DES CARACTÈRES DU BÉGAXEMENT
Le bégaiement est une affection qui se présente sous des aspects si divers, et qui se traduit souvent par des caractères si différents les uns des autres, qu’on a cherché depuis longtemps à établir des espèces ou des variétés qui en rendissent l’étude plus facile. Aussi trouvons-nous des classifications particulières du bégaiement dans presque tous lesauteurs qui s’en sont occupés. La plupart de ces divisions ne sont pas restées dans la science parce qu’elles reposaient sur des bases peu solides, et surtout parce qu’elles n'étaient pas déduites de la connaissance de la cause du bégaiement et qu’elles ne conduisaient à aucun mode particulier de traitement. Ces deux conditions importantes manquent à la plupart des ‘espèces ou variétés qu’on a établies et que nous allons passer en revue.
D’après Sauvages, on devait comprendre sous le nom de bégaiement (psellismus) la plupart des vices de la parole. Il en admettait onze espèces qui sont : 1° le bégaiement proprement dit (psellimus ischnophonia) ; 2° le grasseyement ( rottacismus) ; 3° la mauvaise prononciation de 1 (p. slambdacismus ); 4 la blésite (p. tranlotas); 50 le balbutiement (p. balbuties ); 6° la difficulté à prononcer les labiales ( p. mogilalia ); To le bégaiement causé par les empoisonnements métalliques ( pmetallicus ) ; 80 la difficulté dans la prononciation des gutturales (p. jotacismus ) ; 9 le nasonnement ( p. nasilas) ; 10 la difficulté de parler due au bec-de-lièvre (p. lagostomatum); 11° la difficulté de parler due à la grenouillette (p. a ranulà) ; ( V.Gompendium de médec., t. 1, p. 517.) On voit que Sau:
vages a compris sous le nom de psellismus bien d’autres vices de la parole que le bégaiement; aussi n’y insisterons-nous pas.
M. Voisin a admis trois espèces de bégaiement ; mais elles ne sont que les trois degrés de cette affection, aussi je ne pense pas qu'il soit utile de développer ici cette division.
J'ai déjà parlé de la principale division de M. Malbouche en 1° bégaiement d'avant, 20 bégaiement d’en haut, et 3° bégaiement d’arrière. Quelques mots sont utiles pour mieux faire comprendre de quelle manière il entend ces trois mots.
Dans le bégaiement d’avant, la langue pendant le repos n'est point appliquée contre le palais, elle en est séparée et placée au niveau de la mâchoire inférieure, la pointe derrière les incisives. Dans cette position ce n’est que par des efforts prolongés et souvent violents que la personne affectée parvient à articuler.
Dans le bégaiement d’en haut, la langue reste en haut, mais ses mouvements ne coïincident pas avec la production du son ; aussi le principal caractère de ce genre de bégaiement est-il la répétition des syllabes incomplétement prononcées.
Dans le bésaiement d’arrière, il y à difficulté des mouvements d’arrière de la langue. On peut élever ia langue et la maintéñir ainsi; mais on exécute difficilement ces mouvements d’éxtraction. M. Malbouche pense que dans cette troisième variété la langue présente une espèce de mollessé et d’épaisseur plus grande. Indépendamment de ces trois espèces principales de bégaiement, M. Maibouche en admet 6 autrés qui sont:
40 Impossibilité moméntanée d’articuler ;
59 Doublément précipité des syllabes ;
6° Arrêt de la parole par habitude d’esprit;
7° Bredouillement ; |
8° Zezaiement.
99 Difficulté pour les trois articulations à, p, t.
Plusieurs de ces six espèces pourraient rentrer dans les
trois premières : il y en a deux, la septième et la huitième qui ne sont pas des bégaiements véritables.
