Acte de la génération
Beaucoup d'écrivains ont parlé de la grande lascivité des crétins. Ils sont tous tombés dans la plus complète erreur. J'ai fait à ce sujet de nombreuses re-
cherches, et mes observations m*ont appris que les fonctions de la génération sont nulles chez les crétins dont la maladie est très-prononcée; que ce sentiment de la reproduction ne se réveille qu'à mesure que le crétinisme diminue, qu'il est moins fort. Chez les crétins fortement affectés , les organes génitaux sont peu développés, et la verge, souvent à l'état rudimentaire, ne peut entrer en érection. A mesure que le crétinisme est moins prononcé, les parties génitales deviennent de plus en plus complètes, et l'on voit alors quelques-uns de ces malheureux posséder une véritable faculté reproductrice. La masturbation est assez rare, et si quelques exceptions ont été prises par certains observateurs pour l'habitude, c'est qu'ils ont vu quelques crétineux, surexcités par une espèce de frénésie érotique, sans être retenus ni par la raison ni par la moralité , se livrer à la masturbation en présence de leur famille ou des étrangers. Toutefois , ces exemples sont fort rares, ainsi que j'ai pu m'en assurer par de nombreux renseignements. Les femmes crétines sont plus lascives; chez elles , les désirs vénériens se font plus souvent sentir; elles sont réglées très-tard , et cela seulement vers la dix-huitième ou vingtième année. Leurs règles reviennent à des époques d'autant plus fixes et régulières, que le crétinisme est plus faible.
Lorsqu'une crétine est affectée à un haut degré, elle n'éprouve aucun désir vénérien. Comment en se-
rait-il autrement chez une malheureuse privée, pour ainsi dire, de tout mouvement, de toute relation extérieure? Mais lorsque l'infirmité laisse quelques traces d'intelligence, les crétines deviennent aptes à la fécondation. Elles peuvent concevoir , avoir une grossesse qui se poursuive jusqu'à son terme ; mais alors souvent l'accouchement est difficile, soit par suite de l'étroitesse du bassin, soit par suite des nombreuses déviations osseuses qu'on y observe.
Il y a une notable différence entre les crétins et les crétines ; ces dernières paraissent plus sensibles aux plaisirs vénériens. Elles recherchent les hommes bien faits, aiment à se faire caresser, et chez quelquesunes, la lasciveté est telle, que la raison, ni aucun principe religieux ne les retenant, elles excitent les hommes aux plaisirs vénériens par tous les moyens possibles , même en présence du public. Il faut pour cela que leur crétinisme ne soit pas très-intense.
En général, celles qui conçoivent et accouchent heureusement, se trouvent souvent dans l'impossibililé d'allaiter leur enfant. La nature, si prévoyante, paraît, en les privant de lait, avoif voulu soustraire leur enfant à puiser, à une source aussi viciée, les premiers éléments de la vie animale. Ces malheureuses sont souvent insensibles à l'enlèvement de leur enfant. L'amour de la maternité, ce sentiment si puissant chez toutes les mères, n'est, pour ainsi dire, nullement développé chez ces malheureuses.
Des sécrétions.
Les crétins, ne se livrant pour ainsi dire à aucun exercice, à aucun travail, plongés constamment dans un sommeil léthargique, accroupis sur des feuilles sales, dans un coin de l'écurie ou sur le fumier, ne peuvent avoir aucune espèce de transpiration. Les fonctions de la peau sont pour ainsi dire nulles ; aussi, leur peau est-elle sèche, rugueuse et d'une malpropreté repoussante. Ce défaut de transpiration, de sécrétion, de propreté , est cause d'un grand nombre de maladies cutanées très-graves, ainsi qu'on le verra lorsqu'il sera question des maladies que l'on observe chez les crétins.
