MODE DE PROPAGATIOIV DU CHOLERA
C’est sans doute un spectacle singulier, que cette maladie , que nous voyons naître dans les plaines de l’Inde et sur les bords du Gange par des causes inconnues, et s’avancer d’un vol rapide à travers l’immensité , des distances par des moyens qui ne sont guère moins ignorés que sa cause elle-meme. Les plus vifs débats se sont moins élèves sur la nature de la maladie que sur son mode
a atteint les li-
mites de 1 Europe orientale, tout le public médical se débat sur la question de savoir si le choiera est ou n est pas contagieux. Tant que le mal s est maintenu dans l’Inde, et que, dans son vol
fîe dix années, il n’a plané que sur les plateaux de la Haute Asie ou les met s et les îles de l’Océan indien , il été malaisé de reconnaître , à travers des récits exagérés, tronqués et variables, par quelle voie il gagnait ainsi de proche en proche, et triomphait de tous les obstacles; mais maintenant qu’il a ete vu sous une multitude de faces par de nombreux observateurs , peut-être est-il possible de se faire une idée delà progression du choiera. Du moins les matériaux sont plus nombreux , et ils inspirent plus de confiance. Le meilleur moyeu d’éclaircir les questions, est de rapporter les faits. Nous allons établir, par des observations ,'ces trois points :
1° Le choiera se communique par le contact ou le voisinage des personnes malades;
2° 11 se communique par les vaisseaux et les caravanes qui viennent de lieux infectés,
5“ Le choiera se développe <à distance, sans contact ou voisinage rapproché des personnes ou des lieux infectés.
I. Le choiera se communiqae par le contact ou te voisinage des personnes malades.
Les faits suivans, qt'^ nous iic faisons que eho^^ sir parmi une foule d’autres, serviront a démon trer cette proposition :
Propasalion dii choiera dam te village de nuss.sm^la cite
du Carisch UaH i Prusse), par le chmtrg,en Ebel, de liuss.
Russ, qui compte environ 2,000 habitans , est
situé immédiatement près des emboucW^^ multipliées du Niémen, dans le Lunsch Haff,
coupé par beaucoup de cours d’eau» et tout soir territoire tellement exposé aux inondations , que souvent on ne peut communiquer d’une maison àl’autre qu’en bateau. Des fièvres intermittentes, et d’autres maladies propres aux contrées basses etlîumides, y régnent continuellement, et, comme Jesliabitans, qui vivent sur la mer et dans de rudes travaux, sont loindes’abstenir d’excès, la mortalité y est fort grande. Malgré ces conditions défavorables, Russ a été long-temps épargné par le choiera, bien qu’il se fût déjà montré sur plusieurs points du voisinage. Ce fut seulement le 2 août i83i qu’il attaqua le village. L’écrivain Kuhlins en mourut après huit heures de maladie; depuis plusieurs jours il souffrait de la diarrhée. Ses occupations auprès du tribunal l’avaient rais en eontact de toute espèce avec beaucoup de monde , et nommément avec des gens qui venaient de lieux infectés. Si, de tous les employés du tribunal, il a été le premier atteint, cette circonstance tient sans doute à la maladie antécédente sous l’inlluence de laquelle il était. Le médecin chargé d’exami ner les circonstances de cette mort , hésita à déclarer que Kuhlins eût succombé au choiera ^ et le corps fut inhume comme à l’ordinaire. Le jour même de l’enterrement, l’hôtesse Schoenwaldt, qui habitait la maison contiguë, fut saisie du choiera, et mourut le y août, troisième jour depuis 1 invasion. En même temps, le niaise déclara chez l’écrivain Neuss, qui avait eu de fréquens rapports avec Kuhlins, et qui ne fut sauvé qu avec peine. On ne prit aucune mesure pour isoler les maisons. Mais on ne put méconnaître le choiera , quand on vit la femme Hermann, qui avait lavé et enseveli le corps de la femmeSchoenwaldt, tomber malade deux jours après , et suc-
coînber le quatrième. En outre , le mal atteignitf le 9 août , un ami de l’aubergiste Schoenwaldt , nommé Dobrin , qui l’avait souvent visité , et qui était encore dans cette maison le jour môme de la mort de la femme; on ne le sauva qu à grande peine.
Pendant la maladie de Dobrin, Lambrecht, employé de l’enregistrement, arrive à Russ , de Rautenburg, village éloigné de plusieurs lieues et tout-à-fait sain, pour acheter un cheval à Dobriiu L’affaire terminée, il part le soir roôme,^ mais en chemin il tombe malade du choiera. Apiès une courte maladie, Lambrecht retourne chez ses païens , et, le jour même de son arrivée, deux personnes sont attaquées du choiera dans sa maison, un enfant de 6 ans et un adulte vigoureux. Le premier mourut le jour suivant , et le second guelit en peu de temps.
