CHAPITRE V
COUP d'oeil général sur la topographie des ALPES DE LA VALLÉE DE L^ISÈRE.
Considérées dans leur ensemble, les Alpes qui dépendent de la vallée de l'Isère présentent un \aste groupe de montagnes de hauteur différente, coupées par des intersections profondes, des gorges, des vallons venant aboutir à une vallée principale. Tantôt arides et décharnées, ces montagnes de la partie supérieure de l'Isère attristent le regard par leurs rochers abruptes, par les déchirures de leurs flancs ou leurs anfractuosités profondes , et l'étonnent par leurs pics orgueilleux ou par les glaces qui revêtent leurs cimes ; tantôt parées de végétations, elles s'élargissent en plateaux verdoyants ou descendent en collines couvertes de bois ou de culture, et forment ainsi les sites les plus pittoresques à côté des plus sombres aspects, rimage de la fécondité à côté de la désolation et de la stérilité complète. Les paysages de cette contrée de la Tarentaise, sinon aussi gracieux que ceux de la Suisse, l'emportent sur ces derniers par de plus étonnants contrastes et par des horizons qu'on chercherait vainement ailleurs. Partout un singulier mélange
de la nature sauvage et de la nature cultivée montre la main de Thomme et les bornes de son activité.
Telle est, dans ce pays, la variété des perspectives, des climats et des productions que la nature, en quelque sorte opposée à elle-même, semble réunir toutes les saisons dans le même temps, tous les climats dans le même lieu, et former un accord mystérieux entre les productions de la plaine et celles de la montagne.
En haut , des rocs arides ou couverts de glaces ; au-dessous, des pelouses de verdure ; à des hauteurs inégales, des forêts dont le sombre feuillage tranche sur la verdure qui les domine ou sur la teinte variée des rochers qui les entourent. Puis les terres cultivées qu'un pénible labour a pu féconder jusqu'à des élévations considérables; çà et là, des hameaux étagés sur les versants ou assis dans les vallons. L'aspect imposant des montagnes, leurs pâturages émaillés de fleurs en été, les torrents et les ruisseaux qui roulent avec un majestueux fracas ou se précipitent des hauteurs en cascades rebondissantes ; enfin, le bassin de la plaine, la riche culture qui le décore, les nombreux cours d'eau qui l'arrosent, tout cela forme un tableau dont les beautés inconnues aux pays de plaines ne peuvent être appréciées qu"'en les voyant. Le spectacle de magnifiques horreurs, les scènes lamentables de la nature, désolation dont on retrouve aussi là les plus sombres tableaux , font éprouver à l'âme
des émotions incomparables, et nulle part aussi saisissantes dans les régions alpines.
Plus bas on retrouve cette riante et sublime vallée du Graisivaudan, si admirée par les peintres. Mais si Ton veut embrasser, dans tout son ensemble, cette contrée alpine, si heureusement privilégiée, il faut gravir une des montagnes qui forment un des versants de la vallée, en face de celle qui se dirige du côté de Chambéry. En effet, quand vous êtes parvenu au point culminant, vous découvrez à vos pieds toute la vallée du Graisivaudan; plus loin, celle de Chambéry et du Bourget, avec son lac encadré de montagnes. Vous voyez encore les Alpes dauphinoises qui se rallient à la chaîne sarde , derrière laquelle s élève l'imposante masse du Mont-Blanc. Plus près de vous, ce sont les montagnes de la Tarentaise, les Bauges aux crêtes découpées, aux flancs lacérés et nus, et rénorme relèvement qui supporte les montagnes de la Grande-Chartreuse et les masses qui dominent Grenoble, cachées dans les nébuleuses vapeurs de l'horizon. La plaine de l'Isère se déroule à vos pieds comme un immense jardin découpé en tous sens par des plantations variées, dont la verdure foncée encadre les reflets chatoyants des cultures. L'Isère, comme un faisceau de rubans argentés, enveloppe de ses anneaux les îles nombreuses que les atterrissements ont formées, et se perd dans la vaporeuse atmosphère de l'horizon. Toute la vallée du Graisivaudan, depuis la
Tarentaise jusqu'à la vallée du Drac , dans une étendue de plus de 100 kilomètres, vous apparaît comme un immense ravin qui renferme deux villes importantes, Grenoble et Chambéry, des bourgs populeux et cent villages semés sur le sol comme pour l'animer.
Quelle peinture rendrait à la pensée l'ensemble et les détails de ce magnifique panorama , où Toeil embrasse successivement mille beautés de la nature et ne peut se lasser d'en découvrir de nouvelles ? Il faut voir ce splendide tableau et en inscrire le souvenir dans sa pensée, comme un des plus beaux qu'il soit donné de recueillir. Tout est grandiose dans cette riche nature, les arbres élèvent jusqu'aux nues leurs cimes touffues, la vigne étale ses richesses jusque sur les branches les plus élevées de l'ormeau, le .mûrier épanouit au soleil son riche feuillage, les prairies sont émaillées de fleurs aux plus vives couleurs, les cascades nombreuses forment, dans leurs chutes, de brillants arcs-en-ciel, il n'y a que l'homme seul qui ne participe pas aux bienfaits de la divinité.
Il semble qu'elle ait voulu réserver toutes ces faveurs pour la végétation, et qu'elle ait sacrifié l'homme, cet être sensible, intelligent, pensant, qui se croit l'objet constant de la prédilection divine , au reste de la nature. En présence de ce sublime spectacle d'une nature si variée et si grandiose, cette pensée attriste l'observateur, et je puis dire que la con-
templation de cette race dégénérée a été le seul motif qui m'a déterminé à étudier le crétinisme et à rechercher ses causes et les moyens qui peuvent lui être opposés. Heureux si je puis, par mes humbles travaux, trouver la cause de cette dégénérescence qui a une influence si fâcheuse, non-seulement sur les formes et la beauté de la population, mais aussi sur l'intelligence des individus.
