MARCHÇ ET SYMPTOMES DU CHOLERA
Dans le long trajet que nous venons d’esquis- -Ser, le choiera a été observé par un grand nombre de médecins; mais le caractère en est si tranché et si constant, que, dans les lieux les plus éloignés, les descriptions les plus diverses présentent une frappante analogie.
Le choiera a-t-il une incubation?
On verra plus loin que les cas où il a été gagné par une personne qui s’est trouvée en contact avec un cholérique , ne sont pas très-rares, bien que le nombre en soit comparativement fort limité. Dans ces observations , l’explosion de la maladie s’est toujours faite dans les trois ou quatre premiers jours : c est là le terme au-delà duquel il parait que 1 incubation du choiera ne se prolonge pas.
Dans la plupart des cas , il existe des symptômes piécurseurs qui sont d’autant plus importans à observer , que la dilférence est fort grande entre le danger du choiera commençant et le danger du choiera confirmé.
( ÏO )
« Si l’on approche d’une personne qui est déjà sons l’influence du choiera , dit M. Coledge, chirurgien anglais, on est frappé de la langueur sous laquelle le malade paraît succomber. Son •visage pâle a une expression d’anxiété et de j îouci, qui n’est pas , comme plus tard, celle | de la douleur; les traits sont affaissés. Cette expression particulière était remarquable pour tout observateur intelligent, et plusieurs officiers m’ont averti quand quelque homme la présentait. Les malades disent : Je ne puis travailler, je ne suis en état de rien faire ; mais je ne sais pas ce que j’éprouve ; j’ai de la pesanteur dans l’estomac, des mouvemens dans les intestins. Ces signes sont de sûrs avant-coureurs de l’explosion qui s’approche , et ils méritent une sérieuse attention. »
- Un autre observateur , M. Prchal , médecin gallicien, décrit ainsi ces premiers phénomènes :
« Quelque reconnaissable que soit le choiera développé, même pour un homme qui n’est pas médecin , quand il 1 a vu une fois , cependant il a été parfois méconnu à son début par des hommes de l’art, et il est arrivé qu’on a regardé comme ivres des individus qui en ressentaient les premières atteintes. Voici les symptômes qui signalent ordinairement cette période , qu en langage de Brown on appellera .* de la douleur
entre les omoplates, de la gêne dans la région épigastrique , des borborygmes dans les intestins , de la mauvaise humeur , un visage afifaissé et terreux , quelque chose d’étrange dans la physionomie , des cercles bleuâtres autour des yeux ; ces divers phénomènes font craindre l’explosion de
la maladie. . .
€ Puis viennent soudainement les vertiges , la
céphalalgie, une douleur plus ou moins vive à 1 epigastre ; chez plusieurs , un obscurcissement de la vue, ou une dureté de l’ouïe et des maux de cœur. L’œil subit aussi quelques changemens, ou bien il est plus brillant qu’à l’ordinaire, ou bien le regard est celui d’un homme ivre.
a D’autres fois, la marche préliminaire est différente. Pendant plusieurs Jours, l’appétit est diminué, il y a du malaise et des évacuations alvines , mais sans douleur. Les matières évacuées sont jaunes J mais elles deviennent de plus en plus ténues , jusqu’à ce qu’elles s’échappent comme de l’eau.
«Une pareille diarrhée se manifeste aussi parfois sans aucune indisposition préalable ; si on la néglige, il en naît infailliblement le choiera.
« Mais souvent aussi le choiera débute sans prodromes, et le malade se trouve de prime-abord dans le même état que celui qui a passé par ces différens degrés ; c’est souvent la nuit que se fait; cette invasion. Voici la série des symptômes qui se manifestent dans l’un et l’autre cas. Des vertiges se tout sentir, l’extrémité des doigts s’engourdit j et une sensation particulière de froid court; le long de l’épine. Bientôt les acccidens se précipitent ; les vomissemens et la diarrhée apparais* sent, s’ils nes’étaient pas encore montrés. D’abord ce sont des restes d’alimens et de matières stercorales qui sont évacués ; mais bientôt les déjections
sont plus composées que d’un liquide aqueux, qui s épanche en quantité considérable parle haut et par le bas. Ces évacuations sont excessives ; elles sont très-rapprochées , et se font sans grands efforts. Souvent elles sont le premier accident qui se manileste après l’étourdissement et les vertiges, et les symptômes nerveux ne surviennent qu’en-
suite; d’autres fois aussi elles manquent absolu-» ment. Tout se borne à quelques maux de cœur ; mais alors le danger est imminent : ce sont les cas où le mal s’est montré le plus promptement mortel, la maladie anéantissant de prime-abord toutes les forces vitales, et ne laissant place à aucune réaction.