Un aubergiste, nommé Jagst, avait souvent yiyisité Dobrin pendant sa maladie ; il fut atteint du choiera pendant la convalescence de Dijhrin , et guérit; mais, pendant la maladie, le choiera gagna une femme qui demeurait dans la meme
maison , et qui en mourut.
Les deux personnes qui avaient enseveli le corps deKuhlins, moururent du choiera les jours suivans. L’une d’elles , la femme Huckert , avait une fille qui servait chez M. Born , et qui visita souvent sa mère pendant sa maladie. EUe introduisit la maladie dans la demeure de M. Born , qui en fut atteint, ainsique sa fille de 8 ans et une autre femme ; celle-ci succomba seule. Des que la maladie eut atteint cette demeure , on la terma soigneusement ; on l’isola complètement , et la seiie
des accidens s’arrêta là. i ^
A cette exposition historique de la marche de
la maladie à Riiss, il faut ajouter qu’outre les cas rapportés plus haut, nulle autre personne n’a été atteinte àlluss dans le même temps, et que, pour ceux qui veulent nier la faculté communicatrice du choiera, il ne reste plus qu’à révoquer en doute la vérité de ces faits , ou d’attribuer au hasard la circonstance que ceux-là seuls soient tombés malades du choiera, qui avaient été précédemment en contact avec des cholériques.
Le fait suivant corrobore encore ces assertions : Le 3 août, le batelier Markus regagnait en bateau sa maison située sur lesbords du HaOT, près de Russ. Le choiera l’atteint sur son bateau même, de sorte qu’il rentre chez lui très-malade. Il y rneurt bientôt. Trois jours après, sa femme et trois autres personnes , qui demeuraient dans cette maison, en sont affectées ^ et toutes meurent.
C’est surtout à la campagne, là où les habitations sont isolées , que l’on peut faire de pareilles observations. Elles sont impossibles dans les villes, a cause de l’accumulation de la population , et du contact continuel des habitans entre eux.
Choiera à Custrin.
La femme Thiele, atteinte du choiera , fut menée dansl hôpital delà ville; elle fut mise dans la même salle que la veuve Schummel et Amélie Maleck. Jean Denderlein, qui se trouvait dans le même hôpital , fut employé comme infirmier, et il frotta hiele ; il rendit le même service au batelier hlennig , qui , pour une autre affection, était couche dans une chambre séparée. Ce dernier fut saisi du choiera , et mourut. Deux jours après, a maladie attaqua le domestique Grosse, qui avait ete continuellement en communication
avec Denderlein, qui, à son tour, fut frappé le lendemain , et qui mourut. La femme Schumrnel, qui, aux gémissemens cleThiele, s était approchée d’elle, et l’avait couverte, se plaignit d’une odeur très-désagréable ; elle fut atteinte également, et Amélie Maleck la suivit à son tour.
Le docteur Albert de Gumbiiinen (Prusse) atteste le fait suivant : Dans une maison tout-àfait isolée , et située sur la route de Degosen, le choiera a éclaté, circonstance d’autant plus surprenante , que son possesseur Zeitner , homme rangé , profitant de sa position isolée pour se garantir, avait cessé toute communication avec le voisinage. Néanmoins, Frédéric, âgé de 8 ans. fils du nommé Haelert , qui demeurait dans la même maison, avait ete envoyé secrètement a l’établissement de Wulp, éloigné de deux fortes lieues, pour y porter de 1 eau-de-vie , qui devait servir pendant l’enterrement de son grand-père mort du choiera. L’enfant passe la journée dans la maison infectée , et revient le soir. Le jour suivant, 5o août , il est gai , et aide le soir son père à pêcher. Dans la nuit il tomba malade du choiera, et mourut le lendemain. On ne peut mettre en doute la cause du développement de la maladie ; mais le choiera , une fois apporté dans la maison, ne se borna pas là. Le septembre, le fils du maître de la maison , âgé de 12 ans, tombe malade, puis la sœur du premier malade, et enfin le père Haelert, âgé de o4
Rien ne serait plus facile que de multiplier les récits de pareils faits, et il en résulte, poui tout esprit non prévenu , qu’il existe là des rapports de cause à effet, que ce n’est pas par un pur hasard que les personnes qui ont été en contact avec un cholérique sont seules prises du choiera , et
que la maladie éclate précisément où vient d’arriver un homme infecté.
