‹ Traité des tumeursChapitre 96 sur 140 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

Celle mélhode est née de la physiologie. Dès que le rôle des artères fut conau, on Tut en droit d'espérer que la ligature, ou la section de ees vaisseaux, porterait à la nutrition des tumeurs und atteinte suffisante pour les faire atrophier. Celui qui conçut le premier le plan de ce traitement» celui qui le mil h exéeution, ne fui pis un chirurgien; ce fut l'immorlel auteur de la découverte de la circulation, Guillaume Haney.

Dans son ouvrage sur la génération, remarqriablc h tant de titres, le grand physiologiste décrit le rôle des artères dans la forma tinn et la niitriliou des oi^anes du poulet, et ajoute, par manière de digression, Iv passage suivant que je croîs devoir reproduire en entier, en rappelant quVi cette époque on désignait sous le nom de hemiei rhamae$i les tumeurs solides du testicule et du scrotum (f ).

M Ad hoc îirteriarum offîcium respiciens, ingénies aliquando her* «t nias c^rnosas, prunier omncm spem, perfectè curavi, id solum " agens ut, précisa vel ligatâ arteriolÂ, uîhil nutrimenti spiritûsve t» ad partcm Inboranlem accederet; quo factum est ut tumor morti- « rinus facile poslea vel ferro vel igné exslirparelur,

1 H-ihuit quidam prœ csEleris (idquecomplurium Mû dignorum m t€ilimonio conûrmare possum) sarcosîn m scroto» sive herniam « carnosam humant capile majorem, genuum tenus deorsum peu- « dulam : indéque sursîiiu carnosa moles ad carpi magnitudinem « abdomen ingrediebalur; adeoque malum increrit ut nemo ferro « vel aliter curam aggredi auderel. tlanc lamen ingentem exci-es- *i cenliîim, scrotum lantoperù disteîideiitem, teslieulumquc in medio m ejus obvolventem, quo diii modo plané abstulî, etcuratione per-

( I ) G u m Rftrvey , E^rcila t tVifier dt gimm tiùm mî itnaiium . toadreji, i Oa I ^ 1 n* 1*^

430 UQàTVKK DES ARTÈRES AFFÉRENTES.

cf fectè defùnctus sum; relicto inlerea testi vase suo prsparenteet « déférente, relictisque in scroto per vaginalem tunicam descen- (( dentibus, salvis et intactis. Verum hujusmodi, aliasqoe curatioa nés, prseter vulgi sententiam et melhodam féliciter peractas, îo f observationibus nostris medieinalibus (si Deus nobis vitam largitos (c fuerit) copiosè enarrabimus. »

L'illustre vieillard n'eut pas le temps de tenir sa promesse; son recueil d'observations ne fiit pas publié, mais nous devons le croiit lorsqu'il nous dit qu'il a plusieurs fois traité avec succès les tumeon du testicule par la ligature ou la section de l'artère ^ermatiqne. Il est possible toutefois que le cas particulier qu'il rapporte soit le sed où il ait obtenu par ce moyen une guéi^son complète , car il a hhd de dire que, dans d'autres cas, l'efQcacité de la ligature s'est bornée à rendre plus facile l'extirpation ultérieure de la tumeur.

Les chirurgiens de notre siècle ont pu généraliser cette méthode; j'ajoute même qu'ils l'ont inventée, car tout permet de croire qnUs ne connaissaient pas l'important passage que je viens de transcriie; mais ils n'ont pas connu mieux que Harvey le but, le mode dation et la double utilité pratique de la ligature des artères aiftrentes : faire guérir les tumeurs par atrophie, ou, à défaut d'une résorption complète, les faire rentrer dans des limites accessibloà la chirurgie.

Il me parait donc équitable de désigner cette méthode soas le nom de méthode de Harvey.

On comprend difflcilement comment une idée pratique si conforme aux principes de la physiologie, et si nettement exprimée dans un des ouvrages les plus célèbres du dix-septième siècle, a pu être si aisément et si complètement oubliée. Était-ce parce que les chirurgiens ne connaissaient pas encore assez l'anatomie des rapports pour oser aller à la recherche des artères? Ou parce que la découverte des voies anastomotiques leur fit bientôt perdre l'espoir de supprimer l'abord du sang dans les tumeurs? Le fait est qu'il s'écoula plus de cent cinquante ans avant que la méthode de Harrej reprit place dans la chirurgie.

