‹ Traité des tumeursChapitre 30 sur 140 · LE BLASTËBIE CANCÉREUX ET LA LOI D ANALOGIE · texte numérisé non relu

LE BLASTËBIE CANCÉREUX ET LA LOI D ANALOGIE

iumeurs homoBomorphes qui paraissaient s'ôtre développées sous rinfluenee de la diathèse cancéreuse. Le premier fait que j'ai obsené m'avait paru pouvoir être expliqué par une pure coïncidence. Mais, depuis lors, plusieurs faits semblables se sont présentés à moi, et, sans oser rien affirmer, je suis disposé à les interpréter aujourd'hui d'une autre manière. On me pardonnera d'insister sur ce point fort important de l'histoire des productions accidentelles.

M. Daubeuf présenta, en août 1850, à la Société anatomique, le fémur d'une jeune femme qui avait succombé à une affection cancéreuse (1). Trois cancers encéphaloïdes volumineux des mieux caractérisés, parcourus par des lamelles et des filaments osseux, occupaient le sacrum et les deux os iliaques. Une quatrième tumeur dure, plate, épaisse de i centim.. longue de 6, large de 3, s'était développée entre le périoste et le corps du fémur du côté gauche. Cette tumeur ne paraissait pas cancéreuse et ressemblait plutôt à une exostose récente ; quoique adhérente à l'os, elle put en ôtre séparée sans grand effort; il devint évident qu'elle était d'origine périostalc, et cependant elle était très-nettement circonscrite. Elle ne présentait donc ni les caractères des exostoses périostales, ni ceux des exostoses parenchymateuses. Je crus d'abord qu'il s'agissait d'une production cancéreuse ; toutefois, ayant emporté la tumeur pour l'examiner, je la trouvai formée d'un tissu spongieux serré, dont les mailles étroites emprisonnaient une substance fibroïde de couleur rosée que je pris, au premier abord, pour du cancer. Mais je ne pus y découvrir au microscope aucune trace d'éléments cancéreux. L'arrivée des vacances ne me permit pas de communiquer à la Société le résultat de cette observation, et je restai convaincu qu'il s'agissait d'une espèce particulière d'exostose périostale développée par hasard sur un sujet cancéreux.

Un an après, j'eus l'occasion d'étudier, avec M. Follin, les os des membres postérieurs d'un chien qui avait succombé à des cancers multiples des viscères. Ces os n'étaient pas cancéreux, mais ils étaient le siège de plusieurs exostoses périostales qui me présentèrent les mômes caractères que la précédente. Depuis lors, j'ai recueilli chez l'homme deux nouveaux faits semblables à celui de M. Daubeuf. Les tumeurs osseuses sous-périostales occupaient une fois la diaphyse du fémur, une autre fois la fosse iliaque interne, et dans les deux cas il y avait , dans le reste de l'économie, des cancers multiples bien caractérisés. Je ne possède que ces quatre faits ; il y

(I) Bu//, de la Soe. anat.y t. XXV. p. 258, 1860.

en a d'autres sans doute; mais, somme toute, la chose est fort rare eu égard à la fréquence excessive du cancer, et il serait permis de n'y voir qu'une coïncidence, s'il n'y avait des faits intermédiaires qui autorisent une autre interprétation. On trouve, en effet, quelqueCDÎs, chez des individus atteints, en outre, de tumeurs primitives ou consécutives bien manifestement cancéreuses, des tumeurs sous-périos-^ taies prcscpie entièrement osseuses, mais renfermant pourtant c^ et là de rares éléments cancéreux. Une partie des faits qui ont servi de base li la description du cancer dit ostéoîde rentrent dans cette catégorie. La présence d'un petit nombre de globules bétéromorphes démontre la nature cancéreuse de la production accidentelle, et cependant la structure de la tumeur prouve que la plus grande partie du blastème a obéi à la loi d'analogie de formation. La prédominance des parties homœomorphes sur les parties bétéromorphes est quelquefois tellement considérable, que celles-ci ne se retrouvent que dîfQcilement, soit à l'œil nu, soit au microscope. Il faut donc admettre que le blastème cancéreux n'a pas toujours la môme énergie et que sa tendance hétéromorphe, ordinairement supérieure à toutes les autres influences, peut, par exception, devenir assez faible pour être presque entièrement vaincue par la loi d'analogie. De là à admettre la possibilité d'une organisation complètement homœomorphe, il n'y a qu'un pas, et les quatre faits que je viens de rapporter me paraissent pouvoir s'expliquer ainsi plutôt que par une simple coïncidence.