2. La maladie se communique par les vaisseaux , les armées , les caravanes.
Les faits suivans donneront beaucoup de probabilité à celte opinion.
La frégate la Topaze arriva en 1819 a l’île de France, venant de l’Inde. L équipage fut attaqué du choleia pendant la ti'aversee, et plusieurs hommes en moururent ; mais au moment où le vaisseau arriva à l’île, il n’avait plus aucun malade a boid. Neanmoins, quelque temps après son arrivée, la maladie éclata dans l’île, et y causa de grands ravages.
A Bolimow en Pologne, M. Dalmas remarqua que l’armée polonaise, bivouaquant dans deux bois assez éloignés 1 un de 1 auti'e, le premier n’envoyait que des fiévreux à l’hôpital , et le second que des cholériques. En remontant aux causes de cette singularité, il apprit que les Russes avaient laisse hors de leur route le premier bois, mais qu’ils avaient campé plusieurs jours dans le second , et que c’était sur ce campement qu’étaient établis les bivouacs polonais qui produisaient les cholériques.
Les caravanes de pèlerins , qui arrivaient de la
Perse et de la Syrie , ont amené le choiera à la Mecque.
Sunderland ( Angleterre) a de fréquens rapports avec Hambourg, où le choiera règne depuis plusieuis semaines. Cependant on assure que les vaisseaux hambourgeois n’avaient aucun malade abord. Qu on se rappelle le fait de la Topaze,
du'ihoi;"rrà s’unXuJ'"
A Lemberg ( Gallicie ) , une dame mourut clans la maison de madame B***. La garde déroba les boucles d oreille de la morte et un mouchoir de cou. Elle garda ces objets quinze jours, et die n’en üt usage qu’un dimanche matin. Le jour même elle fut atteinte du choiera, et mourut.
A Berlin , on a fait la remarque que le choiera cheminait avec les bateaux et les bateliers; c est probablement ce fait mal interprété qui a porté quelques médecins a dire que cette maladie sui- \ait les fleuves.
Les faits de cette nature, quoique assez rares, paraissent néanmoins constans dans 1 histoire du choiera ; mais ce serait se faire une idée tout-àfait fausse de la propagation , sojt par les objets, soit par les personnes, si on la jugeait sur ces faits isolés, A côté, il s’en trouve d’innombrables, où les médecins, les infirmiers et des gens de toute espèce ont été en contact avec les cholériques , sans gagner le mal ; et le typhus , par exemple, est bien plus funeste à tout ce qui 1 approche que ne l’est le choiera. De tous les médecins français envoyés en Pologne, au nombre de quarante à cinquante , pas un n’est mort de cette maladie. Cet exemple s’est présente sur une toule de points, et la communication qui se fait clans quelques circonstances, est cependant tellement limitée, qu’un médecin allemand est aile jusqu a dire qu’on n’était attaqué du choiera que lois-
qu’on le voulait. ,
Quoi qu’il en soit, en rassemblant ces faits de
contagion directe assez fréqueus , de contagion indirecte beaucoup plus rares , nous avons voulu
constater des phénomènes certains qui son un
des élémens de la propagation delà maladie.
3, Enfin , il arrive des circonstances où le choiera attaque des individus qui nont été en contact ni avec des malades ni avec des objets leur appartenant.
Le docteiirllenderson rapporteque, tandis qu’il était attaché au i5“ régiment d’infanterie légère, dansTlnde, ce régiment, dans une de ses marches, campa, en décembre i825, avec les 58* et et 47% sur un terrain humide, près de Patnago. Dès le grand matin, un officier du 1 5“ fut attaqué, et mourut en quelques heures; un autre du partagea le même sort, et la maladie devint générale dans la division ; en 24 heures , quinze à vingt hommes étaient morts. Le lendemain, le corps se porta sur une hauteur à un mille et demi de distance, et, depuis ce tnoment, on n’ob> serva plus d’exemples du choiera dans l’armée.
Veut-on des exemples pris moins loin de cliez nous? Voici ce que le docteur Samel, dans une lettre au professeur Wagner, raconte de l’orio-ine du choiera a Conitz (Prusse occidentale ).
