CHAPITRE II
A. Le liège et sa production. — Le liège provient de récorcc du chéne-liège (Quercus siiber) et du chêne occidental {Quereus occidentalis). Certains hybrides du chéne-liège avec le Zéen, TYeuse, le Kermès, l'Afarez, connus en Kabylie sous le nom de Tabouchicht, produisent également un liège grossier et sans valeur commerciale.
Le chéne-liège s'accommode seulement de sous-sols franchement siliceux ; il occupe dans le bassin méditerranéen une région qui s'étend entre le 34* et le 45'' degré de latitude nord. La température moyenne, réclamée pour la production d'un liège de bonne qualité, est d'environ 14 degrés. Pour prospérer, le chéne-liège exige une chute annuelle de pluie de 600 millimètres au moins.
Le plus important des pays producteurs est actuellement le Portugal, où le liège se rencontre surtout dans le bassin du Tage. L'Espagne en récolte aussi de grandes quantités en Catalogne, en Andalousie et en Estramadure ; elle arrive au second rang, bien qu'en Algérie le chéne-liège couvre une superficie très notablement plus considérable. La France dans ses départements des Pyrénées-Orientales, du Var, des Alpes-
(<) Lamby. — Le chéne-liège, Nancy, Berger-Levrault et 0«, 1893. — Ph. Charlemaonb. — Instruction à Vusage des gardes forestiers.
ilarilimes, de la Corse, puis l'Italie, la Sardaigne, la Sicile, la Grèce, la Tunisie et le Maroc ont aussi des forôts de chênesliège.
En France, le chéne-liège couvre environ 160.000 hectares ; la production est évaluée à 75.000 quintaux mctriquos. En Algérie, la richesse en chéne-liège est bien plus grande. On estime que dans le Tell les forêts de chénes-liège s'étendent sur une superficie d'au moins 400.000 hectares. En lîKW et 1004, la production totale était de 84291 et 91508 quintaux répartis comme suit :
Alr«r Oraa Conslâotioe
iy04 14,197 2,098 75,213
C'est le département de Constantine qui est le plus grand producteur de liège, mais on ne peut qu'être étonné de la faiblesse de la production, quand on songe à la snperiicie couverte par le chêne-liège. Cela s'explique par le fait que les richesses forestières algériennes sont exposées à deux grands fléaux qui les dévorent petit a petit : Vincendie et le p<Uu' rage.
Les forêts de chênes-liège sont la principale richesse forestière de la Tunisie. Leur superficie est de 80 à 100 mille hectares. On rencontre ce chêne à l'état isolé au cap Bon, à TEnilda et dans le Bedjaoua : dans la région delà Kroumirie il constitue de superbes massifs (Lefebvre).
A son état naturel, Técorce du chêne-liège présente deux couches distinctes : la plus extérieure, morte, profondément crevassée, lourde, non élastique, pouvant atteindre 25 à 30 centimètres d'épaisseur sur les vieux arbres ifig. 373), constitue le liège mdle, dont la valeur commerciale est presque nulle ; la seconde, verte, vivante, formée de tissu fibreux et d'une zone de parenchyme actif en contact direct avec le bois <cambium), épaisse de quelques centimètres seulement* est la mère, (il'est elle qui, chaque année, donne une couclie de bois et une couche de liège. La formation du liège étant centripète et celle du bois centrifuge, la couche de liège primitivement unie doit nécessairement se fendre pour permettre à l'arbre d'augmenter de diamètre. Ainsi s'explique la for-
malion des crevasses profondes qui sillonnent Técorce de haut en bas et qui. prennent naissance quand la force de tension est supérieure à Félasticité du liège.
La pratique du liéf/eage repose sur ce fait qu'en dépouillant avec précaution le chêne de son liège naturel, sans loucher à la mère, on obtient un nouveau liège, dit de reproduction ou lièffe femelle, remarquablement sain, souple, élastique, absolument neutre de goût et d'odeur, qui constitue le liège du commerce.
Le chène-liège donne une récolte en moyenne tous les 8 à 12 ans ; la premi^^ n'a généralement pas lieu avant la trentième année pour les brins de semence, avant la quinzième année pour les rejets de souche.
Le liège-male, ou première écorcc, qu'on enlève vers la vingtième année, n'a pas d'emploi dans l'industrie des bouchons ; les Arabes l'utilisent pour faire des ruches à miel et des flotteurs pour bouées et filets de pèche; les horticulteurs fleuristes s'en servent, en raison de son aspect extérieur, bizarre et rustique, pour confectionner des jardinières et des cache-pots.
On voit ainsi que le liégeage comporte deux opérations bien distinctes : la mise en production ou démasclage, la récolte du liège ou levée.