On lit toutefois dans une thèse sur les strumes et les scrofules, soutenue en 1707 par Lange, sous la présidence de Sperling, que les tumeurs strumeuses (goitres) ne cèdent pas aux remèdes ordinaires, et a qu'il serait plus efficace de couper en travers l'artère qui s'y (c rend, si l'on pouvait promptement trouver ce vaisseau, et arrêter « immédiatement l'hémorrhagie. On prétend, ajoute l'auteur, que (( les vétérinaires traitent ainsi les tumeurs strumeuses des chevaux;

HrSTOftlQUE.

tt mais, chez l'homme, cette opération ne serait pas sans daoger (i), u Je n'ai pa me procurer aucun rcnseignemeut sur le traitement des tumeurâ cervicales des chevaux par Ja section des artères afférentes. Mais ce ne serait pas la première fois que les vétérinaires auraient devancé les chirurgiens. On remarquera que Lange n'avait aucune connaissance des observations de Harvey. Celui-ci avait parlé de couper ou de lier les artères» Lange ne parlait que de les couper, et il convenait qu'une pareille opération, pratiquée chez Thomme sur les artères du cou, eût été qtielque peu imprudente. Sa proposition D*êul donc aucune suite; d'ailleurs le moment n'était pas encore venu de la présenter sous une forme moins effrayante, car la méthode d'Anel n*était pas encore connue, et le désir de guérir les anérrysmes inaccessibles à la méthode ancienne n'avait pas encore contraint les chirurgiens à régulariser la ligature des artères.

Ce fut donc seulement au commencement de ce siècle, lorsque la méthode d'Anel prit toute son extension» que l'idée de Harvey put germer de nouveau dans l'esprit des chinirgiens. Depuis que Desault et Hunter avaient appliqué la ligature au trailemenl des aoévrjsmes du jarret, on avait osé peu k peu s'attaquer aux artères les plus importantes et les plus profondes, Jones put donc se demander, en 1805, si son procédé de striction instantanée des artères ne pourrait pas être appliqué au traitement des goitres. Je cite textuellement et compléiement : « Ce moyen de faire oblitérer les artères ne pouf- V rait-il pas être employé avec avantage dans le cas de bronchofi cèle (2)? i> C'était bien court et bien vague; cela suffit pourtant pour décider Blizard à mettre en pratique la proposition de Jones, 11 osa lier les artères thyroïdiennes, et eut la satisfaction de voir la tumeur diminuer d'un tiers dans la première semaine; mais, à la chute im ligatures, une hémorrhagie se produisit, et le sujet, dont le sexe n'est pas indiqué p succomba bientôt à la pourriture d'hôpital. Cet insuccès toutefois n'était pas décisif. Allan Burns, qoî le lit connaître en I8ii, pensa au contraire qu'il ne devait pas découi-ager les praticiens (3).

(I) Ctiri$t, Golt.LADge, De Wrtimù ei yfanduh'tt dlu^fl. Inaug. Wittenberg, 1707, în-h*. t^ tbèae n*est pm jiagioée ; le paaaage que nous Iradalirani m Trouve dan» lé § VtU. Le sens da mat ^truma a pliuieurB fois varié ; mai«, ûûm ta dtsaerttljon de Lange, ce mot dëtl^ne te goHre, par oppo$iUciii an mol tcpofulo qui déaigne les tu* metirs chroniques dei glandes lymphatiques ch» let acrotulenx,

(î) Innrt^ A Treatis^ un the Process emphyed htj Saturr in ruppreMStn^ fhe Hemor* rhagtf 2* èliL Lciodon, ISU, in-B, p. I3S. Lu première édition est de tSOS.

Q) Allan llumi, Obn^rvattotts on the Surgicaî Amhmtf ùf th^ Hmd ^nâ Niek. Gtiicow, 1S24, la-8, p. 22t. U première édiUon t£tde 1811>

