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qu’elle met à faire sa révolution autour de la terre, c’est-à-dire 27 jours et un tiers. C’est là ce qui fait qu’elle nous présente toujours la même face , et que son autre face , opposée à celle-là , nous est éternellement invisible. La lune a donc trois mouvements principaux , sans en compter plusieurs autres : celui de rotation sur elle-même; celui de révolution autour de la terre ; et comme elle est emportée avec la terre autour du soleil, elle a aussi ce troisième mouvement. Sa distance moyenne à la terre est de 95 mille lieues ; c’est environ 60 rayons terrestres, tandis que la distance du soleil à la terre est de 24,000. La lune est donc 400 fois plus près de nous que le soleil. Comme, d’autre part, elle n’a pas de lumière propre, et que celle qu’elle nous envoie est la lumière réfléchie et adoucie du soleil, on peutl’observer beaucoup plus sûrement.
C’est ainsi qu’on a reconnu que sa surface est couverte de montagnes, et l’on a même pu en mesurer plus d’un millier; la plus haute a 7,603 mètres, c’est-à-dire qu’elle est presque le double de notre Mont-Blanc. Ces montagnes circulaires , qui ressemblent à des cratères de soulèvement ou plutôt à des cirques, ont parfois des diamètres de 20 ou 23 lieues. La lumière, diversement réfléchie sur les hauteurs et dans les anfractuosités, donne à la lune l’apparence grossière d’un visage humain,
PREFACE
comme le dit Aristote, et comme on l’a remarqué de tout temps. On avait cru aussi que la lune avait des mers à sa surface, absolument comme notre terre, et l'on appelle encore du nom de mers quelques-unes de ses taches. Mais il est constaté qu’il ne peut y avoir d’eau dans la lune, puisqu’elle n’a pas d’atmosphère. Par conséquent, il ne peut y avoir non plus sur la lune ni la végétation ni la vie telles que nous les voyons et en jouissons ici-bas. La température doit y être généralement très-froide; et la lumière y est 300,000 fois plus faible que celle du soleil.
Dans leurs mouvements réciproques, la lune et la terre se cachent tour à tour le soleil ; et c’est de là que viennent, comme le savait Aristote, les éclipses de lune quand la terre est entre le soleil et la lune, et les éclipses de soleil quand la lune est entre le soleil et la terre. Si l’orbite de la lune, autour de la terre, se confondait avec le plan de l’orbite terrestre, il y aurait éclipse de soleil à chaque nouvelle lune, et éclipse de lune à chaque pleine lune ; mais l’orbite de la lune étant inclinée au plan de l'écliptique, il s’ensuit que les éclipses ont lieu à des époques beaucoup plus éloignées, que les astronomes peuvent calculer et prédire aujourd’hui à une seconde près. Ce sont aussi les positions respectives de la terre et de la lune, par rapport au soleil, qui causent ce phé-
nomène des marées, qu’ Aristote n’a pas connu dans les mers de la Grèce, et que l’on calcule aussi pour tous lieux de la terre avec une précision non moins grande.
Les orbites où se meuvent Mercure et Vénus sont plus petites que l’orbite de la terre; mais il y a d’autres planètes dont l’orbite est plus grande que la nôtre. Ces planètes sont ce qu’on appelle les planètes supérieures : Mars, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune.
Mars fait sa révolution autour du soleil, presque dans le plan de l’écliptique, en deux ans, un mois, et dix-neuf jours ; il est, en moyenne, à 58 millions de lieues du soleil ; et comme son ellipse est assez allongée, elle a un développement de 362 millions de lieues. Sa distance à la terre est très-variable, et elle est tantôt de 106 millions et tantôt de 18, dans ses éloignements et ses rapprochements extrêmes. Mars est beaucoup plus petit que la terre, et sa circonférence n’est guère que de la moitié ; son volume est le septième. Ce qui le distingue particulièrement, ce sont deux grandes taches blanches, à ses pôles, qui ressortent vivement sur un fond généralement rougeâtre. On suppose que ces deux taches, dont l’une augmente quand l’autre diminue, sont des amas de neige et de glaces, comme aux pôles de la terre, qui se fondent et se
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reforment alternativement. Mars a donc une atmosphère et est entouré de vapeurs, comme notre globe. Il n’a que la moitié de la chaleur et de la lumière que nous avons. Il fait aussi sa rotation dans un temps presqu’égal, 24 h. 39' 35”. Son axe de rotation est incliné sur le plan de son orbite, à peu près autant que pour notre terre. Quoique Mars ne se meuve pas très-loin du plan de l’écliptique, ses saisons sont beaucoupplus inégales quelesnôtres; son printemps est de 191 jours, pendant que son hiver n’est que de 147. Il est, comme la terre, aplati aux pôles et renflé à l’équateur ; mais dans des proportions plus fortes. ta pesanteur est à sa surface la moitié de ce qu’elle est chez nous.
C’est au-delà de Mars et en deçà de Jupiter, que circulent celte foule de petites planètes ou astéroïdes, qu’on a découvertes depuis le commencement du siècle, et surtout depuis vingt ans, et qu'on découvre encore tous les jours. Elles sont actuellement au nombre de 84, dont les trois quarts environ roulent plus près de Mars que de Jupiter. Leurs distances moyennes au soleil sont à peu près pareilles, variant de deux à trois fois la distance moyenne de la terre. Leurs révolutions sont également uniformes entre trois ans et cinq ans et demi ; leurs orbites, qui ont très-peu d’excentricité, sont à peu près circulaires ; mais les inclinaisons de leurs orbites sur
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l’écliptique sont très-variables, et oscillent entre moins d’un degré et 34 degrés passés. Les deux astéroïdes extrêmes, Flore et Maximiliana, sont à 84 millions et à 130 millions de lieues du soleil; en d’autres termes, la largeur de celle zône, ou de cet anneau, semble être de 46 millions de lieues. Il y a de ces petites planètes qui ne sont entr'elles qu’à une distance de 10 mille lieues, c’est-à-dire neuf fois plus près que la lune n’est de la lerre. Vesta, qui est la plus brillante de toutes et qui est visible à l’œil nu, a un diamètre de 123 lieues seulement ; celui de Junon est de 147 ; et celui de Pallas, de 246, c’est-à-dire du 24e au 12* du diamètre terrestre. Les autres astéroïdes ont des diamètres si étroits qu’ils ne sont pas mesurables. Outre leur révolution autour du soleil, tous ces petits corps roulent sur eux-mèmes d’occident en orient, comme le reste du système. Les uns ont une atmosphère, et les autres en sont privés.
Par une sorte de compensation, apparaît après tous ces petits corps, la plus grosse des planètes : c’est Jupiter, qui est aussi la plus brillante après Vénus. Il se meut en moyenne à 198 millions de lieues du soleil, s’approchant et s’éloignant delà terre à 159 et 235 millions de lieues. Sa révolution, qui est de 1214 millions de lieues, et qui ne se fait pas exactement dans le plan de l’écliptique, à 1° 19',
PRÉFACE
dure douze ans. Son diamètre est de 33,792 lieues, douze fois celui de la terre, et son volume, 1414 fois plus fort; sa circonférence est de 112,440 lieues. Il est très-aplati aux pèles. L» rotation de ce globe immense se fait en 9 h. 33’, c’est-à-dire deux fois et demie plus vile que la nôtre ; et comme son axe de rotation est très-peu incliné sur son orbite, les jours sont presque constamment égaux aux nuits. Les saisons y sont très-peu variées ; le soleil y parait six ans au pôle, comme chez nous il y parait six mois. La surface de Jupiter, qui a des bandes tanlôt obscures et tantôt brillantes, est peut-être liquide ; la densité de l’astre est beaucoup moindre que celle de la terre. Sa chaleur et su lumière sont à peine le trentième des nôtres.
