INFLUENCE DE LA RÉGION
surface osseuse coupée en travers aux deux extrémités du foyer laisse à la rigueur la ressource de supposer que la production osseuse a, pour ainsi dire, bourgeonné sur chaque fragment, qu'elle a fini par s'étendre de proche en proche, en vertu de la loi d'analogie, et par déterminer ainsi l'ossification de la totalité du blasléme. Mais cette ressource fait défaut dans les cas analogues à celui qui suit et que j'ai observé à l'Hôtel-Dieu, dans le service de Blandin. Ce chirurgien réséqua pour une carie le tiers moyen du radius, enlevant à la fois l'os et le périoste. Le malade guérit et mourut quelques années après d'une autre maladie. Une longue corde fibreuse, épaisse de plusieurs millimètres, s'était formée à la place de l'os enlevé et unissait les deux fragments, dont l'écartement avait été maintenu par la résistance du cubitus. A la partie moyenne de celte corde, on trouvait deux ou trois points d'ossification gros comme de petits haricots et n'ayant absolument aucune connexion avec le squelette. Quelle était la cause'de celte ossification du blastôme réparateur? Était-ce la loi d'analogie? Non, puisque les parties du tissu de formation nouvelle qui étaient en continuité avec les os n'étaient pas ossifiées, tandis que l'ossification s'était produite précisément dans les points les plus éloignés des deux extrémités osseuses. Les points d'ossification, entourés de toute part de tissus fibreux, conjonctif ou musculaire, s'étaient donc formés malgré la loi d'analogie et en vertu d'une propriété spéciale de cette partie du blastème. D'où venait cette propriété ? Dépendait-elle de la cause traumatique ? Mais les blastèmes traumatiques ordinaires ne tendent pas à s'ossifier, si ce n'est au contact du tissu osseux. Dépendait-elle de la nature des tissus qui entouraient le foyer de l'opération? Mais le périoste avait été réséqué en môme temps que l'os et les autres parties molles n'ont aucune tendance naturelle à produire du tissu osseux. En vertu de quelle infiuence le tissu conjonctif ou les muscles avaient-ils donc pu verser dans le centre du foyer un blastème ossifique? On ne peut méconnaître ici Vinfluence de la région. Les cas de ce genre sont d'ailleurs loin d'être rares, car il est fréquent de trouver des points osseux isolés au centre du cal fibreux qui réunit les deux fragments des fractures, lorsque la consolidation est empochée par un trop grand écarlement.
On pourrait encore objecter, toutefois, que, dans les cas qui précèdent, il y a aux deux extrémités du foyer une surface osseuse avivée qui a pu fournir un peu de blastème ossifique. Il serait bien
toute gratuite. Mais, alors même qu'elle serait exacte, le fait n'en conserverait pas moins toute sa signification. {Archives générales de médecine, 18:9, t. XXI, p. 306.)
singulier, il est vrai, que celui-ci, au lieu de se mêler à la lymphe plastique fournie par les parties molles, se fût concentré et organisé exclusivement sous forme d'îlots sans connexion avec le squelette. Cette explication aurait donc à son tour besoin d'être expliquée. Mais voici un autre exemple que j'emprunte encore à la pathologie do système osseux et qui met en évidence l'influence de la région. C'est celui des corps étrangers spontanés des articulations, lesquels se forment surtout dans cette variété très-fréquente d'arthrite chronique que M. Deville a bien étudiée sous le nom d^arthrite sèche et que j'ai longuement décrite en 1850 dans le compte rendu de It Société anatomique (1). Dans cette affection, tous les tissus qui entourent l'articulation, et notamment le tissu conjonctif sous^synovial, tendent à sécréter des blastèmes qui s'organisent soit en cartilage, soit en os. Ces productions accidentelles n'ont aucune connexion avec le squelette. Ce sont des masses plus ou moins arrondies, mobiles dans le tissu conjonctif; souvent elles soulèvent la membrane synoviale, font dans la cavité articulaire une saillie d'abord sessile» puis pédiculée, et finissent enfin par devenir tout à fait libres par suite de la rupture de leur pédicule. Telle est l'origine ordinaire des corps étrangers spontanés des articulations. Je demande maintenant pourquoi ces corps s'ossifient malgré la loi d'analogie de formation. Ce ne peut être qu'en vertu de la tendance propre du blastèmc : celui-ci ne vient pas des os, car il n'y a aucune voie de communication entre le siège du corps étranger et la surface de l'os le plus voisin ; c'est donc le tissu conjonctif qui a sécrété un blastèmc à tendance cartilagineuse ou osseuse, comme si ce blastème, destiné à la nutrition du squelette, s'était trompé de chemin, et une pareille erreur est une véritable hétérotopie. Mais il y a ceci de remarquable que ces petites tumeurs osseuses ou cartilagineuses, qui se forment quelquefois par vingtaines et autour de plusieurs articulations chez les individus atteints de rhumatisme chronique, sont toujours situées dans les régions articulaires, à proximité du tissu osseux et du tissu cartilagineux normal. Des corps étrangers se forment par un mécanisme analogue dans la tunique vaginale, dans le péritoine, dans les bourses synoviales, tendineuses ou musculaireSt normales ou accidentelles; mais leur structure n'est ni cartilagineuse ni osseuse. A quoi tient cette dift'érence ? à l'influence de la région. Cela est si vrai que lorsqu'une synoviale accidentelle se forme au contact des os, elle devient apte à produire des corps étrangers
(I) Bail, de la Soc. anat., 1850, t. XXV, p. 435 à 455.