‹ Traité du ciel [Texte imprimé]Chapitre 4 sur 212 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

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terre, l’homme est encore bien moins qu’elle, comparativement à tout ce qui l’entoure. L’homme est un atome, si l’on veut; mais c'est cependant cet atome qui comprend et mesure le système du monde, et dont la science est arrivée au point où nous venons de la voir. On reproche à l’homme « de s’être laissé » séduire par les illusions des sens et de l’amour- » propre, et de s’être regardé longtemps comme le » centre du mouvement des astres. » On ajoute que « son vain orgueil a été puni par les frayeurs que » les astres lui ont inspirées. » L’homme ne mérite pas ces critiques; et l’on ne voit pas qu’aucun philosophe de la Grèce, même parmi ceui qui n’étaient ni des Platon ni des Aristote, ait éprouvé jamais le moindre effroi des phénomènes qu’ils observaient. Les illusions des sens sont, au début, très-naturelles ; et c’est à force de s’y livrer qu’on parvient à en démêler la profonde erreur. C’est une des gloires de l’astronomie de les avoir peu à peu dissipées, et d’avoir enfin substitué la raison et l’intelligence au témoignage de la sensibilité.

Mais quels qu’aient été l’orgueil et la faiblesse de l’homme à son origine et dans l’enfance des sociétés, quel que soit même aujourd’hui son orgueil en sens contraire et non moins aveugle peut-être, il n’est personne qui puisse nier encore que l’homme, tel que l’astronomie nous le montre, ne soit un être

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à part et absolument privilégié. Laplace, avec l’autorité de sa science consommée, n’hésite pas à le dire : * L’homme fait pour la température dont il jouit sur » la terre, ne pourrait pas, selon toute apparence, » vivre sur les autres planètes *. » Cette restriction est bien inutile ; car, à moins de vouloir entrer dans le pays des chimères, les détails même que donDe Laplace, sur les planètes autres que notre globe, démontrent que la vie humaine n’est possible que sur cette planète, et ne l’est sur aucune autre. Le grand mathématicien se hâte d’ajouter, il est vrai : « Mais ne doit-il pas y avoir une infinité d’or- » ganisations relatives aux diverses températures des » globes de cet univers? » Qui peut dire le contraire? Qui prétendrait limiter la toute puissance, qui éclate en traits si manifestes dans la constitution des mondes et dans l’ordre qui les gouverne ? Mais aussi, à quoi sert celte hypothèse? Est-ce bien se montrer fidèle à la méthode tant recommandée, que de se permettre de semblables rêves, charmants, j’en conviens, dans le Micromégas de Voltaire 2,

< Laplace, Exposition du système du monde, Tome II, page 391, édition de 182ù.

* II ne faut pas oublier que Voltaire a été un des premiers promoteurs du système de la gravitation et un des plus ardents. Ses Eléments de la philosophie de Newton, sont de 1736, c’est-àdire moins de dis ans après la mort du grand homme, et à une époque où presque personne, sur le continent, n'admettait ses

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mais qui sont en dehors de la science. Pour nous, et jusqu’à découverte nouvelle, il n’y a d’hommes que sur la terre, et il ne peut y en avoir nulle part ailleurs.

Ce qui n’est pas moins vrai, c’est que de tous les êtres à nous connus, l’homme est le seul qui pense ; en d’autres termes, le seul capable d’observer scientifiquement et de comprendre les choses. C’est à force de labeurs qu’il y arrive, et après des siècles; mais il y parvient. En présence des conquêtes de tout ordre qu’a déjà faites son intelligence, on serait malvenu à nier l’efficacité de ses efforts et la réalité de ses succès. Les sceptiques, quand ils s’en tiennent à leurs vagues généralités, peuvent se croire assez forts sur le terrain de leurs arguties ; mais on pourrait les prier d’aller soumettre leurs doutes à des astronomes tels que Laplace, par exemple ; et ils verraient de quel mépris et de quel ridicule la science les accablerait. Le savoir de l’homme est donc bien réel, tout limité qu’il est; et s’il ne nous est pas permis de comprendre la nature tout entière, il est certain que ce que nous en savons est inébranlablement vrai, et que tous les jours nos connaissances s’affermissent et s’étendent en s’éclaircissant.

idées ; voir le Tome 38 de l’édition Bouchot Ce fut aussi Voltaire qui suscita les études de madame Duchâtelet et la traduction des Principes mattu'maliques de la philosophie naturelle.