432 UGATURE DES ARTÈRES AFFÉEBIfTBS.

Spangenberg ayant publié à Hanovre, en 1813, une traduction allemande du livre de Jones, le court passage que noas venons de citer tomba sous les yeux de Ph. Walther (1), qui, sans connaître la tentative infructueuse de Blizard, se décida à son tour à traiter un gottre par la ligature des artères thyroïdiennes; mais il n'espérut pas qne cette opération pût guérir indistinctement tous les goltrei Laissant de côté les goitres inflammatoires, lymphatiques et squirrkeuXy il restreignit les indications de la méthode aux cas de goitres anévrysmaiiques. Ce fut dans un cas de ce genre qu'il on lier, i quatorze jours d'intervalle, les deux artères thyroïdiennes supérieures. La tumeur, qui était très-volumineuse, et déterminait des accidents d'asphyxie, rétrograda rapidement, devint petite, inoffensive et stationnairc, si bien que Topéré, revu au bout de denx ans, s'était fait militaire (2). Cette opération fut pratiquée en IM4. Trois ans après, Walther publia, sur le nouveau traiiemtHi dugoîtn, un ouvrage que je n'ai pu me procurer, mais dont les journaux illemands ont donné dans le temps des analyses étendues (3). Le procédé qu'il avait adopté pour lier méthodiquement l'artère thyroïdienne snpérieure est reproduit tout au long dans un de ces journaux (1). Toutefois il avait pré\'u le cas où le ^'olume de la tumeur rendrait l'opération impraticable, et il proposait alors de lier l'une des carotides primitives (5). Enûn, quoiqu'il eût cru devoir restreindre l'afH piieation de la méthode que nous étudions aux tumeurs dites aoévrysmatiques du corps thyroïde, il se demandait si la ligature des artères ne pourrait pas servir à modérer la marche de quelques autres tumeurs, si même elle ne pourrait pas permettre de guérir le j sarcocèle autrement que par l'extirpation du testicule (6). Il est eUr, d'après cela, qu'il ne connaissait pas l'observation de Harvey.

L'ouvrage de Walther avait paru en 1817; à la fin de Tannée suivanle, Henry Coates lia à son tour l'artère thyroïdienne supérieure gauche, pour arrêter les progrès d'un goîlre suffocant. Les accidents de suffocation disparurent, et la tumeur fut réduite de près de moi- Ci) Hufcland, Biblwhck dcr practisvhcn llei/kuwle.Bd \U, Berlin, 1819, in-lî. p. 294.

(;') Medicinisch'Chirurgische Zeilung [Gazette médicale de Salzburg). Bd IV, S. 20l.SaIzburg. 18i7, in-i2.

(3) Ph. Fr. von WaUlier, Neue Heilart des Kropfes dutxh die Unterbindung der hbem Schilddrùsenschlagadenu SuUbach, 1817, in-8.

(4) AUgemeine Medicinische Anna t en des neunzehnten Jahrhunderts »ut ùu }êbt 1817. Altenburg, 1817, in-i», col. 963.

(5) Loc. cit.. col. 1)69. — Hufelaml, Dibiioteck, etc., /oc.ciï., p. 2CC.

(6) Hufeland, DtUiotcck, hc. cit,, p. UdC*

HISTORIQOE,

li6{1); mais on ne peut savoir si cette amélioralîoa fui durable, !1 n'est pus dit dans rnliservation qne le gotlre UM anévrjsmalique, et il est prokilile qu'il ne Télait pas, car l'auleur parle du volume des artères thyroïdiennes supérit^ires, qu*on sentait battre à travers la peau, mais ne parle pas des battements de la tumeur eUe-raéme, Ouoi qu'il eu soit, il est certain que depuis lors on a opéré par celte mélba^e les golti^es simplement hypertrophiques aussi bien que les goHras anévrj'smatiques,

Ainsî^ le Iraitemenl du goitre par la ligature des artères, institué «l'abord pour les tumetirs pnlsattles du corps thyroïde, k cause de t'aoalogie qui paraissait exister entre ces tumeurs et les anévrysmes, n'élait dans Tongine qu'une application rie la méthode d'AucL Plus tard, on traita de la ni6me manière les autres variétés de goMrcs»

Ce fut par suite d'une confusion analogue qu'on fut coniluit peu à peu à appliquer la méthode d'Anel âu Irailement de plusieurs autres espèces de tumeurs, diverses par leur nature autant que par leur siège,

Grrlaines tumeurs érectiles communiquent assez largement avec )e système artériel pour <Mre agitées de battements plus ou moins )JbrtS| et ont été désignées pour cela sous le nom inexact û*ané~ wi/imÊê par anastomose, La similitude des noms fit espérer que cette affection pouiTail, comme les véritables anévrysmes, guérir parla ligature, et ce fut ainsi que Benjamin Travers, en 1ë09, se décida à lier la carotide primitive pour arrêter les progrès d'une tumeur érec* lile artérielle de l'orbite. Cette opération eut un plein succès. La tumeur cessa de battre^ rétrograda, et Unit par disparaître tout à fait (2), Qualre ans plus tard, en 1813, Dalrympbe répéta la même opération, et obtint le môme succès > à cela prés que le nerf opUque, atrophié sans doute par la tumeur, ne recouvra pas ses fonclions (3).

