MALADIES DES CRÉTINS
La malpropreté qui règne sur la personne d'un crétin, celle qui l'entoure constamment, le défaut complet d'exercice corporel, la mauvaise alimentation, sont autant de causes qui doivent exercer une fâcheuse influence sur la santé de ce malheureux. La santé des crétins est cependant en général assez bonne ; ils la doivent à ce qu'ils ne ressentent aucune des maladies occasionnées par les excès ou les fatigues, ou par les influences atmosphériques. Ils paraissent insensibles au froid ou à la chaleur , et restent aussi bien exposés à l'ardeur brûlante du soleil de l'été qu'à la rigueur du froid le plus intense.
Chez eux , les maladies de l'enfance sont presque inconnues. Un très-petit nombre prend la rougeole ou la scarlatine. Il en est de même de la variole. Je n'en ai jamais rencontré un seul portant des cicatrices de cette maladie, et plusieurs médecins m'ont assm-é que, dans les épidémies de varioles qui sévissent de temps en temps dans certains villages, les crétins étaient constamment préservés, qu'ils aient été vaccines ou non.
Quand le crétin tombe malade, il se retire dans son lit. 11 refuse alors toute espèce de nourriture et de boisson, et lorsque les parents se décident à faire venir le médecin, chose fort rare, il est le plus souvent impossible de lui administrer quelques médicaments.
La maladie ou plutôt Tinfirmité la plus fréquente que Ton remarque chez les crétins est le goitre qui , pour quelques observateurs , appartient à la symptomatologie du crétinisme.
Du goîlre chez le crétin.
Le goitre atteint au moins un tiers des crétins, ainsi que le constatent les statistiques faites dans les différentes localités oîi existe le crétinisme. Un grand nombre d'auteurs considèrent le goitre comme essentiellement lié au crétinisme, puisqu'un certain nombre d'enfants, destinés à devenir crétins, sont primitivement atteints du goitre. Cependant, comme beaucoup de goitreux ne sont pas crétins , et que le crétinisme n'est point en rapport avec le plus ou moins de volume du goitre, on peut dire que le goitre et le crétinisme sont deux effets le plus souvent distincts de la dégénérescence de l'espèce humaine , dont le goitre serait le premier degré et le crétinisme le dernier effet.
Le goitre, ainsi que je l'ai dit précédemment, est une maladie de la glande thyroïde caractérisée
par l'hypertrophie d'un ou de plusieurs des lobes de cet organe. Cette tumeur est souvent mobile, d'une structure plus ou moins dense, tantôt molle, tantôt granulaire, graisseuse, et quelquefois cartilagineuse. Il est très-répandu dans les vallées des hautes montagnes et dans quelques plaines des différentes contrées du globe.
Il n'épargne ni l'âge, ni le sexe, ni les conditions de fortune ou de misère. Le riche habitant des châteaux y est sujet comme le pauvre qui vit dans de chétives masures, l'individu né dans le pays, comme l'étranger qui vient se fixer dans la localité. Il n'est point en rapport avec la fréquence du crétinisme , puisque les goitreux ne sont pas toujours crétins , ni les crétins toujours goitreux.
De l'asthme.
J'ai dit à l'article du Goitre que j'avais assez souvent trouvé des crétins affectés d'asthme, sans que l'auscultation pratiquée avec le plus grand soin ne m'ait rien démontré d'anormal dans les organes de la poitrine de ces malheureux. Ayant examiné attentivement l'état du cou, j'ai trouvé plusieurs fois, comme je Tai déjà expliqué, que, bien que la région antérieure parût saine, il existait un goitre de consistance dure, qui, au lieu de se développer comme il le fait ordinairement à la partie antérieure, au niveau du larynx, s'était porté entre le sternum et la trachée-
artère qu'il comprimait violemment. L'autopsie m'a depuis démontré cet état pathologique ainsi que je l'avais observé, et est venu confirmer mon diagnostic. Sans un examen très-sérieux de ces parties, il serait souvent très-difficile de reconnaître la cause de l'asthme dans un certain nombre de cas.
Le plus souvent, il est facile de se rendre compte de cette maladie, lorsque le sujet est affecté d'un goitre très-volumineux, et dont le tissu de la glande thyroïde hypertrophiée offre une certaine densité. Chez les crétins dont Tétat se complique d'asthme, on voit une gêne plus ou moins forte dans la respiration et la circulation , suivant que la maladie est plus ou moins prononcée. La respiration devient plus ou moins sifflante, et la voix plus ou moins altérée, suivant que la tumeur est plus mobile ou plus adhérente. Les crétins qui en sont atteints, ont la face violacée, les lèvres variqueuses ; ils ont les yeux saillants et les paupières infiltrées; ils toussent peu , sont dans une agitation extrême et une anxiété très-grande ; ils paraissent sur le point de suffoquer , et il n'y a que le repos absolu qui puisse leur donner du soulagement. Au moindre exercice, les crises d'asthme reviennent; aussi ces malheureux ne peuvent-ils se livrer à la marche sans que cet état d'angoisse ne paraisse aussitôt.
Cet asthme est bien différent de celui qu'on observe chez les autres individus , et qui ne revient que par
accès plus ou moins éloignés. Cependant, j'ai observé quelques crétins asthmatiques , chez lesquels il m'a été impossible de trouver la moindre trace de goitre, malgré toutes les recherches les plus minutieuses. Généralement chez les crétins affectés de goitre et en même temps d'asthme, la suffocation n'arrive le plus souvent qu'après un exercice quelconque, tandis que chez ceux chez lesquels je n'avais pu constater de goitre, l'asthme se montre même lorsque le malheureux qui en est atteint est au repos depuis longtemps. Je serai alors tenté de croire, avec Willis, que la quantité de sérosité que j'ai toujours trouvé épanchée dans le crâne des crétins, et que lui-même a observée dans l'autopsie d'un asthmatique, peut bien être la cause de cet asthme. Certes, on peut m'objecter que, puisque généralement les auteurs qui ont été à même d'ouvrir des crânes de crétins sont d'accord sur cette quantité de sérosité répandue dans les ventricules du cerveau et dans la dure-mère, l'asthme doit être plus fréquent; mais, à cette objection, ne *pourrais-je pas répondre que, bien qu'il y ait presque toujours une quantité notable de sérosité d'épanchée dans le crâne des crétins, pour qu'elle devienne la cause de l'asthme, il faut qu'elle soit en plus grande quantité encore?
Quoi qu'il en soit , l'asthme est une complication bien fâcheuse pour les crétins, dont il augmente encore la triste position en condamnant au repos absolu
ceuxde ces malheureux dont les forces musculaires permettraient de marcher et même de se rendre utiles par quelques travaux, lorsque leur intelligence n'est pas complètement effacée.
Maladies des centres nerveux.
Les affections des centres nerveux sont très-fréquentes chez les crétins, surtout les maladies convulsives, telles que l'éclampsie et l'épilepsie.
Leur fréquence a fait penser à quelques auteurs que ces maladies donnaient lieu à une classe particu-
Hère de crétins.
Les attaques de cette maladie, très-commune parmi les crétins des vallées les plus infectées, arrivent trèssouvent et sans périodicité. Le crétin qui en est atteint s'affaisse sur lui-même; les convulsions se manifestent avec des gradations nombreuses depuis le mouvement convulsif le plus faible jusqu'aux convulsions les plus violentes.
Ses-cheveux se redressent, son front se contracte, ses sourcils se resserrent, ses yeux stupides sortent de l'orbite et présentent un strabisme convergent, en exécutant des mouvements rapides; la face reste pâle, hvide , et non pas rouge, eccliymosée, comme on le remarque chez les épileptiques ordinaires. Les muscles de la face se crispent; les lèvres saillantes deviennent encore plus volumineuses ; les commissures labiales s'élargissent vei-s les oreilles , et une saliva-
tion visqueuse, abondante, s'échappe au dehors. Quelquefois la langue , épaisse, sort de la bouche et se trouve alors meurtrie par les mauvaises dents qui garnissent les mâchoires et qui se brisent souvent. En effet, les crétins épileptiques , lorsque cette maladie date depuis quelques années et se renouvelle fréquemment, n'ont plus que des morceaux de dents. Dans ces moments de crise, le crétin pousse des hurlements plus ou moins prolongés et très-effrayants. Sa figure, dans ces attaques d'épilepsie , devient hideuse à voir.
