G A N I T I E PRÉ M A T U R É
produite par Charcot, lui semble, ainsi qu'à nous, apporter une démonstration péremptoire. Un homme de cinquante-quatre ans, un cipaye révolté, ayant été fait prisonnier, dépouillé de ses vêtements et menacé de mort, l'ut saisi d'une telle terreur qu'il tremblait de tous ses membres. « Sous nos yeux même, dit le docteur Parry, et dans l'espace d'une demi-heure à peine, ses cheveux que nous avions vus d'un noir brillant grisonnèrent uniformément sur toutes les parties de la tête. Un sergent qui avait fait le prisonnier s'écria tout à coup : « Il tourne au gris (he is twninrj r/ray) » et appela le premier notre attention sur ce singulier phénomène dont nous pûmes ensuite, ainsi que plusieurs autres personnes, suivre l'accomplissement dans toutes ses phases. La décoloration des cheveux s'opéra d'une manière graduelle, mais elle devint complète et générale dans le court espace de temps qui a été indiqué. »
Hardy (1) a été consulté en 1870, pendant le siège de Paris, par un homme très intelligent, dans une haute position sociale, n'ayant aucun intérêt à déguiser la vérité et dont un côté de la barbe avait blanchi, en une nuit, après l'exposition à un froid très vif pendant plusieurs heures d'un service militaire.
Brown-Séquard (2) a constaté sur lui-même qu'un certain nombre de poils avaient blanchi par la racine en deux ou trois jours.
Les faits de canitie plus ou moins complète se produisant en cinq ou six jours sont moins rares. Bichat en cite quatre. Richter en a observé plusieurs qu'il communiqua à J. Moleschott (.3) dans l'ouvrage duquel ils sont mentionnés.
Dans un cas de délirium tremens, observé par le professeur Mosler et rapporté par Landois de Greifsv^ald, les cheveux blanchirent en quelques jours. Landois constata par l'examen microscopique que cette décoloration était due à une infiltration d'air ou de gaz dans la substance du cheveu. Cette décoloration par des bulles gazeuses masquant le pigment a été invoquée pour expliquer les canities subites (E. Wilson, Pincus).
Anatomie pathologique. — L'anatomie pathologique des canities survenant subitement, brusquement, n'existe pour ainsi dire pas.
Ces canities brusques ne s'expliquent guère que par la disparition subite du pigment du poil.
Or, quoi qu'on en ait dit, de pareils faits sont indéniables, et c'est pousser trop loin le scepticisme que de mettre en doute des faits
(1) Hardy, Traité des maladies de la peau, 1886, p. 63.
(2) Brown-Séquard, .4 rc/ii))es de physiologie, i869,p. 442.
(3) J. Moleschott, Physiol. Ski:,zenbuch, Giessen, 1861, p. 232.
CANITIE.
observés par des hommes comme Rayer, Fuclis, Landois, Raymond, Michelson, etc. etc.
Dans le cas de Landois (1), cas dont les préparations furent présentées à la quarantième réunion des naturalistes et médecins allemands, la couleur blanche des cheveux paraissait ne tenir qu'à une apparition subite et excessive de bulles d'air ou de gaz dans le corps des cheveux. Dans ce cas les bulles gazeuses semblaient masquer le pigment qui était conservé. Le sujet de cette observation avait blanchi en une nuit.
Waldeyer admet d'ailleurs également l'inAvience de la production interstitielle de gaz dans les cheveux pour expliquer comment ceux-ci blanchissent dans certains cas.
C. Ganitie dans les affections du système nerveux central. — Cette canitie peut être partielle et alors elle est presque toujours liée à une décoloration de la peau, à un vitiligo. La relation de cette lésion trophique des nerfs cvitanés avec l'aliénation mentale et l'épilepsie (Morselli, Beigel), avec l'ataxie locomotrice (Duncan-Bulkley, Debove,. Barthélémy), avec une turheur cérébrale (Bourneville et Poirier) (2), est démontrée par maints exemples. L'un de nous (.3) a publié une observation de vitiligo chez un aliéné épileptique, une autre de vitiligo de la main dans un cas de pachyméningite cervicale, et une troisième de vitiligo survenu à la suite d'un traumatisme violent de la nuque.
Comme exemples manifestes d'influence nerveuse sur la canitie, on peut citer les observations de Nettleship (4), Hutchinson et Jacobson, qui ont vu les cils devenir blancs dans l'ophthalmie sympathique consécutive à la destruction de l'œil opposé.
Les névralgies très douloureuses et très prolongées, les accès fréquents de migraine cause à laquelle E. Wilson croit pouvoir attribuer la fréquence plus grande de la canitie chez les femmes, toutes les causes d'insomnie rebelle, les travaux intellectuels excessifs, les veilles prolongéessont des agents d'excitation du système nerveux souvent mentionnés dans les causes de la canitie prématurée.
Anatomie pathologique. — Les canities survenant dans le cours d'affections du système nerveux central ou périphérique, et dont l'un de nous-
(1) L. Landois, Archives de Virchow, t. XXXV, 1866, p. 5-îS.