« Le 20 août, Esther Moses, âgée de 16 ans tomba malade dans la ville à une heure du matiiî , eut des secours medicaux à 6 heures et demie , et mourut h midi et demi. On n’a pu découvrir comment elle a gagné la maladie. Le père de la défunte vend des articles de mercerie qu’il fait venir de Francfort-sur-l’Oder , en outœ il tient un cabaret. Aucun membre de la famille n’a ete dans des lieux infectés, ne s’est trouvé en contact avec des personnes suspectes. Esther avait 1 habitude de se lacer fortement ; elle dormait avec son corset, qu’elle mouillait soir et matin , afin qu 11 tint mieux. Le 20 et le 2 i , elle avait man^é beaucoup do fruits mal mûrs, et elle était restée exposée à l’air fort légèrement vêtue.
Le '2% et le 24, rien de noiiYft.nu ; mais le , à une heure du matin, le mal frappe dans le faubourg une femme de 44 «"•ris? aflaiblie, qui vit presque exclusivement de pommes de terre et de îruits , et qui a travaillé dans leau les i5 derniers ioürs. Elle mourut le même jour. On ne put soupçonner rinfection par aucune voie. La demeure de cette femme était étroite, humide et
' De là > le mal se propagea dans tout le faiibourü, où il n’épnrgna aucune maison, et il rentra dans la ville, où il avait fait sa première appa-
""oes faits pareils ont été observés dans une foule de lieux. On ne sait pas comment le choiera a bénétré à Saint-Pétersbourg, aDanttig , a Vienne, à Berlin, à Hambourg. Nous nous bornerons an peu que nous venons de dire.
l e choiera a donc plusieurs moyens pour maicher d’un lieu vers un autre, la contagion soit directe, soit à distance, le transport par les hommes ouïes objets qui leur appartiennent, et enfin la production du mal sans contac ^ P? ‘ seule iiifliieiicc de la cause généralement lep. ndue dans un pavs. Tous ces modes de propagation SC mêlent et se combinent '
dans des proportions lort inégalés , et c est en les prenant tous en considération que 1 «n peut se faire une idée de la marche de la maladie^
' Il est constant que la contagion sert a 1 extension du mal. Mais elle est bien loin d etre absolue Si le mal n’avait que cette voie pour s avancer on ne le verrait pas gagner de proche en pio che avec cette régularité qu’il présente dans sa marche quand on le considère dans sa généralité.
D’abord un grand fait domine toute la qu
tion; c’est que le mal a pris naissance dans l’Inde» que , parti de là comme d’un foyer, il s’est avancé à l’Est vers l’Océan Pacifique, où il paraît s’être enseveli, et que de l’autre il marche vers l’Ouest et l’Euro|^e. Dans ce progrès, on peut suivre la continuité du fléau ; c’est une chaîne non interrompue dont un des bouts est dans l’Inde; mais nulle part il n’y a solution comj)lèle ; ce n’est qu’après l’Inde que le choiera envahit la Perse; il ne gagne la Russie qu’en sortant de la Perse; la Pologne et la Turquie ne viennent qu’après la Russie; la Finlande qu’après Saint-Pétersbourg ; la Syrie qu’après la Perse ; l’Arabie et l’Égypte qu’après la Syrie; l’Asie-Mineure qu’après Constantinople et la Romélie; la Prusse et l’Autriche qu’après la Pologne et la Hongrie; Hambourg qu après Berlin; la Bohême qu’après l’Autriche, et enfin l’Angleterre qu’après Hambourg. Ces faits généraux sent incontestables, et sont décisifs dans la question. Si le choiera n’avait pas une racine d’où il sort pour étendre de plus en plus ses funestes ravages; si, dans chaque pays il était purement l’enfant du sol, les lieux infectés ne se tiendraient pas ainsi les uns les autres , et on le verrait spontanément naître à la fois dans les climats les plus éloignés ; il éclaterait' en même temps à Saint-Pétersbourg, à Paris, à Madrid. Mais non ; Paris ne sera envahi qu’après que le mal se sera approché du Rhin ou de la Manche, et Madrid ne sera frappé à son tour que lorsque le fléau lui arrivera par les Pyrénées.
Ainsi , premier fait de la propagation du choiera . il a un point de départ, et il ne gagne que de pioche en proche. Cette observation détruit d un seul coup les idées que quelques médecins * étaient faites sur les causes telluriques du choiera*
Deuxième fait non moins important : il ne fart un pas considérable en avant , qu’après avoir duré un temps assez long dans un lieu déterminé, de sorte qu’il présente dans son ensemble un large front, une ligne immense sur laquelle il marche toujours devant lui. Cette observation jette un grand jour sur le mode de propagation de la maladie. Développons cette idée.
