CHAPITRE I
fausse philosophie. Nous n’avons pas envie de refaire une théorie nouvelle sur la formation des sociétés. Qu'il nous soit permis de remarquer pourtant que, parmi tant de peuplades découvertes dans un état plus ou moins voisin de la nature, on n’en a jamais trouvé dans cette condition de vagabondage fortune où l'homme, sans travail et sans souci du lendemain , n’aurait qu’à changer chaque jour de résidence, toujours assuré de trouver une terre amie qui fournit abondamment à ses besoins. On est convenu dès long-temps que c'étaient là d’ingénieux rêves qu’il fallait laisser aux poètes, avec l'âge d’or et ses fleuves de lait. La réalité sévère nous apprend au contraire que l'homme, ayant plus de besoins que les autres animaux , n'a pu arracher à la nature de quoi les satisfaire que par sa persévérance et par de durs labeurs. Sa première lutte avec la nature fut pénible ; il fallut fendre le sol ingrat, livrer la guerre aux bêles féroces et les dompter, résister aux rigueurs de l’hiver, car ce n'est pas par une route fleurie que l'humanité a marché à la civilisation. Eh bien! du jour où l’homme courba deux branches d’arbre pour abriter sa tète, du jour où il souleva la glèbe rebelle pour y semer le premier épi , de ce jour naquit la propriété. La trace de sa prévoyance imprimée sur sa chose établit entre elle et lui cette relation sacrée dont la violation fut un crime, relation durable qui subsista même en son absence, et quand la détention matérielle avait cessé. Sa conscience lui révéla son droit; elle commanda aux autres de le respecter; et les premiers humains n’attendirent pas que les jurisconsultes eussent combiné leurs formules pour sentir que l’usurpation était une injustice et le vol un acte honteux.
Bien loin de là, les premiers législateurs trouvant partout la propriété établie, l'inscrivirent tous en tête de leurs Codes, comme le plus saint, le plus antique et le plus incontestable des droits.
Si l'on s'était borné à dire que, dans l'origine, quand toutes choses étaient encore sans maître, la propriété dût commen-
cer par l’occupation ou la prise de possession, nous n’aurions pas pris la peine de contredire cette hypothèse sur laquelle il nous parait assez indifférent qu'on adopte le oui ou le non. Mais soutenir qu’à une époque quelconque la propriété et la possession n’étaient pas distinctes, que l’homme en s’éloignant de sa chose n'y laissait aucun souvenir, aucune trace, aucune empreinte de sa personnalité, c’est ce que nous n’admettrons jamais, parce que cette doctrine, en matérialisant l’idée du droit, ravale l’homme au niveau des animaux inintelligents.
3. — J’irai plus loin : non-seulement le sentiment de la propriété a dû naître avec le monde, mais il est né le premier, et l’idée de la possession n’est venue qu’ensuite. Sans doute si quelque chose avait pu répugner à l’intelligence de nos premiers aïeux , ce n’est pas que le propriétaire conservât son droit sur les choses qu’il avait cessé de détenir; c’est bien plutôt qu’un nouveau venu pût s’emparer de ce qui appartenait à autrui, et qu’au moyen de ce fait illicite, quelque prolongé qu’on le suppose, il pût acquérir un droit quelconque de possession qui méritât la protection des lois. Cependant on en vint là. Après un certain délai, la jouissance paisible d’une chose paraissait emporter une présomption de légitimité. On lui donna des garanties, on l'entoura d’actions protectrices. Le droit db possession fut créé. Mais c’est ce droit, et non pas la propriété qui fut de création humaine; c’est ce droit qui fut l'œuvre de la métaphysique des jurisconsultes. En sorte qu’il faut, à mon avis, prendre à rebours la philosophie vulgaire, et considérer la propriété comme ancienne et la possession comme moderne, si l’on veut rester fidèle à la vérité.
Qu’on nous pardonne d’avoir suivi nos devanciers dans ces discussions qui paraîtront sans doute à quelques personnes toucher beaucoup plus au droit antédiluvien qu'a notre Code de procédure. 11 est vrai que la communauté primitive des biens est loin de nous, et que depuis long-temps le génie de