Ce coup d'œil général sur la topographie des Alpes de la vallée de l'Isère fait pressentir les variations singulières de son état climatérique et des productions de son sol. La température changeant avec les hauteurs, y correspond à des zones différentes, à partir de celle qui forme le pied des montagnes, et la végétation subit toutes les influences analogues jusqu'aux bornes que lui assignent les glaces. Pour les arbustes et les arbrisseaux, la ligne suprême qu'elle ne peut franchir se trouve dans les bois du petit Saint-Bernard, du Mont-Valaisan , de Saint-Hugon, de la montagne des Sept-Lacs, de Belledone ; elle est supérieure pour les plantes, et peut s'élever jusqu'à près de 5000 mètres, près des glaciers des sources de l'Isère, dans ceux des montagnes d'Allevard ; mais à cette hauteur la végétation dort ensevelie sous les neiges pendant dix mois de Tannée, et se réveille quelques semaines à peine pour produire certaines plantes chétives et rabougries. En descendant des zones supérieures vers, les inférieures, on reconnaît la gradation successive
de la température et la mobilité de la végétation. Aux plateaux qui couvrent les prairies naturelles et qui s'élèvent jusqu'à 2000 mètres, succèdent les bois de bouleau, de mélèze, de sapin ; vers 1700 mètres, les terrains, en certains endroits bien exposés, commencent à être cultivés et à fournir du seigle, de l'orge, de l'avoine; à 1000 mètres, le châtaignier, le cerisier se montrent déjà, et à 700 mètres, les noyers, d'abord faibles et peu productifs, puis, en descendant, forts et vigoureux ; et enfin, plus bas, apparaît la végétation fertile des vallées.
Considérés sur les montagnes et dans la plaine, la température et le climat, la végétation, et la culture forment deux tableaux distincts qu'il faut observer à part.
La température de la vallée de l'Isère, quoique assez inconstante, est bien plus uniforme que celle des montagnes. Elle varie suivant les difiérents points de la vallée. La hauteur de sa partie supérieure la classe parmi les vallées les plus froides des Alpes, puisque sa direction regarde le nord. Les variations comparatives de la température d'été à celle d'hiver sont considérables. Dans la Tarentaise, en été, le thermomètre marque 50 à 54 degrés; en hiver, il descend à 10 et 15 degrés. Ces différences reconnaissent l'une et l'autre pour cause la présence des montagnes qui, en été, répercutent la chaleur, et qui, en hiver, dérobant au sol une grande partie des rayons solaires, re-
tardent ainsi la fonte des neiges dont la quantité moyenne est de 55 centimètres. A mesure que l'on descend la vallée, ces variations sont moins prononcées.
Il existe, en été, des variations diurnes bien sensibles qui paraissent dériver de la même cause et aussi de Tétat hygrométrique des lieux. Dans ce temps, le soleil quitte l'horizon plusieurs heures avant la nuit; le rayonnement qui se fait pendant ce long crépuscule, abaisse la température de plusieurs degrés et donne aux soirées une fraîcheur pénétrante ; le matin, une abondante rosée humecte le sol avant le lever du soleil. De plus, la vallée, sillonnée dans tous les sens par de nombreux cours d'eau, et couverte de marais sur quelques points , est souvent chargée de vapeurs dont la condensation, après le coucher du soleil, augmente le refroidissement de la surface.
Une telle température est généralement favorable à la fertilité du sol ; mais elle réagit d'une manière fâcheuse sur la salubrité de son climat.
Description géologique de la vallée de V Isère, comprenant la vallée de la Tarentaise, de la haute Savoie^ du Graisivaudan, etc.
Vallée de la Tarentaise.
L'Isère prend sa source au pied de deux glaciers qui descendent sur les flancs nord du Mont-Iseran.
Cette montagne s'élève à la hauteur de 3924 mètres. Elle est composée de schistes talqueux, de gneiss traversés en différents sens par des masses de granit et de protogyne.
Depuis le village de lignes jusqu'à celui de Scéez, au pied du petit Saint-Bernard, au point où la vallée de Bonneval vient s'ouvrir dans celle de la Taren taise, les roches qui se trouvent sur les deux rives de l'Isère sont exclusivement calcaires, légèrement argileuses et schistoïdes. Le mont Yalaisan seul est composé de masses granitiques, micassées, et de protogyne. La direction de cette partie de Tlsèrequi vient du pied du mont Tseran et qui se termine à Scéez, et qui est connue sous le nom du Val-de-Tignes, suit la direction de l'ouest à l'est. Depuis le village de Scéez, où la vallée a à peine 1000 mètres de largeur, jusqu'à Moutiers, sa direction court du nord-est au sudouest, et cette partie porte le nom de vallée de la Tarentaise ; elle est traversée dans toute sa longueur par l'Isère, qui n'est encore qu'un torrent très-rapide. Les flancs des montagnes qui forment les deux versants de cette vallée sont essentiellement calcaires. A Moutiers, la vallée se bifurque en deux parties, la première remonte à gauche du nord au sud, et conduit à Bozel en formant un vallon très-élevé ; la seconde descend à droite vers la haute Savoie.
Dans la première se trouvent les sources de Salins qui alimentent les salines de Moutiers, seule industrie
du pays et dont les produits fournissent la plus grande partie du sel employé dans la Savoie.
Depuis Bourg-Saint-Maurice, dans toute cette vallée, quelquefois si étroite qu'il n'y a que la largeur suffisante pour le cours de Tlsère, on ne trouve que des calcaires d'une couleur noirâtre , d'une consistance schisteuse, appartenant à la formation liasique. Sur cette roche se détachent de petits filets de spath calcaire blanc qui sont dus à des fendillements que les roches ont éprouvés et qui se sont ensuite remplis de chaux carbonatée. La texture de ce calcaire est trèsvariée, souvent grenue. Elle devient saccharoïde, compacte, schistoïde et même poudingiforme. Ce calcaire contient souvent des cristaux de quartz, de feldspath, presque toujours il contient des silicates et des carbonates de magnésie ; lorsque ceux-ci abonden t, la roche passe à l'état de dolomie.