A mesure que les symptômes se développent, l’anxiété épigastrique s’accroît rapidement, et elle atteint un haut degré. La respiration est pénible, les extrémités froides; le pouls faiblit, devient profond, et finit par être tout-à-fait insensible; seulement des battemens légers se font encore sentir dans le cœur et les carotides. Des crampes violentes, tantôt dans les extrémités inférieures, tantôt dans les supérieures, accroissentbeaucoup les souffrances des malades , et leur arrachent des ^émissemens. Les yeux s’éteignent et s enfoncent dans les orbites ; les malades ont la sensation de cet enfoncement des globes oculaires dans leurs cavités. La peau est froide , elle fait éprouver cette impression qu’on ressent en touchant une grenouille ou le nez d un chien bien portant ; elle est flétrie, plissée, comme si elle avait séjourné dans l’eau; elle se couvre d une sueur abondante froide et visqueuse. La soif est forte , inextinguible; les lèvres se colorent en bleu j ainsi que la langue , les mains , les pieds et le visage qui se refroidit de plus en plus. Plus tard les évacuations s’arrêtent , et enfin les nausées ; presque toujours les crampes cessent vers la firi. Souvent il survient un hoquet; le froid des extrémités gagne le tronc; l’haleine est froide, les yeux sont entr’ouverts. Chez plusieurs moribonds le globe de l’œil est tourné en haut, et 1 on n aperçoit que le blanc de la sclérotique. Lemalacc
entend à peine , ne voit plus; il répond cependant quand on le secoue ou qu’on l’appelle. D’autres fois il est tourmenté par une anxiété cruelle; il s’agite jusqu’à ce qu’il expire au milieu de crampes douloureuses.
Un phénomène qu’a signalé Anesley dans les Indes, et qu’on a retrouvé dans tout le trajet du mal i c’est une altération particulière de la voix ; elle devient rauque et sifflante; et les malades ne peuvent faire entendre un son net et clair.
Tandis que le canal intestinal sécrète en si grande abondance un liquide aqueux, une autre sécrétion est considérablement diminuée , ou même supprimée, c’est celle des urines. Les reins ne font plus leurs fonctions, et à l’autopsie on trouve la vessie vide.
La bile est également retenue dans ses canaux, car on n’en voit point se mêler aux évacuations , ni par haut ni par bas.
La langue est souvent nette , quelquefois couverte d’un enduit jaunâtre ; d’autres fois elle est sèche.
La douleur abdominale n’est pas constante; il en est de même de la rétraction du nombril et du hoquet. Le ventre percuté rend un son mat ; ce qui tient à la présence de liquides dans les intestins. Les malades se plaignent souvent d’y sentir des pulsations.
Si l’on tait une saignée , le sang ne coule qu’avec une grande difficulté, et celui qu’on extrait ne se sépare pas en cruor et en sérum ; il se prend en masse, et ressemble à une sorte de bouillie. On a ouvert aussi quelquefois des artères sur des cholériques , et on les a trouvées vides. Enfin , dans ce désordre effrayant, les facultés intellectuelles restent intactes.
. Ces différens pliénomèûes ne se suivent pas toujours dans Tordre indiqué, ni ne se présentent simultanément chez tous les malades ; ils varient en outre dans leur intensité et dans leur forme. Mais on peut donner comme symptômes constans et pathognomoniques du choiera , les symptômes suivans :
« Chute subite des forces musculaires , perte de « toute turgescence vitale, abaissement prompt et « considérable de température, affaiblissement et « disparition du pouls, vomissement et déjection «d’une matière jaune et comme crémeuse, op- « pression profonde , altération de la voix et des «traits (fades et vox cholerœ) , état du sang qui « est épais, semblable au goudron, et qui ne coule « qu’à peine de la veine ouverte. »
Le choiera est une maladie excessivement aiguë, dont la marche est très-rapide ; quelques heures lui suffisent pour éteindre la vie , jamais il ne se prolonge au-delà de trois jours ; dans cette durée on ne compte ni le temps de la convalescence ni celui des maladies secondaires qu il entraîne à sa suite.
Quand il doit se terminer par la mort , le refroidissement augmente , le pouls continue à res-, ter insensible ; et, bien que parfois les évacua tions cessent , aucune réaction vitale ne s opeie, l’oppression augmente, et le malade succombe.
Quand, au contraire, la maladie tend vers une issue favorable , les évacuations s’éloignent et cessent d’être purement aqueuses ; le pouls commence à se faire sentir , la respiration devient plus libre , les extrémités se réchauffent, le couis des urines se rétablit, et il survient une sueui chaude générale , qui est un des symptômes les plus heureux dans cette affection.