En ne considérant que les trois premières espèces qui, comme je l’ai dit, sont les principales, on doit convenir que, si on se place au point de vue de M. Malebouche, il ne soit logique de les admettre, car elles sont directement déduites de la cause première du bégaiement (du moins selon lui). Mais toute logique qu’elle soit, en supposant admise la théorie de M. Maibouche, nous sommes très-loin de l’adopter, et cela par les mêmes raisons que nous avons rejeté la cause première qu’il a assignée au bégaiement. Si cette division devait conduire à des moyens particuliers de traitement, on pourrait au moins la discuter ; maïs il n’en est rien, comme le fait lui-même observer M. Magendie-dans son excellent article, et on traite de la même manière ces différentes espèces ou variétés, Mais en considérant toute sa classification, on est encore plus disposé à la rejeter lorsqu'on voit que, parmi ses espèces, Les unes sont établies d’après la cause première du bégaiement, les autres d’après ses formes et ses caractères extérieurs. Or, pour qu’une classification soit régulière, il faut au moins qu’elle repose sur une base simple et unique. Nous laisserons donc de côté la division de M. Malbouche, et parce que nous n’admettons en aucune manière sa cause piemière du bégaiement, et parce qu’elle est fondée sur des éléments différents.
M. Serres d’Alaïis (Mém. sur le bég., Journal des difform., p. 11, 1899 ) regarde le bégaiement comme une affection nerveuse qui présente deux modes ou deux espèces bien tranchées : la première consiste dañs une chorée des muscles de l'articulation ; la seconde est une raideur tétanique des muscles de la voix et de la respiration. Dans la premièré espèce, la volonté perd son influence sur lés mouvements des lèvres et de la langue, dans la seconde la respiration manque.
La division adoptée par M. Golombat, et dont nous allons
maintenant nous occuper , offre, sous le rapport de sa base fondamentale, de nombreux rapports avec celle de M. Serres. Une polémique s’éleva en 1831 sur la priorité de cette prétendue découverte, et la question n’a point été résolue. Le mémoire de M. Serres fut évidemment le premier imprimé; mais M. Colombat prétendit que, sans l'avoir publié, il avait fait connaître sa méthode à une Société de médecine et à plusieurs médecins. Quoi qu’il en soit, cette question nous importe peu, car nous n’admettons point de telles bases pour une classification des diverses espèces de bégaiement, et les objections que nous allons présenter à l’une serviront en même temps de réfutation à l’autre. Nous donnerons toutefois quelques développements à celle proposée par M. Colombat, parce que c’est elle qui a peut-être eu le plus de retentissement.
Le bégaiement est divisé par lui en deux classes principales.
« La première consiste dans une sorte de chorée des lèvres « et dans la succession plus ou moins rapide de mouvements « ou convulsions cloniques de la langue, de la mâchoire infé- « rieure et de tous les muscles de l'articulation (Bégaiement « lahio-choréique ).
« La seconde espèce (Gutturo-tétanique ) est caractérisée « par une sorte de raideur tétanique ou spasme tonique de “« tous les muscles dela respiration, et principalement de ceux « du larynx, du pharynx, et de la base de la langue. Ce genre « de bégaiement qui se fait surtout remarquer sur les conson- « nes gutturales,c et g d, t,s, k, q, ou sur les voyelles a, e, ï, 0, « U, OÙ, an, on, in, eu, est toujours accompagné d'efforts pé- » nibles pour articuler, et se distingue surtout par une expi- « ration anticipée, par quelques intervalles de silence, par « l’immobilité de la langue, par le resserrement de la glotte, « par un sentiment de pression sur la paroi antérieure de la « poitrine, enfin par une espèce de suffocation momentané 4 .»
Voici maintenant de quelle manière il admet des va riété dans ces deux grandes classes.
La première ( labio-choréique) comprend quatre variétés qui sont :
1° Bégaiementlabio-choréique loquace, ou avec bredouille-
ment
20 Bégaiement labio-choréique difforme.
« Cette variété est caractérisée par des grumaces ou des « mouvements convulsifs des muscles de la face, des pau- « pières, du front, des sourcils, du nez, des lèvres, sans eflort « de gorge, et surtout sans contraction des muscles de la « poitrine , mais suivi des répétitions gggg, tttt, mm « mm M.
« 3e variété. Bégaiement aphone ou des femmes.
« Cette troisième variété se distingue par les mouvements « convulsifs de la langue, des lèvres et de la mâchoire infé- « rieure, mais qui se font sans bruit.
48 variété. Bégaiement labio-choréique lingual ou avec sesseyement.
« On le reconnait à la sortie de la langue qui franchit les « arcades dentaires, et projette au loin de la salive, en faisant « des mouvements semblables à ceux qu’exécute la langue « d’un chien qui happe en buvant.