Ces schistes sont ordinairement argileux ; mais les débris et les impressions de végétaux à l'état charbonneux qu'il renferme souvent, les rendent noirs, et les font passer à l'ampélite et au schiste bitumineux. Près d'Aince, l'anthracite que contiennent ces schistes, est une sorte de houille sèche. On trouve aussi, au milieu de ces roches et en différents points de la vallée, des amas de gypse contenus dans des roches magnésiennes. La largeur de la vallée est de 1000 mètres environ dans les parties les plus larges. Les points habités les plus élevés sont à 1000 mètres
environ. Les vents qui dominent sont ceux du sud et du sud-ouest. Les villages sont abrités des vents du nord et de l'est par de hautes montagnes , et le plus grand nombre est situé sur les pentes tournées au sud et sur la rive droite de l'Isère. Malgré cette belle exposition, ces villages ne reçoivent pas le soleil pendant quatre mois de l'année. Les brouillards y sont toujours permanents et ne se dissipent guère qu'au milieu du jour. Dans un grand nombre de points, les sources ont déposé de grands amas de tufs sur lesquels croissent des mousses et quelques plantes aquatiques. A la partie la plus élevée de cette vallée, se trouve le village de Scéez, placé au confluent de trois vallées, adossé au pied du petit Saint-Bernard, qui l'abrite des courants d'air et lui intercepte les rayons du soleil. Au milieu de cette vallée, on remarque les deux communes de Marcot et de Landry, situées sur la rive gauche de l'Isère , et dont les habitations sont construites sous des bois touffus qui s'élèvent depuis la rivière jusqu'au sommet de la montagne dont la pente est presque verticale.
Les brouillards qui s'élèvent au-dessus du cours rapide de l'Isère, ne sont jamais dissipés par les rayons du soleil, qui ne paraît ni en hiver ni en été. Les crétins et les goitreux y sont très-nombreux et tous à un haut degré, tandis que ceux qui habitent les villages de la rive droite, placés à de meilleures expositions, appartiennent au plus faible degré.
IGl
La situation de ces deux communes, dans la gorge |)rofonde par oiî s'écoule l'Isère, l'aridité de leur sol graveleux, le peu de ressources de la culture et l'indigence de presque tous les habitants, en font deux villages les plus misérables de la Tarentaise. Les rigueurs du sol semblent avoir rejailli sur le moral des individus, et la population, généralement bornée et ignorante, ne paraît pas être, pour l'intelligence, à la hauteur des autres communes de la Tarentaise.
La vallée qui conduit à Bozel est plus étroite encore depuis Salins jusqu'à Villars-le-Goîtreux : on y trouve d'immenses dépôts de tuf. Les roches de ces montagnes sont de même nature que celles que nous avons déjà décrites, et composées de calcaires noirâtres, formant, au col de la Madeleine, de véritables ardoises très-estimées et recherchées qui sont exportées, soit à Chambéry , soit même à Grenoble. On trouve également quelques mines d'anthracite dont les produits, transportés à Moutiers, sont employés pour chauffer les chaudières de réduction des sahnes.
A Yillars-le-Goîtreux, la vallée de Bozel se divise en deux gorges qui se dirigent, l'une, vers Champagny, l'autre, vers le col de la Vanoise, passage intermédiaire entre la Tarentaise et la Maurienne. Les points les plus élevés de ces deux vallons susalpins sont formés de rocs arides et sans traces de végétation; plus \m, les flancs sont couverts de bois et de prairies.
Les villages situés dans cette vallée sont disséminés
sur les deux rives du torrent qu'on y remarque. Depuis la Perrière jusqu'à Yillars-le-Goîtreux, on trouve beaucoup de crétins ; mais, depuis ce dernier village, on ne trouve plus que des goitreux.
La vallée qui, à pai-tir de Moutiers, s'infléchit à droite, se dirige ensuite du sud au nord. La nature géologique du sol est la même que celle que nous avons déjà indiquée, les roches appartenant toutes à la formation liasique. Depuis Moutiers jusqu'à Aigue- Blanche, elle n'a que la largeur de l'Isère ; mais, à partir d'Aigue-Blanche, elle s'ouvre et forme un assez large bassin, parsemé de nombreux villages entourés de champs bien cultivés et très-fertiles. Depuis le village de Petit-Cœur, elle redevient étroite, et ce rétrécissement se continue jusqu'à Albertville, chef-lieu de la Haute-Savoie.
Le cours de l'Isère, resserré entre les hautes montagnes qui la bordent de chaque côté, grossi de plusieurs torrents, est très-rapide , et donne lieu au développement de brouillards épais et permanents qu'on observe surtout aux environs de Cévins , où finit la Tarentaise et où commence la Haute-Savoie. Là, la vallée se dirige à l'ouest, devient plus étroite, plus profonde; aussi les cas de crétinisme sont-ils plus nombreux et plus intenses.
Les brouillards étant plus constants, et les courants d'air moins rapides, l'atmosphère reste toujours saturée d'humidité.
Les roches se composent de micaschistes sur lesquels reposent des terrains d'alluvion, dés schistes calcaires, des roches magnésiennes et gypseuses.
Vallée de la Haute-Savoie.
Depuis Cévins jusqu'à Conflans, la vallée de l'Isère prend le nom de vallée de la Haute-Savoie; elle est très-étroite et plus profonde , et moins exposée aux rayons bienfaisants du soleil; sa largeur est environ la moitié de sahauteur. Les petitscours d'eau, très-multiphés et descendant des montagnes, amènent des vapeurs continuelles qui, réunies à celles qui s'élèvent au-dessus du cours impétueux de l'Isère , entretiennent des brouillards fréquents. Les saillies des montagnes, les angles rentrants qu'elles forment, les grands arbres touffus qui enveloppent les habitations, rendent l'air stagnant et humide; aussi, le nombre des crétins y est-il considérable, et se trouvent, comme nous l'avons déjà indiqué, disséminés en plus grand nombre dans les lieux bas et humides, et écartés de la route.
Depuis Albertville , elle se dirige de Touest-nordouest à l'est-sud-est, en devenant de plus en plus large; les courants d'air sont plus rapides; le soleil paraît plus tôt, et, restant plus longtemps, dissipe facilement les brouillards qui s'élèvent sur la rivière et sur les nombreux marais qui régnent le long du cours de l'Isère. A son point d'origine, elle est à 380 mètres d'élévation, et sa largeur, qui est déjà de plus
de deux kilomètres à Albertville, en a plus de six à Ayton. (
Les cas de crétinisme y sont nombreux, surtout sur la rive gauche, où il sévit très-fortement, et où la population présente le plus triste aspect. La rive droite est entièrement formée par les montagnes des Bauges atteignant plus de deux mille mètres d'élévation, et entièrement composées de roches calcaires appartenant aux terrains crayeux, néocomiens et jurassiques. Les petits coteaux qui se trouvent sur les bords de l'Isère , sur lesquels sont construits les différents villages, sont composés d'alluvion , de couches de sable, de cailloux roulés alternant avec des couches de marnes argileuses, bleuâtres. Les montagnes de la rive gauche sont formées de calcaires noirâtres, schisteux, de même formation que ceux que nous avons vus et décrits dans la Tarentaise. Les cas de crétinisme sont très-nombreux sur cette rive, qui reçoit le soleil beaucoup plus tard que Tautre, et qui même en est privée pendant les mois les plus courts de l'année.
