est encore fort incertaine, et, après avoir soumis au contrôle des faits les diverses hypothèses qui ont été proposées, j'ai dû me résigner à n'en accepter aucune.

Parmi ces hypothèses, il en est qui ne méritent pas d'être réfutées, et que je ne mentionnerai que pour mémoire. Ainsi, on a dit que Us tumeurs multiples se formaient, sous l'influence du système nerveux, dans des organes liés de sympathie avec l'organe envahi par la tumeur primitive. On a dit encore que la formation des tu-

meurs secondaires était un phénomène de métastase, dans le sens vague et indéterminé que les anciens donnaient à ce mot.

Une théorie plus sérieuse est celle qui, confondant l'inléction avec la diathèse, fait naître toutes les tumeurs, primitives ou secondaires sous l'influence de la môme cause; c'est la théorie de la diathèse Je crois l'avoir suffisamment réfutée dans les premiers paragraphes de ce chapitre, et pouvoir me dispenser d'y revenir ici.

Mais je dois examiner avec une attention toute particulière une autre théorie qui repose sur quelques faits saisissants, et qui aurait l'avantage, si elle était exacte, de ramener à une simplicité sédui- . sanle tous les phénomènes de la généralisation des tumeurs. C'est la théorie de la migration des germes.

Cette théorie touche de près à l'ancienne théorie de la métastase, puisque toutes deiix attribuent la formation des tumeurs secondaires au transport d'une substance morbide émanée de la tumeur primitive. Mais elle en diffère en ce sens qu'elle détermine d'une manière précise l'origine, la nature et le mode de migration des germes pathologiques. Ces germes seraient des éléments organisés, formés dans la tumeur primitive, introduits dans les vaisseaux, entraînés par le sang et arrêtés dans les capillaires, où ils conserveraient leur structure, leur vitalité et leur propriété d'accroissement, et se développeraient en constituant les tumeurs secondaires. Le phénomène de la généralisation deviendraitainsi aussi simple et aussi clair que celui de l'engorgement spécifique des ganglions lymphatiques. L'un et l'autre seraient la conséquence de la migration des éléments spécifiques, et, de môme que l'invasion des ganglions est une complication purement locale, qui n'implique nullement l'idée d'une infection; de même, la formation des tumeurs viscérales secondaires s'expliquerait par une cause mécanique, sans qu'il fût nécessaire de faire intervenir l'hypothèse d'une intoxication générale de l'économie.

On n'a pas oublié que l'infection générale qui précède, et, suivant nous, enfante les tumeurs secondaires, est évidente chez la plupart des cancéreux, mais que le plus souvent l'infection produite par les tumeurs non cancéreuses ne se révèle par aucun symptôme avant la généralisation. L'incontestable analogie qui existe entre la généralisation du chondrôme, du myéloïde, du fibrome, etc., et celle du cancer, nous a en quelque sorte contraints à reconnaître l'analogie de leurs causes; attribuant à une infection la formation des cancers secondaires, nous n'avons pu nous dispenser d'admettre une infection chondrômalcuse, une infection fîbrômateuse, une infection myé-

loïde, etc.; mais, quoique la pathologie fournisse plusieurs exemples incontestés d'une infection générale qui reste latente jusqu'au jour où elle est révélée par ses localisations, il faut bien reconnaître que l'induction et l'analogie ne valent pas des preuves tirées de l'observation directe, et c'est en cela que la doctrine que nous soutenons peut donner lieu à quelque hésitation.

Cette difficulté disparaîtrait si l'on acceptait ia théorie de la généralisation par migration des germes pathologiques organisés. Les tumeurs secondaires, étant dues à des causes purement mécaniques, et non à une infection générale, celle-ci ne ferait pas nécessairement partie des phénomènes de la généralisation, elle pourrait exister, dans certains cas, avant la formation des tumeurs secondaires; elle pourrait, dans d'autres cas, ne paraître qu'après celle-ci, et, dans d'autres cas enfin, elle pourrait faire entièrement défaut. On comprendrait ainsi que, suivant l'espèce de tumeur, et suivant les cas particuliers, l'infection existât sans la généralisation, et réciproquement, ce qui s'observe chez beaucoup d'individus. On comprendrait tout aussi bien que la généralisation, dépendant de la pénétration des éléments pathologiques dans les veines, phénomène éventuel, fût tantôt précoce, et tantôt tardive ; on comprendrait enfin tout aussi bien qu'elle fût plus ou moins rare, plus ou moins fréquente dans les diverses espèces de tumeurs, puisque toutes ne se propagent pas avec la môme facilité aux parois des veines.