Jupiter a quatre satellites, dans le genre de notre lüne; ils se meuvent aussi d’occident en orient, avec une rapidité excessive, faisant le tour de la planète en 1 jour 18 heures, ou en 46 jours 18 heures. Us s’éloignent de l’astre central entre 408 mille et 483 mille lieues. Le système entier a un diamètre d’un million de lieues environ. Le plan de l’orbite de ces satellites, au moins égaux au nôtre, est peu incliné sur le plan de l’orbite principale. Deux ont des orbites presque circulaires; deux décrivent des ellipses assez allongées. Trois d’entre eux s’éclipsent très-souvent dans l’ombre de Jupiter; et, comme
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pour Véuus, l'observation de ces phénomènes secondaires, mais fréquents, a rendu de grands services à la science. Le troisième de ces satellites, qui sont de couleur bleue et jaune, est de beaucoup le plus grand ; il est, à lui seul, plus gros que Mercure. Quant à la masse même de Jupiter, elle vaut deux fois et demie toute la masse réunie de notre système solaire entier, en exceptant le soleil.
Saturne, qui vient après Jupiter, n’est pas tout à fait aussi gros que lui. Son diamètre est de 28,768 lieues, en un sens, etde 26,200 dans l’autre ;
c’est-à-dire qu’il est très— aplati aux pôles, d’un 11e environ, tandis que la terre ne l’est que de 1/300*. Il se meut à 364 millions 350 mille lieues du soleil, recevant par conséquent très-peu de lumière et de chaleur, un centième environ des nôtres. Sa distance à la terre est entre 305 et 425 millions de lieues. Sou orbite est de deux milliards 287 millions de lieues, et il la parcourt en 29 ans 167 jours ; elle est assez allongée ; le plan s’en confond presque avec celui de l’écliptique, à 2” 29' 36". Sa rotation eslaussi rapide que celle de Jupiter, lOh. 16’; et comme sa densité est très-faible, cela explique son renflement extrême à l’équateur. Son volume est 735 fois celui de la terre, tandis que sa masse n’est que 1 00 fois plus grande. L’axe de rotation étant peu incliné sur le plan de l’orbite, les saisons
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PRÉFACE
dans Saturne sont plus variées que dans Jupiter.
Une particularité qui distingue Saturne de toutes les autres planètes, c’est qu’il est entouré d’un anneau qui l’enveloppe circulairement sans le loucher. Cet anneau, entrevu par Galilée et définitivement reconnu par Hnyghens, n’est visible qu'au télescope. Les instruments puissants le décomposent en trois autres anneaux, ou même peut-être en cinq. De ces trois anneaux, l’intermédiaire est le plus brillant; l’intérieur est obscur, quoiqu’encore transparent ; l’extérieur est grisâtre. La largeur de, l’anneau extérieur est de 3,678 lieues, et il esta 792 lieues du second. La largeur de celui-ci est de 7,388 lieues; et, enfin, celle de l’anneau obscur est de 3,126 lieues ; il est encore à 3,165 lieues de Saturne1. Le diamètre des trois anneaux est de 64,177 lieues, et leur épaisseur totale est approximativement de 100 lieues. Ils sont, dans leur ensemble, inclinés de 31° 85’ au plan de l’écliptique. Il semble certain qu’ils subissent quelque changement depuis qu’on les observe ; leur largeur s’accroît; et cependant, peut-être périront-ils un jour. Saturne a, comme Jupiter, des bandes parallèles è son équateur, au nombre de cinq.
1 Les astronomes ne s’accordent pas tout à fait sur ces différents chiffres.
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Si Jupiter a quatre satellites, Saturne, quoiqu’un peu plus petit, en a huit, dans le plan de l’anneau, dont le plus rapproché est à 48,344 lieues, et le plus éloigné à 925,804. Les uns, comme le premier, tournent autour de la planète en moins de 24 heures, et les autres, comme le huitième, en 79 jours. Ces huit satellites ont des révolutions très-rapides; et il en est un qui a toutes les phases lunaires en 22 heures, c’est-à-dire qu’il fait en un jour ce que notre lune met plus de 27 jours à faire. Le monde de Saturne a deux millions de lieues dans son plus grand diamètre. Les huit satellites présentent toujours à Saturne la même face, comme notre lune relativement à nous, parce que, pour eux aussi, la durée de leur rotation est égale à la durée de leur révolution. Cette loi paraît être générale pour le mouvement des satellites ; à cet égard, les choses se passent dans le monde de Saturne absolument comme dans le nôtre. Mais, à en juger par les aspects que nous offre notre seul satellite, ce doit être un spectacle bien singulier que ce'ui de ces huit satellites de grosseur, de vitesse et de distance si différentes, évoluant dans les nuits saturniennes.
Toutes les planètes dont j’ai parlé jusqu’à présent étaient connues des anciens, quoiqu’avec beaucoup moins de détails ; les deux dernières ont été découvertes depuis peu : Urauus, par Uerschel, en 1781,
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et Neptune, par notre contemporain M. Leverrier, en 4846.
Uranus est à une distance moyenne de 729 millions de lieues du soleil. Son diamètre est de 13,850 lieues, et son volume 82 fois celui de la terre. 11 est visible à l’œil nu, quoiqu’on ait été bien longtemps sans le voir ; il parait comme une étoile de cinquième grandeur. La chaleur qu’il reçoit du soleil est 370 fois plus faible que celle que nous recevons. Sa masse est quinze fois celle de la terre ; mais sa densité n’est que le sixième. Il s’ensuit qu’à sa surface l’action de la pesanteur est à peu près la même qu’à la surface de notre globe. Il accomplit sa révolution en 84 ans, et il est probable qu’il a une rotation très-rapide, dont on ne connaît pas encore la durée.
A la distance où Uranus est placé , les observations deviennent de plus en plus difficiles ; mais si l’on s'en rapporte à celles qui ont pu être faites, il semble qu’Uranus présente quelques-unes de ces anomalies que signalait Aristote, et qui ne sont sans doute que des témoignages de l’insuffisance de la science humaine. Jusqu’à preuve contraire, on doit croire qu’Uranus, qui est aplati vers ses pôles comme toutes les planètes, a sou plus petit diamètre dirigé dans le plan de l’écliptique, et son équateur perpendiculaire au plan de son orbite. C’est là une
AU TRAITÉ DU CIEL
disposition qui est unique dans l’ordonnance générale des deux. Mais voici une autre anomalie bien autrement surprenante, et vraiment incroyable! Tandis que tous les corps de notre monde solaire, sans aucune exception , tournent d’occident en orient, les six ou huit satellites d’Uranus paraissent tourner au contraire d’orient en occident. Ce mouvement extraordinaire a lieu dans des orbes qui sont tous dans un même plan, presque perpendiculaire à l’orbite de la planète et à l’écliptique. Ces six ou huit lunes sont placées à des distances diverses d’Urauus, variant de 51 mille lieues à 650 mille. La durée de leurs révolutions est de 2 jours et demi à 107 l.