Si le mal se propageait uniquement par la contagion, on le verrait faire des progrès bien plus rapides sur certains points, rester stationnaire sur d’autres , suivant qu’on aurait pris plus ou moins de précautions sanitaires; mais c’est un fait que les cordons n’ont ni arrêté ni même retardé ses progrès ultérieurs. Il en serait de même s il n avait d'autre voie de communication que les hommes non malades ou les objets qui ont traversé les lieux infectés, et qui , portant avec eux les germes de la maladie, les distribuent sur leur passage. Nousavonsprouvépardes faits, quebien des fois la maladie était née sans contagion ni transport ; et d’ailleurs, que serait cettecontagion,qui,dansuue ville comme Berlin , ou les théâtres et les églises restent ouverts , où les sociétés sont fréquentée^s , où chacun vaque à ses affaires comme à 1 naire, ne frappe qu’environ 2,000 personnesPLa contagion n’a donc que la moindre part a la propagation.
Si on laisse de côté les faits de contagion , si l’on considère que le choiera ne se porte en avant qu’après avoir pris possession complète d’un pap, on verra que son progrès est dû a la pneration successive de la cause qui une première fois l a engendré dans l’Inde. Cette idée, qui peut paraître obscure au premier abord, a besoin de developpemens ; et nous allons faire voir qu eu excluant
même toute contagion , qui cependant est réelle, quoique très-limitée, la maladie ne fera pas moins de progrès; et, si Sunderland reçut plus tôt qu’il n’était probable, le choiera par les vaisseaux de Hambourg, la maladie ne serait pas moins arrivée en Angleterre lorsque dans sa marche irrésistible elle aurait gagné les rives de la Manche.
Prenons un point quelconque envahi par le choiera , pour établir notre raisonnement. Soit Varsovie par exemple. La maladie y est arrivée , quelle qu’en soit la manière. Elle y attaque d’abord un petit nombre de malades, puis ce nombre va croissant, enfin il atteint son maximum. Mais pour parvenir à ce point , il a fallu du temps. Aussi remarque-t-on que le choiera ne fait jamais un gland pas qu’après avoir pi is possession complète des lieux où il vient s’établir. Un malade, dix malades a Varsovie ne suffisent pas pour que la cause se transporte à Lowicz, mais lorsque le nombre des malades aura atteint son maximum , lorsque l’air, les maisons, les objets, tout en un mot, se sera imprégné de ces émanations , alors la cause ayant acquis une plus grande virulence , aura assez de force pour se porter en avant, et l’on verra le choiera éclater plus loin. C’est ainsi qu il s avance, faisant un pas, puis s’arrêtant comme pour prendre une nouvelle vigueur , enfin se remettant encore une fois en route.
Une comparaison servira peut-être à faire mieux comprendre ce dont il s’agit. Dans les lieux marécageux , les fièvres intermittentes sont dues à une alteration particulière de l’atmosphère. Ces maladies ne se propagent pas au-delà des foyers d émanation. Mais si les malades avaient la propiietede reproduire en eux-mêmes la cause de la icvre d accès , on verrait se former autour de clia-
cun d eux une atmosphère fiévreuse qui ne tarderait pas à dépasser les limites de la localité malsaine. Il arriverait bientôt un moment où les hommes qui habiteraient sur la ligne de séparation seraient atteints, car leurs voisins malades fourniraient incessamment des alimens à la cause de la maladie. La maladie s’engendrant à son tour chez les seconds, s’y développerait, s’y étendrait, s’y agrandirait, et lorsqu’elle aurait atteint un certain degré de virulence, la fièvre intermittente ferait un nouveau pas. On conçoit bien, dans cette hypothèse, qu’elle ne ferait point ce pas tant qu’il n’y aurait dans la localité, saine naguère, que quelques malades; mais des qu il y en aurait des milliers , l’atmosphère subirait une modification dans une étendue assez grande pour que les limites du nouveau foyer fussent dépassées. Un petit marais, un peu d’eau croupissante, ne suffisent pas pour donner des fièvres intermittentes ; le petit marécage de la glacière ne rend personne malade à Paris ; mais si l’on approchait de cette capitale les grands marais de Rochefort ou de la Bresse , on verrait bientôt les fièvres d accès
tourmenter les habitans.
Ainsi deux ou trois cholériques dans une ville ne sont pas suffisans pour que la cause fasse un progrès ; mais laissez le nombre s’en accroître , et l’atmosphère se viciera au loin ; ce sera le grand marais qui envoie ses émanations à de grandes
(iistciricGs*
Mais, dira-t-on, comment se fait-il, dans une pareille hypothèse , que le choiera ne suive pas le cours des vents? Il est incontestable qu il n obéit pas à la direction des courans atmosphériques, qu’il a une marche qui lui est propre , et qui es tout-à-fait indépendante des mouvemens de 1 air.