Cependant un retour de chaleur, rapparition même delà diaphorèse, ne sont pas des signes d’amélioration auxquels il faille se fier sans réserve. On a vu plusieurs malades présenter ces symptômes favorables, puis retomberbientôt après dans un état pire , et succomber. Dans l’observation d’un médecin prussien, que nous rapportons la fin de ce mémoire, on voit tous les signes du choiera reparaître après de pareilles apparences. Néanmoins le malade échappa au péril.
La convalescence est aussi prompte que l’avait été la marche du mal. En peu d’heures la physionomie change ; en 12 ou 24 heures, au plus en quelques jours , le visage a pris sa plénitude première. Les forces reviennent avec une égale promptitude; et en peu de temps un cholérique qui a été placé sur le seuil de la tombe, qui était froid comme le marbre, sans pouls et dans la plus profonde faiblesse , est rendu à ses occupations habituelles.
On observe que les récidivesdu choiera ne sont pas extrêmement rares.
Telle est la pjhysionomie générale de la maladie. Cependant il ne sera pas sans intérêt de revenu’ sur quelques-uns des symptômes les plus saillans.
La respiration des cholériques est profonde , lente, pénible, preuve que l’hématose s’effectue mal dans les poumons^ et que le sang qui y arrive en plus grande quantité et plus épais, résiste a 1 action de l’air atmosphérique. I\I. Davy assure que le cholérique expire un tiers de moins d’acide carbonique qu’un homme bien portant, foutes les fois que la respiration est embarrassée, il existe un sentiment d’anxiété. Ce sentiment se manifeste à un haut degré chez les choléri-
qûcs , ils réprouvent constamment ; ils semblent craindre qu’à chaque instant leur respiration ne s’arrête.
Les vomissemens et la diarrhée, qui n’évacuent qu’un liquide aqueux, semblable à de l’eau de riz,, rarement coloré, sont les phénomènes qui ont frappé d’abord dans le choiera. G est quelque chose de prodigieux que la quantité de matières ainsi rejetées hors du corps. Les évacuations se succèdent avec une grande rapidité ; et l’on ne s’étonne pas du prompt amaigrissement qui se manifeste. Elles sont accompagnées de peu d’efforts, et s’écoulent comme un liquide versé hors d’un vase. Les vomissemens se font de même : on ne remarque pas ces fortes contractions qui signalent les vomissemens ordinaires ; ce n’est que lorsqu’ils ont duré quelque temps, que les nausées et les efforts se font ressentir. Quand le malade n’a bu que. de l’eau , ils n’ont ni goût ni odeur. Dans les matières du vomissement et des déjections alvines , on remarque souvent des ascarides lombricoïdes et des oxyures vermiculaires.
C’est un bien quand les évacuations s’éloignent et diminuent de quantité ; mais c’est un signe de mauvais augure quand, au début de la maladie, elles ne paraissent pas, et quand, en même temps, le patient est frappé d’une grande faiblesse. Il est évident cependant qu’elles ne sont nullement critiques. C’est un symptôme , et rien de plus. A quoi tient-il? A l’inflammation des iiyestins , à l’état du sang, au trouble nerveux ? Ce sont des questions que nous aborderons tout-à-l’heure.
Après les évacuations intestinales, on remarque les crampes, les contractions musculaiies des bras, et surtout des jambes. Les muscles du tronc en sont rarement affectés. Elles sont fort S
douloureuses, etc’estuu desaccidens qui fatiguent le plus les malades. Elles apparaissent quelquefois dès le début, et persistent souvent même après la guérison. Tout démontre une singulière liaison entre les extrémités et les affections du canal intestinal, surtout celles qui paraissent résider dans les nerfs de la vie végétative. On sait que , dans la colique de plomb ^ les extrémités se paralysent ; on sait qu’il en est de môme dans la colique de Poitou; enfin, on se rappellera que dans cette singulière épidémie qui a régné à Paris en 1828, les pieds et les mains étaient douloureux, changeaient de couleur et se paralysaient, et qu’en même temps les organes digestifs présentaient des troubles plus ou moins considérables. '
Ces contractions ont offert aussi cela de particulier qu elles ont éclaté lorsqu’on croyait les malades tout-à-fait morts.