Enfin la dernière des huit planètes , invisible à l’œil nu, est Neptune, que M. Leverrier a découverte voilà vingt ans à peine. C’est par le calcul uniquement, et sans le secours de l’observation que la science a pu affirmer l’existence nécessaire de celte planète; le télescope l’a, en effet, trouvée un mois après dans la partie du ciel qui lui .avait été assignée par une infaillible géométrie. C’est là le triomphe de
1 Laplace semble ne parler d’L'ranus qu'avec la plus grande réserve, comme s'il doutait de l’exactitude des observations d'Herschell; Exposition du système du monde, Tome 1, page SI et Tome II, page 115, édition de 1824. Il ne parle pas de l'anomalie des satellites.
PRÉFACE
l’intelligence humaine, et la plus manifeste confirmation de la régularité des mouvements célestes. J’y reviendrai tout à l’heure; je me borne ici à quelques mots sur Neptune.
Neptune, que les plus fortes lunettes montrent comme une étoile de 8* grandeur, bien qu’il soit pour les dimensions la troisième des planètes après Jupiter et Saturne, se meut en moyenne à 1,140 millions de lieues du soleil. Son orbite, presque circulaire, est de plus de sept milliards de lieues, à 1° 46' 59” du plan de l’écliptique, et la durée de sa révolution est de 165 ans. Son rayon est à peu près cinq fois celui de la terre, et son diamètre, de plus de quinze mille lieues. Sou volume est 105 fois plus fort que le nôtre; mais sa masse n’est que 51 fois plus forte. Sa densité est le 1 /4 de la densité du globe terrestre. La pesanteur à sa surface est un peu plus grande. La lumière et la chaleur solaire y sont le millième de ce qu’elles sont pour nous, ^eptune a un satellite, qui décrit autour de lui une orbite circulaire en 5 jours 21 heures; celle lune est à la même distance que notre lune est de notre terre.
Comme depuis la date récente de la découverte, on n'a pu observer que le huitième tout au plus de la vaste orbite de Neptune, on ne sait encore rien de sa rotation et des conditions physiques qu’il peut présenter. Ce sont là des détails qu’obtiendra cer-
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tainement l'astronomie, en accumulant des observations nouvelles.
Pour achever ce que je veux dire sur les divers corps du système solaire, il faut ajouter un mot sur les comètes. Parmi les astres, c'est là, comme on l’a fort bien remarqué, une famille à part, tant à cause de leur irrégularité que de leur constitution spéciale. Presque diaphanes et soustraites aux lois uniformes de l’univers, elles vont dans tous les sens ; et par exemple, celle de Halley va d’orient en occident, comme les satellites d’Uranus, et contrairement à la direction de toutes les planètes. Les unes sont périodiques, comme celle de Encke, dont la révolution de 1205 jours diminue sans cesse, et qui finira par se plonger dans le soleil ; d’autres ne paraissent pas périodiques, ou du moins notre science n’a pu calculer leurs retours probables. Celles-ci ont des périodes de trois mille ans, comme la comète dite de 1811; celles-là ont des périodes de plus de cent mille ans. Des astronomes ont cru que l’espace était peuplé de comètes ; et d’après ce que nous pouvons apercevoir dans notre monde solaire, on a même essayé de préciser des nombres énormes, qui n’ont rien que d’hypothétique. Les comètes n’effraient plus les peuples ; mais leurs mouvements si désordonnés peuvent toujours surprendre la science même la plus profonde, qui n’y retrouve pas les lois
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uniformes auxquelles elle est accoutumée dans le reste de l’univers.
Voilà donc ce qu’est notre monde solaire : un amas et une sorte de disque de corps de dimensions diverses, liés entr'eux par des relations immuables, dont un au centre, le soleil, six cent fois plus gros que tous les autres réunis, est le seul à posséder une lumière propre et une chaleur qu’il répartit aux planètes, aux satellites, aux comètes qui se meuvent autour de lui. Du soleil a Neptune, ce monde a douze cent millions de lieues de rayon, et par conséquent, deux milliards 400 millions de lieues de diamètre. L’astre central étend son action peut-être encore au-delà de cette limite, qui n’est que la sienne, mais qui n’est pas encore la limite du ciel.
Tous ces astres, circulant dans l’espace autour du soleil, semblent lui être soumis par celte loi que, depuis Newton , on appelle la gravitation universelle, identique à cette même force, tant étudiée par Aristote et si vainement, qui fait tomber les graves à la surface de la terre. L’intensité de celte force s’accroît avec la proximité des corps, et elle décroît avec leur éloignement dans une proportion invariable. Mais pour rester toujours mobiles dans l’orbite parcourue, il faut non-seulement que toutes les planètes y soient retenues par l’attraction solaire, il faut en outre qu’il y ait une autre force
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qui les pousse en avant. Cette seconde force, la gravitation ne l’explique pas ; et elle l’empêcherait d’agir, si la même cause qui a fait les mondes planétaires, tels que nous les voyons, ne les maintenait aussi dans le mouvement de propulsion qui les entraîne. Il y a donc deux mouvements principaux, comme Aristote l’a souvent répété, l’un qui va vers le centre et l’autre qui s’en éloigne, en d'autres termes une force centrifuge et une force centripète. Combinées dans des proportions variées, ces deux forces d’une puissance illimitée déterminent les orbites et les conservent, malgré les actions réciproques que tous ces corps exercent les uns sur les autres, sans la moindre déviation. Laplace, au nom de l’analyse mathématique, plus sûre encore que l’observation, affirme l’éternelle stabilité des lois du monde , aussi fermement que le faisait Aristote, avec moins de science si ce n'est avec moins de génie.
Tout cela est bien grand et bien beau. Mais notre monde solaire, quelqu’immense qu’il nous semble, n’est rien en comparaison du monde sidéral, qu’Aristote appelait te ciel. Nous en connaissons aujourd’hui quelque chose. Mais ici notre intelligence succombe ; et tout habituée qu’elle peut être à se faire de la nature l’idée la plus haute, elle s’arrête confondue et comme saisie de vertige. A l’œil
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nu, on peut compter cinq à six mille étoiles. Avec le télescope, on en peut compter des millions et des milliards. Si le télescope devient un jour plus fort, comme on peut le croire, on eu comptera bien davantage encore. Autant dire que le nombre des étoiles est infini. Si Neptune se meut à plus de onze cent millions de lieues de la terre, les étoiles sont à une bien autre distance. La plupurl échappent à toutes nos mesures. La plus rapprochée de toutes, Alpha de la constellation du Centaure, est à huit mille milliards de lieues ; et la lumière, qui franchit 77,000 lieues à la seconde, met trois ans et demi à nous en arriver. La lumière qui vient de Sirius, cette étoile si brillante, ne peut pas faire son voyage en moins de vingt ans ; celle de la Polaire en exige cinquante ; la lumière d’une étoile de la Chèvre parvient à la terre en soixante et douze ans.
A ces distances, la lumière du soleil, déjà si faible même dans Neptune, ne peut arriver aux étoiles ; et puisque les étoiles brillent, c’est qu’elles ont une lumière propre, c’est-à-dire qu’elles aussi sont des soleils.
Il est certain que ces astres, qu’on appelle fixes, par opposition avec les planètes, sont en mouvement comme les planètes elles-mêmes. Seulement les observations que nous pouvons faire sur de tels mouvements, sont beaucoup trop courtes ; deux ou
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trois siècles d’intervalle, qui sont tant déjà pour les hommes, sont en ceci à peu près nuis. 11 y a deux cents ans à peine qu’on se sert du télescope. Quand il aura servi huit ou dix mille ans encore, il fera à la science humaine bien des révélations inattendues. A. cette heure, et après si peu de temps, celles qu’ils nous a faites sont déjà bien curieuses.
