PREMIÈRE PARTIE
Itard, en 1817, conseilla, pour guérir le bégaiement, d'opposer deux entraves à l’action irrégulière et précipitée des organes de l'articulation: une de ces entraves était mécanique, l’autre intellectuelle ou mentale.
L’entrave mécanique consistait en une fourchette mécanique à deux branches qui élevait la langue et la portait en arrière; l’autre associait forcément un travail de mémoire à celui de la parole. Ainsi Itard conseillait-il d'apprendre une langue étrangère, et de s'exprimer le plus souvent possible dans cette langue. Il obligeait ainsi les bègues de parler plus lentement qu'ils ne le font ordinairement.
Ce moyen a-t-il amené des guérisons complètes ? Je n’en sais rien; mais cela est possible en raison de la lenteur et de la modération qui en résultaient forcément dans le discours.
M. Voisin, à propos de la cause du bégaiement, s'exprime ainsi dans son opuscule ( p. 44, année 1821 ).
« Les personnes qui bégaient doivent-elles, À l’imitation de « Démosthènes, mettre des cailloux dans leur bouche pourse « corriger de leur vice de prononciation ? Je ne balance pas, « d’après ma propre expérience, à résoudre cette question par l’affirmative. On conçoit aisément tous les avantages « qu'on peut retirer de ce moyen singulier : en effet, les cail- « loux, en remplissant la cavité buccale , ajoutent un nouvel
« obstacle à la prononciation, s’opposent comme corps mécas
« nique à la liberté des organes de la parole, et nécessitent « par conséquent des efforts beaucoup plus considérables , « que si on avait seulement à lutter contre un empêchement « naturel. Ces efforts prodigieux, résultats d’une vive excita- « tion cérébrale, d’une volonté ferme et prononcée , finissent « par faire acquérir aux muscles de ces parties une force su- « périeure que des exercices moins violents ne leur auraient « jamais donnée.
M. Voisin conseille d’y joindre la déclamation à haute voix. Pour se prononcer sur la valeur de cette méthode , il aurait fallu voir des personnes bègues traitées de cette manière ; quant à moi j'ai essayé, et cela ne m’a conduit absolument à rien.
M. Serres d’Alais conseille une méthode , qu’il dit avoir employée dans deux cas, et qui lui aurait parfaitement réussi.
Lorsque le bégaiement est peu caractérisé, il engage la personne affectée de ce vice de la parole à prononcer brusquement et avec force toutes les syllabes, et à prolonger autant que possible les mouvements destinés à l'émission et à l'articulation des sons.
Lorsque le bégaiement est plus fort, il conseille d’associer à ces mêmes secousses de la voix, des mouvements des bras que le bègue pousse en avant à chaque émission du son , se fondant sur ce qu’il a observé, que si, pendantla production d’un son continu, onfimprime aux bras des mouvements très-brusques, le ton se renforce au moment de la secousse, et diminue un instant après, pour se renforcer encore par une nouvelle secousse. Cette idée a semblé heureuse à Itard, et je ne puis douter qu’employée chez des personnes douées de bonne volonté , elle n’ait peut-être compté quelques succès qu’elle duit tout simplement à ce qu’elle fait parler les bègues en mesure. Je crois cependant qu’il est inutile d’essayer d'obtenir des guérisons par ce moyen, car on peut en em-
ployer un beaucoup plus simple, qui estla mesure, et c’est absolument la même chose.
« M. Cormack a proposé, dans les Annales de Milan et « dans l’Observateur de Naples (1830), de contraindre Le bègue « avant de parler, d'exécuter une profonde inspiration, et de « répéter ensuite successivement tous les sons qui entrent « dans la composition d’un mot, un à un durant le temps de « l'expiration (CGompendium, page 527, tome 1). Cette mé- «thode ajoutent les auteurs du Compendium, a été perfection- « née plus tard, de telle sorte qu’elle constitue aujourd’hui « l’une des bases du traitement du bégaiement.
Cette réflexion est fort juste , et nous démontrerons plus bas que, de même que la méthode Colombat, elle consiste dans la réuxion des deux moyens suivants: inspirer et parler en mesure, ou si l’on préfère , en marquant les syllabes dans le deuxième temps ou l'expiration. L'emploi de ces moyens, at-il été suivi de succès, je l’ignore ; mais devant y insister plus loin, et avec beaucoup plus de détails, je me contente. seulement de les indiquer ici.
M. Hervez de Chégoin dont j’ai rapporté plus haut l’opinion, et qui fait consister le bégaiement dans la brièveté de la langue, explique ainsi le traitement qu’il conseille contre cette affection.
« J’examine d'abord avec un soin minutieux la conforma- « tion de la langue, dans le lien qui la fixe à la paroi in- « férieure de la bouche. Je m’assure si la pointe peut exécuter « avéc facilité le mouvement de renversement sur sa face, « et de combien la langue peut s'allonger au-delà des arca- « des dentaires. Cet examen sert à fonder les espérances plus « ou moins grandes de succès , et à reconnaître l'espèce de « vice de conformation auquel il s’agit de remédier.
« Si je juge que la cause du bégaiement a son siége dans le « frein, j'en fais la section.»