Je n'ai point observé chez les crétins , au moment des crises épileptiques , que les vaisseaux de la tête fussent très-gonflés et que les artères carotides présentassent des battements violents. Leur tête se porte plus fréquemment en arrière ; leur cou est raide , et cette attitude se maintient le plus souvent pendant tout le temps de la crise; leur tronc, renversé en arrière, se soulève rarement; leurs bras, leurs mains , leurs doigts et les membres inférieurs se rejettent également en arrière; leur pouls m'a paru presque toujours très-petit, dur, et de quinze pulsations environ plus fréquent. Jamais je n^ai observé d'apparence de sueur; ils sont dans un état d'insensibilité complète ; cet état dure peu, et il est assez rare qu'il soit suivi de sommeil. Une prostration générale lui succède pendant quelques heures , accompagnée d'une résolution absolue de toutes les parties du
corps. Les crétins épileptiques sont plus irritables que les autres, plus enclins à la colère; la durée des accès est très-variable; il en est peu qui durent seulement pendant quelques minutes ; leur fréquence se succède à des intervalles peu longs, mais sans époques déterminées.
Ces violentes perturbations souvent renouvelées, du système nerveux, occasionnent à la longue, chez le crétin doué d'une force musculaire qui lui permet de se livrer à quelques petits travaux, une aggravation dans sa position : il perd ses forces ; le peu d'intelligence qu'il pouvait avoir s'éteint, et il finit par ne plus pouvoir se remuer. Sa santé se détériore rapidement; ses accès deviennent plus fréquents, et il finit par succomber.
La cause de l'épilepsie doit être attribuée, selon moi, à la présence de la sérosité dans le cerveau, qui devient alors atteint d'hydrocéphale chronique.
Chez les petits enfants crétins, les convulsions sont très-fréquentes et d'une violence telle , que le praticien, appelé pour la première fois auprès de ces malheureux, est porté à donner un pronostic grave à la première vue; mais quelque intenses que soient ces convulsions, elles sont très-rarement mortelles.
Dans les localités où le crétinisme est endémique, et où il est le plus grave, quelques crétins prennent à certains jours fixes, et à des heures régulières, des accès d'une manie furieuse, périodique. Dans ces cri-
ses, les crétins privés ordinairement de tout mouvement, retrouvent une certaine énergie musculaire.
Dans ces moments, ils deviennent colères, méchants, et cherchent à frapper les personnes qui les entourent. Cet état est d'une durée très-courte , et est suivie d'une résolution complète des forces. Cette manie furieuse est très-rare. Leur face est alors d'une pâleur extrême-, leurs paupières sont entrouvertes, et tout leur corps est convulsivement agité.
J'ai cru observer que ces accès n'arrivaient que chez les crétins auquels leurs parents donnaient souvent à boire un peu d'eau-de-vie de marc, boisson trèsalcoolisée. Ce qui m'a confirmé dans mon opinion, c'est qu'ayant engagé plusieurs familles à ne plus donner d'eau-de-vie aux crétins , les accès de fureur ont diminué et fini par ne plus revenir.
L'éclampsie est assez fréquente chez les crétines , et il est peu de ces infortunées qui, devenant enceintes lorsque leur crétinisme n'est pas très-prononcé, n'en soient atteintes, non-seulement pendant les douleurs de l'accouchement, mais encore dans les deux derniers mois de leur grossesse.
Lorsque les attaques d'éclampsie doivent venir, on voit la crétine devenir impatiente , sa figure prendre une expression d'hébétude plus grande encore, et ses traits présenter une immobilité complète: une salivation plus grande se manifeste. Tous ces symptômes précurseurs précèdent la crise de plusieurs jours.
Les phénomènes de la crise consistent en une fixité prononcée du regard; les muscles de la face se crispent, les traits s'altèrent, lu globe oculaire roule vivement dans Torbite, et les lèvres volumineuses laissent sortir la langue épaisse. Les mouvements convulsifs s'étendent aux membres , au tronc qui se renverse violemment et par secousses ; la respiration , d'abord bruyante, se ralentit et paraît un instant suspendue, et la crise étant arrivée à son plus haut degré, la malade paraît être sur le point d'être asphyxiée; une salivation abondante s'écoule de la bouche, et la sensibilité est entièrement abolie. A cet état succède un abattement complet. Pendant toute cette période d'accidents, le pouls reste petit et serré. La crise ne dure jamais plus de huit à dix minutes.
Il est rare que l'éclampsie^e termine par la mort, bien que les accès soient quelquefois très-intenses et répétés.
Le seul moyen que j'ai mis en usage, et que j'ai conseillé à diverses sages-femmes , a consisté en potions contenant beaucoup d'éther et d'eau distillée de laurier-cerise. Plusieurs fois j'ai employé l'éthérisation ou le chloroforme ; ces moyens m'ont souvent réussi. Jamais je n'ai employé la saignée, si indispensable pendant l'accouchement des femmes ordinaires atteintes d'éclampsie.
L'état constamment anémique des crétines s'oppose à l'emploi des émissions sanguines.
Beaucoup d^enfants succombent, soit pendant Taccouchement, soit dans les quelques jours qui suivent la naissance.
Hernies.
Les hernies sont assez fréquentes chez les crétins- Le relâchement des fibres musculaires , joint à cet énorme développement deTabdomen, en sont souvent les causes ; mais il en est une qui détermine trèsfréquemment cette maladie chez les crétins doués d'une certaine énergie musculaire. Ces malheureux , employés par leurs parents à descendre des montagnes d'énormes fagots de bois, dont ils sont obhgés de supporter, sur le dos et la tête, le poids dans les grandes descentes , sont obligés de faire de violents efiorts pour soulever , pour retenir leur fardeau ; ces efforts, répétés souvent, amènent une distension dans les fibres aponévrotiques, et les intestins, pressés contre les parois abdominales , finissent par laisser pénétrer dans les interstices musculaires quelquesunes de leurs anses qui forment ainsi des hernies que l'on observe généralement chez les crétins qui habitent le fond des vallées les plus humides, et où les marais sont nombreux. Il est très-rare qu'elles soient suivies d'étranglement .On en voit quelques-unes qui présentent un volume énorme.
Fièvres intermittentes.
Les crétins des vallées humides où l'on remarque
de nombreux marais formés le plus souvent par l'épanchement des eaux du torrent ou de la rivière principale qui coule dans le fond de la vallée , après les grandes pluies ou la fonte des neiges, sont très-fréquemment atteints de fièvres intermittentes qu'ils contractent dès les premières chaleurs, qu'ils gardent pendant tout l'été, et qu'ils ne quittent que lorsque la saison froide est arrivée. Presque toutes les grandes vallées des Alpes possèdent des marais; les brouillards qui s''élèvent de ces foyers pestilentiels , saturés de miasmes végétaux, portent leur funeste influence, non-seulement dans les villages situés dans le fond des vallées, mais également dans ceux qui sont placés sur les hauteurs. Ces brouillards s'élèvent, dans toutes les saisons de l'année, vers les neuf heures du matin ; d'abord très-bas, ils enveloppent les habitations inférieures de la vallée ; ils grandissent petit à petit, s'élèvent lentement à la hauteur d'environ 500 mèt., s'attachent aux arbres qui entourent les habitations , aux rochers , traversent les montagnes , et redescendent ensuite avec la même gradation à mesure que les rayons solaires, devenus plus obliques, cessent, pour ainsi dire, de leur donner des ailes. Ils enveloppent ainsi successivement tous les villages, tant du fond des vallées que ceux des hauteurs, en leur abandonnant toutes les molécules pestilentielles dont ils étaient chargés. C'est ainsi que l'on doit expliquer la présence des fièvres intermittentes aussi généralement
répandues dans les sommités que dans les parties basses.