La seconde classe, ou gutturo-tétanique, compte six variétés qui sont :
Première variété. Bégaiement gutturo-tétanique muet,
« Ceux qui en sont affectés restent plus ou moins longtemps « comme s'ils étaient tout-à-fait muets, et quoique sans faire « de grimaces ni aucun effort pour parier, ne parviennent à « articuler quelques mots qu'après avoir fait plusieurs petites « inspirations successives qui sont suivies d’un bruit sourd, « limitant assez bien le sifflement d’un obus qui n’a presque « plus de force.
La deuxième variété ou bégaiement gutturo-tétanique intermittent.
La troisième variété ou bégaiement gutturo-tétanique choréiforme « est caractérisée par une sorte de raideur des organes « de la respiration et de la voix, et par quelques instants de « silence, se distingue surtout par l'espèce de chorée et les « mouvements que l’on remarque dans la tête, les bras et les « jambes de ceux qui-en sont affectés ; ces mouvements désor- « donnés, tout-à-fait semblables à la danse de Saint-Guy, nese « manifestent que pendant l'articulation des mots, et dispa- « raissent entièrement pendant le silence.
La quatrième variété ou bégaiement gutturo-tétanique canin.
« Gette variété, quelquefois portée à l’excès, est ainsi appelée « parce que, pour articuler les syllabes qui exigent quelques
efforts , les bègues font entendre les répétitions désagréa-
bles 00 0,a000,a 000, qui imitent assez bien l’aboie- « ment des chiens de chasse.
La cinquième variété ou bégaiement gutturo-tétanique épileptiforme.
« À l’instant où la personne qui en est affligée veut parler, des convulsions extrêmement fortes se manifestent et por-
a tent particulièrement sur les muscles de la poitrine, de « l’abdomen, du col, des membres supérieurs et même sur « les muscles peauciers, et donnent lieu à des contorsions, à « des spasmes cloniques et toniques, analogues à ceux qui
caractérisent une attaque d’épilepsie. »
La sixième variété ou bégaiement gutturo-tétanique avec baryphonie ou balbutiement.
Elle coïncide le plus souvent, d’après M. Colombat, avec une maladie de l’encéphale au-dessus des ressources de l’art, et quelquefois avec un manque d'intelligence,
Enfin la dernière variété est le bégaiement mixte, ainsi nommé « parce qu’il est caractérisé par la réunion d’une ou
« plusieurs des variétés dont nous venons d’exposer les prin- « cipaux phénomènes qui les caractérisent.»
Si jai autant insisté sur cette classification, c’est qu’elle renferme de bonnes choses. Essayons maintenant de l’apprécier à sa juste valeur.
Disons d’abord qu’elle n’est point déduite logiquement de la cause première, assignée par M. Colombat au bégaiement. Ce n’est plus ici une affection nerveuse consistant dans le manque d'harmonie entre l’innervation et la myotilité. Il ressort implicitement en effet des onze variétés établies, que le bégaiement est une affection convulsive, qui peut être divisée en deux grandes classes: l’une à forme tétanique et siégeant particulièrement dans les muscles du larynx, du pharynx et de la base de la langue; l’autre, au contraire, à forme convulsive simple (convulsions dites cloniques) et siégeant spécialement dans les muscles des lèvres et de l’articulation. En se plaçant même au point de vue de l’auteur (que ce soit M. Serres d’Alais ou M. Colombat qui ait imaginé cette dichotomie), on devrait déjà modifier cette division, On pourrait conserver la première espèce ou labio-choréique, parce qu’il y a souvent en effet des mouvements convulsifs des lèvres et des muscles de larticulation. Mais quant à la deuxième, ou gutturo-tétanique, elle est un contre-sens. Îl n’y a pas dans le bégaiement contracture ou tétanos des muscles du larynx, du pharynx, ou de la base de la langue; car la contracture ou le tétanos suppose un symptôme permanent, et il n’y a rien de semblable dans l’affection dont nous nous occupons ; il faudrait donc déjà remplacer l’expression gutturo-tétanique, par celle de gutturo-convulsive ou gutturo-choréique, car il y a bien véritablement mouvements convulsifs des muscles que je viens de nommer. Îi faudrait donc admettre simplement 1° une affection convulsive, siégeant dans les muscles de l'articulation, agissant ou existant au-devant de la cavité buccale (lèvres, etc., etc.) (bégaiement gutturo-convulsif), et 2° une affection convulsive siégeant dans les muscles
du larynx, du’ pharynx, ou de la base de la langue /begaiement labiv-choréique). Maintenant, sont-ce des convulsions cloniques simples (et c’est monavis) ou desmouvements choréiques où choréiformes, ce serait encore une question à traiter, car ces derniers ne sont pas des convulsions cloniques simples, mais une espèce ou une forme de convulsions.