Toutes ces considérations sont favorables à la théorie de la migration. D'un autre côté, on peut invoquer en faveur de cette théorie plusieurs arguments directs et pressants.

Ainsi, il est incontestable que l'ulcération intraveineuse, à la suite de laquelle les éléments globulaires des tumeurs se mêlent presque inévitablement au sang veineux, a été constatée au niveau de la tumeur primitive, ou des tumeurs ganglionnaires qui en dépendent directement, dans un grand nombre de cas de généralisation.

Il est incontestable encore que des fragments de la tumeur, détachés des champignons intraveineux , sont quelquefois emportés par le courant sanguin, que ces masses fiottantes, grosses ou petites, s'arrêtent dans les divisions de l'artère pulmonaire, qu'elles peuvent s'y fixer par des adhérences, et continuer à s'accroître en donnant lieu à des tumeurs pulmonaires. L'existence de ces tumeurs secondaires par migration étant une fois établie, on peut se demander si la généralisation des tumeurs dans le poumon ne se fait pas toujours par ce mécanisme. Le plus souvent, il est vrai, les tumeurs secondaires des poumons, même les plus récentes, n'ont au-

dbb INFECTION GÉNÉRALE ET GÉNÉRALISATION.

cune connexion apparente avec les divisions de Tarière pulmonaire ; mais ces connexions ne peuvent ôtre reconnues que lorsque la masse inlravasculaire est assez grosse pour s'arrêter dans une division d'un certain volume; et on conçoit très-bien que des fragments plus petits, que des éléments microscopiques, arrêtés dans les capillaires du poumon, pourraient devenir les germes de tumeurs secondaires dont le point de départ échapperait à l'observation.

A l'appui de cette idée , on peut invoquer un fait très-digne de remarque; c'est que, lorsqu'une tumeur située dans les organes qui dépendent de la veine porte vient à se généraliser, on trouve presque toujours, peut-être même toujours, des tumeurs secondaires dans le foie. Celles-ci peuvent en même temps se former dans d'autres organes; mais il est certain que le foie y est tout particulièrement exposé. Cela ne semble-t-il pas indiquer que l'obstruction des capillaires par des éléments organisés, émanés de la tumeur primitive, est la cause des tumeurs secondaires?

Enfin, on sait que plusieurs auteurs attribuent les abcès multiples, dits métastatiques, de l'infection purulente, à une cause analogue. Les globules purulents, mêlés au sang veineux, s'arrêteraient dans les capillaires, et provoqueraient autour d'eux un travail de suppuration. On invoque donc cet exemple, pour expliquer la formation des tumeurs secondaires généralisées, qu'on appelle dès lors tumeurs métastatiques.

Mais on remarquera d'abord que cette théorie de l'infection purulente, à laquelle Félix d'Arceta attaché son nom, n'a plus aujourd'hui que de rares partisans. Ce n'est pas ici le lieu de démontrer que les abcès multiples de l'infection purulente ne sont nullement métastatiques, qu'ils ne sont pas dus à une cause mécanique, qu'ils se développent sous l'influence d'un état général, produit par le mélange du pus avec le sang; état analogue, quoique non identique, à celui qui fait naître les abcès multiples symptomatiques de beaucoup d'autres maladies. Loin donc que l'analogie dépose en faveur de l'origine mécanique des tumeurs secondaires multiples, elle nous conduit, au contraire, à atti'ibuer ces tumeurs à une cause non mécanique.

Au surplus, l'étude des conditions au milieu desquelles se forment les tumeurs dites métastatiques, nous fournira une démonstration plus directe et plus précise que tous les raisonnements par analogie.