Je ne donne cette interprétation qu'avec la plus grande réserve, et je sais tout le parti que les unitaires en tireront. Ils nieront la spécificité du blastème cancéreux et de tous les autres blastèmes ; ils diront que le blastème est un, et que les formes qu'il rcvôt en s'organisant dépendent exclusivement du milieu où il est exhalé. Mais comme, dans l'immense majorité des cas de cancer, cette organisation est hétéromorphe, comme la substance propre de l'cncéphaloîde, examinée à l'œil nu et au microscope, est la même dans le foie, dans les os, dans le tissu cellulaire, dans les ganglions, dans la mamelle, dans Tutéms, etc. , c'est-à-dire dans les organes et les tissus les plus dissemblables; comme enfin l'influence du siège est ordinairement à peu près nulle, que les cas où elle se fait sentir d'une manière notable sont les moins communs et que ceux où elle devient prépondérante sont excessivement rares, il est impossible de méconnaître la propriété spécifique dévolue au blastème cancéreux, propriété située en dehors des lois normales, qui ne cessent pas pour cela d'agir sur la matière organique dans la limite de leur force. La lutte qui

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I s*élablit ainsi entre la tendance homœomorphe et la tendance hété-

fomorphe explique en pajlie l^s grandes différences de structure des

[tumeurs cancéreuses et les nuances infinies qui reiient rencépha-

* ioïdc pur aux cancers aii liges par la présence du lissu tibreux ou du

[tissu osseux. On conçoit de la niôrae manière que la prédominance

lie la loi d'analogie ait pour résultat de diminuer indéûniraent la

proportion des éléments bétéromorphes, et qu enfin, druis les cas

exeeplionnels ûli Je blaslème cancéreux est complélemeni maUrisé

par l'infiuenee du niilieu, cette proportion puisse descendre jusqu'à

xéro.

Il est digne de remarque que ce dernier résultat, c'e^t-à-dire l'organisation d'un blastème cancéreux en éléraenis homceomorphes^ parait se produire exclusivement dans le voisinage des tissus qui possèdent au pins liant degré la propriété de s'assimiler les autres bla&tèmes. Les faits que j*ai cités jusqu'ici sont relatifs à des tumeurs développées au contact du tissu osseux, et Ton sait combien est grande ici l 'influence de la loi d'analogie de formation. Je n'ai pas besoin de rappeler les phénomènes plastiques de rostéite et de la Ipédostite, ni ceux de la formation du cal, ni Texemple si frappant des régénérations osseuses, ït est ud autre tissu» répandu en pro- [portions variables dans la plupart des organeSi qui possède la propriété d'exercer sur les blastèmes une action assimilitatrice presque ^ aussi grande que celle du tissu osseux. Je veux parler du tissu eon- [jonctif(ou fibreux); j'ai déjà dit que la forme sqiiirrheuse parait due [à Tîiction de voisinage que ce tissu fait subir au blastème cancéreux. A un degré plus élevé, la même action produit ce qu*on appelle le cancer Hgmtix en plaque ou ai cuirasse; dans cette forme, qui se [ montre surtout dans le tissu conjonctîf sons- cutané de la paroi tho- 1 racique, les éléments spécifiques du cancer, nojaus; ou cellules, ifiont en très-petit nombre. Le blastème presque tout entier s'orga- I nise en tissu HLreux, et on trouve môme par places des parties assez , étendues où le produit accidentel est exclusivement fibreux. Dans plusieurs cas de câJicer de l*eslomac ou de la mamelle. M* Fagel (1) a trouvé les ovaires remplacés par des niasses fibreuses. Après avoir I décrit la disposition des fibres de ces tumeurs, il ajoute : u Au milieu Ide ces fibres, j'ai trouvé seulement un petit nombre de cellules canjcéreus^ïsî m parlai tes, avec un plus grand nombre de noyaux petits et |alloDgés. On peut raisonnablement supposer que le même biàiieme li, dam un autre organe, aurait donné des cellules eancén use^.