En se plaçant donc au point de vue de MM. Serres d'Alais et Colombat, c’est-à-dire en admettant que le bégaiement soit une affection convulsive des muscles qui servent à la formation de la voix et de la parole, Il faudrait, à monlavis, corriger comme je l’ai dit la double division.
Venons-en maintenant aux onze variétés admises par M. Colombat; car ici M. Serres d’Alais a complétement disparu.
De la lecture de ces variétés, il ressort évidemment pour moi, que cette sous-division est fondée sur la forme particulière que présentent les convulsions, et surleurs caractères.Elles doivent donc perdre, je pense, le nom de variétés ou d’espèces pour prendre celui de formes. Ce n’est point ici une chicane de mots, car en pathologie il faut être sévère sur le sens propre de chaque expression.
Les quatre variétés de la première espèce, ou du bégaiement labio-choréique,pourraient alors, au point de vue de l’auteur, être conservées. Je pense, en effet, qu’elles représentent bien exactement quatre formes de bégaiement, exclusivement considéré sous le point de vue de ses caractères extérieurs ( mais non pas de sa cause).
Quant aux sept variétés de la seconde classe ( gutturo-tétaniqon ), elles ne sauraient toutes être admises.
La première et la quatrième espèces sont deux formes qui pourraient être conservées.
La troisième et la cinquième se confondraient en cesens, que, dans l’une, ce sont des mouvements épileptiformes, affectant d’autres muscles que ceux de la voix et de la parole, et dans
l’autre, des mouvements choréiques. Ge ne sont, à mon avis, ni les uns ni les autres, ce sont de simples couvulsions cloniques qui, dans les deux cas, s’associent synergiquement à ces mêmes convulsions, siégeant dans les muscles qui servent à la formation de la voix et à l’articulation de la parole.
Voilà donc trois formes qui peuvent être conservées : 1° la première , 2° la quatrième et 3° la troisième et la cinquième confondues ensemble.
La seconde forme n’est fondée que sur l’intermittence des phénomènes, Elle n’est plus appuyée sur la même base que les précédentes,;'et ne peut figurer auprès d'elles. En effet, ou elle a des caractères particuliers autres que sa continuité ou son intermittence, et alors donnez-lui d’autres noms, ou bien elle n'a que ceux-là de spéciaux, et par conséquent elle rentre dans les autres formes ; et à la suite de cette classification il faudrait ajouter : ces formes diverses peuvent se montrer d’une manière continue ou intermittente.
La sixième espèce de la deuxième classe n’est, la plupart du temps , selon l’auteur, qu’une conséquence de lésions organiques diverses de l’encéphale, ou du défaut d’intelligence. Or, pour moi, cette difficulté de la parole est alors un symptôme, et non un bégaiement véritable, Je l’éliminerais donc.
La septième espèce, ou bégaiement mixte, pourrait être conservée. Ainsi modifiées, les diverses formes admises par M. Colombat représentent bien les caractères extérieurs du bégaiement ; je ne les adopterai cependant pas, pour les raisons suivantes :
1° Ces formes diverses n’ontpoint pour base ou pour point de départ la considération de la cause première du bégaiement.
20 Elles supposent que le bégaiement est une affection musculaire convulsive des muscles de l'articulation, et pour moi, ces convulsions bien réelles ne sont que la conséquence de la cause première du bégaiement , et ne le constituent pas
toutentier. Il nesuffit pas {je me trompe peut-être, maïs c’est mon avis), qu’on fasse cesser ces convulsions pour guérir le bégaiement.
30 Admettre ces formes diverses ne conduit point à un mode particulier de traitement pour chacune d'elles,
4 Enfin le point de départ de la classification , c’est-à-dire que le bégaiement est une affection convulsive des muscles qui servent à la formation de la voix et de la parole, ne conduit point à une thérapeutique rationnelle du bégaiement ; et les agents thérapeutiques qui peuvent calmer ou faire disparaître les affections convulsives siégeant dans d’autres parties du corps, sont tout à-fait sans résultat contre le vice de ja parole.
