MÉLANCOLIE
2° La mélancolie . Ce symptôme d’une lésion de 1 innervation , est peut-être de toutes les lésions de ce genre , celle qu’on rencontre le plus souvent. Nous la définirons : une lésion du principe vital qui rend l’homme indifférent, chagrin , pusillanime surtout , triste , parfois égoïste , comme nous le prouverons plus bas , préoeçupé , distrait ; tous ces
signes sont dominants lorsque la le'sion du lluidc innervatif est à ce degré , et peuvent exister tour à tour chez le même individu. Cependant, il arrive souvent que l’individu qui les offre , ne soit pas remarqué comme ayant les facultés morales perverties; seulement il sera accusé de tête folle, légère , d’être encore ce qu’on appelle sournois, tandis qu’au contraire , ces divers signes dont nous venons de parler, seront , pour le médecin observateur, une certitude que le cerveau est lésé dans sa fonction de sécrétion du fluide électro-animal, de l’innervation enfin.
On nous permettra de citer ici l’opinion des anciens sur la mélancolie. On sait qu’ils regardaient cette maladie comme étant due à l’humeur mélancolique , une des quatre qu’ils reconnaissaient exis" ter en médecine , et qui sont : le sang , la phlegme ? la colère. Qui ne voit dans l’humeur mélancolique des anciens, le fluide vital? et ce qui le prouve , ce sont les citations suivantes , que nous extrayons des œuvres de Du Laurens, par Théophile Gelée f édition de i6o3.
« La melancholie doneques est vne réuerie sans fiéure auec peur et tristesse. Nous appelions réuerie lors qu’vne des puissances nobles de l ame , comme l’imagination , ou la raison , sont deprauées. Tous les melancholiques ont l’imagination troublée , pource qu’ils se forgent mille fantasques chimères, et des objects qui ne sont pas : ils ont aussi bien
soutient la raison deprauée. 11 ne faut donc pas douter que la melancholie ne soit vne réuerie, mais elle est ordinairement sans fiéure , pource que l’humeur est seche , et a ces deux qualitez froideur et -secheresse , qui résistent du tout a la pourriture : de sorte qu’il n’en peut exalcr non plus que des cendres , aucune vapeur pourrie qui puisse estre apportée au cœur pour y allumer la fiéure. La peur et la tristesse sont accidens inséparables de cette misérable passion pour les raisons que ie déduiray au chapitre suiuant : l’vne vient par le vice propre du cerueau . l’autre vient par sympathie de tout le corps , quand tout le tempérament et toute 1 habitude est melancholique : la derniere vient des hypochondres , c’est à dire , des parties qui y sont contenues , mais surtout de la rate , du foye , et du mesentere. La première s’appelle absoîuèment et simplement melancholie , la derniere auec addition se nomme melancholie hypochondriaque ou venteuse : la première est la plus lascheuse de toutes, trauaille continuellement sou subject, et luy donne fort peu de relasche : l’hypoebondriaque ne le traitte point du tout si rudement , elle a ses périodes et faict bien souuent tréue auec son malade. La première a plusieurs degrez de malice : si elle n’a rien d’extraordinaire , ne changera point son nom: mais si elle deuient du tout sauuage, elle s’appellera lycanthropie : si elle vient de cette rage et violente passion qu’on nomme Amour, erotique.