Il est difficile de se faire une idée de l'aspect chétif et maladif, non-seulement de ces malheureux crétins pâles et amaigris, couchés dans quelque coin au soleil, tremblant leur fièvre, et dont les accès se passent sans avoir cette période de transpiration qu'on observe dans les fièvres intermittentes périodiques, mais encore celui de toute la population non crétine, n'est-on pas en droit de conclure que ces fièvres sont une cause bien puissante de dégénération de l'espèce humaine répandue dans ces vallées, et dont les individus ne réclament presque jamais les secours de la médecine! Aussi le nombre des malheureux qui succombent à la suite de ces fièvres, des maladies organiques qu'elles déterminent, est-il très-grand î Tout contribue à entretenir ces fièvres, aussi bien le défaut de vin, que celui d'une bonne alimentation, d'un air sec et pur, que le manque des secours de la médecine.
Cesfièvresintermittentes sont aussi très-fréquentes dans les plaines du Piémont , où Ton cultive le riz , que dans les plaines des vallées des environs de Grenoble.
Fièvres typhoïdes.
On conçoit facilement que l'alimentation grossière, essentiellement végétale, peu réparatrice , dont font usage les habitants des vallées des Alpes, jointe aux variations brusques de la température , humide , le
matin, par les brouillards qui s'élèvent des marais, brûlante, au milieu du jour, par les rayons du soleil qui frappent verticalement , et glacée le soir par les courants d'air qui descendent des sommités neigeuses, doit être très-fréquemment la cause de ces nombreuses épidémies de fièvres typhoïdes qui sévissent cruellement dans ces contrées. Elles n'épargnent pas les crétins, qui succombent beaucoup plus rapidement que les individus sains. Chez ces malheureux , elles revêtent plus particulièrement la forme adynamique.
Phthysie,
La phthysie est assez rare chez les crétins; cependant les praticiens qui exercent la médecine dans les vallées où règne le crétinisme , en ont observé quelques cas. Cette maladie met un temps souvent assez long pour parcourir ses périodes; et, parmi les crétins qui en sont atteints, il n'est pas rare d'en rencontrer quelques-uns qui, pendant un grand nombre d'années, présentent les symptômes caractéristiques des tubercules pulmonaires avant que la mort ne survienne.
Hydropisie ascile.
L'hydropisie, chez les crétins, me paraît due le plus souvent à la prédominance de la partie séreuse du sang sur les portions cruorique et fibrineuse. Ce qui le prouve, c'est l'état de pâleur de toutes les parties du
corps des crétins qui en sont atteints, non-seulement depuis quelque temps, mais encore de ceux chez lesquels la maladie est à son début. Chez ces malheureux, le sérum augmente dans la même proportion que diminuent la fibrine et la matière colorante. Cette proposition est d'ailleurs confirmée tous les jours par l'ouverture des cadavres de sujets anémiques, dont les vaisseaux ne contiennent qu'une petite quantité d'un liquide tellement décoloré, qu'il ressemble plutôt à de la sérosité sanguinolente qu'à du sang. L'autopsie dVn crétin mort à la suite d'une hydropisie chronique m'a confirmé dans cette opinion. Son sang était décoloré ; examiné au microscope, le nombre des globules m'a paru très-petit et de 87 seulement. 11 contenait : fibrine, 0,9; albumine, 52,5 ; eau, 902. Chez les crétins , la nutrition est altérée par une alimentation insuffisante, purement végétale et de mauvaise nature, par la privation absolue de l'usage du vm, et par le défaut complet d'exercice. On conçoit aisément que ces malheureux, privés, pour ainsi dire, de mouvements, enfermés dans les étables humides, gisant sur un fumier infect ou sur un pauvre grabat, vivant hors de l'influence si salutaire des rayons du soleil , ayant une nourriture composée d'aliments aqueux, très-peu chargés en principes réparateurs, faisant usage d'une grande quantité de boissons aqueuses, de petit-lait, doivent avoir un sang très-appauvri, et que .ces conditions doivent facilement donner lieu a 1 hy-
dropisie en focilitant la transsudation de la sérosité à travers les vaisseaux capillaires afférents ou absorbants. Cette opinion, que je me suis formée, résulte des nombreuses redierches que j'ai faites sur les causes de rhydropisie que j'ai remarquées chez les crétins et chez les habitants des vallées des Alpes et du Piémont. N'ayant trouvé que trois cas d'hydropisie due à des obstacles mécaniques à la circulation veineuse, je n'ai pu me rendre compte du grand nombre des hydropisies que j'observai, qu'en adoptant Topinion que je viens d'émettre. D'ailleurs, Willis et Monro ont recueilli des observations d'hydropisie passive, occasionnée, suivant eux , par l'humidité et l'usage continu de grandes quantités de boissons aqueuses, qui ont réagi sur la composition du sang et produit rhydropisie. Les sujets chez lesquels l'hématose a été profondément viciée, n'offrent-ils pas souvent aussi à Tobservation des collections séreuses contenues dans les cavités abdominales? Haies n'est-il pas arrivé également à produire l'hydropisie en gorgeant d'eau des animaux soumis à ses expériences? Cette opinion sur la production de l'hydropisie passive par état anémique est entièrement adoptée par M. Andral, qui dit : « Un état du sang dans lequel il y a diminution de » la quantité normale de ce liquide , et tendance à » Tanémie, peut également produire l'hydropisie; » c'est ainsi qu'on la voit survenir à la suite de sai- » gnées trop abondantes ou trop souvent répétées ;
> c'est encore ainsi que des hydropisies se sont, en » quelque sorte, montrées d'une manière épidémique » dans des temps de famine où les habitants d'un pays, » privés de leurs aliments ordinaires, étaient réduits » à se nourrir de l'herbe des champs. Nul doute » qu'un des premiers résultats de cette nourriture » ne soit de modifier les qualités du sang, de l'apj> pauvrir, en diminuant la quantité de fibrine. »
Il est donc évident que l'influence d'un sang appauvri étant une cause prochaine des ëpanchements séreux, on voit clairement que c'est dans les conditions hygiéniques et pathologiques, capables d'amener cet état, que je devais chercher les causes de l'h^dropisie si fréquente chez les crétins. N'est-ce pas aussi en altérant la qualité du sang que les fièvres intermittentes prolongées produisent ces hydropisies si rebelles dont elles s'accompagnent, qui sont si fréquentes dans les vallées des Alpes, et que j'ai souvent remarquées, non-seulement chez les crétins , mais aussi chez les individus non entachés de crétinisme ?
Bhumatisme.
L'humidité excessive des vallées où règne le crétinisme, celle qui existe dans les habitations, les variations brusques de la température, toutes les influences extérieures qui ressortent des climats où le froid et l'humidité sont réunis , étant des causes prédisposantes du rhumatisme, et comme ces conditions atmos-
phériques existent particulièrement dans les xXlpes , il est certain que les affections rhumatismales y sont fréquentes ; la population saine en est souvent affectée, et il n'y a que les demi-crétins qui en soient quelquefois atteints, et encore les cas en sont-ils rares.
Maladies cutanées.
Teigne.
Toutes les variétés de la teigne s'observent chez les crétins, et comme ils sont incapables de se soumettre d'eux-mêmes à aucun soin de propreté, et que leurs parents ne s'occupent, pour ainsi dire, jamais d'eux, on voit souvent couler le long de leurs joues une sanie purulente des plus fétides, et sous les croûtes épaisses du cuir chevelu se développent une quantité considérable de parasites. On ne peut se faire une idée de l'infection que répandent autour d'eux les malheureux crétins affectés de la teigne.
Gale.
La gale est endémique dans beaucoup de localités des vallées des Alpes, et comphque souvent l'état des crétins. Cette maladie est tellement répandue , que , dans certains villages, pas un des individus que j'ai examinés n'en était exempt. Comme elle est, chez la plupart, passée à l'état chronique , et qu'aucun n'emploie de pommades pour s'en débarrasser, il en résulte que chez un grand nombre on remarque des pustules,
des croûtes , des tubercules, symptômes de l'ancienneté de la maladie.
Ecthyma.
L'ecthyma est très-fréquent chez les crétins ; il envahit les extrémités inférieures qui se recouvrent de croûtes sèches, sous lesquelles se sécrète une sérosité purulente.
Exzéma,
Les diverses espèces d'exzéma sont fréquentes chez les crétins. Cette maladie envahit quelquefois de grandes surfaces en revêtant la forme humide. Je l'ai souvent observée derrière les oreilles, plus souvent chez les crétines que chez les crétins.
Pellagre.