Il y a de ces étoiles qui sont isolées, et c’est le plus grand nombre; il y en a qui se groupent par deux, par trois, par quatre, par six, reliées à un centre commun autour duquel elles tournent, ou tournant l’une autour de l’autre. Depuis un siècle, on a reconnu six mille groupes binaires ; et l’on a pu calculer, pour quelques-uns, la durée de leurs révolutions réciproques ; c'est ainsi que pour Zêta, de la constellation d’Hercule, celte durée est de trentesix ans, tandis qu’elle va jusqu’à 452 ans pour la soixanle-el-unième étoile de la constellation du Cygne. Pour d’autres, on a cru constater des périodes de quatorze ans seulement, et pour d’autres, des périodes de douze siècles.
Le télescope a fait voir beaucoup plus nettement qu’à la simple vue, que les étoiles avaient des couleurs très-variées. En général, elles sont blanches ; mai3 il en est, surtout parmi les groupes, qui sont rouges, jaunes, vertes, bleues ; en un mot, elles ont toutes les nuances du prisme. Ces couleurs ne
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restent pas (instantes. Sirius, qui nous paraîlacluellement d’une blancheur éclatante, était rouge autrefois. L’étoile Mira, de la constellation delà Baleine, a des périodes dans les diversités de son éclat, qui est rouge. Elle le conserve à peine quinze jours à son maximum; il s’affaiblit consécutivement pendant trois mois, et l’étoile s’éteint entièrement, pour reparaître après une éclipse de cinq mois; elle croît alors pendant trois autres mois, de façon que la période complète soit de 331 jours, 15° 7’. Algol, qui est blanche, offre dans la tète de Méduse des alternatives aussi marquées, mais beaucoup plus rapides, en deux jours, 21b 49'.
Il est des étoiles qui ont brillé quelque temps, et qui ont ensuite disparu, comme celle de 1572 signalée par Tvcho-Brahé, et celle de 1604. D’autres se sont montrées assez récemment et continueront à se montrer, jusqu’à ce qu’elles se perdent peut-être aussi quelque jour.
Enfin, outre les étoiles répanduesà profusion dans le ciel, il est des taches blanchâtres qu’on appelle nébuleuses, et qu’on voit à l’œil nu en assez grand nombre, mais en bien plus grand nombre encore avec le télescope. On en a compté 4500 environ. Ou avait cru d’abord que c'était une sorte de matière lumineuse répandue dans l’espace ; mais avec le secours de lunettes plus puissantes et d’observations plusatten-
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tives, on a reconnu que ce sont des amas d’étoiles très-voisines les unes des autres. Comme on a décomposé déjà en étoiles plus de 400 de ces nébuleuses, il est probable que toutes les nébuleuses, quelles qu’elles soient, ne sont en réalité que des amas stellaires, qu’on résoudra plus tard comme les autres. Les nuées (le Magellan, au pôle austral, se sont décomposées sous le télescope de John Herschel ; et la nébuleuse de la Dorade, qui n’occupe pas la cinq-centième partie du Nuage, s’est résolue en 105 étoiles distinctes, sur un fond lumineux, dont l’éclat uniforme a résisté aux télescopes les plus grossissants.
La voie lactée, qu’Arislote prenait pour un météore, n'est qu’une immense nébuleuse qui fait le tour de notre ciel. C’est un amas d’étoiles, comme le croyaient Anaxagore et Démocri te, diversement réparties et suivant un ordre que nous ne pouvons comprendre, se ramifiant en plusieurs branches ou se resserrant en une seule. William Herschel a évalué le nombre des soleils dont la voie lactée se compose à dix-huit millions tout au moins. Notre soleil, avec tout l’ensembledes corps qu’il attire etqu’il domine, n’est qu’un de ces soleils, et certainement un des plus petits. Les nébuleuses non résolues par le télescope sont autant de voies lactées ; et il en est quelques-unes qui sont tellement éloignées de nous,
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que la lumière ne peut nous en arriver qu’en 700,000 ans.
C'est avec les nébuleuses que cesse, non pas l’univers, mais la partie de l’univers qui est visible à l’homme. Au-delà, c’est l'espace infini, dans lequel se meut, en s’y perdant, cette nébuleuse totale composée de tout notre système solaire, de tout notre système sidéral, et de toutes les nébuleuses secondaires que nous avons pu apercevoir et compter. En présence d’un tel spectacle, l’esprit humain n’a qu’un seul mot à dire : O alltludo ! L’homme peut être fier d’avoir jeté un regard assuré sur le bord de cet abîme ; mais il ne peut espérer l’avoir sondé tout entier, et son humilité doit au moins égaler son juste orgueil. Sans doute, il ne s’arrêtera jamais dans cette carrière ; mais il est sûr aussi de n’en pouvoir jamais atteindre le terme; il n’épuisera pas l’infini.
Tel est, en abrégé, l’ensemble de nos connaissances actuelles sur le monde, qu’Àristole appelait le ciel. Certes, ce serait une grande iniquité que de refuser ou de marchander l’éloge à l’astronomie des modernes ; et quand on compare ce qu’ils savent à ce qu’on savait dans l’antiquité, on ne peut éprouver qu’une admiration profonde. I! n’y a pas de science qui puisse se flatter de présenter des résultats plus frappants et plus positifs. Par la nature même de son
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objet, l’astronomie peut être d’une exactitude mathématique. Elle ne considère que des mouvements, des grandeurs, des distances, des durées, toutes choses appréciables en chiffres. Quand elle nous donne ces nombres énormes, dont notre imagination est épouvantée, elle est certaine de ne pas faire une seule hypothèse et de constater uniquement des faits. Elle essaie bien aussi de les expliquer, et parfois elle se hasarde à systématiser ses idées et à en tirer quelques conséquences générales. Mais alors l’astronomie, malgré qu’elleenait, sort un peu de ses limites et empiète sur les royaumes voisins de la philosophie et de la métaphysique, qu’elle redoute souvent, mais qu’elle n’évite pas.
Comment s’est formé ce trésor de la science astronomique? Par quelles acquisitions successives a-t-il été porté au point de richesse où nous le possédons et où nous le transmettrons à nos descendants, qui doivent encore l’accroître ? Pour répondre à cette question, il n’y a qu’à interroger l’histoire la plus récente, qui est aussi la plus claire; nous n’avons pas besoin de remonter plus haut que Copernic, c’est-àdire à 300 ans en arrière (1473-1543) . Copernic a eu une idée de génie. Il n’a rien changé, et il n’a même rien ajouté aux observations déjà considérables, faites avant lui. Seulement, il a simplifié toutes les théories si compliquées des mouvements célestes, en
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faisant mouvoir la terre autour du soleil, au lieu de la croire immobile ; et l’ordonnance générale de la nature s’est sur le champ dévoilée à ses yeux.Tycho- Brahé (1546 — 1601), grand observateur, n’a pas accepté la théorie nouvelle, et il a préféré s’en tenir avec quelques modifications à celle de Ptolémée. Kepler, élève de Tycho-Brahé, a complété et démontré l’explication de Copernic (1571 — 1631). Il a reconnu et constaté trois grandes lois, auxquelles il a donné son nom. Copernic avait cru, par un reste d’idées aristotéliques, que les orbites des planètes étaient parfaitement circulaires ; Képler a prouvé qu’elles sont une ellipse plus ou moins allongée, dont le soleil occupe toujours un des foyers. Il a prouvé de plus que, pour chaque planète, les aires des rayons menés du soleil à deux points quelconques de l’orbite, sont proportionnelles aux temps écoulés; quand la planète, s’approche du soleil, elle va d’autant plus vite ; elle ralentit sa course quand elle s’en éloigne, de manière que l’aire décrite est toujours égale pour des temps égaux. Enfin, Képler a prouvé que la durée des révolutions planétaires était dans un rapport constant avec les grands axes des orbites *.