Vallées de Coise, de la Rochette et de Presle. Depuis Ayton jusqu'à Arvillard, dernier village de la Savoie , vers la frontière française , on trouve trois petites vallées qui séparent les différents contreforts de la chaîne des Alpes. Depuis le bord de l'Isère, le premier contre-fort forme une série de collines peu élevées, dont le sol est composé de cailloux agglomé-
l'es, supportés par des couches alternatives de sables et de marnes bleues. Le versant nord, qui regarde l'Isère, est planté d'arbres touffus; des brouillards constants y régnent; les maisons sont basses et humides , et sont peuplées de goitreux et de crétins. Le versant sud est très-ondulé; il est recouvert de vignes; toutes conditions d'une bonne insolation, d'une bonne ventilation, s'y trouvent, et cependant il y a beaucoup de scrofuleux, de goitreux et de crétins, bien que les eaux y soient d'une grande pureté.
La seconde vallée , qui s'étend depuis le village de Bourgneuf jusqu^à celui de Leyssaud , est occupée, dans son fond , par des marais ; aussi l'air y est-il très-humide. Cette vallée , traversée par la route de Paris à Turin, est parsemée d'habitations peu ombragées, et cependant habitées par un assez grand nombre de crétins. La colline qui sépare cette vallée de la troisième est plus élevée et composée de schistes argilo-calcaires noirâtres qui s'élèvent à 600 mètres, que Ton retrouve aussi sur le versant nord, couvert de belles forêts de châtaigniers qui entourent les habitations. Ces habitations, construites sur un sol extrêmement humide, sont remplies de goîtreux et de crétins. Les villages situés sur la pente sud , couverte de vignes, sont propres et ne sont point entourés de grands arbres ; les sources y sont rares, mais le fond de la vallée, la plaine, sont couverts de marécages.
Après avoir traversé cette vallée, au milieu de la-
IGG
quelle coule un torrent rapide , qui , dans le moment des grandes pluies ou de la fonte des neiges, envahit tous les terrains qu'il traverse et forme des flaques d'eau marécageuse qui entretiennent des brouillards épais sur la vallée , on arrive au dernier contre-fort beaucoup plus élevé que tous les autres. Cette petite vallée de la Rochette est une des plus riches des Alpes. La fertilité du sol est telle, qu'on y cultive toutes les céréales, qui donnent des produits abondants. Les pentes qui regardent le midi sont couvertes de riches vignobles. L'aisance des habitants y est générale, et, malgré ce bien-être , elle présente un aspect chétif : le bourg de la Rochette, qui en est le cheflieu, est peuplé d'un grand nombre de crétins, et sa position au confluent de deux torrents rapides qui descendent des glaciers, y entretiennent une grande humidité. Derrière ce contre-fort se trouve une haute vallée, ou mieux, une suite de gorges profondes où coulent le torrent duGélon et ses affluents. On y voit neuf communes. Les terrains sont composés de différentes roches , les unes appartenant à la formation liasique, et les autres aux schistes talqueux. Dans différents endroits, les roches sont magnésiennes, et une immense couche gypseuse règne tout le long du revers sud de la vallée. Les populations sont malheureuses ; les courants d'air ne se renouvellent jamais; le soleil reste six mois sans y paraître ; des brouillards y régnent constamment ; les habitations , ensevelies sous
des noyers, des châtaigniers séculaires, entourées de sources nombreuses, sont basses et humides, et peuplées de goitreux et de crétins.
Vallée du Graisivaudan.
Cette magnifique vallée du Graisivaudan, une des plus pittoresques et des plus riches de France , commence au village de Chapareillan , en même temps que la frontière française. L'Isère, grossie d'une foule de torrents , est devenue une grande rivière navigable. Cette vallée suit la direction du nord-est au sudouest. A son origine, elle est élevée à 289 mètres audessus du niveau de la mer ; sa rive droite est formée par les montagnes élevées qui composent le soulèvement de la Grande-Chartreuse, et dont les différentes roches appartiennent aux terrains néocomien, crayeux et jurassique. Le bord de la rivière, les terrains de la plaine, et les collines ondulées qui remontent jusqu'au pied du premier contre-fort , sont (composés de cailloux roulés, de sables alternant avec des marnes argileuses. Le premier contre-fort est formé de calcaires jurassiques ; sa pente est couverte de bois, au sommet et inférieurement, de riches vignobles, parsemée de nombreux villages, traversée par la route de Grenoble à Chambéry. Au-dessus de ce premier contrefort, on trouve une longue bande de terrains ondulés formant un gradin , terminé , à l'ouest , par des calcaires à pic , et couvert de villages disséminés sur toute son étendue.
Quelques-uns des nombreux villages de cette rive sont habités par des goitreux et par un petit nombre de crétins retirés dans les maisons basses , humides, et cachées sous de grands arbres fruitiers , exposées constamment aux épais brouillards qui s'élèvent chaque matin du lit de la rivière et des marécages formés par ses débordements. Depuis Pontcharra, où commence le sol français, jusqu'à Gières, en face de Grenoble, règne une série de montagnes formant un premier contre-fort de la grande chaîne des Alpes qui sépare le Dauphiné de la province de Saint-Jean-de- Maurienne appartenant aux Etats sardes.
Ces montagnes s''élèvent, en divers points, jusqu'à la hauteur de 1200 mètres, surtout dans la partie supérieure de la vallée ; leur sol est composé de calcaires schisteux noirâtres, bitumineux, appartenant à la formation liasique, ainsi que le démontrent les ammonites et les bélemnites qu'on y rencontre çà et là. Ces calcaires, tantôt schisteux , tantôt à cassure saccharoïde, compacte, sont traversés de nombreux filets de carbonate de chaux spathique, d'un blanc très -pur.