La pellagre est une maladie cutanée, très-fréquente dans toute la vallée du Pô, dans les plaines du Piémont , et plus particulièrement dans les campagnes du Milanais , où elle est tout à fait endémique. Elle existe également dans les états de Venise , dans la Carniole, et dans quelques localités du sud de l'Espagne. Je Tai moi-même observée dans la vallée d'Allevard et dans le village de Presle, en Savoie. M. le docteur Charvet, professeur à la Faculté des sciences de Grenoble, en a rencontré un cas très-remarquable chez un homme de la Tronche , village situé près de Grenoble. Pour ce savant professeur , la pellagre est une véritable maladie squammeuse. Les différents
auteurs qui se sont occupés de cette affection ne sont d'accord ni sur son origine ni sur sa nature. Selon M. Rayer , la pellagre doit être rangée parmi les maladies cutanées de forme exanthémateuse ou squammeuse; et suivant MM. Cazenave et Schedel , parmi les maladies incertce sedis. M. Gibert regarde la pellagre comme une forme de Tichtiose compliquée d'une lésion des voies digestives ; et Alibert la regarde comme une variété del'érythème. Strambio, qui se trouvait à la portée de bien voir, puisqu'il dirigeait l'hôpital de Legnano , où l'on soignait spécialement les malades atteints de pellagre, la considérait comme une variété du psoriasis. Moscati, Odoardi , Fontanetti , l'ont appelée érijthème solaire. Les gens du pays la désignent sous les noms de mal rosso, mal del sole, mal delpadrone. M. Brières de Boismont, dans son excellent travail sur la pellagre et la folie pellagreuse, la considère comme une maladie analogue au psoriasis.
Ayant examiné avec soin un grand nombre d'individus atteints de cette maladie, je crois devoir la regarder commeune variété del'exzéma, que j'ai trouvée si fréquente chez les crétins des deux versants des Alpes. Dans les vallées qui descendent sur le versant de l'Italie et qui se terminent dans celle du Pô, j'ai vu constamment Fexzéma passer insensiblement à la forme pellagreuse. Dans ces vallées , la pellagre affecte plus particuhèrement les crétins, et ce n'est que
dans la vallée du Pô qu'elle attaque indifféremment les individus sains et les crétins. Quelques auteurs avaient prétendu que les crétins n'en étaient jamais affectés; mais mes observations et celles du docteur Corte de Sanfront , qui exerce la médecine dans des localités où il a pu très-facilement recueillir de nombreux faits de ce genre, contredisent l'opinion récemment émise de l'antithèse entre le crétinisme et la pellagre.
Quoi qu'il en soit, la pellagre se remarque à tous les âges, bien que Soler ait avancé qu'elle ne paraissait point avant l'âge de douze ans. J'ai remarqué qu'elle était infiniment plus commune chez les femmes que chez les hommes , et qu'elle attaquait presque exclusivement les habitants pauvres des campagnes. Elle est endémique , et non héréditaire , comme le pensaient les docteurs Strambio père et fils; elle n'est nullement contagieuse , puisqu'on voit journellement un seul membre d'une famille en être atteint, bien que les rapports soient très-fréquents , Gt que les individus couchent ensemble dans le même lit.
Les médecins italiens ne sont nullement d'accord sur les causes capables de la produire ; ainsi , Zîinetti l'a fait naître de l'usage du pain non fermenté et composé de différentes farines grossières ; Thouvenel l'attribue à l'air atmosphérique; Holland, à la mauvaise qualité des aliments ; Odoardi , à l'emploi d'à-
limentsnon salés; Frapolli Griva la considère comme due à l'action du soleil; d'autres auteurs l'ont attribuée à l'usage des eaux bourbeuses. Mes recherches sur cette complication du crétinisme dans les plaines du nord de l'Italie, me portent à en attribuer Torigine à plusieurs causes : ainsi Textrême humidité de l'air, du sol, des habitations ; la malpropreté de l'intérieur des maisons, celle inhérente aux individus; l'air impur qu'ils respirent, chargé des miasmes pestilentiels qui s'élèvent des rizières et des marécages de la vallée du Pô; la mauvaise alimentation, composée généralement d'une bouillie épaisse de farine de maïs, appelée polenta , de pâtes ni fermentées ni salées, quelquefois de mauvais lard rance , doivent être considérés comme les causes de cette maladie, qui doit être attribuée à la profonde misère dans laquelle se trouvent les individus chez lesquels elle règne. Tous sont des paysans sans propriétés, livrés à des travaux pénibles, parmi lesquels on doit placer la culture des rizières , couchant le plus souvent sur le sol, dans des habitations humides, dans les étables, où ils partagent la litière des animaux domestiques. Si, à ces causes prédisposantes du crétinisme , qui n'est que la dégénération de l'organisme, dont la fâcheuse influence se fait sentir sur les fonctions digestives et cutanées, ainsi que le prouvent les nombreuses variétés d'exzéma que j'ai constatées chez les crétins, vient se joindre l'impression d'un soleil brûlant, l'affection ex zéma-
teuse prendra les caractères assignés à la pellagre, qui a dû exister depuis très-longtemps, bien que l'on prétende qu'elle était inconnue en Italie avant 1715. Elle a reçu , de Titius , le nom de mal de misère , parce qu^elle n'attaque que les cultivateurs les plus pauvres et les plus nécessiteux, ^influence de l'insolation est manifeste , puisque la maladie ne se développe que sur les parties découvertes , et qu'un des meilleurs moyens de la combattre consiste à soustraire , du contact de l'air et du soleil , les parties affectées.
Il résulte de mes recherches que les symptômes de la pellagre doivent être distingués en externes, qui se manifestent sur la peau, et en internes, qui paraissent dûs à Taffection de quelques viscères et à la lésion de quelques-unes de leurs fonctions. Les symptômes cutanés et viscéraux commencent presque toujours en mars et en avril, quelquefois en février, et finissent en septembre. Le tissu cutané des mains, des avantbras, des pieds, de la partie supérieure du sternum, des joues, du front, des oreilles, se couvre de tâches d'un rouge clair, arrondies; il devient brûlant, tendu, et présente un crythème plus ou moins uniforme, variant du rouge vif au rouge foncé ; des vésicules pleines de sérosité limpide se manifestent; la peau pâlit ; les vésicules s'affaissent; de simples gerçures leur succèdent , et une desquamation légère arrive et continue jusqu'à l'automne, où le malade semble guéri,
et où il ne lui reste plus qu'un peu de sécheresse de l'épiderme dans les points qui ont été atteints. Chaque année, au printemps, les mêmes phénomènes cutanés reparaissent , mais avec plus d'intensité. La coloration de la peau est d'un rouge brun, quelquefois jaunâtre; des vésicules nombreuses apparaissent et se dessèchent; Tépiderme s'épaissit, se gerce plus profondément , et présente quelques rugosités et parfois des tubercules, seulement sur le front et les joues; mais c'est surtout sur le dos des mains et des pieds que répiderme offre le plus d'épaississement. Lorsque la maladie date de quelques années, la peau devient trè?épaisse, très-rugueuse; les tubercules plus nombreux, et les squames plus grandes; les symptômes intérieurs sont plus nombreux : les malades se plaignent de douleurs de tête vives, lancinantes ; de vertiges, de nausées, de lassitudes, de tristesse, d'abattement; des spasmes se manifestent le long de la région cervicale et de la colonne vertébrale ; ils sont suivis d'un sentiment d'ardeur dans ces parties; la respiration devient gênée; le malade ressent des douleurs dans la poitrine, dans la région du foie et dans les intestins. Lorsque la maladie est ancienne, à chaque printemps, lorsqu'elle reparaît, la langue est rouge, la soif vive ; des signes d'irritation gastrique se manifestent, tels que: appétit bizarre , dégoût pour les aliments, vomissements bilieux. Les organes abdominaux deviennent" douloureux; il y a de la diarrhée; une sali-
vation visqueuse salée , abondante, survient. Les malades jeunes , qui n'étaient point entachés de crétinisme, se détériorent; leur organisme dégénère, et ils finissent par présenter tous les caractères attribués au crétinisme; les sujets plus âgés présentent de plus en plus une constitution fortement modifiée; les symptômes s'aggravent d'année en année; les fonctions digestives s'altèrent profondément; l'abdomen devient douloureux; la face , amaigrie, prend une teinte terreuse; les traits se décomposent , présentent un aspect de décrépitude; des sueurs fétides arrivent; le pouls est lent, petit ; les accidents cérébraux s'exaspèrent; un véritable délire survient avec tendance au suicide ou à l'homicide; les forces s''affaibHssent; la diarrhée devient incessante, et le malade meurt d'hydropisie ou de phthysie dans le marasme le plus complet.