La salivation est très-abondante, et il s'écoule constamment, de leur bouche entr'ouverte , une quantité considérable d'une salive épaisse, visqueuse et fétide , sécrétion qui est souvent due à la compression exercée par le goitre sur les glandes salivaires.
11 en est quelques-uns qui sont atteints de dyssenterie chronique et qui n'éprouvent pas le besoin de rendre leurs excréments. Ces malheureux, toujours souillés de matières fécales liquides, répandent autour d'eux une odeur des plus fétides.
Les sécrétions urinaires sont très-fréquentes et très-abondantes, ce qui m'a toujours paru devoir être attribué à Tusage du petit-lait qu'ils boivent en quantité et des aliments végétaux aqueux qui forment la
base de leur alimentation et l'absence totale de sécrétion cutanée.
Organes des sens.
De la vue.
Les sens des crétins sont très-limités ; aussi leurs fonctions sont-elles fort restreintes. Cependant celui de ces organes qui paraît le mieux développé est la vue. Leurs paupières, pendantes, à demi-fermées, laissent apercevoir un œil très-souvent larmoyant dont la conjonctive rougeâtre laisse couler une sérosité purulente. Leur regard est sans expression, empreint d'une stupidité étonnante. Ces malheureux aperçoivent facilement et de loin les objets qu'on leur présente ; mais s'ils paraissent souvent ne pas les voir, on doit plutôt l'attribuer à leur peu d'intelligence, à leur indolence, qui ne permettent pas, à leur attention, de pouvoir être appelée et fixée. Ils affectionnent particulièrement les couleurs vives qui frappent davantage. Souvent ils ne savent se servir de leur vue pour saisir les objets qu'on leur présente et qui excitent leur curiosité. Ils sont comme les enfants qui viennent d'être opérés de la cataracte congéniale, ils voient les objets, mais ils ne savent pas calculer la distance qui les en sépare.
J'ai trouvé un grand nombre de crétins atteints de conjonctivité scrofuleuse qui affecte quelquefois gravement les yeux. J'en ai rencontré un grand nom-
bre affectés de taches sur la cornée, véritables cicatrices des ulcérations qui s'étaient cicatrisées. J'en ai vu quelques-uns qui, bien que jouissant de la faculté de la vue, pouvaient fixer le soleil et paraissaient éprouver un véritable plaisir dans la contemplation de cet astre.
De l'ouïe.
Un gî-and nombre de crétins est sourd et muet ; à peine un tiers de ces malheureux jouit-il d'une audition parfaite. Ils ont Toreille externe très-mal conformée ; le pavillon extérieur en est souvent trèslarge ; toutes les parties qui le composent sont pour ainsi dire sur le même plan. Le conduit auditif est souvent très-large, mais rempli de cérumen épaissi. Chez quelques-uns, il était complètement oblitéré. La dissection de l'oreille interne d'un crétin nous a démontré que le conduit auditif interne était très-rétréci, que les osselets étaient volumineux et de nature spongieuse, et la pulpe gélatineuse du nerf acoustique plus dense qu'elle ne l'est ordinairement.
Bien que la surdité soit très-fréquente chez les crétins, il ne faut pas en conclure qu'elle accompagne toujours le crétinisme, et en soit un caractère essentiel.
Ces malheureux paraissent impressionnés plus agréablement par les sons aigus et violents, que par les sons harmonieux de la musique. On peut dire que l'organe de l'ouïe des crétins passe pur toutes les gra-
dations, depuis la plus délicate jusqu'à la plus obtuse, celle même où il n'entend pas le bruit du canon ou du tonnerre.
Du goût.
La langue épaisse des crétins, recouverte constamment d'un enduit glutineux, d'une salivation abondante, dont les papilles ne sont point distinctes , ainsi que me l'a démontré la dissection de cet organe, ne se trouve nullement disposée à pouvoir apprécier la saveur des substances. Ces malheureux ne témoignent aucune différence pour les objets les plus dégoûtants. Les liquides légèrement acides sont sans action sur leur langue. J'en ai vu qui buvaient du vinaigre rouge sans pouvoir le distinguer du vin. Moins le crétinisme est fort, plus ils sont aptes à pouvoir apprécier les saveurs, et alors on en voit qui savent très- bien goûter les bonnes choses, surtout les préparations sucrées.