' L’énoncé exact de cette loi, c’est que le carré du temps des révolutions planétaires est proportionnel au cube des grands axes des orbites.
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Après Képler, il ne restait plus qu’à réduire, en quelque sorte, ces trois lois à une seule qui régit et le monde planétaire, et le monde sidéral, et l'univers entier. C’est ce qu’a fait Newton par la théorie de la gravitation (1642 — 1727). Depuis Newton jusqu’à nos jours, l’explication du système du monde n’a plus varié, et selon toute apparence elle ne variera pas. Elle a été vérifiée de mille manières, grâce à la découverte de mille faits nouveaux ; elle a été développée dans des formules plus complètes et plus rigoureuses, dont la Mécanique céleste de Laplace est le glorieux recueil. Jusqu’à preuve contraire, cette explication peut passer pour inattaquable, parce qu’elle rend compte de tous les phénomènes.
Mais je remarque que Copernic, Képler, Newton, les vrais inventeurs du système du monde, se sont livrés à la théorie et au calcul, bien plutôt qu’à 1’observation. Ils ont consumé l’effort de leur génie à comprendre les faits bien plus encore qu’à les constater eux-mêmes. Partant des données fournies par d’autres et regardées comme exactes, ils ont, par l’entendement aidé du secours des mathématiques, pénétré les secrets de la nature. A côté d’eux, des astronomes attentifs et patients ont enregistré un à un tous les incidents dont le ciel est le théâtre; mais eux, ils se sont servis de la géométrie plus que
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PREFACE
des instruments. L’intelligence leuraétéplusutileque les sens n’auraient jamais pu l’être. Préalablement, les faits, qui ont éclairé et guidéleur réflexion, étaient absolument indispensables; mais ils étaient absolument insuffisants; et tout en étant nécessaires, ils n’en seraient pas moins restés muets, sans de pareils interprètes. L’esprit de ces grands hommes, associé en quelqne sorte à la création, en a percé le mystère; et le système du monde ne nous apparaît plus aujourd’hui, ainsi que l’a si bien dit Laplace, que « comme un problème de mécanique rationnelle, » où l’analyse seule est consultée, et où elle peut tout.
De nos jours, il nous a été donné de voir cette profonde parole se justifier par la découverte de la planète de Neptune. On savait, dès longtemps, qu’Uranus éprouvait dans son orbite certaines perturbations dont on avait essayé de fixer les limites précises. On avait soupçonné que ces perturbations pouvaient bien tenir à l’existence de quelque corps voisin, exerçant une action puissante quoiqu’il fût invisible » . Mais si ce corps existait comme on le conjecturait, où était-il ? Dans quelle partie de l'espace? Quelles étaient ses dimensions? Quelle était sa distance? En un mol, quelles conditions
1 Laplace, Exposition du système du monde, tome II, pages 390 et 408, et aussi page 91, édition de 1824.
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devait-il remplir pour que les perturbations d’Uranus, la gravitation universelle étant donnée, pussent être ce qu'elles étaient? C’est M. Leverrier qui s’est chargé de résoudre ce problème, et par la seule énergie du calcul le plus exact et le plus étendu, il est arrivé à en donner la solution exacte. Le corps qui perturbait ainsi Uranus devait avoir tel volume, et telle masse ; il devait être à telle distance ; il devait être dans telle partie de la voûte céleste. Le mathématicien n’eut pas même à prendre la peine de regarder * ; un autre regarda pour lui, et Neptune fut trouvé par un astronome allemand, à la place qu'il devait occuper. La plus éloignée des planètes fut ajoutée au système solaire, qu’elle agrandit en se soumettant à toutes ses lois. Si l’esprit de l'homme est prodigieusement sagace, les lois naturelles ne sont pas moins prodigieusement régulières ; et entre deux étonnements, notre raison incertaine ne sait ce qu'elle doit le plus admirer, ou de la constance des principes qui régissent les choses, ou du génie qui conquiert enfin l’intelligence de ces principes 1 2,
1 M. Arago a dit ingénieusement que M. Leverrier avait vu Neptune « au bout de sa plume » ; Astronomie populaire, Tome IV, page 515, livre de Neptune.
< U faut lire les beaux articles de M. Biot, sur la découverte de M. Leverrier, Journal des Savants, cahiers de Novembre 1856 et de Janvier 1847.
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avec toutes les conséquences nécessaires qui en découlent.
Ce grand exemple doit nous éclairer , et il faudrait vouloir fermer les yeux pour ne pas voir ce qu’il signifie. Oui, les faits sont les préliminaires de la science ; ils en sont la condition obligée et première. Mais , à eux seuls, ils ne signifient rien ; si l’on ne donne pas le mot de l’énigme, ce sont des matériaux obscurs quoique très - précieux ; tant qu’on n’en a pas trouvé le sens, ce sont comme les pierres d’un futur édifice, n’exprimant rien dans leur isolement et dans leur pure réalité, et ne voulant dire quelque chose que quand une pensée supérieure les a coordonnés dans un tout intelligible. 11 faut des pierres , sans doute , pour construire le temple; mais, sans le temple, que sont les pierres mêmes les plus belles et les mieux taillées?
Il y a donc eu, en astronomie, comme dans toutes les sciences sans exception, deux courants parallèles : les faits et leur explication, l’observation et la théorie. Laplace a prétendu que l’astronomie était la plus parfaite des sciences 1 ; je ne le nie pas; mais ce n’est pas à dire quelle puisse servir de modèle et d’exemple, comme Laplace le croyait.
1 Exposition du système du monde, Totne l, paçe 1, et Tome II, p. 346 et p. 411, édition de 1824.
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l'objet de l’astronomie a l'avantage d’ètre à peu près mathématique; et il n'y a pas d’autre science naturelle qui ait cet heureux privilège. Ce qui est vrai, c’est que les autres sciences, ainsi que l’astronomie, n’avancent qu’à la condition d’observer d’abord ce qui est, et de tâcher ensuite de comprendre théoriquement , ou raisonnablement si l’on veut , le sens véritable des phénomènes. On n’observe pas pour observer ; on observe pour savoir , et l’on ne sait qu’à la condition de l’entendement. Au fond , c’est la théorie qui est la chose essentielle pour la raison. On ne peut pas se passer de l’observation, c’est-à-dire des faits, sans lesquels la théorie n’est qu’un rêve, ou une vue de notre esprit, qui peut n’avoir aucun rapport avec la réalité. Mais aussi , sans la théorie ou immédiate ou tout au moins possible, l’observation n’a rien de scientifique; c’est un fruit stérile ; c’est une faiblesse , on pourrait presque dire une puérilité.