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Je regarde donc comme accordée la vérité du système du monde, tel que nous le concevons aujourd’hui. Sans affirmer que tous les chiffres de nos mathématiciens soient d’une exactitude irréprochable, on doit croire que, par sa masse prépondérante, le soleil attire les planètes et les retient dans leurs orbites, selon la loi qu’a fixée Newton sur les pas de Képler. On doit croire que les planètes, à leur tour, quelque petites qu’elles soient relativement au soleil, l’attirent néanmoins, et s’attirent enlr’ elles proportionnellement à leur masse et en raison inverse du carré des distances. On doit croire à une multitude d’autres théorèmes non moins sûrs et non moins importants; en un mot, la certitude infaillible des mathématiques se retrouve dans l’ensemble et dans tous les détails de la constitution de l’univers. A moins de renoncer à toute certitude et à toute lumière, il faut bien accepter ces grands résultats ; et comme on peut les vérifier soi-mème en se faisant astronome, il semble qu’il n’y a pas la moindre imprudence à les admettre sur la foi et l’autorité des hommes de génie qui les ont obtenus et qui nous les ont légués.

Or, d'Aristote à Laplace, il n’y a qu’un cri d’admiration ; pas un des philosophes, des mathématiciens, des astronomes qui ont pénétré un peu avant dans le système du monde, n’a pu se défendre d’un

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enthousiasme sans bornes. Qu’ils n’en aient eu que des notions insuffisantes et même fausses, qu’ils en aient eu des connaissances plus étendues et plus précises, il n’importe; tous ont adoré de telles merveilles, qu’ils les rapportassent à la nature ou à toute autre cause. Il n’y a pas d’écrivain plus austère ni plus froid qu’Aristote; c’est même cette sévérité, aussi naturelle en lui que constante, qui a tant contribué à en faire l’instituteur de l’esprit humain. Eh bien ! Aristote ne peut s’en tenir, et dans le Traité du Ciel comme dans une foule d’autres ouvrages, il s’est exprimé avec une grandeur et une majesté dignes du sujet. Laplace, qui ne fuit pas la sécheresse obligée des mathématiques, et qui s’en fait presque gloire, a dù céder aussi à la splendeur d’un tel spectacle, et vingt fois il a témoigné de son admiration savante pour les lois profondes qui président à cet ouvrage prodigieux. Je passe sous silence les hymnes de Copernic, de Tycho-Brahé, de Kepler, les extases de Newton, les adorations d’Euler. Le sentiment est unanime, et ces puissants esprits sont émus tout comme le vulgaire. Pour eux aussi : « Cœli enarrant gloriam Dei ». La parole de la Bible a été vraie pour les Grecs comme pour nous, pour les anciens comme pour les modernes.

Je regarde aussi ce second point comme accordé que, malgré quelques anomalies et quelques irré-

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gularilés apparentes, le système du monde est un spectacle qui ravit la raison de l’homme en même temps qu’il la confond, qu'il l’éblouit en même temps qu’il la subjugue, et que rien n’en dépasse la beauté, si ce n’est l’inexprimable grandeur.

Mais d’où vient ce système ? Quelle en est la cause? Qui l’a fait?

Sans doute l’astronomie pourrait ici se récuser; et, se bornant à observer des faits et à les enregistrer dans ses annales, elle pourrait répondre qu’elle n’a point à s’occuper des causes, et qu’elle renvoie cette recherche, stérile ou féconde, à d’autres sciences trop hardies peut-être, mais en tout cas différentes d’elle. Cette réponse, l’astronomie n’a pas osé la faire ; elle s’est abstenue de cette fin de nonrecevoir, qui pouvait bien en effet la compromettre aux yeux du sens commun. L’auteur de la Théorie des Probabilités, affirmant l’immuable régularité des mouvements célestes, a dit : « Il y a plus de » deux cent mille milliards à parier contre un, que » ces phénomènes extraordinaires ne sont pas l’effet » du hasard; ce qui forme une probabilité bien » supérieure à celle de la plupart des événements » historiques, dont nous ne doutons point ».Laplace va même plus loin; et en considérant l’égalité rigoureuse des mouvements angulaires de rotation et de révolution dans chaque satellite, il déclare qu’il

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y a l'infini à parier contre un que ce phénomène, « un des plus singuliers du système solaire », n’est point l’effet du hasard. L’arrangement réciproque des trois premiers satellites de Jupiter ne parait pas moins merveilleux à Laplace, et il répète encore qu’il y a l’infini à parier contre un que, la longitude moyenne de ces trois satellites dans certaines conditions étant constamment égale à deux angles droits, cette égalité ne peut pas être due au hasard

Si ce n’est pas le hasard qui est la cause du système du monde, c’est donc l’intelligence, comme l’affirmait déjà le vieil Anaxagore2. Le hasard ne peut pas être la cause de l’ordre, établi non pas simplement une fois, mais éternellement maintenu. Le hasard, ainsi que l’a démontré péremptoirement Aristote, est précisément l’opposé de tout ce qui est régulier et constant. Cependant Laplace ne se rend pasàcc dilemme inévitable; et par une contradiction incompréhensible, il blême Newton d’avoir dit dans

1 Laplace, Exposition du système du monde, Tome II, pages 393, hUh et 447, édition de 1824.

* « Rapporter un tel résultat au hasard ou à la fortune n’eût > pas été raisonnable. Aussi, quand un homme vint dire qu’il y » a dans la nature comme dans les animaux une intelligence qui » est cause de l’arrangement et de l’ordre dans l’univers, cet i homme parut avoir seul conservé sa raison au milieu des folles ■ de ses devanciers. > Aristote, Métaphysique, Livre I, chap. 3, traduction de M. Victor Cousin.