B. Mise ek production des forets de chenes-lièce. — a) L'écîorce est le vêtement naturel des arbres. On ne saurait la leur enlever sans ménagement, sous peine de les voir périr. 11 ne faut donc démascler ni les trop jeunes, ni les trop vieux arbres. En France, le cahier des charges de TAdministralion des Eaux et Forôts autorise le démasclage des chênes de ©•"jSO de tour à hauteur d'homme, et le prescrit pour ceux de 0'",45. En Algérie et en Tunisie, où le sirocco et les incendies sont fort à craindre, on ne démascle que les sujets ayant au moins 0",50 de circonférence. Dans ces colonies, il faut éviter de mettre en production les vieux arbres, de fortes dimensions, épars sur de vastes surfaces, dont le fût souvent carié est toujours de forme défectueuse. Les glands qu'ils produisent, en abondance parfois, sont plus précieux que le mauvais liège qu'on pourrait en retirer.
b) La hauteur du démasclage varie avec la grosseur et la vigueur du sujet. Les arbres vigoureux peuvent être démasclés beaucoup plus haut que les arbres chétifs et mal venants. La prudence et la modération doivent être la règle absolue du démasclage. 11 est plus facile el plus sage de monter progressivement ce dernier sur des chênes qui produisent du liège gras, que de reconstituer une forêt clairiérée par suite d'une exploitation vampire, entraînant le dépérissement, puis la mort, du matériel sur pied.
En particulier, le démasclage des grosses branches de la couronne est une opération toujours barbare, toujours funeste à la santé des arbres et qui n'a, le plus souvent, qu'une minime répercussion sur la valeur totale du liège récolté.
Pour la mise en production d'un peuplement, les hauteurs moyennes de démasclage varient entre les limites suivantes, d'après la grosseur et la force des sujets :
Arbres de 0,50 à 1 m. de tour à hauteur d'homme. . . . 0,80 à 1"»,20 » 1 m. et au-dessus » . . • • i,20à2B,50
Ce n'est qu'ultérieurement, au moment de la levée du liège de reproduction, que l'on pourra monter successivement les démasclages de 0"S50 à 0™,60, jusqu'à ce que le fût de l'arbre ail été mis complètement en production.
c) Le démasclage se fait de mai à juillet, selon les lieux, en
particulier du 20 mai au 10 juin en Algérie, mais toujours invariablement en temps de sève. Ce moment passé. Toperalion devient impossible, et il faut la renvoyer à Tannée suivante, si on ne veut pas stériliser la poule aux œufs d'or. Dès en effet que le liber a ralenti sa sécrétion, toute tentative de décortication aurait pour effet d'arracher le liber et le liège, la partie génératrice et le produit, donc de rendre dans Tavenir Tarbre impropre à la production, à toute nouvelle récolte. Avant de commencer les exploitations, on s'assure, par des sondages effectués sur la face nord des arbres les moins vigoureux, que la levée du liège se fait avec facilité. Dès que le démasclage est commencé, il faut le pousser avec activité pour le terminer avant les grandes chaleurs. Trop souvent, en effet, des sécheresses prolongées, des orages, des coups de sirocco viennent interrompre les travaux. Quand un canton a été ravagé par les processionnaires, on doit reculer d'un an le démasclage.
rf) Les ow/ï/^ employés pour le démasclage sont la hachette ou la scie à la main, le couteau et la corde à démascler. La hachette est Toutil que l'ouvrier manie avec le plus de dextérité, de rapidité et de sûreté ; son taillant doit être légèrement arrondi et Textrémité de son manche taillée en biseau. La scie à main, utilisée dans la province de Constantine pour couronner les chônes-liège, est défectueuse : sa lame se plie facilement et sa denture est telle qu'elle ne travaille qu'à l'aller ; le modèle ligure 374, de Dominicus et tils, qui coûte
Fig. 374.
6 à 8 fr. 75, conviendrait mieux. Le couteau à démascler, souvent remplacé par la hachette, sert à pratiquer des fentes longitudinales sur le liber, après Tenlèvement du liège ; la lame doit être courte, résistante et solidement emmanchée. Enfin, la corde à démascler est utilisée pour fixer, en travers des arbres, le bAton sur lequel les ouvriers doivent se hisser pour opérer le démasclage à une grande hauteur. Tous les
outils en mêlai doivent être exempts de rouille et flambés avant leur emploi.