Si la théorie de la migration était fondée, il faudrait que le siège des dépôts secondaires fût toujours en rapport de communication

CAUSES DES TUMEUnS MULTIPLES SECONDAIRES. 367

vasculaire directe avec celui de la tumeur primitive. Il faudrait que la généralisation se fît toujours, ou du moins débutât toujours dans l'organe oii le sang venu de cette tumeur traverse pour la première fois les capillaires. Or, il est bien vrai que les tumeurs des organes tributaires de la veine porte tendent presque exclusivement, au moins dans l'origine, à se généraliser dans le foie ; mais, à cette première série de faits, on peut en opposer une autre bien plus considérable.

La plupart des tumeurs du tronc, et toutes les tumeui^s de la tête et des membres, sont situées hors de la sphère de la veine porte, et les premiers capillaires traversés par le sang qui en revient sont les capillaires des poumons. C'est donc dans les poumons que la généralisation devait alors débuter. Ces tumeurs secondaires du poumon pourraient à leur tour, après avoir acquis un certain volume, s'ulcérer dans la cavité des veines pulmonaires, et déposer dans le sang rouge des éléments organisés qui répandraient dans tous les organes les germes de la généralisation; mais celle-ci ne pourrait atteindre aucun organe sans avoir préalablement atteint le poumon, et les dépôts secondaires devraient être plus fréquents dans le poumon que dans n'importe quel organe, et môme que dans tous les autres organes réunis.

Telle serait la conséquence nécessaire de la théorie de la migration , relativement à la généralisation des tumeurs qui ne sont pas tributaires de la veine porte. Or, tout cela est en contradiction avec les résultats de l'observation. S'il est vrai que certaines tumeurs, ■ telles que les chondrômes, les myéloïdes, les fibrômes, tendent à se généraliser principalement, peut-être même exclusivement, dans les poumons, il est parfaitement certain que le cancer, quel qu'en soit le siège primitif, se généralise beaucoup moins souvent dans le poumon que dans le foie. Sous le rapport de la fréquence des cancers secondaires, le foie occupe le premier rang, le système osseux occupe le second, et le poumon ne vient qu'en troisième ligne. J'ai fait, en 1850, le relevé de dix-sept cas de cancers de la mamelle, suivis d'infection et de généralisation. Les cancers secondaires occupaient ordinairement plusieurs organes. Chez deux femmes, le poumon était le siège exclusif de la généralisation; deux autres avaient en môme temps des cancers secondaires dans les poumons et dans d'autres organes; cela faisait, en tout, quatre cas de cancers secondaires du poumon, tandis que les cas de cancers secondaires du foie étaient au nombre de douze. J'ajoute que deux femmes, dont le poumon était sain, avaient des cancers secondaires

dans le système osseux. Comment conciliera-t-on ces faits avec la théorie de la généralisation par migration des éléments organisés? Supposera-t-on que les cellules cancéreuses émanées du cancer primitif aient traversé les capillaires pulmonaires, pour aller s'arrêter ensuite dans les capillaires périphériques? Mais il faudrait pour cela que ceux-ci fussent plus petits que ceux-là, et l'observation anatomique prouve, au coniraire, que les capillaires du foie et de la moelle des os sont plus larges que ceux du poumon. Valentin a exagéré cette différence, qui n'en est pas moins réelle. Ainsi les capillaires du poumon ont 0""",007 à 0""°,008 de diamètre; les plus petits vaisseaux de la moelle des os et du tissu spongieux ont de 0"",009 à à 0""',010 ; et les capillaires du foie varient de 0'""',009 à O^^-jOlS. Ces dimensions, que j'ai mesurées moi-même à plusieurs reprises, diffèrent à peine de celles qui sont indiquées par M. KoUiker. 11 est clair, par conséquent, que des éléments organisés asse'z petits pour traverser le poumon, ne pourraient, sous aucun prétexte, s'arrêter dans le foie ni dans la moelle des os longs, ni dans le tissu spongieux des os; organes qui sont pourtant envahis par la généralisation plus souvent que le poumon lui-môme.