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son Scholie général : * Cet admirable arrangement » du soleil, des planètes et des comètes ne peut être » que l’ouvrage d’un être intelligent et tout-puis- » sant1 ». Il est bien possible que Newton se soit trompé, comme plus tard Euler, en croyant que le système du monde allait en s’altérant, et que ce système aurait enfin besoin d’ôtre remis en ordre par son auteur; mais là n’est pas la question. Muable ou éternel, l’ordre présent des choses, d’où vientil? Voilà uniquement ce dont il s’agit2.

Si je comprends bien l’argument de Laplace, il répond que cet arrangement des planètes est luimême un effet des lois du mouvement, et que la suprême intelligence, que Newton fait intervenir, peut avoir subordonné cet arrangement à un phénomène plus général encore. Soit ; mais ce n’est pas une réponse définitive; car alors on doit dc-

i Laplace, Exposition du systtme du monde , Tome II, page 398, édition de 1824. Toute cette réfutation de Newton me parait fort embarrassée, et elle n'a pas la précision et la rigueur qu’exige un si grand sujet. Laplace fait d'ailleurs un bel éloge de Newton et de sa méthode d'induction, Tome II, pages 369 et suivantes.

» Laplace semble se contredire lui-même, et après avoir voulu réfuter Newton, il établit, suivant les travaux de Cuvier sur les fossiles, que la nature a une tendance 4 changer les choses même les plus fixes en apparence, line veut pas excepter de cette loi notre système solaire, qui dès-lors changera comme le disait Newton, mais qui, selon Laplace, n’aura pas besoin de l’intervention de Dieu pour se remettre spontanément en ordre.

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mander, tout en acceptant cette première objection, d’où viennent les lois du mouvement, si puissantes, si régulières, inébranlables, éternelles. A cette nouvelle question, l>aplace croit répondre par l'hypothèse de la nébuleuse, dont j’essaierai un peu plus loin d’apprécier la valeur ; mais je ne crois pas lui faire tort en disant qu’il repousse, dans l’organisation du monde et dans sa stabilité indéfectible, toute intervention et toute marque de la divinité.

C’est si bien sa pensée qu’il repousse aussi toute idée des causes finales. •* Quelques partisans des > causes finales, dit-il, ont imaginé que la lune » était donnée à la terre pour l’éclairer pendant les » nuits. Dans ce cas, la nature n’aurait point » atteint le but qu’elle se serait proposé, puisque » souvent nous sommes privés à la fois de la lu- » mière du soleil et de celle de la lunei ». Laplacc indique donc la disposition relative dans laquelle la lune auraitdû être mise originairement avec le soleil, pour que toutes les nuits de la terre sans exception fussent éclairées. Sans contredit, tout cela est vrai ; reculée quatre fois plus loin de la terre, et en opposition avec le soleil dans le plan même de l’écliptique,

1 Laplacc, Exposition du système du monde, Tome II, page» 94 et 400, édition de 1824. Page 380, I .api ace revient lui-même, ce semble, 4 cette idée fort probable que la lune est faite pour éclairer nos nuits.

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la lune n’eût jamais été éclipsée par la terre ; sa lumière aurait constamment remplacé celle du soleil. Sans contredit, la lune n’a pas été faite expressément pour éclairer les nuits lerrestres, puisqu’elle ne les éclaire pas toujours, tout en les éclairant les trois quarts du temps ; en ceci les causes finales ne sont pas bien appliquées. Mais pour cela faut-il les bannir de la nature entière? Et peut-on conclure avec. Laplaee contre Newton, que « les causes finales ne » sont aux yeux du philosophe que l’expression de » l’ignorance où nous sommes des véritables cau- » ses?»

J’en conviens ; il faut être très-circonspect dans l’emploi des causes finales pour l’explication des phénomènes naturels ; car ou ne peut nier qu’il soit possible d’en abuser au détriment de la vraie science. Mais dans les vastes problèmes qui comprennent l’ensemble des choses, il est impossible à la raison de ne point se demander, si ce n’est précisément quelle est la cause finale du moins quelle est la cause originelle de l’ordre universel, attesté par tant d’observations, vérifié par tant d’analyses, proclamé par l’instinct de l’humanité tout entière, affirmé parles sages. 11 est impossible de ne pas dire avec Anaxagore que tout cela est le fait de l’intelligence. Quel a été le but de l’intelligence dans ces œuvres? C’est une question toute différente, où

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