Cette chaîne s'ouvre, en différents points, par des failles profondes où coulent des torrents qui descendent des gorges supérieures, et entretenus par la fonte des neiges et des glaciers.
La pente nord-ouest est couverte de magnifiques forêts. A l'entrée de ces failles, de ces gorges profondes, qui n'ont que la largeur suffisante pour laisser
couler les eaux du torrent, se trouvent de nombreux villages bâtis dans les angles rentrants , dont les habitations éparses sont littéralement enfouies sous des arbres fruitiers, tels que noyers et châtaigniers, qui, gônant les courants d'air , s'opposent, par leur ombrage, à ce que les rayons du soleil , qui n'apparaît que très-tard dans la matinée , à cause de la grande élévation et du peu d'inclinaison des montagnes, exercent leur influence salutaire sur les habitations situées au pied de ces montagnes.
L'aspect général de la population de cette rive de la vallée ne présente point la santé; on y trouve de nombreux scrofuleux, beaucoup de goitreux et quantité de crétins; et cependant l'aisance y est générale. Beaucoup de familles riches possèdent dans leur sein des goitreux et des crétins. Au delà de ce contre-fort existent plusieurs vallées parallèles à celle du Graisivaudan, et qui viennent y aboutir en s'infléchissant toutes brusquement vers l'ouest, dirigées , dans leur plus grande étendue, du sud au nord: telles sont les vallées d'AlIevard, de Theys, de Vaulnaveys.
Vallées d'Allevard et de la Ferrière.
La vallée d'Allevard , qui commence à la frontière sarde, se termine au delà de Saint-Pierre en s'infléchissant vers l'ouest pour venir déboucher dans la vallée de l'Isère.
Sa direction principale est du sud-ouest au nord-
llO
c&t. A son point central, au bourg d'AUevard, elle est située à 475 mètres au-dessus du niveau de la mer ; son étendue est d'environ 10 kilomètres. Dans la moitié inférieure , elle est parcourue par le torrent de Bréda, qui prend sa source à '2471 mètres d'élévation, dans les glaciers et les lacs de la vallée des Sept- Lacs. La montagne de Bramefarine, qui sépare cette vallée de celle du Graisivaudan et qui forme son côté ouest, est entièrement composée de calcaire schisteux noirâtre, tantôt compact et quelquefois magnésien. L'autre flanc de la vallée est formé par les contre-forts qui s'appuient sur la grande chaîne , et composé de ce même calcaire reposant sur les schistes taîqueux. Çà et là apparaissent les couches d'un grand amas gypseux , encaissé dans une roche dolomitique superposée à des assises des grés anthracifères. Au centre de cette vallée se trouve le bourg d'AUevard, placé à l'entrée d'une gorge profonde oîi coule le fougueux Bréda. En suivant cette gorge , qui n'est qu'une immense faille depuis Allevard jusqu'au village de Pinsot, sur une étendue de 7 kilomètres, creusée dans les schistes talqueux, on arrive à ce dernier village situé à Tembranchement de la vallée de la Perrière et du Yal-de-Gleizin. La vallée de la Perrière s'étend du nord au sud, dans une longueur de près de 12 kilomètres. Elle se termine brusquement au pied des montagnes des Sept-Lacs, et est traversée, dans toute sa longueur , par le Bréda. Les roches qu'on y remar-
que sont formées de grés rouges, de schistes micassés, de calcaires noirâtres et de granités. Elle est élevée de plus de 1200 mètres. A Pinsot comme à la Perrière, on trouve des goitreux et quelques crétins.
Le village d'Allevard, situé à l'entrée de cette gorge profonde, parcouru par un courant d'air très-humide et d'autant plus frais qu'il vient du voisinage des glaciers situés au-dessus de Pinsot , est traversé par le Bréda, qui, dans son trajet avant et dans le bourg, offre des chutes successives qui font mouvoir divers artifices et saturent l'air d'une grande quantité de vapeurs humides; il est également traversé par le ruisseau du Plumet, dont les eaux proviennent des marais de Saint-Pierre: il se trouve ainsi dans les conditions les plus favorables à la dégénération de l'organisme, aussi les goitreux, les scrofuleux et les crétins y sont très-nombreux.
Vallée de Theys.
La vallée de Theys s'étend du sud au nord; on y retrouve les mêmes roches que celles dont nous venons de parler ; elle est plus élevée que celle d'Allevard ; les brouillards y sont moins fréquents, et l'on y trouve également moins de crétins; mais il y a un grand nombre de goitreux.
Vallée de Vaidnaveys. Cette vallée, qui commence au bas de Saint-Martin-
d'Uriage et se termine à Yizille en suivant la direction du nord au sud, est formée, du côté de l'est, par des montagnes très-élevées appartenant aux terrains primitifs. Le versant occidental est exclusivement composé de calcaires noirs du lias. Le fond de la vallée est entièrement composé de pierres granitiques roulées et disséminées en plus ou moins gros blocs dans des masses de sable et de graviers , et ces alluvions revêtent le flanc de la montagne orientale dans une grande épaisseur. Les éboulements sont très-fréquents, et il n'y a que quelques années qu'une avalanche de terre et de pierres, détachée de la montagne qui avoisine Prémol , engloutit deux maisons construites à sa base.
Cette vallée est très-humide, les courants d'air, trèsfaibles , ne renouvellent pas suffisamment l'air saturé d'humidité; aussi les habitations des villages sont-elles très-malsaines, et le nombre des goitreux et des crétins y est-il très-considérable. Le crétinisme y est endémique, et les malheureux qui en sont atteints le sont aussi gravement que ceux de la vallée d'Aoste. La population y est généralement chétive et compte beaucoup de scrofuleux.
De la vallée de VIsère, depuis Grenoble jusqu'à sa terminaison à celle du Rhône.