(2) Bourneville et Poirier, Tumeur du lobe fronto-pm'iétal gauche, in Progrés médiccdf
(3) H. Leloir, Recherches cliniques et anatomo-pathologiques sur les affections cutanées d'origine nerveuse, p. 33 et suivantes. Paris, 1881.
(4) Nettlesliip, The Lancet, 22 décembre 1883.
CANITIE PRÉMATURÉE.
a relaté un grand nombre d'observations dans son livre sur les affections cutanées d'origine nerveuse (1), sont à peine connues au point de vue anatomo-pathologique.
L'un de nous (2) a cependant constaté que dans le vitUigo, afTection dont il a démontré l'origine nerveuse dans un grand nombre de cas, les poils sont dépourvus de pigment au niveau de la tacbe blancbe et que les nerfs cutanés qui arrivent à ces plaques présentent les lésions de la névrite dite parenchymateuse.
D. Canitie dans le cours ou à la suite de maladies graves. —
On a vu, ce qui est assez rare au moins pendant la jeunesse, la canitie survenir dans le cours ou à la suite de maladies graves, telles que l'érysipèle du cuir chevelu, la fièvre typhoïde, le typhus, etc.
Wallenberg (3) rapporte le cas intéressant d'une scarlatine qui s'accompagna d'une desquamation exceptionnellement généralisée; les cheveux, les poils de la surface du corps et les ongles tombèrent. Les cheveux repoussèrent blancs comme ceux des albinos.
De même que l'alopécie, la canitie est assez souvent prématurée chez les rhumatisants et chez les goutteux.
Les affections qui sont assez douloureuses pour causer l'insomnie, lorsqu'elles se prolongent pendant des semaines et des mois, peuvent faire blanchir les cheveux prématurément.
Anatomie pathologique. — L'on ne sait rien de précis sur l'anatomie pathologique des cheveux qui se mettent à blanchir rapidement dans le cours d'affections générales graves comme Alibert, Beigel, Compagne, etc., en ont relaté des exemples.
E. Canitie symptomatique d'une affection de la peau. — Quelques affections cutanées peuvent déterminer une canitie générale ou partielle. Nous avons vu que l'érysipèle du cuir chevelu peut faire blanchir les cheveux, que le vitiligo détermine sur les parties de la peau dont les filets nerveux sont altérés^ ainsi que l a démontré le premier l'un de nous (4), la décoloration des cheveux. Cette canitie partielle est limitée exactement aux plaques blanches de vitiligo.
(1) H. Leloir, Recherches cliniques et amtomo-pathologiques sur les affections cutanées d'origine nerveuse, Paris. A. Delahaye, 1881, p. 31 et suivanles.
(2) H. Leloir, Ibidem, p. 48 et suivantes.
(3) Wallenberg de Danzig, Ein Full von bleibcnder Vcrânderung der Haar und Hautfarbe nach Sccirlachfieber in Vierteljahrreschrifl f. Dermat. und Syphil., 1876, p. 63 et London Médical Record, 15 juin, 1876.
(4) H. Leloir, Recherches cliniques et anatomo-palhologiques sur les affections cutanées d'origine nerveuse, Uelàhaye, ISS\ .
Leloir et Vidal. 7
CANITIE.
La pelade, qu'elle soit d'origine trophonévrotique, ou que survenue par contagion elle soit de patliogénie vraisemblablement parasitaire,, qu'elle soit de forme dite décalvante qu'elle tende à se généraliser ou, au contraire, qu'elle soit limitée à quelques plaques (variété acliromateuse de Bazin), a pour symptôme une canitie partielle. Les premiers poils qui commencent à repousser sur le cuir chevelu ou à la barbe sont d'abord à l'état de duvet blanchâtre, puis à mesure qu'ils grossissent, la coloration blanche de la région malade est plus manifeste et tranche avec la coloration pigmenté des cheveux ou des poils du voisinage.
Chez des individus qui ont passé l'âge moyen de la vie et surtout chez ceux qui commencent à grisonner, cette canitie partielle peut persister indéfiniment, ainsi que l'a observé Hardy. Généralement, soit spontanément, soit par l'action souvent répétée du rasoir, soit après épilation des cheveux blancs (E. Besnier), soit à la suite de topiques stimulants et plus rapidement encore après la vésication réitérée, les cheveux ou les poils reprennent leur couleur normale. C'est probablement à des cas de pelade qu'il faut rapporter la plupart des observations des auteurs qui ont vu des faits de canitie survenant rapidement être suivis, après un temps plus ou moins long, d'une recoloration complète et normale de la chevelure ou de la barbe.
CANITIE ANNELÈE.
Canilie annelée, canitie j^ar seginents, canitie striée, canitie intermittente, Trichonosis versicolor, Tricliochjschroia (Erasnius Wilson).
Les cheveux, dans cette variété très rare de canitie, présentent alternativement des segments colorés et des segments blancs, comme les poils de quelques mammifères, parmi lesquels le piquant du porc-épic fournit le spécimen le plus volumineux et le plus remarquable. Des faits de ce genre ont été observés par Karsch (1), G. Simon (2), E. Wilson (3), Spiess, Landois (4). Cette forme de canitie peut atteindre simultanément toute la chevelure, comme chez l'enfant de sept ans qui a été observé par E. Wilson, et dont les cheveux sont déposés au Musée de Hunter, n° 533.