On fait bien de critiquer des théories prématurées, irréfléchies et trop peu d’accord avec les faits qu’elles prétendent interpréter ; mais , blâmer la théorie en soi , c’est tout simplement un non-sens. Même la plupart du temps, c’est une contradiction choquante; car c’est toujours au nom d’une théorie qu’on proscrit la-théorie, et l’on commet soimême la faute précisément qu’on reproche à autrui.
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La théorie , c’est la science. Les mathématiques , qui, pour se conformer à leur nom, s’intitulent par excellence les sciences exactes , ne sont qu'une théorie où les faits extérieurs n’ont rien à voir, bien qu’ils y soient conformes ; tant il est vrai que la théorie est le but réel et le fondement de la science véritable, avec laquelle elle se confond.
Ceci nous permet de juger deux opinions bien souvent exprimées, et qui sont adoptées généralement sans être bien comprises. On reproche d’abord à l’esprit humain et particulièrement aux anciens, de s'ètre préoccupés des théories beaucoup plus que des phénomènes , et d’avoir tenté l’explication des choses avant de les connaître. En second lieu , on reproche aux premiers observateurs d’avoir mal observé, et l’on fait un grand éloge aux modernes d’avoir inauguré la vraie méthode dans les sciences, méconnue, dit-on, jusqu’au temps de Bacon. A mon avis, ce sont là deux erreurs et deux injustices; quoique très-répandues, elles n’en sont pas moins à repousser par les esprits équitables et suffisamment instruits.
Si l’esprit humain, dans son premier élan et sa première curiosité, s’est porté aux théories, le motif en est fort simple, et nous venons de l'indiquer. L’esprit humain est allé au plus important, comme il convient toujours d’y aller. Les modernes
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en ont fait tout autant , et ils ont attribué la première place dans leur estime, et dans les annales de l’astronomie, aux théoriciens sur les observateurs.
Les théories anciennes ont été insuffisantes et parfois même ridicules; qu'y a-t-il en cela de surprenant? Il serait bien plus singulier qu’elles eussent été justes du premier coup ; ce sont là de ces bonnes fortunes qui ne sont jamais arrivées à personne. Au début, les faits sont très-peu nombreux; les comparaisons sont presqu’impossibles, les observations sont très-rares et très-incertaines. On en tire des théories qui ne valent guère mieux qu’elles. Mais ces faits, en s’accumulant, multiplient les rapports que l’esprit peut démêler entre les choses. Les théories fautives en facilitent de moins incomplètes; et, de proche en proche, les pas de la science s’affermissent, en même temps que sa carrière s’étend. Néanmoins, l’esprit humain ne se trompait pas en cherchant, dès ses débuts, à établir des théories, c’est-à-dire à comprendre. Il nous est facile , à deux mille ans de distance, de railler les leçons de nos prédécesseurs ; et je ne me chargerais pas non plus de défendre les doctrines d’Empédocle, ni même d'Anaxagore devant le xix* siècle. Mais cette sévérité est une ingratitude ; car, sans ces précurseurs et leurs inévitables aberrations, nous ne serions pas ce que
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nous sommes. Ce n’est pas à des fils et à des héritiers de médire de leurs ancêtres.
J’excuse donc tout à fait, pour ma part, la passion des théories chez les anciens ou chez les modernes, coupables les uns et les autres au même dégré.
Mais si nos théories valent mieux que celles des Grecs, et si le système du monde, d’après Copernic et Newton, est très-supérieur au système du monde d’Aristote, ce n’est pas du tout que les modernes aient inventé la méthode d’observation, comme ils s’en flattent encore trop souvent. Les anciens ont observé tout comme nous, et ils se sont rendu compte, aussi bien que nous, de ce qu’ils faisaient en observant ; en d’autres termes, ils ont pratiqué et compris la méthode d'observation. Ce n'est pas à la Renaissance qu’on doit celte féconde découverte, la plus essentielle de toutes, parce qu'elle est la condition initiale de toutes les autres , l’observation seule fournissant les faits réels, base de tout l’édifice. Mais j’en atteste aussi un fait de toute évidence ; et je prends pour démonstration irréfutable, le Traité du Ciel lui-même. Qu’on le trouve imparfait, qu’on le trouve plein d’erreurs, soit; mais il contient une foule d’observations, que ces observations viennent d’Aristote ou de ses prédécesseurs. Ces autres traités d’astronomie qu’il mentionne et qui sont malheureusement perdus, que pouvaient-ils être si ce n'est
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des recueils d’observations ? Et dans les fragments qui nous restent des philosophes antérieurs, que d’observations ne trouvons-nous pas aussi ?
Tout en admirant beaucoup Pythagorc, qu’on connaît si peu et à qui l’on a prêté tant d’idées venues longtemps après lui, Laplace n’attache aucune importance à l’astronomie grecque avant l’école d’Alexandrie ; c’est pour lui * une science * purement spéculative, et un amas de frivoles con- « jectures * . » Mais Laplace, si sévère pour des œuvres comme le Timée de Platon et le Traité du Ciel d’Aristote, qu’il n'avait peut-être pas lus avec l’attention nécessaire, dit en propres termes en parlant d’Hipparque : « L’astronomie prit à Alexandrie une » forme nouvelle, que les siècles suivants n’ont fait » que perfectionner. » Ainsi, Laplace lui-même refuse aux modernes l’invention de la méthode d’observation, en astronomie tout au moins ; et il la fait remonter jusqu’à celte école de science et de philosophie, qui fut transportée de Grèce en Égypte trois siècles avant notre ère. Hipparque observait avec une exactitude que personne peut-être n’a surpassée (150 ans environ avant J.-C.) Seulement, il n’avait pas derrière lui cette abondance d’observa-
1 exposition du système du monde, Tome I, pages 265 et 272, édition de 182 û.
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tions que nous avons maintenant à notre usage; il n’avait pas ces instruments ingénieux, que l’industrie humaine n'a su se créer que dix-sept ou dixhuit siècles plus tard. On peut accorder à Laplace qu’Hipparque était un très-grand astronome; mais il faut que Laplace aussi remonte un peu plus haut qu’Hipparque, et qu’il rapporte aux prédécesseurs de l’astronome de Rhodes une partie des succès qu’il a obtenus. Pour moi, si je prends mon point de départ dans Aristote et le Traité du Ciel, c’est par cet unique motif que nous n’avons ni les ouvrages d’Anaximandre, ni ceux de Pythagore, ni ceux qui peut-être les ont eux-mêmes précédés. C’est dans la Grèce, ce n’est pas à Alexandrie que la science est née, avec l’observation, qu’inspirait d’abord un heureux instinct, mais qui s’appuya bientôt sur la réflexion la plus éclairée et la plus solide t.
11 n’y a qu’à lire les oeuvres d’Aristote et spécialement le Traité du Ciel, la Météorologie , 1‘ Histoire des Animaux et tous les autres ouvrages de cetordre, pour en être convaincu : non, Aristote ne s’est pas contenté uniquement d’observer; il a, de plus, recommandé sans cesse la méthode d’observation,
< Il faut ajouter que, dans la Grèeo, Il n'y a pas trace d’astrologie, tandis que, chez presque tous les autres peuples anciens, l’astronomio ne s'est jamais élevée plus haut que cette erreur.