é) Pour démasclerxmdshve, on détermine, d'après sa taiUe et sa vigueur, la hauteur du démasclage (A) ; puis on procède au couronnement^ en faisant avec la hachette ou avec la scie, une entaille circulaire dans la partie subéreuse de récorce, en évitant d'entamer la mère. On fend ensuite le liège du haut en bas avec le fer de la hachette, en suivant la crevasse longitudinale la plus profonde et en prenant les mc^mes précautions pour ne pas. blesser la mère.. Puis, commençant par la partie supérieure, on bit bâiller la fente en se servant du tranchant de la hachette comme d'un coin« et on détache le liège en le soulevant avec le manche de Foutil dont l'extrémité est taillée en biseau (Charlemagoe;. Le liège est enfin cassé au niveau du sol, et le pied de l'arbre est soigneusement débarrassé de toute trace de vieille écorce- Celte dernière précaution est très importante, autant pour éloigner les fourmis que pour éviter, en cas d'incendie, ({ue le feu persiste longtemps au pied des chênes.
Toute blessure faite à la mère provoque des écoulements de sève qui attirent les fourmis et noircissent le liège de nouvelle formation ; de plus, au voisinage des lèvres du bourrelet cicatriciel, Técorce adhérant au bois, les opérations ultérieures de récolle deviennent plus difficiles et plus délicates. On ne saurait donc trop recommander aux ouvriers de manier la hachette avec délicatesse et de procéder au couronnement par de petits coups donnés légèrement. Quand il s'agit de détacher le liège le long des fentes verticales, il faut de môme veiller à $e servir exclusivement du manche de la hachette et à ne point brusquer le mouvement sur les points où Ton trouve de la résistance. En n'agissant pas ainsi, on décolle et on arrache un morceau plus ou moins large de la mère. En ces points, le liber sèche immédiatement, la production du liège cesse, le bois sous-jacent meurt et se trouve dès lors exposé à tous les désordres. Si, malgré tous les soins, il arrive de décoller ou d'arracher un morceau de la mère, le rusquier doit alors découper immédiatement, du liège détaché, le morceau qui a emporté du liber et le remettre en place en Tassujettissant au tronc avec du fil de fer bien serré. Ce
pansement pratiqué depuis des années par M. Muterse, dans l'Estérel, réussit toujours lorsqu*il est appliqué de suite, et aucune plaie ne se forme sur la blessure (il. Bboilliard, Traitement des bois en France).
On achève le démasclage en pratiquant sur la mère une ou deux incisions longitudinales, suivant la grosseur de Tarbre. Ces incisions assez profondes ne doivent cependant pas traverser entièrement la more. On les fait à Taide du couteau à démascler ou bien avec le coin supérieur du tranchant de la hachelle. Leur rôle est de provoquer la formation de longues crevasses qui facilitent la croissance et la levée du liôge.
Sur les petits arbres, le liège s'enlève d'une piwe, en faisant une seule fente longitudinale ; il est alors récollé sous forme de canons. Sur les gros arbres, on pratique deux ou trois fentes longitudinales, et le liège est récolté sous forme de planches.
/) Les frais de démasclage. — Un ouvrier peut démascler en moyenne une trentaine d'arbres dans sa journée ; il en fait davantage s'il n'y a pas de sous-bois, moins si les chénesliègo sont disséminés au milieu d'épais fourrés. Suivant la main-d'œuvre dont on dispose, les frais s'élèvent de 7 à 12 centimes par pied d'arbre.
C. Formation kt accroissement du Ciège de reproduction. — a' Après le démasclage, la mère se dessèche au contact de l'air et se durcit plus ou moins profondément. Par suite de l'oxydation du tanin qu'elle renferme, sa couleur, primitivement rosée, passe au rouge ocreux, puis au rouge brun, finalement au brun noirâtre. C'est entre cette zone durcie et la portion restée active de la mère, par conséquent à une profondeur variable dans l'épaisseur de la mère, que se forme la première couche de liège de reproduction {/ig. 375). Cette couche se relie sans discontinuité à celle de liège mâle qui se développe en même temps dans la partie non démasclée du sujet. Le dessèchement de la mère se prolonge toujours audessus de la section de démasclage sous le liège-mâle. C'est au point d'arrêt de dessèchement que commence la formation du liège de reproduction et que ce dernier se relie à la couche correspondante du liège mâle. A partir de l'année qui suit le
démasclage, les couches de liège de reproduction et de lioge mâle ont un développement annuel régulier (Charlemagne}. Chaque nouvelle couche de liège formée au voisinage du bois repousse les plus anciennes vers Textérieur ; mais cellesci se trouvent toujours protégées contre les influences atmosphériques par la portion desséchée de la mère, qui persiste sous forme de croûte (furcie. Cette croûte, qui constitue un déchet lors de la mise en valeur des lièges, a une épaisseur variable avec celle de la mère. Très épaisse après le premier démasclage, elle diminue aux récoltes suivantes.