(I) Piget, Ledure* m Tummrs^ London, 1851 , to-8, p. Mî*

puisse donner du tissu fibreux dans un organe comme Tovaire, qui a une aptitude si spéciale au développement physiologiqpie ou morbide. )) Ce que M. Paget attribue à Vaptitude spéciale des ovaires me parait devoir être attribué simplement à l'influence assimilatrice da stroma fibreux de ces organes, c'est-à-dire à la loi d'analogie de formation. L'action de cette loi peut-elle aller, lorsque la tendance propre du blastème cancéreux est peu prononcée, juscpi'à donner l'organisation fibreuse à la totalité de la production accidentelle sans aucun mélange d'éléments hétéromorphes? Cela me parait possible, mais je ne possède aucun fait qui me permette de l'affirmer.

En revanche, j'ai vu un cancer encéphaloïde des mieux caractérisés développé dans le tissu conjonctif sous-cutané, au devant du tibia, enlevé, puis récidivé sur place, et traité enfin par Tampuiation de la cuisse, récidiver, très-peu de temps après, dans le voile du palais et présenter ensuite en ce point la marche locale la plus maligne. La tumeur du voile du palais fut à son tour enlevée deux fois; elle récidiva toujours très-promptoment et s'accrut avec une rapidité incroyable ; finalement, le malade mourut avec tous les signes de la cachexie cancéreuse. C'était un malade de la ville ; l'autopsie ne put pas être faite; j'ignore, par conséquent, s'il existait des cancers internes. Mais, grâce à l'obligeance du chirurgien, M. Max. Mounier, j'ai pu examiner toutes les tumeurs enlevées, et je les conserve même encore dans l'alcool. La nature cancéreuse de la maladie a éternise en évidence, à l'œil nu comme au microscope, par l'étude des tumeurs de la jambe, et cependant les tumeurs du voile du palais avaient une structure entièrement différente. Elles ne renfermaient aucune trace de suc lactescent; elles ressemblaient plutôt aux tumeurs glandulaires hypertrophiques (adénomes polyglandulaires), qui ne sont pas rares dans cette région ; je n'en pouvais croire mes yeux, mais le microscope me démontra que ce n'était pas une vaine apparence. Le tissu accidentel était exclusivement constitué par d'innombrables culs-de-sac glandulaires, et, tandis que les tumeurs de cette nature sont ordinairement d'une bénignité complète, celle-là, développée sous l'influence de la maladie cancéreuse, s'était comportée avec autant de malignité que l 'encéphaloïde le plus grave. Gomment expliquer ce fait? Supposera-t-on que les tumeurs de la jambe et celles du voile palatin se soient développées en vertu de deux maladies différentes et que le hasard seul les ait fait paraître chez le môme individu à peu près dans le môme temps? Mais les symptômes locaux ou généraux, la succession des récidives, les caractères cliniques des tumeurs, la marche de la maladie considérée

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dans son ensemble, tout annonce que le malade, depuis le commencement jusqu'à la fin, a été en proie à la même diathèse. C'a été l'opinion de tous les chirurgiens qui l'ont vu. Il faut donc admettre que le blastème sécrété sous l'influence de la diathèse cancéreuse a pu, dans le voile du palais, se laisser détourner de sa destination hétéromorphe pour s'organiser en un tissu glandulaire semblable à celui qui forme, à l'état normal, une épaisse couche entre la muqueuse et les muscles, et il est permis d'attribuer ce résultat à l'influence de la loi d'analogie de formation.

Ce sont les faits de ces ordres qui ont été invoqués par les unitaires pour prouver l'unité des blastèmes pathologiques : il faut bien qu'une doctrine repose sur un appui quelconque. On n'aurait jamais songé à chercher l'unité s'il n'y avait dans les productions pathologiques, comme dans les productions normales, comme dans toutes les choses de la nature organisée, des faits intermédiaires établissant le passage d'un groupe à un autre; mais ces faits exceptionnels ne doivent pas faire oublier les autres. Sur mille tumeurs développées sous l'influence de la maladie cancéreuse, il y en a une peut-être dont le blastème obéit entièrement, comme les blastèmes normaux, à la loi d'analogie de formation ; mais les neuf cent quatre-vingt-dixneuf autres cas, où le produit accidentel renferme des éléments hétéromorphes, prouvent suffisamment que le blastème cancéreux possède des propriétés spéciales, qu'il est, par conséquent, d'une nature particulière.