Ces raisons suffiraient sans doute pour renverser la théorie de la généralisation par migration des germes; mais on peut en invoquer d'autres. Certains cancers se généralisent de préférence dans certains organes qui n'ont aucune communication vasculaire directe avec le siège de la tumeur primitive. Ainsi le cancer primitif des os a plus de tendance à se généraliser dans le système osseux que dans les autres parties du corps. J'ai dressé, en 1850, un relevé comprenant treize cas de cancers primitifs des os, suivis de généralisation; sur ce nombre, il y avait six cas où les cancers multiples secondaires occupaient à la fois le système osseux et les parties molles, et cinq cas où ils existaient exclusivement dans le squelette. L'influence du siège de la tumeur primitive sur celui des tumeurs secondaires ne pouvait être méconnue. Les partisans de la théorie de l'infection ne sont pas tenus d'expliquer ces affinités électives; mais ceux delà théorie de la migration sont bien obligés de reconnaître qu'elles échappent à toute explication mécanique.

Ces arguments, auxquels il me semble difficile de répondre, m'avaient déjà paru suffisants pour rejeter la théorie de la migration, à l'époque où je croyais encore que l'infection cancéreuse était toujours due à la pénétration des éléments cancéreux dans le sang. Mais on peut aujourd'hui invoquer un argument bien plus fort, puisque l'étude des tumeurs infectantes non cancéreuses a prouvé que l'in-

fection et la généralisation sont dues, dans certains cas, et probablement même dans la plupart des cas, à l'absorption d'une substance soluble.

Jé suis loin de nier la possibilité de la fixation des masses cancéreuses qui flottent dans les veines; j'admets même qu'emportées loin de leur siège primitif, elles peuvent continuer à vivre et à se développer. La matière cancéreuse qui remplissait la plupart des divisions de l'artère pulmonaire, chez un malade de M. Andral, celle qui occupait les veines iliaques, la veine cave, le ventricule droit du cœur et les ramifications de l'artère pulmonaire, chez deux malades de M. Langenbeck, celle qui distendait le tronc et les divisions de la veine porte dans deux cas publiés par MM. Andral et Cruveilhier, ne pouvaient être considérées comme provenant en totalité de la tumeur primitive. Il fallait que les fragments de cancer, après avoir été détachés de cette dernière, eussent continué à s'accroître. Mais ne voit-on pas que ces cancers intravasculaires présentaient des caractères et un siège tout particuliers, et qu'ils ne ressemblaient en rien aux cancers par infection ? Ces faits ne prouvent qu'une chose : c'est qu'un fragment de tùsu cancéreux, flottant dans la cavité d'une veine, peut se nourrir par imbibition aux dépens du sérum où il nage; et il n'en résulte nullement que des cellules ou des noyaux isolés jouissent de la môme propriété. Les conditions en effet sont essentiellement différentes dans les deux cas. Un fragment de tissu solide, plongé dans le sang qui circule, s'entoure promptementd'un caillot qui le protège; les éléments qui le composent ne sont pas dissociés ; ils conservent leurs connexions, et la structure du tissu n'est pas sensiblement modifiée. Dans le second cas, au contraire, les éléments microscopiques, disséminés dans le sang et battus avec les globules, sont livrés sans défense aux phénomènes d'oxydation et de décomposition dont le sang est le théâtre. Que deviennent les globules de pus mjectés dans les veines des chiens? Ils sont promptement détrmts, et au bout de quelques heures l'examen microscopique n'en découvre aucune trace dans le sang. Il est fort probable que les éléments cancéreux isolés qui pénètrent dans les veines subissent le même sort, et c'est pour cela sans doute que l'examen microscopique du sang des cancéreux cachectiques donne presque toujours des résultats négatifs, quoique l'ulcération intraveineuse, qui verse dans le sang des cellules et des noyaux de cancer, soit loin d'être

rare

Il me paraît donc prudent, dans l'état actuel de la science, de se borner à constater que la généralisation des tumeurs est la consc-

quence de l'infection produite par la tumeur primitive, et d'avouer que jusqu'ici aucune explication plausible n'a pu rendre compte des relations directes qui existent entre cet état général et ses manifestations locales. Nos connaissances ne sont ni plus ni moins avancées sur ce point qu'elles ne le sont à l'égard de la cause immédiate des boutons varioliques, des ulcérations de la morve, des éruptions foUiculeuses de la fièvre typhoïde et du choléra, et des manifestations multiples de la syphilis constitutionnelle, lésions anatomiques développées, comme les tumeurs par infection, sous l'influence d'un état général de l'économie.

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