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comme la seule voie que la science pùl suivre pour parvenir à la vérité. On pourrait citer vingt passages où il donne ce salutaire conseil. La réalité des phénomènes est l’argument qu’il oppose avec une inflexible constance aux erreurs qu’il essaie de réfuter, tout en y substituant trop fréquemment les siennes. Dans la préface que j’ai mise en tète de la Météorologie, j’ai beaucoup insisté sur ce point, qui m’a paru capital ; je me permettrai d’y renvoyer le lecteur*. Tout ce que je voudrais faire ici, c’est de montrer avec une pleine lumière ce qu’a été l’invention de la science, prise en soi, et quel service la Grèce, en la faisant, rendit à l’esprit humain; elle l’a mis, voilà bien près de trois mille ans, dans la véritable route, « dans la route royale, » comme dirait Bacon, avec son langage métaphorique.
Il semble, au premier abord, que rien n’est plus simple ni plus naturel que d’observer ce qu’on a sous les yeux. Regarder ce qui nous entoure, en noter les formes, les propriétés, les changements, les relations, analyser les phénomènes pour savoir ce qui est et comment est faite la nature au milieu de laquelle l’homme est placé, tout cela nous parait aujourd’hui d’une vulgarité presque naïve; nous croyons qu’il n’y a guère que le sauvage qui soit in-
1 Météorologie d’Aristote, préface, page xlvi et suivantes.
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capable de ces opérations de l’esprit. Mais c'est là une immense erreur, venue en grande partie de notre présomption. Il nousfaulbien savoirquedes peuples fort intelligents, et très-civilisés à leur manière, n’ont jamais pu faire rien de pareil. On peut citer, par exemple, les Chinois et les Hindous, les nations les plus distinguées de l’extrême Asie ; on pourrait citer l’Asie tout entière, la plus ancienne de toutes les parties du monde ; la science n’a jamais pu s’y produire ; et quand elle s’y est montrée par hasard, ce n’a jamais été que par emprunt et par reflet, comme chez les Arabes et les Mongols. On peut donc affirmer, sans la moindre exagération, qu’il n'y a pas dans toute l’Asie, et à aucune époque de son passé, un seul fait qui ait été scientifiquement observé; pas un seul phénomène de la nature qui ait été analysé, pour lui-même, avec quelqu’intérèt ou quelqu’exactilude. L’astronomie trop vantée des Indiens, des Chinois, ou même desChaldéens et des Égyptiens, n’a jamais été qu’une astrologie religieuse.
Rechercher les causes cachées d’un fait si extraordinaire, qu’on pourrait appeler une exception, si l’Asie ne formait pas à elle seule les deux tiers tout au moins de l’humanité, ce n’en est pas ici le lieu. L’état d’esprit de toutes ces races pourrait en fournir une explication, dont nous n’avons point à nous
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occuper en ce moment. Je me borne à signaler le fait, qu’on ne sera pas tenté de nier, pour peu qu’on ait étudié ce qui regarde celle partie du genre humain. Ce n’est pas la race sémitique toute seule, sur les confins de l’Asie, qui est impropre à la science; c’est l’Asie dans quelque nation, à quelque époque qu’on la considère. C’est avec Thalès de Milet ou Pythagore de Samos quela science a fait sa première apparition ; mais l’Ionie est déjà en Grèce; l’Asie-Mineure n’est plus l’Asie, si ce n'est géographiquement.
C’est alors dans ces heureux climats, à une époque de quatre siècles postérieure à Homère, et comme à un instant providentiel, que l’homme, se distinguant enfin de la nature, put la prendre pour sujet de son élude, en isolant chacune de ses parties et chacun de ses phénomènes. On observa le monde pour le comprendre, sans lui demander d’autre utilité que l’intelligence de son mystère, et sans vouloir chercher dans la science d’autre résultat que la science elle-même. Voilà le germe de tout ce qui a suivi et de tout ce qui pourra suivre encore, dans les races privilégiées dont nous faisons partie, pendant tout le temps qu’elles vivront sur la terre. Depuis lors, on n’a fait qu’ajouter à cette invention première ; ona accumulé observations sur observations, on a rectifié des analyses mal faites, on y a substitué
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des analyses plus exactes, et par conséquent des théories plus satisfaisantes et plu3 vraies; mais au fond, on n’a jamais rien fait depuis trente siècles que ce qu’ont fait les philosophes parmi lesquels Aristote est un des principaux, sans être le premier. Les modernes doivent être assez modestes pour se dire qu’ils ne sont que les imitateurs et les continuateurs des Grecs. La science de notre temps n’en sera pas moins belle pour s’appuyer sur Hippocrate, Aristote et Archimède; elle ne perdra rien pour connaître un peu mieux ses origines.
Je suis très-loin de nier les progrès immenses que l’astronomie en particulier a faits depuis le temps de Copernic. Mais, d’une part, on doit se souvenir du déclin du génie grec vers le iv* ou v' siècle de notre ère, et aussi du retard fatal que l’invasion des barbares a causé ; d’autre part, on doit avouer que la découverte de l’imprimerie au xv' siècle, et celle du télescope au xvn' ont donné à toutes les branches du savoir et spécialement à l’astronomie, une impulsion dont les temps antérieurs n’avaient pu se faire la moindre idée. Lorsque le nombre des observateurs s’est multiplié dans une proportion considérable, lorsqu’on a pu se communiquer d’un bout de l’Europe à l’autre le résultat d’observations mutuelles, il y a eu tout ensemble et infini-
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ment plus de faits constatés, et des faits constatés beaucoup plus sûrement.
Quant au télescope et à tous les instruments qui l’accompagnent et le complètent, il n'est pas besoin d’insister ; c’est le télescope qui a véritablement ouvert le ciel ; la vue de l’homme, quelque perçante qu’elle soit, n’est rien en comparaison. La vue suffit pour jouir de la magnificence du spectacle céleste ; c’est trop peu pour en sonder les profondeurs même les plus prochaines. L’anneau de Saturne, par exemple, n’eût jamais existé pour nous, pas plus que pour l'antiquité grecque, sans cette invention de Galilée, très-perfectionnée de nos jours, et qui pourra se perfectionner encore. Mais ces instruments, tout utiles qu’ils sont, ne peuvent l’être qu’en se mettant au service de la science, qui les a devancés de longtemps, et qui a pu tracer sans eux pendant bien des siècles son pénible et glorieux sillon. C’est d’hier qu’on a décomposé les nébuleuses, dont on connaît déjà bien des choses importantes, malgré leur incalculable éloignement ; c’est d’hier qu’on a pu recueillir tant de renseignements nouveaux sur notre monde solaire, où nous avons encore tant à connaître.
Cette simple considération doit nousdonner beaucoup à réfléchir, et sur le passé de la science, et sur son avenir probable. En regardant en arrière, nous
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pouvons nous reporter avec assez de certitude à son berceau ; il est plus difficile d’imaginer ce qu’elle sera un jour. Mais sans vouloir risquer de téméraires hypothèses, il est quelques prévisions qu’on peut se permettre. Ainsi la science continuera très-certainement à faire des progrès, et si l’on se rappelle ceux qu’elle a réalisés depuis peu, il semble que sa marche s’accélère à mesure qu’elle s’éloigne de son origine ; on dirait qu’elle suit la loi delà chute des graves, et que les espaces parcourus par elle sont aussi en raison directe des temps écoulés. Ce n’est donc pas faire une supposition déraisonnable que de prédire que la science sera dans trois mille ans supérieure à la nôtre, dans la mesure où la nôtre est supérieure à la science des Grecs. D’un autre côté, comme l’esprit humain est placé devant l’infini, on peut dire encore que, dans six mille ans, cette seconde science que nous supposons si fort au-dessus de la science actuelle, sera dépassée elle-même; en un mot, il n’y a pas de terme en ceci ; l’infini reculant sans cesse devant nous, il nous sera donné d’en approcher de plus en plus sans jamais l’atteindre ; la carrière ouverte à nos labeurs ne sera jamais close. Ce serait pour l’homme une chimère d’orgueil insensé, de croire qu’il puisse posséder un jour le mot total de l’énigme universelle, comme ce serait une humilité trop forte que de se décourager et de croire qu’il
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nous est interdit d’en savoir quoi que ce soit. Entre ces deux excès, la science poursuit sa voie, toujours bien plus près de s’enivrer de ses triomphes que d’en désespérer. C'est à cette condition sans doute qu’elle avance, et le scepticisme n’est pas un auxiliaire des plus puissants pour qui veut agir et marcher.