Parlons maintenant du développement des pseudoplasmcs homœomorphes. Nous allons voir, comme dans les cas qui précèdent, la matière organique du blastème dorpinée tour à tour ou à la fois par les deux ordres d'influences que nous avons déjà reconnues : d'une part, la tendance propre du blastème qui est disposé à s'organiser d'une certaine manière; d'une autre part, la loi d'analogie de formation qui tend à reproduire, dans le tissu accidentel, la structure du tissu adjacent.

Lorsqu'une tumeur fibreuse ou fibroïde se développe dans le tissu spongieux des os, dans le foie, dans le cerveau, organes qui renferment peu ou point de tissu conjonctif (I) ; lorsque des éléments fibreux se forment dans la gangue des cartilages articulaires ; lorsque des productions cartilagineuses ou osseuses occupent le testicule,

(1) Sur l'absence de tissa conjonctif dans la substance glandulaire propre du foie, voycx mes recherches sur la structure du foie dans le Bail, de la Soc. mat., 1855, p. 479, et dans VÀtias d'anaiomie descriptive^ par Bonamy et Broca, t. ill, planche a06tf.

la mamelle ou les ganglions lymphatiques ; lorsque des culs-de-sac glandulaires ou des kystes pileux se produisent à une distance notable de tout oi^ane glandulaire ou pileux, — par exemple, entre Taponé- Trose épicrânienne et le péricrâne ou entre le muscle digastrique et le corps du maxillaire inférieur, comme j'en ai vu un cas sur on cheval ; — en un mot, lorsqu'il n*y a aucune analogie de structure entre le tissu accidentel et les parties adjacentes, on est bien obligé d'admettre que le blastème pathologiqpie s'est organisé malgré la Id d'analogie et en vertu de sa tendance propre, et on est obligé, en outre, d'admettre que chaque espèce de tissu accidentel se forme aux dépens d'un blastème particulier. La différence des effets dénonce ici la différence des causes. Pour qu'une tumeur cartilagineuse naisse dans l'épaisseur de la mamelle, il faut de toute nécessité que le blastème porte en lui la propriété de s'organiser en éléments de cartilages. Autre est la propriété du blastème qui donne naissance aux éléments fibreux ou fibroplastiques dans des organes qui ne renferment, à l'état normal, aucun élément de cette nature ; — autre, le blastème qui s'organise en cavités glandulaires ou en follicules pi« leux dans des régions où l'analomie ne connaît ni poils ni glande, etc. On ne peut donc s'empêcher de reconnaître la multiplicité des blastèmes pathologiques à tendance homœomorphe. Sont-ils semblables aux blastèmes normaux qui forment ou nourrissent les tissus analogues à ceux de ces pseudoplasmes ? Cela paraît assez probable. On sait que beaucoup de lipomes ont une structure tout à fait semblable à celle de la graisse normale et que le tissu de certains chondrômes ressemble d'une manière frappante à celui des masses cartilagineuses épiphysaires. En dehors de ces deux exemples, il est rare qu'il y ait identité parfaite de structure entre un tissu accidentel homœomorphe et le tissu normal qui lui correspond ; les éléments anatomiques présentent souvent de légères différences de forme et plus souvent encore de grandes différences de disposition, de telle sorte que l'analogie de texture pourrait être méconnue si on se bornait à constater les caractères visibles à l'œil nu. Mais ces différences, grandes ou petites, se comprennent très-bien lorsqu'on songe que la tendance propre des blastèmes normaux est toujours aidée par la loi d'analogie de formation, tandis que celle des blastèmes pathologiques est, au contraire, dans beaucoup de cas, contrariée par l'action de cette loi. Il n'y a donc pas de raison suffisante pour nier la ressemblance des blastèmes pathologiques homœomorphes et des blastèmes normaux correspondants.