Je vais essayer maintenant de tracer les caractères du bégaiement et de les expliquer, en prenant pour point de départ les idées que j’ai exposées, sur la cause première de cette affection.
On peut reconnaître deux espèces de bégaiement, et même en admettre une troisième, qui serait constituée par l’association des deux autres. Ces deux espèces peuvent être établies en raison de l'influence différente qu’exerce la cause première du bégaiement sur les muscles de l’aruculation. Expliquonsnous,
Le bégaiement est dû, selon nous, à la sortie simultanée dela parole et d’air expiré simplement : cette perte d’air étant la conséquence d’une affection dynamique des muscles respirateurs,. affection en vertu de laquelle l'expiration se produit trop rapidement, mais seulement quand on parle. Ce point de départ étant bien compris, nous dirons que cet air expiré peut agir de deux manières différentes sur le pharynx, la langue et la cavité buccale; de là, deux espèces de bégalement que voici.
La première est le bégaiement que j’appellerai ouvert. Elle correspond à peu près au bégaiement d’arrière de M. Mal-
bouche, à celui de la deuxième espèce de M. Serres d’Alais, et au bégaiement gutturo-tétanique de M. Colombat. Voicide quelle manière il se produit. La bouche est entr’ouverte dès que l'inspiration physiologique initiale de toute parole s’est faite, la poitrine s’affaisse trop rapidement et l'air est chassé par une expiration ; mais la parole ayant commencé à se produire en même temps, cette dernière n’est point normale en raison de l'air expiré en pure perte, qui gène sa libre production ; les muscles du pharynx, de la langue et de la cavité buccale, obligés de lutter contre un obstacle nouveau (airexpiré)entrent en contractions exagérées et anormales, ou si l’on veut, en convulsions, et la parole n'en est que plus gênée. Mais il arrive un instant où le thorax est complétement affaissé; aucune parcelle d’air ne peut plus sortir des poumons, et il n’y a plus alors ni voix ni parole, ou bien il ne sort que des sons rauques et inarticulés ; le bègue qui a commencé sa phrase veut cependant la finir ; il fait en conséquence des inspirations anormales, souvent bruyantes, pour remplacer l’air qui est sorti, et la poitrine se dilate de nouveau; mais cet air est bien vite chassé lui-même, et le bègue de nouveau arrêté, recommence de nouvelles inspirations et s’exprime souvent avec plus de difficulté encore. La plupart du temps, avant de faire ces nouvelles inspirations, il contracte convulsivement les muscles thoraciques, afin de faire sortir l’air qu’il sent lui manquer et qui ne sort plus pour la formation du son et de la parole ; il en résulte un sentiment de constriction de la poitrine, qui est un des caractères les plus saillants de cette espèce de bégaiement , et que ne manquent pas d’accuser les personnes qui en sont affectées.
Résumons maintenant les caractères du bégaiement Ouvert :
Bouche ouverte. — Sortie facile d’air expiré en pure perte, en même temps que le son et la parole. Contraction convulsive des muscles thoraciques , pour faire sortir l’air qui manque; inspirations anormales pour remplacer l’air qui est sorti. Enfin, par suite de toutes ces causes, difficulté de parler, répé-
tition fréquente des mêmes syllabes, sortie difficile d’autres, et souvent arrêt de la parole, quand la poitrine ne contient plus assez d'air pour qu’il en sorte pour la formation des sons.
Dans cette espèce de bégaiement , la difficulté de parler porte en général sur la prononciation des voyelles et sur les lettres qui sont surtout prononcées par l’action du pharynx, g, k, q c dur, etc.; cependant, les autres consonnes sont quelquefois également émises très-difficilement, et on le comprend facilement en raison de l’ouverture de la bouche et des contractions anormales que présentent les muscles des lèvres , de la langue et des parois buccales ; contractions qui rendent diflicile la position qu'ils doivent prendre pour la prononciation de ces mêmes consonnes. Et du reste, il arrive souvent qu’elles ne peuvent plus du tout être prononcées, parce qu’il n’y a plus d'air, plus de son vocal; et que leur articulation, en supposant qu’elle eüt lieu, se ferait en quelque sorte à vide.
C’est dans cette espèce qu’on peut placer la plupart des bégaiements dits muets. Les malheureux qui en sont affectés font souvent pendant longtemps des efforts violents; et malgré cela aucun son n’est émis, ou bien il ne finit par sortir que des sons inarticulés, souvent incompréhensibles.