Lièfje mâle
Bois
Fig. 375.
b) Les couches annuelles du liège, bordées intérieurement par un liséré de couleur plus foncée, se différencient facilement les unes des autres ; on peut donc les compter et connaître leur âge.
L'épaisseur des couches annuelles dépend de Tàge et de la vigueur du sujet, de Tancienneté de la couche, des variations climatériques annuelles, du traitement et des opérations culturales, des accidents fortuits auxquels sont exposés les peuplements de chénes-Iiège : invasions de chenilles, bris de branches, etc.
La couche de liège n*est généralement pas uniforme sur toute la périphérie et sur toute la hauteur de larbre : l'épaisseur est plus grande sur la face sud que sur la face nord ; elle diminue de la base vers la cime. A partir de la 5* ou 6* année, suivant le démasclage, la formation de liège va en diminuant d'une façon sensible : les couches annuelles
sont plus minces et la soudure des cellules est moins apparente.
Le sol fait le liège, — Sur les crêtes, sur les terrains pierreux et résistants, les couches annuelles n'ont que 1 à 2 millimètres d épaisseur ; les arbres donnent un produit maigre, lourd, sans élasticité, nommé liège à veine serrée, liège /în, qu'on ne peut récolter que tous les 12 à 15 ans.
Sur les sols d'alluvions extrêmement fertiles, sur les bordures des forêts, dans les fonds bas et humides, dans les cantons soumis à une culture temporaire ou permanente, les couches annuelles de liège ont 5 à 8 millimètres d'épaisseur. En 7 ou 8 ans, le liège atteint une bonne épaisseur marchande, mais il est alors mou, poreux, point homogène, perméable aux liquides. Ce liège à veine large est appelé liège gras ou liège soufflé. C'est généralement pour arrêter la formation de ce liège gras qu'on démascle, jusque dans les branches, les chênes qui le produisent.
A des altitudes moyennes, sur des versants à sol peu compact, bien drainé et aux expositions de l'Est et du Midi, on trouve dès lièges à veine moyenne, dont les couches ont de 2 à 4 millimètres d'épaisseur, lièges consistants et élastiques, qui procurent le bouchage le plus hermétique. Ce sont les lièges à Champagne, toujours payés très cher.
c) Le liège de bonne qualité a une couleur sui generis, comparable à celle du cuir brut tanné. On en trouve cependant aussi ((ui offre des nuances rougeàtres, verdâtres ou bleuâtres.
Les lièges rougeàtres se rencontrent fréquemment en -^ France, dans le Lot-et Garonne, le Varetlcs Alpes-Maritimes,
* en Algérie et en Sardaigne ; ils sont acceptés sans trop de
tf difficulté par le commerce. Il n'en est pas de même des
s lièges verdâtres, bleuâtres ou marbrés, qui subissent une
dépréciation commerciale considérable. Les lièges verts sont !» assez fréquents en Algérie en sols humides ou mouilleux. La
IP marbrure s'observe en Algérie et en Espagne, principalement
k dans la province d'Andalousie. Ces colorations anormales
l* tiennent à la nature du sol, généralement humide et ren-
ki fermant de fortes quantités de sels métalliques. Les sels de
|i fer donneraient la coloration rouge, ceux de plomb, la colo-
Matuey. — Exploitation des bois. II. ^^7
PRODUITS ACCESSOJIŒS
ration bleue. Des travaux de drainage pourraient sans doulc atténuer ce défaut.
d] En examinant un morceau de liège, on voit que ce dernier est sillonné de canaux brunâtres, dirigés perpendiculairement à la surface de l'écorce et remplis par une sciure de même couleur, qui se vide après la préparation et qui laisse le liège foré de trous plus ou moins nombreux. Ces canaux seraient dus au travail de différentes bactéries. Trop nombreux, ils abaissent la qualité et la valeur marchamle du liège.
Les fermentations qui se font à leur intérieur, sous l'influence de l'humidité, sont l'origine du goût de bouchon, communiqué au vin par certains lièges.
*Sur les planches brutes de liège, les canaux apparaissent sur la face ventrale sous forme de boiilomnères. Si ces boutonnières criblent la face de la planche, le liège est Iroue, crevassé, donc mauvais à Tintérieur; si au contraire celte face est lisse, unie, le liège est de bonne qualité.
c) Les tableaux suivants, empruntés à M. l^mey, donnent les épaisseurs des accroissements annuels et les épaisseurs totales à différents âges des lièges algériens de reproduction :
.1 ccroissemen fs annwlH
E!pjii«s«ar d
e» liôgei
Lièeres lias
ordinaires
Lièges épais
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année
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