Pour concevoir un tel phénomène, il faut remarquer qu’il n’est pas sans analogues. Ainsi on n’a jamais vu l’action des vents incliner à droite ou à gauche , au nord , ou au sud les émanations des marais, comme ils le feraient d’une gerbe de flammes élevée au loin dans les airs. La mala aria qui envahit Rome à une certaine époque, et qui dépend des marécages circonvoisins , tient non pas à la direction des vents , mais à la saison de l’annéç.
Sur le littoral des États-Unis, où la fièvre jaune, produit de circonstanceslocales, éclate périodiquement, on ne voit point les vents disperser dans les airs les miasmes malfaisans, et porter hors des foyers d’insalubrité des germes de nouvelles maladies. Il est incontestable pour les fièvres intermittentes et les fièvres jaunes, qui sont cependant dues à des altérations quelconques de l’atmosphère des localités, que ces principes vicieux ne sont pas Susceptibles de se disperser par l’action des vents; ils n’obéissent pas, comme les odeurs , aux courans de l’air ; s’ils obéissaient , on verrait à chaque instant changer les courans des malades, si je puis m’exprimer ainsi , dans le voisinage des marais et des foyers de fièvre jaune , Suivant Icé variables directions des vents. lien est de même du choiera : soit que la cause ne s’élève pas câline grande hauteur dans l’atmosphère, soit qu’il tienne uniquement aux hommes, on ne le voit se propager que de proche en proche le long des populations , et non paS le long des courans de 1 air. Dans une forêt où les arbres sont pressés, un incendie se propage dans tous les sens, sans être dirigé par le vent. De même, dans les forêts humaines, qui sont si épaisses, surtout dans nos contrées, le choiera gagne tous les eûtes sans que le vent influe sur la marche. Il a la
propriété de se reproduire sur les lieux qu’il envahit, et c’est ainsi qu’il peut se porter en avant : vaste incendie qui trouve toujours devant lui des alimens, qui s’engendre à chaque fois sur des lieux nouveaux, tandis qu’il s’éteint derrière lui, après avoir consumé tout ce qui pouvait le recevoir.
Dans un pareil système, on conçoit facilement comment il ne dure qu’un certain temps dans chaque endroit. Tous les faits prouvent qu’un petit nombre de sujets seulement sont aptes à recevoir l’influence cholérique ; aussi , au moment où il arrive , il saisit ce qui est le plus disposé à recevoir ses coups, alors il croît; mais bientôt les victimes lui manquent ; dès ce moment il baisse de plus en plus, jusqu’à ce qu’d cesse complètement; mais pendant ce temps-là il s’est porté en avant, et s’il ne peut plus revenir sur ses pas, c’est qu’il n’a plus rien à frapper. Plus le nombre des malades diminue, plus diminue aussi l’intensité de la cause, et plus la localité se purifie; enfin, tout rentre dans l’état ordinaire.
Tel est l’aspect du choiera dans sa marche générale ; mais si on l’étudie eu détail, on remarque des anomalies singulières , des caprices toutà-fait inexplicables. Tantôt il va subitement en avant , et frappe un point assez éloigne. A cet é"-ard les grandes villes paraissent avoir la propriété de l’attirer de loin; tantôt , au contraire, au milieu d’une contrée tout entière envahie , il est un point privilégié qu’il épargne. Sans doute , il est difficile de se rendre compte de ces preterences. Cependant, si l’on se rappelle que le choiera se communique parfois par contagion , qu il neut être transmis par des individus ou des objets qui reviennent de pays infectés, on concevra la possibilité de ces phénomènes, dont peut-etie
on expliquerait la plupart , en étudiant attentivement toutes les circonstances du développement, c’est-à-dire^ qu’on pourrait dire que là la maladie a été due à l’inlluence ^^énérale ailleurs à la contagion, ailleurs encore au transport. IN’oublions pas d’ailleurs que les grandes d hommes venant de lieux infectés, ne manquent jamais de l’apporter. Ainsi , les armées, les caravanes, les flottes, l’amènent à leur suite. Les armées russes l’ont porté en Pologne les caravanes à la Mecque et en Egypte, et l’on peut dire que si un cholérique venait aujourd’hui à Paris, la maladie s’éteindrait avec lui; mais que SI une armée prussienne, traversant rapidement notre pays, venait camper sous nos murs, il n’est pas douteux que nous ne l’aurions aussitôt
On lira sans doute avec plaisir les réflexions sui\ antes d un auteur allemand sur la marche du choiera :
«Onsaitqne les contagions, auxquelles appartiennent particulièrement la peste de l’Orient et le typhus contagieux , ne se propagent que par des lapports avec un malade et les objets qui lui appartiennent, et qu’on peut les arrêter par des mesures sanitaires. La direction dans laquelle ces maladies se propagent est tout-à-fait indéterminee. La peste, par exemple , peut aussi bien aller d Alexandrie dans la Haute-Egvpte, la Syrie et 1 Asie-ALneure, que dans la Barbarie, qu’à Marseille, Constantinople et Livourne. La peste des bestiaux est portée des Savanes au sKt de i Europe, tantôt au Nord vers la Baltique tantôt veisl Ouest jusqu’aux Pyrénées, tantôt à’travers la Hongrie jusqu’en Italie. Le typhus contaeiW
arm^rdm,""’'- accompa^n"!:;
mecs, daus quelque direction qu’elles se meu-
•vent. La propagation de ces maladies dépend de* points de contact et des circonstances de la contafrion , et ce mode de propagation appartient au camctère distinctif d’une contagion.
