CHAPITRE IV
1. Aubier et bois parfait. — L'aubier est très sujet à la vermoulure et à la pourriture. Sa valeur chez le chêne, le châtaignier, les pins et le mélèze, est en raison inverse de celle du cœur ou bois parfait. Le commerce tient grand compte de la proportion d'aubier, et, dans certaines forêts, le mètre cube de chênes de mêmes dimensions est, pour ce motif, payé beaucoup moins cher que dans d'autres.
La transformation de Taubier en bois parfait commence à s'effectuer ^ partir d'un certain âge, variable avec les essences et les conditions dans lesquelles elles ont crû. La rapidité de cette transforpiation dépend essentiellement de l'espèce. Grande chez l'acacia, le. châtaignier, l'orme, le mélèze, qui présentent très peu d'aubier, elle est faible, au contraire, chez les pins et le chêne, qui ofiFreht un aubier large et abondant. Cette particularité permet de distinguer facilement le mélèze du pin, le châtaignier du chêne.
Le nombre maximum des couches d'aubier se trouve à la culée, le nombre minimum dans la partie médiane de la tige.
Chez un chêne provenant d'une forêt traitée en taillis sous futaie, la marche de la transformation de l'aubier en bois parfait peut être résumée comme il suit :
CONSTITUTION DES BOIS
Afê
Couches d'aabiar
14 ans
Couches de bois parfait
Epaistevr d*
Au delà de 130 ans, le nombre des couches d'aubier reste constant, et l'épaisseur d'aubier va en diminuant.
11 résulte de là, que la transformation de l'aubier en bois parfait s'effectue par voie centrifuge, continue, mais de façon irrégulicre, et non pas couche par couche. Au début, cette transformation ne porte que sur un volume bien inférieur à celui de la couche annuelle de jeune bois correspondante : la proportion d'aubier est énorme. Plus tard, la différence entre le volume d'aubier transformé et le volume de la couche de bois nouvellement formé, diminue de plus en plus. Enfin, vers 90 à 100 ans, il se transforme chaque année, en bois parfait, un volume d'aubier à peu près égal à celui de la couche annuelle de jeune bois correspondante.
Les chênes de croissance très active, à écorce lisse et brillante, ont, à dimensions égales, plus d'aubier que les chênes à croissance lente et à écorce rugueuse. Pour le même motif, les chênes venus à l'Est et au Nord ont un aubier plus large que ceux qui ont crû au Sud et à l'Ouest. Les pédoncules ont plus d'aubier (2 à 8 centimètres), que les rouvres (1 à 5 centimètres). Chez les arbres âgés, l'épaisseur moyenne d'aubier est de 2,5 à 3 centimètres.
Dans les forêts traitées en futaie pleine, les faits sont un peu différents. Tout d'abord, la transformation commence plus tardivement, à 16 ans en moyenne; elle est d'autant plus précoce et plus active, que les perchis ont été mieux éclaircis. Des sujets dominés ne présentent souvent pas trace de cœur à 25 ans. Enfin, les vieux arbres des futaies pleines offrent toujours un nombre plus considérable de couches d'aubier (18 à 25) que les vieux arbres des taillis sous futaie.
Les chênes provenant des dernières éclaircies ont peu d'aubier. Il n'en est pas de même de ceux coupés pendant la période de régénération. En passant brusquement de Tétat serré à l'état isolé, les arbres prennent un accroissement considérable, mais la formation de bois parfait est très faible, et la proportion d'aubier augmente dans une très forte proportion. Dans les coupes secondaires de la forêt domaniale de Citeaux (Côte-d'Or), les chênes, isolés depuis 12 ans et plus, ont jusqu'à 8 centimètres d'aubier sur le rayon. Ce sont des bois raides, qui éclatent en tombant de la scie et donnent beaucoup de déchet. Leur valeur est très faible.
La transformation de l'aubier en bois parfait chez le pin laricio s'opère de la façon suivante, d'après Mathieu :
Couches r. . j< !.•
d. boi. p«rf«it Epti,.enrd. obier
C'est en se servant des données et des indications de ce tableau, que le professeur de Nancy a formulé les deux lois suivantes :
1* Le nombre des couches d'aubier augmente avec l'âge. En même temps qu'il se forme une nouvelle couche d'aubier, une partie de la plus ancienne se transforme en bois parfait.
2*» L'épaisseur totale d'aubier décroit avec l'âge ; donc chez
Aga
Couchei d'aubier
77 ans
CONSTITUTION DES BOIS
les arbres âgés, la portion de la couche interne qui devient bois parfait est plus épaisse que la couche d'aubier nouvellement formée.