La vallée du Graisivaudan se termine à Grenoble. . En ce point, Tlsère s'infléchit tout à coup pour couler
vers l'ouest, jusque tout près de Voreppe , dans unn faille profonde et large , creusée dans les diverses chaînes des soulèvements de la Grande-Chartreuse et du Yillars-de-Lans. Les terrains situés sur la rive gauche appartiennent exclusivement aux formations néocomiennes et jurassiques; ceux de la rive droite appartiennent , les plus élevés, à ces mêmes formations, et les plus inférieurs, aux terrains diluviens et supercrétacés , parmi lesquels on remarque les lignites et les molasses de Yoreppe. Depuis ce village , la vallée se dirige du nord au sud jusqu'à sa terminaison dans celle du Rhône, au delà de Romans. Les terrains de la rive gauche sont composés de roches des formations néocomiennes et jurassiques. Les montagnes qui forment le versant occidental de cette vallée sont très-élevées, et s'ouvrent en différents points pour donner passage aux torrents qui descendent des parties élevées. Les villages disséminés sur cette rive sont placés à l'entrée de ces gorges profondes. La rive droite est formée de collines peu élevées appartenant aux terrains diluviens, formées de sable, de cailloux roulés, et de marnes argileuses.
Vallées des affluents de l'Isère.
Vallée d'Ugine.
Cette petite vallée, au fond de laquelle coule la rivière de l'Arly, depuis Albertville jusqu'à Ugine, est creusée en partie dans les masses schisteuses noires et
dans les calcaires jurassiques. A mesure qu'on remonte cette vallée, l'horizon s'élargit, le goitre et le crétinisme diminuent, et finissent par disparaître.
Vallée de l'Arc ou de la Maurienne.
Cette vallée, qui commence au pied du Mont-Cénis, au delà de Lanslebourg, se termine à Ayton en s'ouvrant dans celle de l'Isère ; elle a une longueur d'environ 120 kilomètres; à Lanslebourg, elle est à 1490 mètres d'élévation; àModane, à 1080; à Saint-Michel, à 750 ; à Saint- Jean-de-Maurienne , à 575; à la Chambre, à 480; à Aiguebelle, où elle se termine, à 325 mètres au-dessus du niveau de la mer.
La hauteur des montagnes qui la bordent est de 1800 à 5000 mètres et plus. Depuis son origine jusqu'à Saint-Jean-de-Maurienne, elle s'étend de Test à Pouest, et depuis cette ville jusqu'à Ayton , elle court du sud au nord; depuis Lanslebourg jusqu'à Saint- Jean-de-Maurienne, les roches sont composées de terrains primitifs , de calcaires métamorphiques , de gypse, de roches magnésiennes, amphiboliques, de serpentine avec diallage; depuis Saint-Jean jusque près d' Aiguebelle, on trouve des roches calcaires, des schistes talqueux, et à Aiguebelle, des roches primitives, des amas gypseux abondants.
Cette grande vallée est formée d'une succession de gorges profondes qui s'opposent au renouvellement de l'air.
Les deux versants présentent de fréquentes anfractuosités, de nombreux angles rentrants , de grandes saillies de roches, derrière lesquelles sont bâtis les villages. Dans sa moitié supérieure , cette vallée offre une chétive végétation ; elle n'est cultivée que dans le fond ; sur les mi-coteaux s'élèvent quelques forêts résineuses, et les parties supérieures sont couvertes de roches nues et arides ; mais à mesure que l'on descend le cours de l'Arc, on trouve des champs cultivés en plus grand nombre, et des arbres fruitiers, tels que noyers et châtaigniers. Les points où la vallée s'élargit sont couverts de marais formés par les débordedéments de la rivière. Ces marécages entretiennent de nombreux brouillards qui rendent l'air très-hu mide.
Les terrains cultivés dans toute cette vallée ne sont point en rapport avec la population, aussi les récoltes ne suffisent pas pour l'alimentation des habitants.
Les villages sont situés dans de fâcheuses conditions hygiéniques ; ils sont généralement placés dans les angles rentrants , derrière les anfractuosités des rochers , de sorte que le soleil n'y pénètre que trèsrarement. Les maisons sont situées sous des arbres touffus, qui ne laissent passage ni aux courants d'air, ni à la lumière solaire qui pourrait dissiper l'humidité qui s'élève des marais et des sources qui les entourent. Les crétins sont disséminés dans toute l'étendue de. la vallée; ils sont en très-grand nombre
près de la Chambre, dont la population présente un aspect des plus chétifs. Depuis ce village jusqu'à Saint-Jean-de-Maurienne , la taille des hommes est très-petite , leur corps mal conformé, et ceux mêmes qui ne sont pas entachés de crétinisme ont l'intelligence peu développée, le travail paresseux , et la démarche fort lente.
Les crétins de la Maurienne ne sont pas aussi nombreux que ceux de la vallée d'Aoste, mais ils sont aussi gravement affectés; ils se trouvent répandus également dans toutes les expositions; on en rencontre depuis les points les plus inférieurs, jusque sur' ceux qui sont les plus élevés. On trouve des crétins , à Lanslebourg, à 1490 mètres; à Albiez-le-Vieux, à 1650 mètres d'élévation. Les crétins sont concentrés surtout dans les hameaux et les villages écartés de la route, là où les communications sont les plus difficiles, où la civilisation n'a pas encore pénétré, dans les faubourgs de la ville de Saint- Jean où se trouvent des habitations sales, incommodes, où croupissent les habitants.
Près d'Ayton , les marais formés par les débordements de l'Arc , de l'Isère, et les sources nombreuses qui jaillissent dans un grand nombre de points, donnent lieu, pendant toute Tannée, au développement de brouillards très-épais; pendant l'été, au dégagement constant de miasmes putrides qui font naître quantité de fièvres intermittentes graves et rebelles.
La population est toujours maladive ; aussi la race humaine y est-elle complètement dégénérée, et trouve-ton beaucoup de scrofuleux, de goitreux et de crétins.
Vallée de la Bonne, Valbonnais et Valjouffrey.
Cette vallée, qui prend son origine dans les montagnes d'Olan qui séparent le département de Tlsère de celui des Hautes-Alpes , s'étend de Test à l'ouest. La Bonne, qui la parcourt dans toute sa longueur , prend sa source dans les glaciers de Turbat, et se jette dans le Drac, au village de Cognet. Cette vallée est sinueuse, étroite et profonde; les roches qui composent ses deux versants sont formées de terrains de nature très-complexe. On y trouve des roches primitives, des serpentines, des variolites, des amphiboles, des grés anthracifères et des calcaires métamorphiques.
Les goitreux et les crétins sont assez nombreux et disséminés dans les villages du Yalbonnais, près d'Entraigues. Cette vallée est très-humide , et l'air s'y renouvelle assez difficilement.