La maladie dure quelquefois pendant de longues années ; ainsi, j'ai vu des individus qui en étaient atteints depuis près de trente ans. Lorsque les malades appartiennent à une famille aisée, qu'ils peuvent se soigner et se soustraire aux rudes travaux agricoles, la santé peut revenir ; mais si, au contraire, les individus qui en sont ajffectés continuent à être soumis à un mauvais régime, à la fatigue extrême, aux influences défavorables, sous Tempire desquelles se trouvent placés les habitants pauvres des provinces où règne cette affection , quelques-uns tomberont dans l'idio-
tisme, et finiront par présenter tous les caractères du crétinisme compliqué de cette manie furieuse , de ce délire homicide que j'ai signalés plus haut en parlant des affections nerveuses des crétins; enfin, un certain nombre succombera après un temps plus ou moins long.
Cette affection présente donc ainsi trois modes de terminaison. Dans le premier, lorsque la maladie est récente, elle peut facilement guérir, si Ton soustrait l'individu aux causes qui la déterminent; dans le second, elle devient incurable : l'individu devient crétin ou idiot, et succombe au bout d'un temps plus ou moins long; dans le troisième, elle est toujours mortelle.
Le meilleur moyen à opposer à cette maladie dans son début , consiste à soustraire le malade aux influences climatériques auxquelles il est soumis, et à le placer dans de meilleures conditions hygiéniques.
Les malades devront éviter l'insolation, s'abstenir des travaux des champs, s'astreindre à la plus grande propreté, changer leur régime, faire usage de viandes fraîches, de végétaux légèrement acides, et s'opposer, par tous les moyens, au dérangement des fonctions digestives, précurseur le plus ordinaire de la maladie. En suivant cette seule méthode hygiénique, à laquelle on associera l'usage des toniques et des fortifiants, on arrivera à une guérison certaine; mais l'état de misère dans lequel se trouvent les populations affectées
' de pellagre est un obstacle qui ne permet pas de remplir ces conditions. Différents moyens ont été conseillés au début de la maladie. Chaque médecin a proposé sa méthode particulière, déduite de sa manière de voir sur l'altération de la peau et sur les phénomènes morbides des fonctions viscérales. Aucun n'a conduit à une médication unique. Les uns ont conseillé les petites saignées, les purgatifs, les bains généraux ou locaux, les onctions, les lotions, les toniques, les délayants, le petit-lait, les cataplasmes émollients, quelques sangsues à l'anus ; les amers, les toniques, les anti-scorbutiques, les préparations opiacées, l'eau de riz, les lavements, moyens réglés d'ailleurs d'après le degré et la période de la maladie. Dans le délire, on a mis en usage les lotions froides sur la tête et les sangsues. Pour le prévenir, on a conseillé les vésicatoires, les cautères à la nuque, les antispasmodiques de toute espèce. Tels sont les moyens proposés et mis en usage contre cette maladie, qui complique souvent le crétinisme dans le nord de ritalie.
Maladies scrofuleuses et rachitiques.
Les maladies scrofuleuses et rachitiques sont trèsrépandues dans les vallées des Alpes où règne le crétinisme. Un grand nombre de crétins en est atteint. Elles se montrent sous toutes les formes. Toutes les conditions et les circonstances qui ont été désignées
comme causes de ces maladies, se trouvant toutes dans ces contrées, il était certain que ces maladies devaient y être communes. Ainsi, beaucoup de crétins sont affectés de conjonctivite scrofuleuse, et il n'est pas rare d'en avoir qui ont perdu un œil par suite d'ulcérations qui s'étaient déclarées sur la cornée. Ces malheureux, atteints de conjonctivite compliquée de kératite ulcéreuse, fuient la lumière , se retirent dans le fond des écuries et, couchés sur le fumier, restent exposés aux émanations ammoniacales qui tendent à augmenter l'intensité du mal. Chez un grand nombre, la peau est le siège de tuméfactions et d'ulcérations qui se manifestent sur le trajet des ganglions et des vaisseaux lymphatiques. Toutes les espèces-variétés si bien signalées par jM. Layol s''y trouvent : l*' la scrofule tuberculeuse ; 2° la scrofulé catarrhale; 5° la scrofule cutanée; 4° la scrofule celluleuse; 5° et la scrofule osseuse. La plus rare est la dernière.
Quelques auteurs ont dit, et parmi eux Ackerman, que le crétinisme n'était qu'une forme du rachitisme.
Il est vrai que quelques-unes des causes du crétinisme offrent de la ressemblance avec celles qui déterminent la scrofule et le rachitisme. Ainsi, la manière de vivre influe beaucoup sur la production de Taffection scrofuleuse. Les aliments lourds qui, sous un grand volume, contiennent peu de principes nu-
tritifs, sont une source assez fréquente des affections scrofuleuses. Il en est de même chez les crétins; mais combien de fois ne rencontre-t-on pas des scrofules chez des individus bien nourris? La malpropreté est une cause puissante qui détermine laffection scrofuleuse, mais son influence n'est pas absolue, puisqu'on voit si souvent des enfants qui , bien que tenus dans le plus grand état de propreté et malgré tous ces soins incessants, restent néanmoins scrofuleux. Quoique les premiers symptômes de cette maladie existent ou n'existent pas, ces soins, chéz les populations des Alpes, sont au contraire un puissant moyen à opposer au crétinisme, puisque des enfants, nés avec quelques-uns des symptômes du crétinisme, sont assez heureux pour en être délivrés lorsqu'on entoure leur premier âge de tous les soins d'une propreté bien entendue.
Le défaut de lumière exerce une action sur le développement des scrofules ; mais cependant il est très-fréquent de voir des scrofuleux qui sont toujours exposés au soleil. La privation de la lumière est bien une cause évidente, mais, à celle-là, il faut en ajouter d'autres.
Les variations de température, l'habitation des lieux froids, humides, bas, marécageux et inaccessibles à l'action solaire , sont des influences qui déterminent aussi bien le développement des scrofules que du crétinisme. Mais si les maladies scrofuleuses sont si fréquentes dans les pays humides, tels que la Pologne, la
Hollande, l'Angleterre, dans les vallées des Cévennes le crétinisme y est inconnu ; ces causes ne suffisent donc pas pour développer le crétinisme. Il en est de même pour le défaut de lumière et l'altération de l'air. S'il est vrai de dire que les individus qui habitent une chambre étroite, obscure et humide, où le soleil ne pénètre jamais, dans les loges de portiers, dans les grandes villes, par exemple, sont très- souvent atteints de scrofules, on ne trouvera jamais de crétins parmi eux.
Dans les vallées des Alpes, les ulcérations cutanées scrofuleuses s'observent quelquefois chez les crétins, mais la dégénérescence osseuse y est très-rare, au contraire. Pour moi qui ai étudié avec tant de soin le crétinisme et toutes ses complications, les affections scrofuleuses et rachitiques ne sont que des épiphomènes. Il existe des différences si grandes entre les scrofuleux et les goitreux, qu'il est impossible de les confondre. Ainsi, la vivacité d'esprit qui existe chez le scrofuleux ne se remarque jamais chez le crétin qui est toujours privé d'intelligence. Ce dernier a toujours la peau sèche, rugueuse, empreinte d'une couleur livide, ce qui ne se voit pas chez le scrofuleux dont la peau est ordinairement rose, d'une délicatesse remarquable.
Le rachitisme présente aussi des caractères bien différents de ceux du crétinisme. Les enfants qui en sont atteints ont l'esprit plus vif et plus pénétrant que
les autres, les organes des sens bien disposés , la face pleine et bien nourrie, le teint coloré, tandis que les autres parties du corps sont maigres, décharnées, que la colonne vertébrale se courbe, que les articulations deviennent volumineuses, que le tissu osseux devient mou, et que les grands os se courbent.