«Le choiera, au contraire, maigre les déviations locales , suit une direction générale vers rOuest* et de cette disposition plusieurs medecins ont tiré, il y a plu, de dix ans, la conclusion nue rien n’arréterait les progrès du fléau.
« La marche d’une contagion est arretee pai des cordons , des quarantaines qui protègent les pays voisins des lieux infectes. ^ con que les Etats Autrichiens se défendent de- . puis soixante-dix ans contre la peste qui régné dans les possessions turques , et , bien qu elle envahisse quelquefois des villages lisière , cependant on ne tarde pas a 1 aiietei et la détruire. On borne une contagion par des naoyens bien moindres que ceux en vain au choiera. Dans 1 automne de 1828 , la Haute Silésie prussienne fut entouree , dans un
espace déplus de vingt lieues , par la peste be^stiaux; plusieurs endroits de la la Silésie autrichienne ou régnait le üea , tâient qu’à un quart de lieue de la frontière prussienne! et cependant des précautions prises a peu
Àe frais réussirent à l’arrêter comple eiuent
. L’année suivante, la Bukovme « vanie furent préservées de la peste d •>
quoiqu’elle régnât en Moldavie, en Valaquie et en Bessarabie : où est le pays qui ait réussi a se
yp^isMrakhan
mi’î Saint-Petersbourg ; la Prusse rnihtaire, Vordre et l’obéissance régnent à un si haut degi ,
a été également impuissante. L’Autriche, que la peste ne peut entamer , a échoué de son côté contre le choiera.
« Et cependant les médecins qui déclarent le choiera une contagion^ le reconnaissent bien moins contagieux que la peste. Singulière contagion, qui, se communiquant plus difficilement que la peste, ne se laisse cependant arrêter par aucun cordon. L’etonnement croît j quand on apprend que le choiera a une marche tout-à-fait différente de celle des maladies contagieuses.
« Dans la peste, on sait comment elle arrive; on connaît les voies de la contagion, les hommes, les marchandises qui l’ont apportée ; il en est de même de la peste des bestiaux. Mais le choiera , ni a Moscou , ni à Dantzig , ni à Varsovie , ni à Riga , ni a Posen , ni à Kœnigsberg, on ne peut dire comment il s y est introduit. Dans une ville où régné la peste, des hommes peuvent s’en préserver en évitant tout contact; mais le choiera attaque des individus qui n ont eu aucun rapport avec les malades. Cette remarque est frappante, surtout sur les premières victimes dans chaque lieu ; il éclate souvent chez des individus qui se trouvent sur plusieurs points éloignés d’une ville. L’isolement des pi emiers malades étouffé une contagion ; jusqu à présent on ne connaît pas de pays auquel ces mesures aient réussi pour le choiera. L’accroissement et le décroissement se font dans plusieurs lieux beaucoup plus promptement que dans une contagion; le nombre des malades croît d’abord parmasse, puis décroît de la même manière, qu on ait ou qu on n’ait pas cerné les malades. Il res e inexplicable cornmentles premiers malades, qui J dans plusieurs villes , ont été si promptement isoles et qui sont morts, ont pu infecter tant
d’hommes, qui bientôt sont tombés malades dans d’autres quartiers , et comment le mal n’en a pas gagné beaucoup d’autres, l’occasion de l’infection se multipliant à mesure que le nombre des malades augmente. Si le choiera était une vraie contagion , le nombre croîtrait proportionnellement avec les occasions d’infection.