J'admets, comme on voit, la ressemblance respective des blastèmes

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normaux et des blastèrnes pathologiques homœomorphes. Mais r€slïemblancc ne teut pas dire ideuLilé* Deux blaslemes peuvent posséder Ja mOme teudance sans la posséder au même degrc, et les tissus qui y naissent^ quoique formés d'éléments semblables ou analogues, peuvent beaucoup différer entre eux par leur nature et par leurs propriétés. Ainsi, par exemple, je pense que les tumeurs fibreuses el les tumeurs fibropîasliques proviennent d'un blastéme semblable au blastëme normal du Ussu fibreux, et cependant ces deux pseudoplasmeSj quoique reliés Tun à l'aulrc par une muUilude de nuances intermédiaires, ont des caractères anatomiques el cbimiques nolablemenl différents. De même, (es tumeurs cartilagineuses, ostéo-carlilagineuses et osseuses forment un seul groupe au point de vue auatomique, car lélat cartilagineux peut ^tre considéré comme un commencement d'ossification, et il est difficile de De pas croire à la similitude de leurs blaslèmes. Mais ces blastèmes ne sont pas identiques; s*ils Fêtaient, ils s*orgamseraient toujours dclamOme manière dans les mêmes conditions; on ne verrait pas dans la môme partie du mùme os naître spontanément, tantôt une tumeur osseuse et tantôt une tumeur cartilagineuse. De même encore, je ne puis croire que ce soit un seul et unique blastéme qui produise à la fois les cellules de l'épjderme normal, celles des rors, des oignons, des durillons, des cornes, des kystes sébacés, et celles des cpitbéiiùmes. Il faut que les blastèmes de ces diverses productions épithélîales sa ressemblent, puisqu'ils tendent h s'organiser en éléments de même ordre ; mais il faut aussi qu'il y ail entre eux des différences, puisque les résultats déflûitirs sont si divers.

Ainsi, oon-seulement toutes les productions accidentelles ne dérivent pas d*un blaslème unique, non-seulement les blastèmes pathologiques homceomorphes se divisent en un certain nombre de groupes ayant pour type Tun des blastèmes normaux, mais il y a

ascbacunde cesgroupesdes variétés quis'éloigneuti)lus ou moins du blastéme normal correspandaDt.

§ 6. — lûfluence de la région, *

Ou vient de voir que les éléments des productions bomoeoraorphes i»OQt semblables tantôt à ceux du tissu ou de Torgane afi'eeté, tantôt à ceux don tissu ou d'un organe plus ou moins éloigné. Je désignerai par abrénation sous les noms de iimiiaires el de dissimiiaire$ ces deux catégories de productions homœomorphes.

Le trouble de outrilion qui donne lieu à la formation des produc-

tiens dissimilaires a été désigné par M. Lebert sous le nom d'Aétérotopie, qiii indique une erreur de lieu. Avec une théorie différente, M. Virchow a employé le même mot pour caractériser le même phénomène. Ce mot est excellent et mérite d*étre conservé.

L'hétérotopie est le meilleur argument qu'on puisse invoquer en faveur de la multiplicité des blastèmes. C'est Je triomphe des propriétés du blastème sur la loi d'analogie de formation. Les exemples que j'ai déjà cités prouvent que l'hétérotopie est loin d'être rare ; et l'on va voir qu'elle est plus commune qu'on ne pourrait être au premier abord tenté de le croire. Beaucoup de productions accidentelles, en effet, ont une structure analogue à celle des éléments normaux de la région affectée, sans être pour cela similaires. Elles ressemblent, non au tissu oii elles sont nées, mais au tissu de quelque organe voisin. Je chercherai tout à l'heure en quoi consiste cette action de voisinage, qu'il ne faut pas confondre avec Vaction de contaei de la loi d'analogie. Faute d'avoir établi cette distinction, on a coasidcrablemeut augmenté le nombre des pseudoplasmes similaires, et on a attribué à la loi d'analogie beaucoup de résultats auxquels elle est tout à fait étrangère.

