Enfin elle est vicieuse ou non vicieuse
1. — La plupart des auteurs qui ont écrit sur la possession, ont cru devoir, par forme d'introduction philosophique, remonter jusqu’à son origine, au berceau des sociétés. Suivant eux, elle aurait précédé la propriété même, et les premiers hommes n'auraient été que des possesseurs qui perdaient tout droit sur les choses en cessant de les détenir. Dans ce système, la possession serait ancienne et la propriété moderne ; le fait aurait devancé le droit qui se trouverait relégué parmi les créations des premiers jurisconsultes.
Les lois romaines, sur la foi desquelles cette doctrine a été reçue sans examen, sont sans doute des monuments impérissables de logique, mais elles portent souvent le cachet d’une philosophie peu avancée. Celle-ci est étroite et humiliante pour l'humanité. Serait-il donc vrai qu’à une époque primitive quelconque, l’homme passât sur la terre comme les animaux, sans s'attacher au sol, ne possédant d’espace que celui sur lequel reposaient ses membres, n’ayant de droit qu’à ce qu’il pouvait protéger par la force matérielle, n'imprimant nulle part une trace durable où brillât, même en son absence, le caractère sacré de la propriété ? Comment n’a-t-on pas vu que de tels principes étaient la négation du droit, de celte idée éternelle sur laquelle reposent nos lois et tout notre ordre social? On fait ainsi de la propriété une chose de convention, une invention politique trouvée à posteriori. Mais quand on aura déposé dans les esprits ces théories menteuses, on aura beau répéter ensuite que cette institution est nécessaire, qu’elle est réclamée par l’intérêt de tous, que le soin de la paix générale veut qu’on garantisse à chacun la jouissance inviolable de ce qui lui appartient. On n’empêchera pas la pensée humaine de s’agiter sur ces fausses bases,
Celui qui ne possède pas se demandera s’il est vraiment de son intérêt qu’un autre possède, et si ce qui a été réglé de cette manière autrefois ne pourrait pas être un jour organisé différemment. Le principe de la propriété une fois attaqué dans sa légitimité, le droit lui-même est remis en question, car c’est sur la propriété que reposent la société, les lois et même la morale.
Que ces maximes fussent tombées de la bouche insouciante de l'épicuréisme, je le concevrais de la part de cette philosophie matérialiste qui comparait le monde à un festin où chacun, après s’être enivré, s’endormait en passant la coupe au plus proche couvive. Mais je vois avec peine les sévères jurisconsultes de Rome adopter celte sagesse à courte vue. Comment n’ont-ih pas senti, eux qui s’appelaient les interprètes des lois divines et humaines, les grands-prêtres du Droit, qu’en présentant leur divinité comme une création des législateurs primitifs, ils la faisaient descendre de son piédestal inviolable, pour la livrer, dépouillée de son auréole, à l’examen et aux disputes de la foule ?
Ü. — Non , ils se sont trompés en prétendant que la possession était plus ancienne que la propriété, que le fait avait précédé le droit. L’expérience, d’accord avec nos instincts, nous apprend au contraire que l’idée de la propriété est un de ces sentiments innés dans le cœur de l’homme. Prenez-Ie avant toute éducation, à l’âge même où il est incapable des distinctions abstraites, vous trouvez déjà cette idée gravée dans sa conscience; il sait qu’il reste propriétaire, même quand sa chose est dans les mains d’un autre. Ne voyonsnous pas chaque jour les enfants qui ne parlent pas encore réclamer les objets qui leur appartiennent, et, si quelqu’un s’en empare, trahir par leur colère le sentiment impérieux de la propriété violée dans leur personne ? Ils ne confondent pas le fait de la détention matérielle avec la propriété, démentant ainsi par le cri de leur conscience les paralogismes d’une