Chez les crétins, ces caractères ne sont pas les mêmes: la face est pâle, les traits sont grossiers, la région occipitale est presque effacée, tandis que, chez les scrofuleux et les rachitiques, la tête est trèsgrosse à la partie postérieure. Les scrofuleux ont généralement la lèvre supérieure volumineuse , les narines gonflées, tandis que c'est le contraire chez les crétins.
Ces caractères différentiels augmentent à mesure que les individus deviennent plus âgés. Les scrofuleux sont aptes à la génération, les désirs vénériens sont même très-vifs, tandis que les crétins sont très-rarement conformés de manière à pouvoir procréer. Le scrofuleux ou le rachitiquene jouit jamais d'une santé parfaite , tandis que le crétin peut avoir une santé complète. Le rachitisme est une maladie, tandis que le crétinisme n'en est pas une.
De l'idiotisme.
Bien que quelques auteurs aient prétendu qu'il n'existait aucune différence entre l'idiotisme et le crétinisme, je crois être dans le vrai en disant que le
crétinisme est une variété très-distincte de Tidiotie. Les crétins présentent peu de différence des idiots., sous le rapport de l'intelligence et du développement des formes extérieures, mais ils en diffèrent par certains symptômes et caractères propres au crétinisme.
L'idiotie, de même que le crétinisme, n'est pas une maladie ; elle commence souvent avec la vie, ou pendant l'enfance, époque qui précède l'entier développement des facultés intellectuelles et affectives. Les imbéciles sont presque tous bien conformés, ils jouissent d'un certain degré d'intelligence, cependant toujours plus faible que celui des forces intellectuelles et affectives de l'homme parfait. Leurs sensations sont très-faibles, leur mémoire très-fugace; mais ils peuvent avoir des idées, les combiner, les comparer, tandis que le crétin en est incapable. Ils apprennent assez facilement à lire et à écrire, et même quelque métier mécanique. Leur sensibilité est assez développée , ils ont de l'affection pour leurs parents , leui' témoignent de la reconnaissance pour les soins qu'ils leur donnent. En un mot, ils sont éducables. Il en est même quelques-uns dont les facultés intellectuelles sont assez énergiques pour qu'ils puissent être aptes à certaines choses, capables de réparties piquantes et même judicieuses. Les crétins , même les moins affectés, ne jouissent d'aucune de ces facultés.
L'imbécillité peut être la suite d'une maladie accidentelle, tandis que le crétinisme ne peut avoir une
semblable origine. Les imbéciles sont cupides, dissimulés, imprévoyants, entêtés, lâches, paresseux, vindicatifs, et très-irascibles. Ces passions n'existent jamais chez le crétin ; mais ce qui différencie d'une manière très-remarquable les crétins des imbéciles, c'est que, chez ces derniers, le goût des jouissances vénériennes est très-prononcé vers l'époque de la pu^ berté. Ils se livrent d'une manière immodérée à la masturbation, sans pudeur ni retenue. Les femmes imbéciles recherchent les hommes et les provoquent par des gestes ou des poses hcencieuses, tandis que les crétins sont presque tous incapables d'éprouver ces mêmes penchants.
L'idiotisme diffère du crétinisme, en ce que ce dernier état est la dégénérescence de l'organisme des habitants des montagnes placés dans des conditions antihygiéniques défavorables, tandis que l'idiotie est innée accidentelle ou acquise. De même que pour l'étude du crétinisme, on a été obligé de diviser l'idiotisme en différents degrés, TimbécilUté et l'idiotie. Dans la première division se trouvent les cas les moins prononcés, et dans la seconde , les cas les plus tranchés. M. Dubois d'Amiens a admis une division plus étendue comprenant trois classes d'idiots : dans la première, il place les idiots qui présentent le plus haut degré d'abrutissement, réduit à l'automatisme ; dans la seconde classe, les idiots qui ne possèdent que quelques instincts, et dans la troisième, ceux qui ont.
non-seulement quelques instincts, mais encore qui sont capables de quelques déterminations raisonnées. Cette classification diffère peu de celle que j'ai admise pour les crétins.
Les idiots de la première classe présentent une certaine ressemblance avec les crétins de la même classe. Leur physionomie est également empreinte d'une stupidité remarquable. Ils passent une partie de leur vie accroupis ou couchés comme des masses privées de vie et de mouvements. Leurs sensations sont nulles et leur insensibihté complète. Beaucoup sont sourds et muets, maigres, pâles, privés de la vue, poussant par moment des cris inarticulés, véritables grognements ou hurlements ; leurs membres, sans forces et comme atrophiés, ne peuvent soutenir leur corps; ils ne savent pas même porter à la bouche leurs aliments quUls avalent sans mâcher, et il en est quelques-uns qui ne savent pas même avaler. Toute espèce d'alimentation leur est bonne. L'excrétion des urines et des matières fécales se fait involontairement. De même que les individus atteints de crétinisme au plus haut degré, ces idiots sont réduits à la vie végétative.
Dans la deuxième division se trouvent les idiots qui se rapprochent du niveau des animaux d'un ordre inférieur. Ils ont la taille petite, la tête grosse ou petite, mal conformée, la région occipitale aplatie, la face large, les chairs molles, les muscles peu pronon-
ces, les membres souvent atrophiés, le front petit, fuyant en arrière, les lèvres épaisses, les dénis cariées, les organes dès sens peu développés. Ils sont sourds ou muets; le goût et l'odorat sont incapables d'apprécier la sapidité des corps ou leur odeur. Ils mangent indifféremment les substances les plus infectes, telles que leurs ordures, sur lesquelles ils se roulent sans être incommodés par les exhalaisons fétides. Les membres supérieurs des idiots sont d'inégale grandeur , contractés et atrophiés ; leurs mains sont déformées, renversées ; leurs doigts sont minces, crochus, contractés ; ils ne savent s'en servir pour saisir les corps. Les crétins ont leurs bras, leurs mains, leurs doigts bien conformés et présentent, sous ce rapport , une grande difîerence ; leur démarche est chancelante et saccadée.
Il est évident que les sens des idiots, étant très-peu développés, les sensations presque nulles, leur intelligence ne peut se manifester extérieurement. 11 existe encore une autre différence entre les femmes idiotes et les crétines : les premières ont la menstruation régulière et abondante, tandis que les dernières sont très-mal réglées et perdent très-peu de sang.
De même que les crétins affectés au plus haut degré , les idiots incurables sont souvent au-dessous de la brute et des animaux , dont ils n'ont môme pas l'instinct de conservation ou de reproduction. Ils pa-
raissent insensibles à la douleur, et on a vu des idiotes accoucher sans se douter de ce qui leur arrivait, sans éprouver de douleur.
L'idiotie, ou du moins son premier degré, peut être
accidentelle. '»
Le crétinisme ne Fest jamais.
Il n'y a ni volume ni forme de tête propres à l'idiotie. Cependant, dans le plus grand nombre des cas, la tête est très-petite.
Chez les crétins, au contraire, la forme de la tête est toujours très-grosse.
Chez les imbéciles, la parole est libre et facile, chez les crétins elle est toujours embarrassée.
Les idiots se hvrent très-fréquemment à la masturbation. Leurs organes génitaux sont bien conformés. Cette mauvaise habitude est très-rare chez les crétins, dont les organes génitaux sont très-imparfaits.
Les idiotes sont bien réglées.
Les crétines le sont très-mal. ,
Les idiots sont assez généralement rachitiques, scrofuleux, épileptiques ou paralysés.
Les crétins, au contraire, jouissent d'une assez bonne santé et leur corps est assez bien conformé.
Il est donc évident que s'il existe quelque ressemblance entre les idiots et les crétins, il se trouve aussi de nombreux caractères qui les différencient ; cependant on pourraitdire que les idiots sont les crétins des
plaines, bien que leur nombre y soit beaucoup moindre que ne l'est celui des crétins dans les montagnes.
Des maladies auxquelles succombent les crétins.
Les crétins étant peu susceptibles d'avoir des maladies aiguës, il en résulte que la mort n'arrive chez eux le plus souvent que par suite d'un affaiblissement lent et successif des fonctions organiques de la vie.