Examinons d'abord les principaux pseudoplasmes réputés similaires; nous montrerons ensuite que, malgré les apparences, plusieurs d'entre eux sont réellement dissimilaires. Presque toutes les tumeurs osseuses ou cartilagineuses ont leur siège dans les os, ou à leur surface, ou dans leur voisinage plus ou moins immédiat; presque toutes les productions accidentelles de tissu glandulaire ont leur point de départ soit dans le tissu même des glandes, soit dans leur atmosphère celluleuse ; presque toutes, je devrais peut-être dire toutes les tumeurs à structure épithéliale débutent sur les membranes naturellement tapissées d'épithélium; les tumeurs papillaires se forment seulement là où l'on trouve des papilles à l'état normal; les kystes se développent presque toujours dans des cavités préexistantes, normales ou accidentelles ; les tumeurs si communes qu'on désigne sous le nom de corps fibreux de l'utérus, possèdent une structure analogue à celle du tissu propre de la matrice (tissu conjonctif et fibres musculaires de la vie organique); les tumeurs dites myéloïdes, composées de plaques à noyaux multiples, élément normal du suc médullaire des os chez le fœtus et les jeunes enfants, ont pour siège à peu près exclusif le tissu osseux. Ajoutons que les lipomes se développent presque sans exception dans les couches de tissu conjonctif où la graisse tend naturellement à se déposer ; que les tumeurs érectiles se montrentde préférence dans les parties riches en vaisseaux

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capillaires, et que les tumeurs fibreuses ou fibro-plastiques, quoique pouvant se former dans presque tous les organes, ont une prédilection marquée pour ceux qui renferment dans leur trame beaucoup de tissu conjonctif ou de tissu fibreux.

On voit, d'après cela, que la plupart des productions homœomorphes sont formées d'éléments semblables à ceux de quelque tissu voisin. Lorsqu'on cherche la cause de cette analogie de structure, on est conduit au premier abord à invoquer la loi d'analogie de formation, et l'origine de tous les pseudoplasmes que je viens d'énumérer parait ainsi d'une grande simplicité. Il semble suffisant d'admettre qu'un blastème quelconque soit exhalé et subisse, en s'organisant, l'influence assimilatrice des parties environnantes. On est même disposé à croire que les propriétés particulières de ce blastème ne jouent aucun rôle dans cette organisation, soit qu'elles soient tout à fait nulles, soit qu'elles soient trop faibles pour lutter contre la loi d'analogie; enfin, ceux qui aiment la simplicité supposent volontiers que toutes les productions réputées similaires naissent d'un seul et même blastème, celui-ci n'ayant d'autre propriété que celle d'imiter la structure des tissus voisins. Mais, lorsqu'on y regarde de plus près, on trouve que la formation de ces pseudoplasmes est beaucoup moins simple, beaucoup moins uniforme qu'on ne Ta supposé jusqu'ici.

Il faut avant tout se garder d'attribuer à la loi d'analogie certains résultats qui dépendent bien plutôt des propriétés particulières des blastèmes. L'influence assimilatrice ne peut être exercée sur un blastème que par les tissus avec lesquels il est eu contact immédiat. Lorsque des cellules épithéliales se produisent dans l'épaisseur du derme, pour constituer les tumeurs connues sous le nomd'épithéliômey est-ce parce que le blastème a obéi à la loi d'analogie? Nullement, car 1 action de celte loi aurait donné au blastème l'organisation des fibres du derme avec lesquelles il est en conUict, au lieu de lui donner l'organisation de l'épiderme, qui est situé bien près de là sans doute, mais qui est moins proche que les éléments du derme. C'est donc en vertu de sa tendance propre que le blastème, malgré le contact du tissu fibreux, s'organise en éléments épithéliaux, et ce qui le prouve, c'est que quelquefois ce blastème, absorbé par les vaisseaux lymphatiques et entraîné jusqu'aux ganglions, continue à produire des cellules épithéliales qui s'accumulent dans ces ganglions et y forment des tumeurs secondaires dont la composition élémentaire n'a aucune analogie avec celle des parties environnantes.