Nous avons montré dans quelle mesure ces lois s'appliquaient au chêne.
2. Bois à ^ain fin et à grain grossier. — Bols maigres . et bois gras. — On désigne sous le nom do bois maigres, ceux qui présentent une forte proportion de bois d'automne, c'est-à-dire de tissu fibreux. La section en est pleine et lisse, Taspect souvent corné. Ces bois ont un grain fin et prennent un beau poli. Sur une section fraîche, ils se montrent d'ordinaire colorés en jaune paille. La varlope en détache de longs, minces et élastiques rubans, qui s'entortillent en tire-bouchons et peuvent facilement s'enrouler autour du doigt sans se briser.
Le chêne pédoncule, issu des taillis sous futaie des alluvions tertiaires et quaternaires, réalise le type des bois maigres. Ceux-ci sont denses, nerveux, élastiques, très durables, mais sujets à se gercer et à se tourmenter. Très liants, doués d'une grande force de résistance à la flexion et à l'écrasement, ils ne se cassent jamais brusquement et sans prévenir ; la section de rupture est toujours fortement esquilleuse. Ils conviennent donc tout particulièrement pour la charpente, les constructions civiles et maritimes, le cuvelage des mines, le débit en membrures et en XTdi\QT^es. Leurs sciages une fois étuvés et secs sont sans rivaux comme durée et comme beauté. L'excès de leur qualité fait seulement qu'ils sont un peu durs à travailler. Comme les billes ne sont pas très droites, que le grain est souvent voilé par le trait de scie, ces sciages sont dédaignés par le commerce habitué à ceux de Hongrie. L'usage seul en révèle les hautes et précieuses qualités.
Les bois gras sont ceux chez lesquels prédominent les formations poreuses de printemps, c'est-à-dire le tissu vasculaire ou conducteur. La section en est raboteuse, le grain grossier, l'aspect toujours brunâtre. Le rabot en détache des copeaux courts, écailleux, qui se brisent en poussière sous le moindre effort. Ces bois se fendent et se cassent facilement. La cassure est franche, nette, sans esquilles.
- Le chêne rouvre, qui a crû dans les terrains rocheux ou qui provient de massifs traités en futaie pleine, est le type des bois gras. Ceux-ci ne prennent pas un beau polir se montrent peu résistants, mais, en revanche, ils sont tendres, point raides, faciles à travailler-; ils conviennent donc mieux que les premiers pour la fente et le sciage, surtout quand ils sont bien maillés.
3. Influence du sol sur la qualité du bols. — Cette influence qui est très grande, se traduit par la finesse ou la grossièreté du grain, la douceur ou la raideur du bois, la fréquence ou l'absence de certains défa^its. Le sol fait la forêt et le bois. La connaissance de la- base minéralogique importe beaucoup plus que la connaissance du degré d'humidité du sol, qui est un élément peu sûr d'information. Le chêne des terrains inondés et colmatés est très solide et très résistant. L'épicéa venu dans les tourbières des Alpes est remarquable par la finesse de son grain.
Rien n'est plus curieux que de suivre ces influences du terrain sur la qualité du bois des chênes et des hêtres ayant crû sur taillis. En voici quelques exemples. Sur les terrains colmatés du Val de Saône, depuis Gray jusqu'à la Truchère, en passant par Broyes-les-Pesmes, Perrigny, Losne, etc., on trouve des chênes très aubieux, élastiques, nerveux, à grain d'une extrême finesse et exempts de pourritures, chênes qui ont porté très haut et très loin le renom de la Bourgogne. Sur les alluvions anciennes et pliocènes de la Bresse, le chêne pédoncule tardif de Jallanges, Pourlans, etc., illustré par M. Gilardoni, ofl're, lui aussi, un bois aussi beau que bon, avec très peu d'aubier et de défauts. Sur ces mêmes herbues du pliocène, mais sur un sous-sol de cailloux calcaires, prospèrent les chênes tendres d'Izeure et de Citeaux, si recherchés par la menuiserie, chênes qui ont peu d'aubier, mais souvent du cœur rouge, des pourritures et des gélivures. Les argiles glaciaires du Jura, de l'Ain, du Lyonnais, nourrissent des chênes durs, nerveux, dont les gélivures et les lunures sont les principaux défauts. En Othe, sur des terrains tertiaires couvrant la craie, sont de bons chênes de menuiserie. Les grès secs et filtrants de Fontainebleau portent des chênes
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I noueux et ronceux, aptes aux constructions. Les calcaires
I marneux du Doubs et du Jura, (la Verrière du Gros Bois, etc.^
r se font remarquer par leurs bois poreux, tendres, mais qui
f; présentent du cœur rouge, de la cadranure, de nombreuses
t pourritures... On peut juger, par ces quelques indications,
r de la variété infinie du chêne de France, dont Tétude, au
^ . point de vue technique, est encore à faire.