L'humidité permanente, les miasmes pestilentiels au milieu desquels ils vivent, leur mauvaise alimentation, leur malpropreté, l'air méphytique qu'ils respirent , sont les causes qui favorisent le développement d'épidémies très-graves de fièvres typhoïdes, qui entraînent la mort d'un grand nombre de crétins, chez lesquels elle revêt le plus constamment la forme \ adynamique la plus complète.
Les fièvres intermittentes chroniques , si fréquentes dans les vallées marécageuses; les hydropisies ascites qui en sont la conséquence, la diarrhée chronique, que l'on observe souvent, sont autant de maladies qui déterminent la mort de beaucoup de crétins. L'asthme, si fréquent, qui complique leur infirmité, devient de plus en plus intense avec l'âge; une -toux continuelle survient; l'hématose se fait incomplètement, par suite de la gêne de la circulation et de la respiration, et la vie s'éteint insensiblement. Les phénomènes de la vie organique sont en général d'autant plus empreints d'atonie et de langueur que le
crétinisrae est plus prononcé , c'est ce qui explique pourquoi les maladies des crétins s'accompagnent de peu de réaction, offrent au début un diagnostic si obscur, et restent souvent inconnues.
Les apoplexies séreuses , les maladies chroniques de la moelle, les paralysies, sont également du nombre des affections auxquelles succombent le plus fréquemment les crétins.
L'agonie du crétin est ordinairement très-longue et sans douleur appréciable. Il succombe souvent sans que son état de maladie puisse faire croire à ses parents que sa mort soit si rapprochée ; elle arrive lentement, et souvent on ne s'aperçoit qu'il a cessé de vivre que lorsque sa mort date déjà de plusieurs heures.
Durée de la vie des crétins.
Le développement incomplet et imparfait du corps des crétins , l'imperfection de leurs fonctions organiques, leur manière de vivre, toutes les conditions dans lesquelles ils se trouvent constamment plongés , abrègent leur existence.
Les enfants qui naissent crétins succombent en grand nombre au moment du sevrage , soit à la suite de diarrhées qui surviennent, ou de l'hydrocéphale dont ils sont atteints.
Les crétins qui ne succombent pas dans l'enfance , arrivent rarement à l'âge de quarante ans; aussi peuton dire avec certitude que la durée de leur vie doit
être fixée entre vingt et quarante ans. Plus le crétinisme est prononcé, moins la vie est longue.
Classification des crétins.
Nous avons dit que le crétinisme était congénial , et qu'il ne se développait souvent que quelque temps après la naissance. Dans le premier cas , Tabsence des facultés cérébrales est en général plus complète, parce que l'arrêt de développement a porté sur l'élément primordial des facultés ; aussi est-ce au crétinisme congénial qu'appartiennent les types de dégradation extrême qu'on observe dans les localités les plus infectées. Le crétinisme, qui se manifeste seulement quelques années après la naissance, est au contraire généralement moins prononcé , car il survient , chez des individus présentant déjà quelques instincts, quelques traces de facultés morales et intellectuelles ; de là résultent des différences dans l'intensité du crétinisme.
Le crétinisme présentant des degrés nombreux, depuis rindividu le plus dégénéré, jusqu'à celui qui est le plus susceptible de présenter quelques phénomènes de conscience, il a été nécessaire que les différents auteurs qui se sont occupés de cette importante question, cherchassent à établir , au milieu de cette masse hétérogène, des distinctions propres à facihter la description des formes les plus saillantes de cette infirmité.
Dans son Traité du crétinisme , Fodéré divisa les crétins en deux classes , sous les noms de complets et d'incomplets.
Le crétinisme complet, suivant cet auteur, est celui chez lequel on remarque la privation absolue des facultés intellectuelles. Le crétinisme incomplet conserve, au contraire, quelques facultés intellectuelles et sensitives, mais d'une manière imparfaite, et toujours au-dessous du degré ordinaire dont jouit un individu parfaitement développé. Cette classification ne suffisant pas pour bien caractériser les différences qui s'observent dans les pays oii le crétinisme règne endémiquement, Fodéré a cru devoir établir autant de degrés qu'il y a de différences entre chaque crétin moins affecté et un crétin réduit à la vie végétative. En effet , dans les vallées affectées de crétinisme, et où il est endémique, on trouve beaucoup d'individus qui , quoique n'étant privés ni de l'ouïe , ni de la parole, n'ont pu apprendre aucun travail domestique ni aucun exercice religieux. Toutefois, il faut se garder de confondre, avec un langage intelligent , la faculté que présentent plusieurs crétins de retenir et de répéter fréquemment quelques mots; ce n'est qu'un langage de perroquet, l'effet de l'imitation. D'autres , au contraire , paraissent doués d'une plus grande dose d'intelligence, ne peuvent jamais apprendre à lire , ou bien , s'ils savent lire , sont incapables de faire un raisonnement, de créer quelque chose par
eux-mêmes; ils n'ont aucune idée de l'avenir et manquent de prévoyance ; ils ne sont pas toujours étrangers aux sentiments d'affection, de ressentiment et de répugnance; cependant, ils n'ont pas d'idée de la divinité, de la société et de la famille, ne sachantpas discerner le bien du mal, le juste de l'injuste. Les facultés perceptives sont le plus souvent nulles; cependant, tous ne se présentent pas sous des couleurs aussi sombres et aussi tranchées ; quelques-uns d'entre eux offrent à un faible degré et proportionnel les instincts, les sentiments et les facultés intellectuelles, et se montrent timides et affectueux, reconnaissants et laborieux. Fodéré a classé toutes ces différences en crétins du premier degré , du deuxième , du troisième , du quatrième, du cinquième degré, et ainsi de suite. Cette classification devient trop longue, puisqu'il n'est pas de crétin qui ne présente quelque variété dans l'intensité, dans le nombre des symptômes de son infirmité. Cette gradation deviendrait trop minutieuse, car il faudrait autant de degrés qu'il y a de crétins.
Seusbourg les a divisés en trois degrés : extrême , moyen et faihle. Les crétins extrêmes sont ceux qui n'ont presque rien de la figure humaine , qui sont sourds et muets, qui sont privés des sens, du goût et de l'odorat , qui sont dépourvus de la faculté de se mouvoir et de toutes traces d'intelligence. Les crétins moyens sont ceux qui, jouissant de quelques forces musculaires, insuffisantes, à la vérité, pour qu'ils puis-
«entse mouvoir, sont doués de quelque langage. Enfin, les crétins faibles comprennent ceux qui, doués d'une plus grande énergie musculaire, de quelques instincts et d'une somme d'intelligence plus forte, peuvent articuler quelques mots, apprendre à lire, et se livrer à certains travaux domestiques.
Iphofens n'a admis, dans la classification de Fodéré, que les deux grandes divisions du crétinisme en complet et incomplet. Les individus de la première catégorie ont été appelés crétins absolus ; et ceux de la seconde, demi-crétins.
Le docteur Guggenbùlh, qui dirige l'établissement de TAbendberg, où il a entrepris la guérison ou l'amélioration d'un grand nombre de crétins du Valais, admet quatre classes de crétins. Dans la première, il réunit, dit-il, tous les crétins susceptibles de guérison, qui sont devenus crétins depuis la première enfance ; leur intelligence peut être rétablie de manière à ne plus laisser aucune trace de crétinisme , et, une fois guéris, ils peuvent se livrer à tous les actes de la vie sociale et intellectuelle. La deuxième classe comprend les crétins qui ont la faculté de se faire entendre clairement par paroles ou par signes ; ils sont capables d'apprendre quelques courtes propositions, jouissent d'une certaine activité des sens, sont capables d'éducation, et s'appliquent avec succès à quelques occupations manuelles et mentales. Dans la troisième classe, sont ceux qui laissent apercevoir quelque lueur d'ac-
tivité mentale: mais ils bégayent; leur langage est embarrassé, quelquefois nul, néanmoins susceptible d'un faible développement; le langage des signes est, chez eux , imparfait. Bien que les crétins aient quelques traces d'intelligence , ils n'arrivent jamais à une opération mentale qui ne soit pas Tefiet de l'imitation; cependant leur mémoire est encore susceptible d'amélioration. Enfin, la quatrième classe comprend les crétins susceptibles seulement de quelque amélioration par signes, mais qui manquent entièrement de la faculté de se mettre en relation avec les choses extérieures, et qui, pour ce motif, sont tout à fait incapables d'éducation mentale.