On observe à Valbonnais que le village principal, qui est exposé au soleil, compte plus de goitreux que le hameau des Yerneys, qui , par sa situation sur le revers nord d'une montagne, est plus froid et plus humide.
Vallée du Drac.
Cette vallée , qui commence dans le département
des Hautes- Alpes, suit d'abord la direction du sud-
ést au nord-ouest , puis se dirige tout à coup du sud àu nord pour venir se terminer dans l'Isère, un peu au-dessous de Grenoble.
Cette vallée, très-resserrée dans toute son étendue jusqu'au point où le Drac, qui la parcourt, reçoit la Romanche, s'élargit tout à coup jusqu'à son embouchure.
Les roches élevées qui encaissent le Drac, sont formées de terrains très-divers.
On trouve des roches primitives, des variolites, des spilites, des grès à anthracite, des calcaires décomposés, des calcaires jurassiques, néocomiens, crayeux, des gypses et des calcaires dolomitiques.
Dans la plaine de Vif, dans les villages situés sur la rive gauche du Drac , malgré la belle exposition , la richesse du sol, on trouve des goitreux et des crétins. Cette vallée est très-humide et couverte de brouillards. Les hivers y sont longs et rudes. La population est assez belle dans un grand nombre de points, surtout sur les lieux les plus élevés.
Phénomènes météorologiques observés dans les différentes vallées précédemment décrites .
Vallée de l'Isère.
Dans le val de Tignes, qui s'étend depuis les sources de l'Isère jusqu'à Scéez, le pays , quoique trèsprofond, est peu humide. L'hiver y est long et rigou- ■ reux. Le village de Scéez , adossé au Petit-Saint-
Bernard, entouré de montagnes de 5000 mètres d'élévation, au confluent de trois vallées profondes, est privé du soleil pendant neuf mois. Les vents dominants sont ceux du sud et du sud-ouest. Les tourmentes y sont fréquentes pendant l'hiver ; pendant l'été, Tair y est très-humide. On y trouve des goitreux et des crétins.
Depuis Bourg-Saint-Maurice , près de Scéez , où commence la Tarentaise, qui s'étend au delà de Moutiers, jusqu'au chef-lieu de canton d'Ayme, la vallée est très-étroite, aussi les habitants sont-ils privés du soleil pendant plus de huit mois. Les brouillards y sont très-fréquents et très-froids; l'hiver est rigoureux; il tombe une grande quantité de neige qui ne disparaît qu'en juin. Pendant l'été, les orages sont peu fréquents; il tombe beaucoup d'eau; les mêmes phénomènes météorologiques s'observent depuis Ayme jusqu'à Moutiers. Le froid descend jusqu'à moins de 20°; et pendant l'été, les chaleurs s'élèvent jusqu'à plus de 35». La moyenne du froid est de moins de et la chaleur, de plus de 15°. Dans certains villages, le soleil n'apparaît, l'été, que pendant deux ou trois heures. Il tombe trèspeu de grêle dans la vallée; mais sur les sommités où se trouvent les pâturages alpestres habités pendant la belle saison par de nombreux troupeaux, il en tombe quelquefois près de 20 centimètres d'épaisseur, par des orages où l'électricité est des plus abondantes. Depuis Mouticrs jusqu'à Albertville, la vallée, tou-
jours étroite, est très-humide; cependant l'hiver y est moins long et moins rude. La température moyenne est de plus de 17° en été; de moins de S^'en hiver; de plus de 1 0° en automne et au printemps. Il tombe moins de neige que près de Scéez; les orages sont assez fréquents en été, et les pluies très-abondantes.
Depuis Albertville, l'horizon s'élargit ; le soleil paraît pendant toute Tannée sur la rive droite de l'Isère, garantie des vents du nord-ouest par la chaîne des Bauges. Le climat est doux, l'air est facilement renouvelé par des vents modérés. L'hiver et l'été sont tempérés; l'insolation longue; les brouillards sont facilement dissipés; les orages sont peu fréquents; cependant il y tombe de la grêle qui, chaque année, anéantit les récoltes dans certains endroits. Il existe toutefois une grande différence entre les deux rives: sur la rive gauche, le soleil n'y paraît pas pendant près de quatre rîiois dans les villages de Notre-Dame-des-Millières, Saint-Hélène-des-Millières et Grignon. L'air y est très-humide, et les maisons malsaines.
Les mêmes phénomènes se présentent dans les vallées secondaires situées entre l'Isère et la grande chaîne, telles que celles de la Rochette et de Presle. Dans cette dernière, l'hiver y est très-long.
Yallée du Graisivaudan (France).
Dans la vallée du Graisivaudan, les brouillards sont fi'équents au printemps et en automne; les cou-
rants d'air y sont vifs et frais le matin et le soir; dans la journée, la chaleur y est très-forte; les pluies y sont abondantes; la grêle, assez fréquente, cause parfois aux récoltes d'assez graves dommages. Sur la rive droite, les goitreux et les quelques crétins qu'on y observe se trouvent seulement dans les villages les plus malsains. Sur la rive gauche , on en trouve partout , à Pontcharra, Goncelin, Tencin et Domène. Dans la vallée, le thermomètre varie considérablement.
En été, la température offre pour extrêmes 16 et 55 degrés, et en hiver, 10 et 15 degrés centigrades. Il n'est point rare, vers les équinoxes, de voir le mercure parcourir, en 24 heures, 15 degrés de l'échelle thermométrique. Dans une période de plusieurs années, la moyenne du jour le plus chaud de l'année a été de plus de 52°, 8, et la moyenne du jour le plus froid, de moins de 9», 5. Comme on le voit, le climat de la vallée du Graisivaudan présente parfois des étés très-chauds et des hivers très-froids. Cependant , la moyenne générale de l'hiver est telle , que certaines plantes du midi de la France , telles que le convolvulus cantabra , le rhamnus alternus , l'olyris alba, et même des insectes des pays chauds , se trouvent sur quelques points abrités.
La quantité moyenne de pluie qui tombe annuellement à Grenoble , est de 0,86. A Paris , cette quan- Xïté est de 0,56, et à Lyon , de 0,89.
Les vents régnants dans la vallée sont ceux du nordouest et du sud-ouest. Le sol du fond de la vallée est composé de graviers et de caillons roulés recouverts de terre végétale. Cependant , malgré l'humidité de l'air occasionnée par la rivière et ses nombreux délaissés, malgré les fosses où Ton rouit le chanvre et d'où s'exhalent des vapeurs chargées de miasmes putrides, les variations brusques de température et la rigueur de riiiver qui contraste avec la chaleur de l'été , on peut dire que le climat est assez sain.