L’hypochondriaque aussi a scs degrez , il y en a de bien legeres, il y en a de bien violentes. Or ic trait" teray de toutes ces especes par ordre, commençant à celle qui a son siégé dans le cerueau. »
De tout ce qui précédé , nous nous pensons en droit de conclure que la mélancolie est le symptôme d’une lésion de l’innervation à un faible degré , de telle façon qu’elle n’est pas encore assez pervertie pour qu’il y ait monomanie des auteurs. Ainsi donc , il y a mélancolie et non maniç chez cet homme où les divers symptômes cités en tête de ce paragraphe , s’observent successivement sans que l’individu sache à quoi les rapporter. Nous connaissons un jeune homme rempli de talents , chez lequel on remarque tantôt un grand chagrin , tantôt un excès de joie avec un visage épanoui, rayonnant, radieux, annonçant les pensées les plus exaltées et un air d’extase comme doivent l’avoir les bienheureux , tantôt de l’indifférence et de la distraction , tantôt enfin une rancune sans cause connue et un égoïsme étonnant ; lorsque scs boutades sont passées , et que nous appellerons accès, il prie qu’on lui pardonne sa conduite , qu’il reconnaît avoir été légère , mais il dit n’avoir pu résister à l’impulsion qui a lieu chez lui chaque fois que les symptômes se succèdent. Il est à remarquer qu’au milieu d’une joie excessive , il devient tout à coup triste , rêveur, sans que ses amis puissent en connaître la cause , et il semble toujours
animé par une passion, une affection dépendante de son état : c’est ce qui n’est pas. Cet homme est d’un tempérament très nerveux, et travaille par fois avec trop de passion. Tout fait pressentir malheureusement, que chez ce jeune homme, 1 innervation est lésée à sa source , et qu’un jour les accès finiront par prendre tous les caractères de la manie , car à la suite d’une émotion morale et d’un grand épuisement nerveux par les plaisirs , il fut ' atteint d’une paralysie (hémiphlégie complète) du mouvement et du sentiment ; aucun signe de congestion ne s’est fait remarquer au cerveau. Après lui avoir prescrit un repos absolu , surtout moral , pendant quelque temps , nous eûmes le plaisir de lui voir reprendre ses occupations habituelles. Qui ne voit ici une lésion de l’innervation pour la production de la paralysie ? Une dame d’un grand mérite , âgée de cinquante ans , très nerveuse , et qui a daigné nous honorer de sa confiance , fut à Paris consulter plusieurs célébrités médicales , pour une frayeur qui la mettait dans l’impossibilité de pouvoir gouverner ses volontés : les bruits les plus naturels la faisaient tressaillir et la saisissaient de peur. On lui prescrivit quelques calmants et des saignées, il n’en résulta aucun succès bien marqué : elle retourna .de nouveau à Paris, et les médecins auxquels elle s’était d’abord adressée , lui dirent qu’elle ne guérirait jamais. Yoilà , nous espérons , une consultation bien salutaire pour une dame dont la
susceptibilité nerveuse est portée à l’excès. Le mal qu’ils ont fait, ces messieurs, est encore à réparer, cardes qu’on lui parle de la possibilité de la guérir, elle se refuse à tout avis, par la raison quelle prétend qu’on lui a dit vrai à Paris. Cependant sa frayeur ne la quitte pas un instant, elle reconnaît son erreur et déplore sa position : sa raison est impuissante contre l’impulsion qu elle reçoit du centre épigastrique dans ses moments de frayeur, et pour les dissiper, elle prend des doses considérables d’opium qui, bien certainement, ne font qu’augmenter son irritabilité nerveuse , et ce qui le prouve , c’est, qu’elle craint les voyages , les promenades ; tout ce qui pourrait la distraire , enfin , est par elle dédaigné , sous prétexte qu’il peut arriver des accidents. Elle a quelqu’un à Paris qu’elle aime ardemment, cependant elle voudrait quitter Amiens pour le rejoindre , elle nous prie de lui faire prendre quelque médicament qui lui en donne le courage ; elle se plaint d’éprouver de temps en temps des picotements , des fourmillements dans les membres. La conversation de cette dame est bien suivie , mais elle a toujours trait à sa position Nous avons dit plus haut qu’une impulsion épigastrique se dessinait bien distinctement chez elle, et nous voulons faire observer que cette impulsion n’est que secondaire , attendu que les centres nerveux épigastriques sont sous la dépendance immédiate du cerveau : nos lecteurs connaissent assez
la voie par laquelle ils reçoivent leur influence pour qu’il soit besoin de la leur rappeler ici. M. Barbier accorde trop d’importance à ce centre et aux symptômes qu’il fournit dans le cas actuel, et qui ne sont eux-mêmes que des symptômes. Cependant, nous reconnaissons qu’il joue un bien grand rôle dans l’apparition des symptômes suivants : le malade sent qu’il s’élève de son épigastre une chaleur qui traverse la poitrine , agace le cœur, entrave la respiration , se porte au cou , gêne la déglutition , puis se répand dans le cerveau ; mais, nous l’avons déjà dit , le grand sympathique reçoit ses provocations morbides du cerveau, et va à son tour le tourmenter de mille manières.
De tout ce qui précède , il est facile de pressentir que l’innervation est lésée dans sa sécrétion ; pourtant , comme toutes autres fonctions cérébrales ne sont nullement troublées , mais seulement exaltées, nous avons cru devoir ranger cette observation , avec celle qui la précède , dans la classe des mélancolies, ou premier degré d’une lésion de l inner* vation. Ainsi donc , toutes les fois qu’il y aura exaltation bien prononcée d’une des nombreuses facultés cérébrales , sans qu’il y ait perversion ou délire d’aucune d’elles', ou enfin sans qu’il y ait inflammation du cerveau proprement dite , on devra être certain que la cause de l’apparition du symptôme le plus prédominant , comme de tous autres, devra être trouvé dans la lésion de l’inner-
vation , seule lésion plus que moléculaire , mais qu’il ne doit pas répugner d’admettre, attendu que trop de faits en démontrent l’existence.