Dans son Traité des maladies mentales , M. Esquirol a distribué les crétins en trois degrés : dans le premier , les crétins portent bien leur tête, ont le regard animé ; la démarche aisée ; les idées sont peu nombreuses et incomplètes, mais ils distinguent les choses les plus usuelles de la vie , le bien du mal; ils ne peuvent suivre un raisonnement ; ils questionnent peu, répondent juste, mais leur parole est grimacée et convulsive. Ces crétins sont les plus nombreux.
Les crétins du second degré ont la peau livide, les traits difformes, le cou allongé, les chairs molles et flasques ; ils sont goitreux ; leur tête est mal conformée; leurs membres sont épais et lourds; ils ne s'expriment que par gestes ou par des cris convulsifs ; ils ont peu de sensibilité , éprouvent des besoins physi-
ques, les expriment; leur intelligence ne va pas au delà d'un instinct grossier; ils ne s'attachent à personne.
Dans le troisième degré , les crétins sont muets, sourds ou aveugles; le regard indique qu'ils voient mal ; ils n'ont pas de goût, mangeht tout ce qu'on introduit dans leur bouche; ils sont insensibles aux bons comme aux mauvais traitements; il faut les porter; ils sont plongés dans l'engourdissement et la stupeur la plus profonde.
Le docteur Trombotto, qui a visité un grand nombre de locahtés infectées de crétinisme, établit trois classes de crétins :
La première classe renferme les crétins doués seulement des facultés végétatives, dépourvus entièrement des facultés reproductives et intellectuelles, sans langage articulé, qu'il appelle simplement crétins.
La deuxième classe réunit les crétins doués des facultés végétatives et reproductives, et de quelques rudiments de langage ; facultés intellectuelles limitées strictement aux besoins du corps et correspondant aux seules impressions des sens, auxquels il a donné le nom de semi-crétins.
Dans la troisième classe , se trouvent les crétins doués des facultés végétatives et reproductives , de langage moins imparfait en paroles comme en gestes, de facultés intellectuelles moins limitées, mais cependant toujours au-dessous du niveau ordinaire; enfin ,
avec quelque aptitude pour apprendre un métier ou pour se livrer à divers travaux : il les a appelés crélineux.
Daus toutes ces classifications, les auteurs ont cherché à distinguer, de la manière la plus précise , les variétés du crétinisme. Bien qu'une classification complète soit très-difficile à faire, parce que le crétinisme n'est pas un fait pathologique simple, qui affecte un seul appareil organique, une seule fonction, et que les différents symptômes qui caractérisent les divers degrés du crétinisme ne sont jamais isolés complètement chez le même individu, il est cependant important d'établir certaines divisions, afin d'étudier cette infirmité sous toutes ses faces , et de rechercher les causes qui la déterminent et les moyens à lui opposer.
L'étude des différents symptômes du crétinisme que j'ai observés , la prédominance de quelques-uns, m'ont fait adopter la classification suivante:
1er degré. Crétins incurables, sourds et muets, privés des sens, de toute espèce d'intelligence, dont la vie est purement végétative. Ces crétins forment le premier degré.
2® degré. Demi-crétins. Leur tête est mal conformée; ils ont peu de sensibilité, quelques instincts, pas d'intelligence , point de langage. Des soins bien dirigés peuvent améliorer leur position; mais ils restent toujours incapables de raisonnement.
5» degré. Crétins curables. Ils portent bien leur tête; ils ont le regard moins hébété, plus vif; la démarche moins embarrassée ; ils sont susceptibles de quelques idées , de quelque raisonnement , toutefois très-simples; ils peuvent apprendre à lire , quelques travaux manuels , et quelques-uns sont aptes à l'acte de la reproduction.
Sans être parfaite, cette classification me paraît suffisante pour désigner les principaux caractères des crétins, et indiquer ceux d'entre eux qui, par une éducation bien entendue et soutenue, peuvent voir améliorer leur triste condition.
Limitation du crétinisme et du goitre.
Le goitre et le crétinisme se trouvent partout, dans les plaines, dans les montagnes, dans les villes, dans les villages; cependant, il affecte de préférence les vallées profondes, humides et étroites où les courants d'air sont peu actifs, le sol productif rare et pauvre, oii le soleil, pénétrant difficilement, ne peut dissiper les brouillards qui y régnent constamment. Cette prédilection pour les vallées, les gorges profondes, se remarque aussi bien dans les hautes chaînes de TAmérique, de l'Asie, que dans celles de l'Europe; aussi n'est-il pas étonnant de le trouver si répandu dans celle de l'Isère et de ses affluents.
Plusieurs auteurs, parmi lesquels se trouve le célèbre de Saîjssure, ont écrit que, passé 600 toises, on
ne rencontrait plus de goitreux ni de crétins. C'est une erreur que je tiens à rectifier et qu'il est facile de juger dans les Alpes.
Dans la vallée de la Maurienne, à Bramans, à 1256 mètres d'élévation ; à Montpascal, à 1555 mètres; à Albie/-le-Vieux, à 1566 mètres, on trouve 90 pour 1000 de goitreux et de crétins.
lien est de même à Ayas et à Bionnaz, villages situés au point le plus élevé de deux vallées parallèles qui naissent au pied du mont Rose, ainsi qu'à Etroubles, près du sommet du grand Saint-Bernard.
On trouve des crétins à toutes les expositions, aussi bien dans les villages exposés au midi, comme dans ceux exposés au nord, à l'est ou à l'ouest. L'exposition ou la hauteur lui sont indifférentes.
Le crétinisme se rencontre dans plusieurs parties de l'Europe, en Écosse, dans les Pyrénées, dans les montagnes du Jura français, dans la Bretagne, dans le Wurtemberg, la Saxe, le Hartz, la Bavière et même dans la Hesse; mais son centre principal, où il est réellement endémique, se trouve dans les grands soulèvements des Alpes, autour du Mont-Blanc, du Mont-Rose, du Saint-Gothar, dans le Valais, les Grisons, l'Argovie, dans les gorges profondes du Tyrol, de la Styrie, des monts Krapaths.
Le goitre, plus répandu que le crétinisme, existe dans plusieurs localités de la France, dans le département de la Somme, dans la Champagne, dans la
vallée du Rhin, à Strasbourg , puisque Fodéré,.qui était né dans un pays goitreux (les États Sardes) et qui en avait été guéri, en fut atteint de nouveau lorsqu'il vint habiter cette ville, quoiqu'il fût déjà d'un certain âge.
Jacquemont a vu des crétins parmi les populations misérables et malpropres des vallées profondes de l'Hymalaya, dans celles du Dhoun, de Sethdje ; dans les villages situés au point de partage des eaux du Gange et de la Jamma. Pallas en a observé des cas nombreux dans les hordes tartares; M. Clelland, dans le Bengale et au nord de la Chine ; des voyageurs hollandais en citent des exemples dans les îles de Java et de Sumatra.
En Amérique, M. de Humbold a trouvé des crétins dans les Cordillières, dans les Andes; Paw les a rencontrés dans l'Isthme de Panama.
Sur les bords du Niger, dans les montagnes centrales de l'Afrique, dans celles de la Lune, ainsi qu'à l'île de Madagascar ; il existe également des crétins parmi les races nègres. On peut donc dire que le crétinisme règne dans les différentes parties du globe.
Il serait trop difficile et trop long de décrire toutes les circonstances qui peuvent donner lieu au crétinisme dans les différents pays que nous venons de signaler; nous nous contenterons d'examiner et d'étudier avec soin les circonstances diverses dans lesquelles se trouvent les populations des vallées des Alpes où coulent l'Isère et ses affluents.
Pour étudier ces diverses conditions, nous examinerons :
1» Les hauteurs de ces' vallées en différents points;
2° Leurs directions;
5° La nature géologique des terrains ;
4" Les phénomènes météorologiques;
5° L'exposition et la situation des villages;
6° Les courants d'air;
T L'alimentation, les vêtements, l'industrie agricole, etc.
Après avoir examiné ces différentes circonstances, nous étudierons la distribution des crétins dans ces diverses localités, et nous rechercherons ensuite les causes présumées du crétinisme et du goitre, et les moyens à leur opposer.