Plus loin : « Quand la brièveté de la langue dépend du
tissu charnu lui-même, on pense bien qu’il n’y a rienà re. « trancher , mais à ajouter si cela est possible. Je n’ai point
» encore d'expérience fondée à cet égard ; mais le raisonnt= « ment fondé sur ce qui précède , m’a conduit à penser qu’un « corps étranger, une lame d’argent par exemple, qui dou- « blerait les arcades dentaires , et les rapprocherait ainsi de « la langue qu’on ne peut point allonger , aurait un résultat « avantageux pour la prononciation de quelques syllabes. Je « dis quelques, parce qu’il en est qui se forment par les mou- « vements de la langue en arrière , lesquels mouvements « sont aussi empêchés par son vice de conformation.
« Dans tous les cas, après la section du filet, il faut que les « bègues s’étudient longtemps et souvent à prononcer lente- « ment et distinctement toutes les syllabes, en affectant de « répéter celles qui les ont arrêtés. En un mot, ils doivent « commencer par prononcer séparément chaque syllabe ; « mais comme la difliculté ne paraît que quand il faut les « lier, c’est à cette jonction surtout qu’ils doivent s’appli- « quer en forçant les mouvements de la langue, afin qu’en « faisant avec effort plus qu’il ne faut , elle arrive à se mou- « voir convenablement sans aucun travail. «f{Mai 1830 ; Journal Général de méd. }):
On peut voir par le passage qui précède, et surtout par la dernière partie, que M. Hervez de Chégoin ne borne pas ies moyens qu’il propose contre le bégaiement à la section du filet, mais qu’il donne aussi des conseils très-sages, relatifs aux exercices qu'il faut faire faire aux bègues. Les engager à prononcer séparément chaque syllabe, c’est les faire parler en mesure, c’est déjà indiquer les moyens qui, plus tard ont été employés avec avantage dans un certain nombre de cas. Si on a obtenu quelques succès avec la méthode de M. Hervez, c’est plutôt à l’aide de ces moyens que par l’opération chirurgicale qu’il conseille.
L'examen de l'opinion de M. Hervez, et du mode de traite-
ment qu’il emploie nous conduit à étudier les moyens proposés par les myotomistes, et il est d’autant plus de mon devoir de discuter cette question, que beaucoup de succès ont été annoncés, et qu'il n’y a point encore eu de réfutation sérieuse des nombreuses guérisons qu’ils disent avoir obtenues.
M. Dieffenbach, pour faire cesser l’innervation vicieuse ( j'ai expliqué plus haut ce qu’il entendait par là), a successivement essayé trois méthodes différentes , qui toutes ont pour but la section transversale des muscles de la base de la land Ces trois méthodes sont :
« 1° La section horizontale transverse de la racine de la
Lise « 9° La section sous-muqueuse transversale de la racine de « la langue, avec conservation de la-muqueuse.
« 3° La section horizontale de la racine de la langue, avec « excision d’une pièce triangulaire dans toute sa longueur et « dans foute son épaisseur.
x C’est particulièrement sur cette dernière méthode, dit il, « que j'avais fondé le plus d’espérance de succès , beaucoup « plus que sur les deux autres, parce qu’elle avait pour résul- « tat le raccourcissement de la langue , et qu’elle lui procu= a rait la facilité de se porter à volonté contre la partie supé- « rieure de la cavité buccale, mouvements qu'on cherche « surtout à développer dans les leçons que les bègues reçoi- « vent pour se corriger de ce défaut.
M. Dieffenbach employa ces trois méthodes dans les cas suivants.
La troisième chez deux malades qui, dit-il, furent complétement guéris du bégaiement.
La première, chez un malade qui ne fut qu’amélioré.
La seconde, chez un malade qui guérit.
Les obstacles contre lesquels M. Dieffenbach eut à lutter, furent les suivants : 1° la difficulté du manuel opératoire ; 20
le gonflement de la langue et la gène de la déglutition ; 8° les hémorrhagies. Voici du reste de quelle manière il juge luimême sa méthode et ses dangers.
« Quant à ce qui concerne les indications de cette opéra- « tion, elles sont beaucoup plus difficiles à déterminer dans « les cas particuliers que celle du strabisme. L'importance « d’une si grave opération, les dangers qui peuvent en résul- « ter, la perte de la langue par la gangrène ou par une très- « forte suppuration, ou même par la maladresse d’un assistant « qui peut facilement la déchirer, sont autant de considéra- « tions qui demandent à être mürement pesées, et qui, jointes « à la difficulté qu’elle présente, empècheront des opérateurs « peu exercés de la tenter. Dans ces derniers jours, j’ai opéré « quatorze bègues en enlevant une pièce triangulaire dans la « langue; chez tous, le bégaiement a entièrement cessé.
Plus loin : « Jai opéré jusqu’à dix-neuf personnes, dont « plusieurs sont encore en traitement ; toutes me font espérer « un résultat satisfaisant. »
Tout ceci est extrait d’une lettre adressée par M. Dieffenbach à l’Académie des sciences, et publiée en outre dans la Gazette Médicale, lé 13 mars 1841. J’ai omis à dessein le manuel opératoire, et je renvoie à cet article les personnes qui désireraient pratiquer cette opération.
Voici maintenant l’opinion de M. Amussat et le traitement qu'il conseille contre le bégaiement. Je transcris ses paroles, afin de ne point être accusé de prêter aux myotomistes des opinions qu’ils n’ont point (Acad. des sciences, séance du 15 mars 1841. Gazet. Méd., 20 mai 1841, p. 189).
« Je crois avoir indiqué le premier que la cause du bégaie- « ment résidait Le plus souvent dans le défaut de conforma- « tion ou dans l’excès de contraction des génio-glosses, et que « la langue était presque toujours raccourcie, rétractée ou mal « conformée. C’est cette idée, confirmée depuis par les faits