On peut rapprocher de ces faits celui dont Richelot (o) a donné l'obser-
(1) Karscli, De capillitii hiimani coloribus quœdam dissertatio, 1846.
(2) G. Simon, Eauthrankheiten, Berlin, 1851, p. 382.
(3) E. Wilson, Diseuses of the Skin, 6^ édit., 1867, p. 732. Lectures 07i dermatologij , 1816,
(4) Landois, yirc/iow's Jirc/iit), XXXV, p. 57o et XLV, p. 113.
(o) Richelot, Annales des maladies de la peau et de la syphilis, publiées par Cazenave, t. II, p. 224, février 1845.
CHARBON BACTÉRIDIEN.
vation à la Société médico-pratique de Paris. C'est à la fois un exemple de canitie survenant pendant les troubles nerveux d'une chlorose très prononcée et un exemple de cheveux striés. Chez une jeune fille de dixsept ans, les cheveux originairement de couleur châtain clair, se décolorant par la racine, poussèrent blancs pendant la durée de la chlorose. Le traitement ferrugineux guérit la canitie. En même temps que les couleurs revenaient au visage et aux muqueuses, les cheveux reprenaient leur couleur normale à leur racine. Quand la malade fut guérie, les cheveux présentaient trois zones dont deux colorées séparées par une zone blanche. Ils étaient châtains à la pointe et à la racine et blancs dans une étendue intermédiaire de plusieurs centimètres. Pendant les années suivantes la canitie ne se reproduisit pas.
Dans la canitie annelée, comme l'a fait remarquer E. Wilson, les cheveux conservent leur forme cylindrique; c'est ce qui les distingue des cheveux moniliformes que nous étudierons à part (voy, Trichonodose -monilifor.ve). Des exemples de ces nodosités en chapelet des cheveux, Ringelhaare (E. Lesser (^1), Aplasia pilonim moniliformis (G. Behreud) ont été rapportés par Walter G. Smith, de Dublin, par Mac Call Anderson, parPayne, par G. ïhin, par Lailler et par son élève Luce, par Hallopeau et Lefèvre et par Arnozan.
Anatomie pathologique. — -L'anatomie pathologique des cheveux présentant alternativement des anneaux bruns et blancs, des pili annulati et des cheveux décolorés partiellement, est entourée delà plus grande obscurité.
Landois (2) a émis à cet égard l'hypothèse que, sous l'influence d'irritations intermittentes des nerfs trophiques et vaso-moteurs, il se produit un cheveu dans lequel se développent périodiquement des gaz.
CARCINOME, CANCER DE LA PEAU. — Voy. Tumeurs.
CHARBON BACTÉRIDIEN
Charbon, charbon malin, charbon bactéridien, pustule malicjne.
Sous le nom de charbon, les anciens auteurs confondaient toutes les tumeurs inflammatoires et gangreneuses de la peau et du tissu cellulaire
(,1) E. Lesser, Ein FciH mn Ringelhaaren in Viertelj. f. Dermat. und Syphil., 1880, p. 51. (2) L. Landois, Archives de Virchow, t. XLV, p. 113.
too
CHARBON BACTÉRIDIEN.
sous-cutané. Le concours institué par l'Académie de Dijon, à la fin du siècle dernier, provoqua la publication des mémoires de Chambon (1), de ïhomassin (2), de Ch. Chabert (3), d'Enaux et Chaussier (4), qui établirent la nature spécifique de la pustule maligne et sa transmission des animaux à l'homme.
La symptomatologie de la pustule maligne a été bien étudiée par Rayer (S), par L. A. Raimbert (6), Bourgeois (d'Étampes) (7) et, en dernier lieu, par Straus dans ses remarquables leçons à la Faculté de médecine de Paris.
Pour l'historique onpeut consuMev \a Pathologie inte7me^ de Joseph Frank, chap. VIII des maladies de la peau, VEtude historique sur le charbon^ de L. A. Raimbert [Gazette médicale de Paris, 1867) et le livre de Straus (8). Au chapitre de l'Anatomie pathologique nous donnons l'historique abrégé de la bactéridie et de la spore charbonneuses.
L'agent infectieux du charbon [bactéridie du charbon de Davaine, Bacillus anthracis de Cohn), suivant les voies par lesquelles il est introduit dans l'organisme, produit sur l'homme les lésions du charbon externe ou du charbon interne.
Le charbon externe se manifeste presque constamment sous la forme de pustule maligne et exceptionnellement sous celle œdème malin.
Le charbon interne, de beaucoup le plus fréquent chez les animaux, est au contraire très rare chez l'homme. L'ingestion de viandes charbonneuses crues ou incomplètement cuites, l'ingestion des bactéridies ou de leurs spores produit le charbon intestinal. La pénétration de ces spores dans les organes de la respiration cause le charbon pulmonaire.