De l'odorat.
Le nez écrasé du crétin, présentant des ouvertures nasales assez larges , devrait facilement percevoir les odeurs ; mais l'intérieur des fosses nasales est très-étroit et très-peu profond. L'air qui pénètre à travers les orifices du nez tombe immédiatement dans le pharynx sans s'arrêter dans les différentes parties du nez. L'habitude contractée par les crétins d'avoir constamment la bouche ouverte , jointe aux mucosités épaisses et sèches qui tapissent les
fosses nasales, ne permet pas à ces malheureux de percevoir les odeurs. Les crétins les plus infectés se roulent sur le fumier, dans leurs excréments, sans paraître affectés par la mauvaise odeur. Ils mangent les substances répandant les plus fortes et les plus repoussantes odeurs sans s'en apercevoir.
Du tact.
Leur main grossière, large, recouverte d'une peau sèche et dense, paraît peu favorable à Tacte du toucher. Je n'ai jamais vu de crétin chercher à apprécier la finesse, la délicatesse d'un objet, d'un tissu , par le tact. Leur main n'est qu'un instrument destiné à saisir les objets et non à les toucher. Les crétins moins affectés sont susceptibles de se livrer à quelque travail exigeant l'emploi des mains. En général, tout le tissu cutané est dépourvu de sensibilité. Ils ne craignent ni la chaleur, ni le froid ; aussi ceux qui peuvent travailler à Tagriculture , restent exposés aux plus fortes chaleurs du soleil, comme au plus grand froid de l'hiver, sans témoigner la moindre sensation. Les vêtements que portent les crétins pendant l'hiver, composés d'une étoffe de laine épaisse , ne leur sont point incommodes pendant les chaleurs de l'été. Ils ne se plaignent jamais d'être trop ou pas assez vêtus. Ils paraissent ne point rechercher la chaleur du feu. Si quelquefois ils s'en approchent au point de se brûler, c'est qu'ils sont attirés par la flamme plutôt que pour
se chauffer. Ils courent également sur la neige et sur la glace sans paraître fatigués du froid, qui ne les impressionne nullement.
Généralement, ils sont insensibles à la douleur ; ils se brûlent , se coupent , ou se font quelques fois de graves écorchures sans manifester de sensations douloureuses.
Toutefois , à mesure que le crétinismo est moins prononcé , les sensations se manifestent de plus en plus.
Chez tous les crétins, les organes des sens sont imparfaits; seulement ils paraissent nuls chez les incurables.
Forces musculaires.
Les mouvements des crétins sont presque nuls et en général très-lents, ce qui est dû à la grande faiblesse musculaire.
On trouve souvent des crétins privés de toute espèce de mouvement. Ils passent leur vie couchés sur un grabat, sur un tas de fumier , dans quelque coin de la maison ou de l'étable, recevant leur nourriture d'une main étrangère , incapables qu'ils sont de pouvoir saisir leurs aliments. Ils font entendre quelques cris, ou mieux un grognement, lorsque leur faim se fait sentir.
Chez ceux qui sont moins affectés , on remarque dans leur position un spectacle pénible. Leur tête pe-
santé, affaissée sur le devant delà poitrine, semble ne pouvoir se soutenir. Ils ne la relèvent que lorsque leur attention vient à être réveillée par quelque objet. Leurs bras pendants le long du corps semblent paralysés, et, s'ils fixent leurs regards sur quelque chose, leurs yeux sont alors ternes , immobiles ; leur bouche reste béante; leur langue pendante laisse couler une salive visqueuse et abondante; leur corps à demi courbé , les extrémités inférieures demi-pliées , leur donnent un aspect des plus stupides qui offre à l'observateur le plus triste spectacle.