a Le serf Ivan Andrianow, dit M. Sokotow, médecin à Orenbourg, mourut du choiera en deux heures. Aussitôt qu’il eut expiré, on le lava, et on s occupait a 1 habiller, lorsqu’éclatèrent dans le cadavre des mouvemens extraordinaires qui causèrent un grand eQ'roi aux assistans. C’étaient des contractions dans les pieds et les mains, dont la ressemblance avec celles qu’occasione la pile appliquée aux nerfs dénudés était frappante. D abord de taibles mouvemens convulsifs commencèrent dans un ou deux faisceaux musculaires isolés, particulièrement au cou et dans les cuisses ; et ces mouvemens, se propageant vermiculaiiement, s étendirent subitement à plusieurs muscles , de sorte que la tête s’inclina , les pieds s agitèrent , se fléchirent , et s’élevèrent. Ces contractions durèrent , avec des intervalles, dix
minutes; et eulin elles devinrent plus faibles et plus rares, et s’éteignirent. Ce phénomène se moiitra, qnoiqu’avec moins d’intensité, sur le corps d’un homme mort du choiera dans l’hôpital d’Orenbourg , six ou sept heures après la cessation de tous les symptômes de la maladie. » M. Marshall , médecin au Bengale , a aussi observé deux cas où les convulsions se sont montrées sur des corps d’où l’on pensait que toute vie avait disparu. L’un des corps était déjà déposé à la salle des morts. Dans les deux cas , la tête éprouva un tremblement , les orteils s’étendirent lentement , puis se fléchirent ; les extrémités inférieures prirent un mouvement de rotation autour du bassin , en se mettant sur les talons. Les bras exécutèrent des mouvemens de pronation et de supination ; les doigts s’étendirent et se fléchirent. Dans un cas , ces*^contractions durèrent dix minutes , dans l’autre, trois quarts-d’heure. Pensera-t-on qu’elles se sont réellement manifestées après que la vie était éteinte? qu’elles sont dues à la persistance , après la mort , de la cause qui les provoquait toutà-l’heure? le résultat d’un travail voltaïque qui s’est produit sur les muscles encore irritables du corps? ou bien admettra-t-on qu’on avait trop tôt cru à l’extinction de la vie ; que les malades n estaient morts qu’en apparence, et que les contractions étaient la continuation des symptômes de la maladie? Sans doute il est difficile de distinguer la mort réelle de la mort apparente; mais ces observations se sont renouvelées souvent ; et il est difficile de croire que les garde-malades et es médecins se soient laissé tromper dans tous les Cas. par une espèce de lethaigie.
L’absence de la sécrétion urinaire est aussi digne de remarque dans cette maladie , d autant
plus que les reins n’ont offert aucune altération notable. On sait combien les suppressions urinaires sont funestes -, et combien il est dangereux que les matériaux de ce liquide soient retenus dans le sang. Cette suppression singulière , dans une maladie qui ne porte nullement sur les organes urinaires J est un péril de plus : où en chercher la cause La suppression de l’urine est-elle due à l’excès de sécrétions qui se font dans Je canal intestinal? G est ainsi que, dans les hydropisies ,on voit les urines diminuer. Dans le choiera, où une énorme quantité de liquide est soustraite à l’économie en peu de temps, se produit-il en grand ce qui se fait sur une moindre échelle dans les collections hydropiques? ou bien les ramifications des nerfs sympathiques, qui vont se porter aux reins, se trou vent-elles affectées parla cause du choiera, et cessent-elles leurs fonctions? ou bien , enfin , est-ce dans l’état du sang qu’il faut chercher la cause de cette interruption d’une sécrétion importante?
La bile ne coule pas plus que l’urine dans le choiera; cependant il paraît qu’elle continue à être sécrétée au moins un peu, car on la trouve dans la vésicule , tandis que la vessie urinaire reste vide oi'dinairement.La salive semble aussi ne pas être fournie par ses glandes.
Le sang éprouve des modifications qu’on ne peut négliger dans l’examen du problème que présente le choiera. Celui que l’on tire dès le dénut de la maladie est épais, visqueux, noir; il cou e avec difficulté; si ou ouvre la veine plus ai , 1 ne coule pas du tout; il ne présente jamais e cioûte iüflamiuatoire. « Lorsque le cboieraavait tous ses caractères, dit M. Blumentlial, medecm à Charcow, dans l’Uhruinc, je n’ai ja>
mais vu le sang se séparer en cruor et en sérum ; 'il se coagulait promptement en une bouillie homogène. » Ce sont là des altérations manifestes , et tellement précoces , qu’on ne sait ce qui précède l’altération du sang ou l’affection intestinale.
Enfin le sang circulant mal et fuyant la périjihérie, la respiration s’exécutant d’une manière incomplète » il en resuite un abaissement considérable de température dans le corps, abaissement dont les malades n’ont pas conscience, et qui n’empêche pas qu’ils ne ressentent vivement l’application des substances même fort peu chaudes. Tout est froid chez les cholériques , la peau , l’intérieur de la bouche , 1 haleine et la sueur qui les baigne. Plus la circulation s’embarrasse, plus 3e foyer vital , privé de ses alimens , baisse et s’affaiblit. Ses rayons s’étendent de moins en moins dans le corps , et la chaleur semble s’éteindre avant la vie.