Or, on n'a peut-être pas oublié qu'à celte époque, la plupart des i hirurgîens anglais confondaient sous la dénomination commune de fungji^ ftœmatodes^ non-seulement toutes les tumeurs qui avaient subi Valtératicn hématode (voy. plus bruit, p. 208}, mais encore tous les encéphaloîdes et toutes les tumeurs érectiles sous-cutanées ou profondes. Les tumeurs désignées par Travers et Dalrympbe^ sous le

tu MtiMmChirurgi^t Tt^iâùtiions, vol. X* p. 3iî, Lûnd,» 1811», In-S.

(2) BenJ. Travers, A Ca^of ÀnémiMm èy ÂaiîAÎomùm m thê Otàit, cured htj ihe Ugnture 0f tiw O/mmmt Caroiid Arîcnj. Dam Medktj'Chiriitf/k^i Ttnnmciiiffû, U^nd,, tSHJn-s, p. i.

0) Mtdico-Chir'urgitat TrûntaeHmtt\<i^. VI ^ p. IUé ti»li(l*| 181S, la*8»

nom d'anévrysmes par anastomose, rentraient évidemment dans cette dernière catégorie. On admit done que la ligature pouvait guérir les fongus hématodes en général, et les cancers encéphaloldes en particulier; et Astley Cooper ne tarda pas à appliquer au traitement du cancer des os la méthode qui avait si heureusement réussi à guérir des tumeurs d'une tout autre nature. Il s'agissait d'un cancer de l'extrémité inférieure du radius. La ligature de Tartère huméralelot pratiquée, mais le mal continua sa marche et fit périr la malade, qui avait refusé l'amputation. Un autre chirurgien de Londres, Lucas, fit, le 8 juillet 18U, une tentative analogue. Cette fois la ligature, appliquée sur l'artôre fémorale pour guérir un cancer du tibia, produisit une gangrène partielle, qui rendit l'amputation indispensable. Ed faisant connaître ces faits malheureux dans son Mémoire sur lesexostosesy publié en iSlS, A. Cooper invita formellement les chirui^ens à ne plus recourir désormais à de semblables opérations (i).

Il me paraît certain que Maunoir n'avait aucune connaissance de ces deux faits, qui n'étaient pas encore publiés, lorsque, à la fin de 1814, ou au commencement de 1815 (2), il entreprit de lier les a> tères du cordon spermatique pour faire atrophier une tumevda testicule, désignée par lui sous le nom de sarcocèle. La tumeur, qui datait de 1810, et qui était peu volumineuse, présentait les caractères, aujourd'hui bien connus, de rafTection tuberculeuse du testicule; mais alors on n'avait aucune connaissance de cette affectioD. Quoi qu'il en soit, la tumeur s'atrophia, et la guérison fut durable, au moins pendant trois ans (3). Une seconde opération de môme nature, pratiquée le 8 juin 1820 dans un cas semblable, fit revenir le testicule à son volume normal , et Maunoir n'hésita pas à déclarer que la ligature des artères du cordon, moins grave et moins douloureuse que l'extirpation du testicule, ne lui était pas inférieure en elBcacité.

(1) Œuvres chirurgicales complètes d'Astley Cooper, trad. tranç. Paris, IMT, in-8, p. 51)9.

(2) La date de l'opéraUon n'est pas indiquée; mais Maunoir dit, à la page 10 de son Mémoire sur lesarcocèle, que le malade fut confié à ses soins à la fin de 181 S; et il ajoute, page 13, qu'après une année de traitements infructueux, U se décida à lier les vaisseaux du cordon. Ce fait est donc antérieur à la publicaUon de l'oa- Trage de Waiiher ; mais il n*a été publié qu'en 1820, trois ans après l'appariUon de ce dernier ouvrage.

(8) C. Th. Maunoir, Nouvelle Méthode de traiter le sarcocèle sans extirper le testicule, Genèye, 1820, in-8, p. 0-17. La même obseryaUon est menUonnée à la fin du mémoire du même auteur sur les fongus hématode et médullaire, Genève, 1820, in-8, p. 131, note K.

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