« Un seul exemple suffit pour montrer la différence entre la propagation d’une épidémie et celle d’une contagion. Dans la peste qui en l'j'O fut portée de Podolie à Moscou, de janvier à mars il ne tomba malades que i5o personnes; à la fin de juillet, il en mourait par jour 200, au milieu d’août par jour 4^^» ^ suite d une insuirec-
tion populaire , le nombre journalier des morts s’éleva à 1,000 et 1,200, bien qu’une grande partie des habitans se fût enfuie. La peste ne cessa qu a la fin de 1771^ après avoir enlevé 80,000 hommes. A Saint-Pétersbourg le choiera atteignit son plus haut point dès les deux premières semaines , de sorte que 4 à 5oo personnes tombaient malades par jour ; il diminua aussi rapidement depuis le 1 1 juillet ; et jusqu’à présent il n’y a eu que 8 a
9,000 malades, quoique l’insurrection des peuples ait détruit toutes les mesures d’isolement. » ^
La direction vers l’Ouest qu’a suivie en general le choiera dans sa marche, a beaucoup occupe
les médecins. On l'a considérée comme une particularité de cette maladie, et elle a ete un des grands argumens de tous ceux qui ont cherche lu choiera une cause tellurique ou atmosphérique. Pour donner une idée de toutes les hypothèses auxquelles cette marche occidentale a donné naissance,
tion que propose un médecin allemand ( Berliner cholera^ieilung ).
« Les physiciens et les astronomes admettent que dans la rotation des planètes , leur atmosphère tourne tout entière avec elle. Ainsi celle de la terre exécute en 24 heures une rotation complète de l’Ouest à l’Est. Mais on se demande si un point de l’atmosphère, qui est en ce moment directement perpendiculaire à un point donné de la terre, se trouve encore perpendiculaire à ce point après l’achèvement de la rotation. D’après l’analogie d’autres phénomènes, où un milieu fluide lié à un milieu solide sont mis en mouvement, le fluide reste un peu en arrière , on pourrait penser que chaque point de l’atmosphère reste un peu en arrière du point terrestre qui lui correspondait 24 heures auparavant. On pourrait objecter que le retard du liquide dans les expériences faites sur la terre est dû à la résistance de l’air. Mais le milieu dans lequel se meut la terre oppose aussi quelque résistance , et il est possible qu’il agisse sur l’atmosphère pour la retarder. Si cet efl’et était reel , il en résulterait que toute l’atmosphère rentrerait peu à peu vers 1 Ouest, et que les points qui en ce moment se trouvent dans le méridien de Berlin , se trouveraient après un certain intervalle dans celui de Paris, de Londres, etc. Ce retard est-il reel est-il régulier? quelles modifications y sont apportées par les orages, les vents, les pluies? c est une question à décider par des physi- « Si nous admettons provisoirement cette hypothèse nous y trouverons l’explication de la marc le de plusieurs maladies. Le choiera, ainsi que plusieurs autres maladies, a marché de l’Est à uest ; rien n a pu 1 arrêter, et il paraît continuer sa marche vers 1 Occident. Supposons que, par des circonstances quelconques, l’élément du choiera
se soit développé en grandes masses dans l’Inde y cet élément aura été transporté avec l’atmosphère de plus en plus vers l’Ouest, et, dans cette hypothèse il devrait faire le tour de la terre. »
Celte explication , à part toutes les objections physiques qu’on peut y faire , tombe devant la remarque que des bords du Gange le choiera a gagné l’Inde au-delà du Gange , Siam , la Chine , les îles de la Sonde, c’est-à-dire, l’Orient, et qu’il ne s’est arrêté que devant les immenses plaines de la mer Pacifique , comme il ira sans doute se précipiter et s’éteindre dans les eaux de 1 Océan Atlantique.
Il me semble que la progression occidentale du choiera a une explication toute naturelle et si simple, que je ne sais comment elle n’a pas frappé tous les esprits, sans qu’il fût besoin de segarei dans tant de suppositions. Le choiera tient aux hommes. Il ne s’avance que le long des populations. Ainsi, quoiqu’on n’ait parlé que de sa marche à l’Ouest , il s’est propagé à l’est de l Inde , et il n’a cessé que là où les peuples lui ont manqué. Si, après avoir silloné la Haute Asie, il parcourt maintenant l’Europe avec une si grande rapidité, c’est que là il a trouvé les hommes plus serres que jamais. Il va devant lui, de nations en nations, et il ne linira que là où elles finiront. En un mot, .1 ne marche plus à l’Est, parce qu il n a plus trouve d’alimens; il marche à l’Ouest, parce qu il suit une chaîne de populations dont il n’a pas encore atteint
l’extrémité. ,