Biais, si ce n'est pas la loi d'analogie qui impose à Tépithéliôme

sa Structure, comment se fait-il donc que celte espèce de tumeur débute toujours (ou au moins presque toujours) dans Tépaisseur de l'iuia des membranes dont la surface, à Tétat normal, sécrète incessamment de répithélium? Pourquoi le blastème à tendance épitbéliale n'est-il jamais sécrété primitivement dans les autres tissus? A cela je pourrais répondre d'abord que quelques auteurs ont parlé de fumeurs épithéliales qui auraient débuté dans des organes qui, conune les os, ne renferment à Tétat sain aucune trace d'épithélium. Hais leurs observations ne m'ont pas paru concluantes, et, n'ayant jamais vu rien de semblable par moi-môme, je ne puis jusqu'ici conaidérer la chose comme démontrée, bien qu'elle me paraisse parfiiiftement possible. Quoi qu'il en soit, la prédilection sinon exclusive, du moins à peu près exclusive, de l'épithéliôme pour les membranes àépithélium est un fait parfaitement avéré et que personne, je pense, ne niera. Lorsqu'on cherche l'explication de ce phénomène, en le comparant à d'autres phénomènes de même ordre, on est conduit à reconnaître que la sécrétion des blastèmes pathologiques est, dans une certaine mesure, soumise à une influence que j'appellerai rinfluence de la région.

C'est l'influence de la région qui, dans la première ébauche embryonnaire, distribue les diflércnts blastèmes dans les points respectifs où le plan de l'organisme appelle la formation des divers tissus et des divers organes; c'est elle qui tend à maintenir ce plan ou à le rétablir lorsqu'il est dérangé; c'est elle qui, chez certains animaux inférieurs, tels que les polypes d'eau douce, fait régénérer intégralement les parties amputées et fait pousser, par exemple, une tète sur le segment caudal, une queue sur le segment céphalique d'un corps coupé en travers; c'est elle qui, chez certains animaux plus élevés dans l'échelle et pourvus de circulation, comme les salamandres, fait affluer dans le moignon de la queue amputée les blastèmes spéciaux capables de reproduire une queue nouvelle, qui fait repousser encore, à la place de la patte excisée, une autre patte complète avec ses os, ses articulations et ses muscles, qui fait môme, au dire de Dugès, former un œil nouveau à la place d'un extirpé (1). Plusieurs autres reptiles possèdent, comme la salamandre, la pro-

(i) Dugès, Traité de physiologie comparée, Montpellier, 1839, in-8. t III, p. 185- 19S. Voyez surtout la page 189 de ce chapitre important intitulé : Delà reproductiom partielle. Les anciens connaissaient la reproduction de la qaeue des lézards, et la régénéraUon de la tête des lombrics. Les expériences de Spallauzanl relatives à la reproduction de la tête des limaçons ont montré que cette tête repousse toutes les fois que TampotaUon est praUquée au-desios du ganglion œso^iagien.

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priété de régénérer ceriaîns organes très-compleses, et de recouvrer ainsi, sous le rapport de la forme et sous celui de la fonction, le type priroiUf de leur corps, après de graves mutilations* Les faits de ce genre sont tellement embarrassants qu'on conçoitj sans la partager, la tendance de certains esprits h placer dans chaque organisme indépendant un principe consen ateur et intelligent, une sorte d'archéc ou d'architecte, qu'on a désigné tour à tour sous les noms û'âme végétative ou de nature mêdicatrlce. Ce n'est qu'un r^ve d'une autre époque, conçu dans les temps d*ignorance où les sciences essayaient à peine leurs premiers pas, La matière, aujourd'hui, n'a plus de ces fantaisies ; elle obéit en esclave à des lois, connues ou inconnues, mais livcugleset immuables, lois qu'on reconnaît à leurs effets, dont on ignore à jamais Tessence, et dont il est stérile et oiseux de ehei*^ cher la cause première» Partout où des conditions déterminées donnent lieu à un phénomène constant, la loi est évidente, encore bieu qu'elle ne soit pas toujours Hicile à formuler.