Il existe donc des crétins privés de tout mouvement ; mais à mesure que leur aflection présente de moins en moins de gravité , leurs forces musculaires deviennent plus grandes.
Il en est même quelques-uns, parmi ceux qui vivent en plein air , qui se livrent aux rudes travaux agricoles, qui jouissent de véritables forces athlétiques. Cependant leur état habituel paraît être le repos absolu, qu'ils préfèrent à tout mouvement qui pourrait les mettre en rapport avec les objets extérieurs. Ils se livrent le plus souvent au sommeil, qui est profond. Ils ne sont pas difficiles pour leur ht; ils se couchent sur l'herbe fraîche, les feuilles, la paille sèche, de même que sur le fumier le plus infecte.
Il est donc facile de voir que, ni leur taille, ni leur conformation, ni la vie qu'ils mènent , plongés dani? l'inaction , renfermés dans des maisons mal saines
ou dans des étables infectes , ne peuvent contribuer au développement de leur système musculaire.
De la voix.
Les véritables crétins sont, pour ainsi dire, privés de la voix ; cependant on ne peut pas dire que leur aphonie soit complète , puisqu'ils font entendre une espèce de grognement: mais à mesure que le crétinisme est moins intense , ils peuvent articuler quelques mots sans pouvoir jamais parler très-clairement. Us possèdent toujours une certaine difficulté dans la parole , qui reste lente et sans suite. Leur voix est d'autant moins saccadée qu'ils sont moins infectés. Les demi-crétins font entendre des sons qui varient suivant leurs besoins ; ils les accompagnent de gestes qui ne peuvent être compris que des personnes qu'ils fréquentent ordinairement ; ainsi, les baigneurs qui viennent aux eaux sulfureuses d'Allevard, connaissent tous un crétin dont l'intelligence, beaucoup plus développée que celle des autres, le rend susceptible de comprendre, par signes , tout ce qu'on lui demande , et de faire des commissions. Ce crétin, sourd et muet, donne toujours la préférence aux jolies femmes; il leur fait comprendre qu'elles sont jolies, et a souvent prouvé qu'il avait de la mémoire, en reconnaissant, après plusieurs années, des personnes qu'il avait déjà vues; il manifeste sa joie, son contentement, en faisant entendre des sons très-bruyants, surtout lorsque,
par signes, on lui a fait comprendre ce qu'on veut lui dire. Il ne manque jamais de répéter les mêmes gestes, afin d'assurer qu'il ^ compris ce qu'on lui demande, et pour expliquer si réellement c'est bien ce
qu'on désire.
Ces malheureux privés de la voix, lorsque toutefois ils ne sont pas complètement idiots, se servent ainsi des gestes comme d'un langage qui doit remplacer celui dont la nature l'a privé. .
Facultés intellectuelles.
Les facultés intellectuelles des crétins sont très-limitées; la cause en est due à l'imperfection ou à la privation d'un ou de plusieurs de leurs sens. Il en résulte que ces malheureux sont privés presque totalement d'intelligence. Un grand nombre ne peut combiner les idées et se former un jugement sur quelque sujet que ce soit; et si, parmi les crétins, dont un des principaux caractères est la stupidité , il en est quelques-uns qui sont moins stupides et peuvent comparer quelques idées entre elles et former un jugement simple, ils ne peuvent en former de compliqués, qui exigeraient de la part de leur intelligence un effort trop long pour combiner les impressions qu'ils auraient reçues.
Leur intelligence est donc aussi restreinte que leurs sensations; aussi il en est très-peu qui puissent faire comprendre qu'ils reconnaissent le plaisir ou la douleur.