[i Quant au hêtre, il vaut surtout par la blancheur et la
i finesse de son grain. Il est raide, dur, coloré, dans les plaines
I' argileuses et humides, comme à Citeaux, Izeure ; il est blanc,
I . tendre, doux, sur les terrains superficiels de Toolithe, où les
r nœuds gâtés constituent son principal vice. Sur les sols marneux et peu égouttés des montagnes du Jura et des Vosges,
1^ il est encore bon pour la menuiserie, quand il n a pas le
/ cœur rouge, ce qui est fréquent. Sur les terrains arénaccs,
^ meubles et filtrants, il acquiert ses plus belles dimensions et
rr sa plus haute valeur technique.
r En résumé, là où le chêne donne du mauvais bois, le hêtre
^{ en livre d'excellent. Ce sont donc deux essences qui se com-
I plètent Tune Tautre, pour le plus grand bien des forêts de
1^ France et de la France elle-même.
f L'aptitude au cintrage du frêne est également très variable
|l d'un sol à l'autre. Elle est maxima sur les sols colmatés et
'f copieusement inondés des alluvions quaternaires, et minima
?* sur les gravois et éboulis des calcaires jurassiques. En Côte-
l d'Or, les frênes des alluvions du Val de Saône, cintrent admi-
^ rablement ; il n'en est pas de même de ceux provenant des
i nappes de cailloutis calcaires, maigres et partiellement des-
^ séchés, des forêts d'Arceau, Remilly, Bressey-sur-Tille, etc.
:'' Quant aux frênes qui ont crû sur les débris du calcaire à en-
- troques, au voisinage des sources qui jaillissent sur le lias, ils offrent des propriétés intermédiaires : ils sont plus soupies que les frênes d'Arceau, mais plus cassants que ceux du
r Val de Saône. Toutes ces particularités, encore mal étudiées,
ji;;. influent beaucoup sur le débit et la valeur des essences.
I; Pratiquement, on reconnaît que les frênes sont bons pour
f/ le cintrage, à leur écorce fine, à leur bois blanc ou légère-
^; ment flambé de noir au cœur, à leurs cernes larges et bien
V distincts, ce qui résulte de la présence d'une couche poreuse
très accentuée, intercalée entre deux anneaux de bois d'automne, d'aspect gras et corné.
4. Influence de raltilude sur le grain» la densité et la durée du bois. — Les arbres qui ont crû à de
hautes altitudes, c'est-à-dire aux confins de leur station naturelle, ont une croissance ralentie et une densité faible ; le bois en est tendre, facile à travailler, mais cassant. Le fait est surtout bien accusé chez les résineux. Au-dessous de 750 à 800 mètres dans les basses montagnes , de 1 . 000 à 1 . 1 00 mètres dans les hautes montagnes, ces arbres présentent une végétation rapide, et les cernes d'accroissement ont jusqu'à 15 ou 20 millimètres de largeur. Le bois est alors tendre, mou, spongieux, mauvais pour tous les emplois autres que la fibre de l)ois et la pâte à papier. En s'élevant jusqu'à 1.500- 1.700 mètres, on observe un changement complet de texture. Les couches annuelles se * rétrécissent jusqu'à des largeurs comprises entre 3 et 6 millimètres ; le bois est dur, dense, nerveux, bien lignifié, et la proportion de bois d'automne considérable. C'est là qu'on trouve les plus beaux bois de sciage et de charpente. Au-dessus de 1.700 mètres, et spécialement vers les limites de la végétation arborescente, la végétation est très lente, mais très régulière ; les couches d'accroissement ont en général moins de 3 millimètres de largeur. Le bois est léger, tendre, doux ; le tissu, fin, serré, homogène, est formé en grande majorité de bois de printemps. Le bois d automne figure simplement sous forme de petites lignes rougeâtres pu brunâtres, noyées au sein d'un tissu très blanc. C'est là qu'on trouve les meilleurs bois de sculpture, de moulure et de résonnance.
Mathey. — Exploitation des bois. I.