Ce bésaiement est très-pénible, en raison des contorsions et des grimaces de la face, des mouvements intempestifs de la langue , qui, comme les précédents, ne sont que l’effet et non pas la cause du vice de la parole, et surtout des violentes convulsions des muscles du thorax, dont les bèoues ont en général beaucoup à souffrir. Il faut y ajouter une douleur , ou plutôt une sensation de fatigue et d’épuisement qu'ils accusent dans la région épigastrique, et qui est probablement la conséquence de ces mêmes convulsions thoraciques. On voit quelfois , mais cela est rare, ces convulsions devenir si violentes, et leurs effets tellement énergiques, qu'il y a émission involontaire des matières fécales et des urines. Dans d’autres
cas, eu vertu d’une action synergique, on voit plusieurs muscles de la vie de relation entrer également en contractions, et de véritables mouvements épileptiformes, soit dans le tronc, soit dans les membres, se manifester pendant que le bègue parle. Ce sont là les bégaiements gutturo-tétaniques, choréiformes et épileptiformes de M. Colombat.
Je crois avoir insisté assez longtemps sur! cette première espèce de bégaiement pour lavoir fait comprendre. Passons maintenant à la deuxième, qui est au moins aussi fréquente, et à laquelle on peut donner le nom de Bégaiement fermé ; il correspond à-peu-près au bégaiement d’avant et d’en haut de M. Malbouche, choréique de M. Serres d’Alais , et labiochoréique de M. Colombat. Voici quels sont ses caractères.
Une fois l'inspiration physiologique initiale terminée, la bouche est fermée. La cause première du bégaiement est toujours la même que dans les cas précédents, c’est la sortie intempestive de l'air expiré en mème temps que la parole. Cet air trouve la bouche fermée, ou à-peu-près ; il distend d’abord la cavité buccale , mais il tend à s'échapper , et il s'échappe en effet en entr’ouvrant doucement les lèvres ;
celles-ci se referment pour se rouvrir et ainsi de suite. Il en résulte cette espèce de tremblement des lèvres, si caractérisé chez beaucoup de bègues. Quelquefois, avant de s’ouvrir,les lèvres sont projetées en avant, et forment cet état qu’on remarque chez un grand nombre d'individus affectés de ce vice de la parole, et auquel on a donné le nom vulgaire de cul-de-poule. Dans cette espèce de bégaiement,on constate surtout la répétition fréquente d’une même syllabe avant de pouvoir passer à une autre, il ya en général plus de facilité à prononcer les voyelles , etau contraire une difficulté pius grande pour les consonnes, et en particulier pour certaines d’entre elles. Cela est dû à ce que les effets du bégaiement portent principalement sur la partie antérieure de la cavité buccale de bégaiement. Ainsi dans cette espèce la difficulté porte autant sur les con-
sonnes, qui, pour être prononcées, commencent par une fermeture de la bouche et se terminent par son ouverture; de même que dans le bégaiement ouvert l'air manque souvent dans la poitrine, et les contractions convulsives des muscles thoraciques prennent alors naissance ; toutefois cet accident y est moins fréquent et en général bien moins intense ; cependant beaucoup de bègues qui en sont affectés s’en plaignent encore , ainsi que du sentiment de fatigue qui existe dans la région épigastrique. Lorsqu'un bégaiement de ce genre est porté un peu loin, et surtout lorsque l’air sort avec une certaine force de la cavité buccale, ce dernier entraîne avec lui une petite quantité de salive, qui est projetée au loin; on observe quelquefois aussi des inspirations anormales, destinées à remplacer l'air qui s’est échappé par les inspirations intempestives.
Il arrive assez souvent que ces deux espèces de bégaiement se trouvent réunies chez le même individu; on peut alors facilement les reconnaître , en analysant avec soin la manière dont il parle .On peut donner à cette troisième espèce, ou plutôt à l’association des deux seules espèces de bégaiement, le nom de mirte.