Quels que soient les soins qu'on leur donne pour former leur éducation, on arrive difficilement à pouvoir donner quelques développements à leur intelligence. Il en est très-peu qui savent distinguer le bien du mal, la récompense, du châtiment; cependant on doit dire, et c'est en cela qu'il faut avoir le plus grand soin de leur éducation dès leur plus bas âge, que lorsque des personnes intelligentes s'occupent avec bienveillance de leur éducation , lorsque , toutefois , leur infirmité n'est pas incurable, on peut espérer de développer quelques notions intellectuelles. Ainsi, ceux qui peuvent marcher, se trouvant en contact avec des personnes intellectuelles , comprennent les rapports de la vie de relation , apprennent à se procurer les aliments, et à se livrer à quelques travaux manuels, qu'ils exécutent le plus souvent par imitation.
A mesure que le crétinisme est de moins en moins prononcé, les malheureux qui en sont affectés sont susceptibles d'acquérir plus de facultés intellectuelles; ils peuvent lier quelques idées entre elles , les comparer et en déduire quelques comparaisons, toutefois très-limitées.
Les crétins moins affectés encore jouissent de la faculté de perception et de pouvoir apprécier leurs sensations, mais ils ne peuvent se former de jugement sur les choses abstraites.
Là, s'arrête toujours leur intelligence.
Lorsque l'époque de la puberté arrive, le véritable
ci'élin n'en éprouve aucun effet; mais celui qui devient apte à la reproduction , voit son intelligence se développer : il se met alors plus souvent en rapport avec les objets extérieurs, sa mémoire se manifeste, son éducation peut se faire, et il peut alors apprendre à lire ou à écrire ; mais je n'ai jamais pu m'assurer , d'une manière bien positive , s'il comprenait complètement sa lecture. Ce n'était pour moi qu'un instrument qui répétait des mots sans les comprendre, puisque les faits capables de fixer plus particulièrement son esprit , ne paraissaient pas l'impressionner plus vivement que les faits les plus insignifiants.
Le langage des crétins moins affectés indique, lorsqu'ils comprennent les choses, qu'ils peuvent les combiner et les comparer ; mais toutes leurs idées ne se rapportent qu'à la vie végétative qui, pour être satisfaite, n'exige que très-peu de mots. Ils emploient trèsrarement les verbes , dont ils ne peuvent comprendre la valeur, ne se servant que des substantifs, et remplaçant les verbes par des gestes et des cris.
Moins la maladie est prononcée, plus ils sont capables de pouvoir se livrer à quelque travail. On comprend facilement que ceux qui sont privés de mouvement ne peuvent s'occuper , aussi passent-ils leur vie à dormir.
Ils travaillent plus ou moins , suivant qu'ils sont plus ou moins crétins. Les uns comprennent qu'en
mendiant ils peuvent satisfaire à leurs besoins; d'autres nettoient les écuries; quelques-uns travaillent la terre; mais dès qu'ils rencontrent le moindre obstacle , leur intelligence , si peu développée , ne peut leur faire trouver le moyen de le surmonter ; ils s'arrêtent alors jusqu'à ce que quelqu'un vienne à leur aide.
Leur faible intelligence ne peut leur faire comprendre les qualités morales ; aussi ne peuvent-ils discerner le bien du mal, la beauté de la laideur !
Ils sont tous plus ou moins doués de quelque mémoire; ils paraissent reconnaître les personnes qm prennent soin d'eux , qui leur donnent leur nourriture.
Ceux qui peuvent mendier se souviennent tresbien des maisons où on leur a donné quelque chose ; ils reconnaissent très-bien leurs bienfaiteurs, et, lorsqu'ils les rencontrent, même loin de chez eux, ils témoignent, par des grimaces, des cris répétés, leur reconnaissance ; ils se rappellent très-bien les faits qm les ont vivement impressionnés, et fuient, en poussant des cris d'effroi, les personnes qui les ont battus.