Ce qui prouve que c’est ainsi que la science humaine se forme peu à peu, c’est ce que nous voyons en interrogeant la partie la plus récente de son histoire. La chimie, dont Lavoisier a été le Copernic, n’a pas même un siècle ; mais les progrès qu’elle a faits l’ont eu bientôt mise au niveau de toutes les autres sciences. Elle a profité de toutes les recherches antérieures de l’alchimie, de même que l’astronomie moderne a profilé de toutes les observations de l’astronomie grecque; elle a en outre profilé de la méthode appliquée plus rigoureusement par les sciences voisines d’elle. La physique vraiment scientifique n’est guère plus ancienne que la chimie; avant l’invention du thermomètre et du baromètre, avant l’invention de la machine pneumatique et de la pile, elle méritait à peine le nom de science. La géologie a été inaugurée par Leibniz; jusqu'au xvin” siècle, elle n’existait pas, bien que les sujets qu’elle étudie posent sans cesse sous nos yeux ; trente siècles s’étaient écoulés, que l’humanité
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n’avait pas encore pensé à y porter son attention. A côté de la chimie, de la physique, de la géologie, que d’autres exemples analogues on pourrait citer encore! L’analyse du monde a commencé voilà bien longtemps; et chaque jour avec plus de succès et avec le secours des connaissances acquises, on découvre de nouveaux filons dans celte mine inépuisable. Qui peut dire où s’arrêteront nos investigations? Ou plutôt qui n’affirmerait qu’elles doivent toujours être de plus en plus étendues et heureuses? Il n’y a que l’ignorance qui puisse un instant en douter, parce que, ne connaissant rien du présent, elle est à plus forte raison incapable de rien apercevoir dans l’avenir ; mais la science, sûre d’elle-même comme elle l’est, ne doute pas plus de ses acquisitions futures qu'elle ne doute de scs richesses actuelles i.
A mon sens, elle a pleinement raison ; mais c’est là ce qui devrait la rendre un peu plus modeste, pour elle-même d’abord, et ensuite à l’égard de l’antiquité. Certainement les Grecs n’ont pas su tout ce que nous savons; mais nous, savons-nous, à l’heure qu’il est, tout ce que sauront nos neveux? Les critiques par trop intéressées que nous adressons aux Anciens ne nous seront pas épargnées ; et si nous voulons
1 Sur cette succession des connaissances humaines , voir Pascal , Traité du vide, page h 30, édition Havet.
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quelqu’indulgence pour nous, commençons à en avoir pour les autres. L’iniquité ne provoque guère la justice ; et il est à présumer que les sévérités qui nous attendent seront en proportion de celles que nous aurons exercées. Au lieu de diviser, par un mépris déplacé, l’histoire de la science en deux époques rivales, il convient bien mieux de n’y voir qu’une continuité qui a des intermittences, mais qui ne cesse jamais. Le moyen-âge s'est mis à l’école de la Grèce et de Rome; l’astronomie de la Renaissance a repris les choses au point où les avait laissées l’astronomie d’Alexandrie. Je ne vois là ni lacune ni différence réelle, si ce n’est dans la quantité; je vois une seule et même époque de l’esprit humain. Pour trouver la séparation radicale dont on parle, il faut sortir de l’Europe et de notre Occident, et entrer dans cette région de l’Asie, qui est encore aujourd’hui stérile et impuissante comme elle l’a toujours été, attendant peut-être le contact de l’intelligence européenne pour commencer une vie scientifique qu’elle n’a jamais connue.
Afin d’achever cette démonstration qui pourrait déjà sembler assez complète, je cite les deux exemples de la philosophie et des mathématiques; et je me demande à qui elles peuvent remonter si ce n’est à la Grèce, toutes les fois qu’elles veulent savoir leur histoire et leur origine. Assurément,
les progrès qu’ont faits les mathématiques dans les deux derniers siècles, depuis Descartes et Fermât jusqu’à nos jours, sont dignes d’admiration ; sans l’application de l’algèbre à la géométrie, sans le calcul infinitésimal, dû à Leibniz et à Newton, il est peu probable que le système du monde nous fût aujourd’hui connu aussi profondément. Par une coïncidence merveilleuse, c’est le même homme qui a découvert le calcul de l’infini et la gravitation, et qui a rendu possible la Mécanique céleste. Mais tout grands que sont Laplace, Newton, Leibniz, Descartes, avec une foule d’autres, eussent-ils jamais pu faire ce qu'ils ont fait, si les mathématiciens grecs ne les avaient devancés et ne leur eussent frayé le chemin, depuis l’École de Pythagore, en passant par Archimède, Euclide, Diophante et tous les Alexandrins? Quantà la philosophie, je ne fais que la nommer. Est-il un philosophe vraiment digne de ce nom, qui puisse ignorer de nos jours tout ce qu’il doit à la sagesse des Grecs? Un réformateur de génie au dixseptième siècle peut croire , dans sa hautaine indépendance, qu’il tire tout de son propre fonds; mais Descartes, à son insu, est-il autre chose que l’héritier et le continuateur de Platon et d’Aristote?
A côté des mathématiques et de la philosophie, citerai-je la médecine? Citerai-je la poésie, épopée, lyrisme, comédie, tragédie? Citerai-je l’éloquence ?
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Citerai-je la sculpture, l’architecture, avec les arts accessoires? Mais à quoi bon ? La Grèce est en tout genre notre devancière, notre institutrice, notre mère. C’est un rôle incomparable, que la providence lui a donné dans le monde de l’intelligence ; c’est une supériorité qu’elle ne perdra jamais, demeurant un modèle et un enseignement éternels.
Mais laissons ces questions de prééminence et d’histoire pour ce qu’elles sont , élevons-nous à des objets plus hauts, à l’aide de l’astronomie, même à l’aide de la métaphysique, qu’on ne çraint que quand on ne la connaît pas.
S’il est un fait avéré désormais et qu’affirmait déjà le génie perspicace d’Aristote, c’est la petitesse presqu’imperceptible de notre terre * dans le système » solaire, dont la vaste étendue, n’est elle-même » qu’un point insensible dans l’immensité de l’es- » pace *. » La planète que nous habitons est en ordre la troisième de celles qui circulent autour du soleil, maintenue dans les airs par son propre équilibre, que règle la gravitation. Sa masse est à peine la 550 millième partie de celle de l’astre central qui l’éclaire. La terre est donc comme perdue dans l’univers, si rien jamais pouvait s’y perdre. Sur la
1 Exposition du système du monde, Tome II, page 411, édition de 1824.