Dans cette description nous avons supposé le bégaiement net et bien caractérisé; maisilest loin d’en être toujours ainsi, etil n’est peut-être pas de maladie qui présente des différences plus grandes, sous le rapport de l'intensité, depuis une légère difficulté, un léger embarras dans la parole, jusqu’à la forme la plus pénible du bégaiement , et l’impossibilité presque absolue de prononcer aucune syllabe. En examinant toutefois les bègues avec soin, dans les cas légers comme dans les cas intenses, on peut presque toujours, en y faisant un peu d'attention, démêèler Les phénomènes, distinguer à quelle espèce ils appartiennent , et les classer. Je me contente de sionaler ici les nombreuses différences que présente le vice de la
parole, ne pensant pas qu’il pût être utile de les décrire plus longuement.
Nous venons d'établir deux espèces particulières de bégaiement : la première est surtout caractérisée ( du moins pour ce qui frappe le plus le vulgaire) par une difficulté plus ou moins grande dans la prononciation, et moins souvent par une répétition plus ou moins fréquente des mêmes syllabes ; la deuxième espèce se presente avec des caractères précisément contraires, c'est-à-dire répétition fréquente et prolongée des mêmes syllabes, et moins souvent, difficulté de prononcer. J'ai déja expliqué l’unde ces phénomènes, la difficulté d’articuler. Quant au deuxième, la répétition plus ou moins fréquente d’une même syllabe avant de passer à une autre, il est plus difficile à comprendre , et je ne connais aucun auteur qui ait même cherché à en donner l’explication. Voici celle que je proposerai.
On peut invoquer deux causes pour expliquer la répétition dela même syllabe un certain nombre de fois : la 1re est la difficulté que le bègue éprouve à articuler la syllabe suivante, il ne veut pas s’arrêter court , et il répète plusieurs fois cette même syllabe, pour donner en quelque sorte le temps aux muscles et à la langue d’articuler la syllabe ou la lettre qui est difficile pour lui. Ce n’est donc pas sur la syllabe ou le mot répété plusieurs fois que porte le vice de {a parole , mais sur la syllabe ou le mot suivant.
La 9° est l'habitude. Si, én raison de la cause précédente,un bègue , dans une circonstance donnée, et où les émotions morales le font parler avec plus de difficulté, répète plusieurs fois la même syllabe , il y aura tendance à la reproduction de cette même répétition dans une autre circonstance, l’intimité, par exemple, dans laquelle , avant cette époque, il avait l’habitude de prononcer facilement cette même syllabe.
J’ai déjà parlé de l'influence de limitation sur la produc-
tion du bégaiement. Il est une remarque que je dois ajouter
ici, et qu'il est de la plus haute importance de ne pas perdre de vue; c’est la considération de l’habitude qui nous y con: duit. Une personne qui parle facilement et qui se trouve très-souvent avec un bègue, tend à l’imiter. Cette imitation, résultat d’une influence bien singulière et inconnue, ne peut déterminer en général l’affection dynamique des muscles thoraciques, cause du bégaiement ; non plus qu’une certaine difficulté dans la prononciation. Elle conduit plutôt à la répétition plus ou moins fréquente d’une même syllabe. Malgré elle, cette personne en vient à répéter plusieurs fois des mots qu’elle a entendu répéter, etle nombre de ces mots ou de ces syllabes augmentant de jour en jour, elle finit par présenter un vice de langage qui consiste dans la répétition plus ou moins fréquente d’un certain nombre de syliabes ou de mots; mais cette répétition est facile et nullement pénible ; toutes les parties de la bouche, la langue, sont dans leur état normal; il n’y a pas d’air expiré en pure perte; enfin, ce n’est point là un bégaiement véritable. C’est un vice de langage caractérisé par la répétition plus ou moins fréquente d’un certain nombre de syllabes, articulées cependant et prononcées d’une manière tout-à fait normale. Un grand nombre de bégaiements, dits par imitation, sont des vices de Jangage analogues à celui que je viens de développer, et exigent des moyens particuliers de guérison; leur cure n’en est pas plus facile pour cela; mais elle exige d’autres moyens, et tout en ne le considérant pas comme un bégaiement véritable, je tâcherai cependant d'indiquer les moyens qui peuvent faire disparaître ce vice de langage. On me reprochera peut-être de ne point le faire rentrer dans cette classe; mais je regarde cela comme peu important, car je m’en occupe presque autant, et au lieu d’en faire une troisième espèce de bégaiement, je préfère le désigner par l'expression suivante, un peu longue il est vrai, mais qui rend assez bien ma pensée.
Vice de langage caractérisé par la répétition plus ou moins fréquente, mais facile et sans efforts de la même syllabe.