C'est surtout dans le monde organisé que la multiplicité et la complexité des lois rend difficile la détermination de la part qui revient , à chacune d'elles. Tantôt on est tenté d'attribuer à plusieurs lois différentes des effets distincts que des rapprochemenis ul teneurs permettront de rapporter h une seule; d'autres fois, au contraire» on croît ne voir qu'une seule loi là où plus tard une étude plus approfondie en fera reconnaître plusieurs,

La régularité des phénomènes du développement, de l*aecroissement et de la nutrition, révèle l'existence d'une loi qui, chez tous les êtres organisés, préside à la répartition des sucs nourriciers, c'est- ^ à-dire des btastèmes, qui les distribue dans leurs régions respectives, et il est infiniment probable que c'est la même loi qui préside à la régénération des parties détruites. Dans les organismes simples, comme l'embrjon naissant et les animaux inférieurs, celte lui fonctionne avec une précision, une régularité et une puissance remarquables; mais dans les êtres plus compliqués, doués de tissus plus parfaits, plus nombreux et plus distincts, les effets en sont masqués ou atténués par l'action prédominante des autres lois de la vie supérieure,^— La loi de répartition des blastémes ne suffirait plus à assu* rer le mécanisme de la nutrition d*org,ines complexes oii sontj rassemblés, mêlés et presque confondus plusieui's tissus d'espèces | Irés-différenleis; elle est donc subordonnée à la loi d'analogie de formation qui permet à chaque tissu de s'assimiler le blastèmc le plus voisin. La ré^larilé de la nutrition se trouve ainsi assurée» mais en même temps, et par cela même, la régénération des parties

détruites ou enlevées devient plus difficile et plus restreinte. Jamais, chez les animaux supérieurs, les organes très-complexes ne se reproduisent. La régénération nes'observe plus que dans un certain nombre de tissus oud'oi^anes peu compliqués, et même alors, la loi d'analogie de formation masque le plus souvent les effets de la loi de répartition des blastèmes. Celle-ci est reléguée au second rang; elle ne se manifeste plus que comme une tendance en vertu de laquelle les diverses régions du corps sont disposées à produire ou à attirer certains blastèmes. Cette tendance ne révèle isolément son influence d'une manière distincte que lorsqu'une cause quelconque, extérieure ou intérieure, dérange accidentellement l'équilibre de la nutrition; c'est elle que j'ai désignée sous le nom d'influence de la région.

Prouvons par des exemples que cette analyse n'est pas une subtilité et que l'influence de la région est tout à fait distincte delà loi d'analogie. Cela est évident pour les 6tres inférieurs qui possèdent la propriété de régénérer leurs membres amputés. Mais nous parlons maintenant des animaux supérieurs, et spécialement de l'homme.

Beaucoup d'observations ont prouvé qu'après l'ablation du cristallin un nouveau cristallin se reproduit souvent. Les éléments de ce nouveau cristallin s'organisent en vertu de la tendance propre du blastème et non en vertu de la loi d'analogie, puisque l'organe primitif a été complètement enlevé. Mais on objectera peut-être que l'ablation n'était pas tout à fait complète, qu'il restait dans la capsule cristalline quelques débris de l'ancien cristallin et que ces débris ont servi de modèle à l'organisation régénératrice. Cela est peu probable; mais, pour échapper à l'objection, nous prendrons d'autres exemples. On a vu une côte se rcgcuérer aux dépens d'un blastème sécrété par les muscles ou le tissu cellulaire environnant, après l'ablation d'un segment long de 6 centimètres, comprenant à la fws l'os et \c périoste; l'écarteraent des fragments était maintenu parla résistance dos côtes voisines. Dans cette expérience, faite par Mcdici sur un jeune mouton, le périoste avait été enlevé à dessein. C'étaient donc les parties molles environnantes qui avaient sécrété la lymphe plastique, et celle-ci, malgré la tendance habituelle des blastèmes traumatiques à s'organiser en tissu fibreux, s'organisa en tissu osseux en vertu d'une tendance particulière qu'il est difficile de ne pas attribuer à l'influence de la région (I), Toutefois, l'existence d'une

(1 ) M. Flourens a vu chez les oiseaux les os du crâne se régénérer après Tablatioa du péricrftne et de la dure-mère. Il suppose que ces deux membranes se sont d'abord reproduites, et qu'elles ont eusuite engendré Tos nouveau. Cette supposition eat

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