Us recherchent rarement la société, si ce n'est pour satisfaire leurs besoins, et préfèrent la solitude. Si parfois on les voit se rapprocher des femmes, ils s'en éloignent bien vite dès que leurs passions sont satisfaites.
Les crétins peuvent donc se rendre utiles à quelque chose , mais les crétines ne sont capables de se livrer
qu'à de très-simples travaux domestiques. Elles ne peuvent apprendre ni à filer ni à coudre. Elles sont donc moins intelligentes que les crétins , et moins susceptibles de se rendre utiles.
Quelle que soit leur intelligence, les crétins préfèrent toujours l'inertie. Ils sont très-paresseux et ne travaillent que poussés par quelqu'un et jamais spontanément.
Lorsque les chaleurs de l'été arrivent, ces malheureux passent une partie de la journée dans une immobilité complète, exposés au soleil brûlant, sans s'inquiéter de son ardeur, ni des piqûres des insectes qui recouvrent leur figure. Pendant la longue saison d'hiver, ils restent accroupis à la place qui leur est assignée. L'observateur qui contemple ces malheureux plongés dans cet état d'inertie, en examinant leurs regards immobiles, leurs paupières à demi fermées, leurs yeux ternes, l'immobilité de leur corps, ne peut comprendre que la nature humaine puisse dégénérer à un tel degré. Il semble que l'âme a abandonné le corps; cette iramobihté dans le regard, dans la bouche ouverte, leur respiration à peine sensible, leur physionomie privée de toute espèce d'animation, permettraient de croire qu'ils sont privés entièrement de pensée, de conscience.
Qualilés morales.
Les crétins affectés au plus haut degré, n'ayant
qu'une existence végétative, sont entièrement privés de toute apparence de qualités morales. Rien ne semble les intéresser, rien ne fixe sérieusement leur attention, quels que soient les soins que l'on prenne d'eux ; mais à mesure que le crétinisme est moindre , ils paraissent capables d'affection ou de répulsion. Ils témoignent quelquefois de l'attachement, de la reconnaissance, aux personnes qui les nourrissent. Il en est qui, bien que n'ayant jamais manifesté d'affection pour personne, en témoignent une bien prononcée pour des animaux , pour des chiens surtout. Ils montrent une répulsion bien évidente pour les personnes qui les tourmentent ou se moquent d'eux.
Ils témoignent leur contentement aux personnes qui leur plaisent, par des sourires , des signes , des gestes ou des cris particuliers. On peut dire que le crétin est sans haine, sans ressentiment, n'éprouvant que des sensations du moment, dont il ne conserve le plus souvent aucun souvenir. Je n'ai jamais vu de crétin montrer de l'affection pour un autre crétin. Ils s'évitent ; mais lorsqu'ils se rencontrent, ils se disputent facilement. Ils en viennent rarement à se battre. Lorsque ces infortunés reçoivent quelque argent, quelque objet destiné à satisfaire leurs sens, leur impassibihté s'efface, leur physionomie s'épanouit ; les uns laissent voir leur contentement par quelques sourires, d'autres se laissent aller à des
rires bruyants, accompagnés de grimaces telles, qu'ils deviennent alors des êtres les plus hideux à voir. • La douleur physique détermine, chez le crétin, plutôt de la colère que des plaintes. Quant à la douleur morale, elle est très-rare ; cependant les crétines paraissent la ressentir ; mais la moindre distraction leur fait oublier toute sensation pénible. Le crétin n'agit que guidé par son instinct, et par les besoins quMl ne peut se dispenser de satisfaire. Il manque presque entièrement de sentiments moraux. Il n'est ni bon ni méchant. Il ne peut discerner le bien du mal, ni apprécier la vertu ou reconnaître le mal. On conçoit facilement que ces êtres, privés de la plupart des sens, ne possédant qu'une intelligence très-Hmitée, ne pouvant, par conséquent, recevoir aucune notion religieuse, ne puissent avoir aucune qualité morale.