Le village de Saint-Pierre-d'Allevard se trouve vers la partie supérieure de la vallée d'Allevard , à 547 mètres d'élévation , sur le bord des marais qui régnent depuis l'extrémité sud de la vallée jusqu'à sa partie centrale. Ils entretiennent constamment des brouillards qui ne se dissipent en été qu'après le lever du soleil.
Allevard, par sa position au pied des montagnes couvertes de glaciers et dans un vallon resserré , à l'entrée d'une gorge profonde, traversé par deux cours d'eau, ne reçoit le soleil, dans une partie du bourg , que très-tard et pendant trois heures seulement en hiver. L'autre partie en est toujours privée. Les variations de température y sont très-grandes , et on voit , en été, le thermomètre osciller de 14 à 28 degrés audessus de zéro, et en hiver, de 0 à 8, 15 et 22 degrés; différences qui s'observent souvent d'un jour à l'autre, et môme du matin au soir. Il n'y a que deux sai-
sons distinctes, l'hiver et l'été. Pendant Tété, les matinées et les soirées sont toujours tellement fraîches, qu^il faut, à ces heures, changer de vêtements et se tenir plus chaudement que dans le milieu du jour.
Les vents sont peu violents; les hautes montagnes qui encaissent la vallée Ten garantissent. Les pluies sont très-fréquentes , les orages nombreux en été , l'électricité très-forte, et il tombe souvent de la grêle. Les habitations sont toutes disposées de la manière la moins favorable à la libre circulation de l'air; elles sont situées le long du torrent: une pièce très-peu spacieuse, souvent placée à un rez-de-chaussée où. l'on ne peut pénétrer qu'en descendant plusieurs marches, sur un sol humide ou au-dessus d'une écurie renfermant des bestiaux, du fumier et des feuilles sur lesquelles tombent les matières fécales , sert de cuisine et de chambre à coucher à une famille plus ou moins nombreuse. L'air ne peut s'y renouveler qu'en passant par la porte d'entrée. Il y a bien une fenêtre d'un ou de deux pieds carrés, mais elle ne s'ouvre jamais. Si quelquefois une petite chambre se trouve à côté de celle-ci, l'air n'y arrive que par cette dernière. Les habitants ont tous le tempérament lymphatique, et souvent les communes voisines ont été obligées de payer pour celle-ci le tribut de la conscription, à cause du grand nombre de jeunes gens atteints de crétinisme , de goitres, ou réformés par défaut de taille.
Dans la vallée de la Perrière , lés orages sont peu fréquents. L'hiver commence de bonne heure et se termine très-tard; il y tombe beaucoup de neige; le soleil y paraît très-tard , reste peu de temps sur l'horizon, et pourtant le goitre et le crétinisme y sont rares.
Dans le village de Pinsot, les femmes sont plus sujettes au goitre que les hommes. La cause doit en être attribuée à ce qu'elles ne quittent pas leurs habitations, qui sont humides et malsaines, tandis que tous les hommes, qui exercent la profession de mineurs ou qui sont employésau haut fourneau, passent leurs journées dans les mines situées à de grandes hauteurs, sur les flancs des montagnes. Ces hommes, qui exploitent le minerai de fer, se livrent journellement à des travaux très-actifs ; leur nourriture est saine et suffisante ; ils respirent un air très-pur; aussi leur santé est-elle trèsflorissante. Les enfants, dès l'âge de 8 ans , sont employés à quelques travaux dans les mines; ils ont tous le visage frais et rose, tandis que les petites filles, qui restent enfermées dans les maisons avec leurs mères, sont pâles et sujettes à prendre le goitre.
Ce que nous venons de dire pour la vallée d'Allevard peut s'étendre à celle de Theys, qui n'est que la continuation de la première, séparée seulement par un simple renflement du sol qu'on nomme le col du Barioz.
Vallées de Vaulnaveys, du Drac , de la Bonne.
La petite vallée de Yaulnaveys, qui commence au pied de la montagne du pic de Belledone, élevée de 5000 mètres, encaissée entre deux chaînes dont l'une surtout est très-élevée, présente un sol très-humide. Le soleil y paraît très-peu pendant l'hiver ; la neige y tombe de bonne heure et y reste très-tard ; le froid y est assez rigoureux, et les variations atmosphériques brusques : les orages y sont peu fréquents.
La longue vallée du Drac présente les mêmes phénomènes que l'on rencontre dans les vallées profondes des Alpes. Dans sa partie supérieure, l'hiver y est très-long; il y tombe beaucoup de neige. Pendant l'été, les orages y sont assez fréquents ; mais il y tombe peu de grêle. Dans sa partie moyenne , Tair y est peu humide; les courants renouvellent l'air assez facilement. Dans sa partie inférieure, la climatologie se rapproche peu à peu de celle de Grenoble , et finit par lui être identique.
Le Valbonnais est un vallon étroit mais fertile, arrosé par une petite rivière nommée Bonne. Les limites du Valbonnais sont fixées par les crêtes des deux chaînes qui forment la vallée principale. Les deux extrémités, dans le sens de la longueur, sont la montagne de Turbate , où la Bonne prend sa source , et la commune de Valbonnais. Ce vallon a deux embranchements dont l'un conduit à la commune de Clian-
telouve , forme une gorge étroite qui a une issue dans rOisans , et est arrosé par la Marsanne. L'autre embranchement est le Yalsenestre , vallis sinistra , qui , avec plusieurs villages, forme le Valjoufifrey. Plus bas, on voit un autre petit vallon très-étroit et sinueux , le Ratier , qui comprend cinq communes et qui vient se terminer dans la vallée de la Bonne. On peut encore regarder comme une dépendance du Yalbonnais la vallée de la Mate>sine, très-élevée et très-froide , qui commence au village de Laffrey et se termine au bas de la Mure , et dont la direction s'étend du nord au sud, de sorte que les vents du nord la parcourent librement dans le sens de sa longueur, qui est de quinze kilomètres. Ce qui contribue à la refroidir, ce sont trois lacs assez grands et presque contigus qui occupent le fond de toute sa partie septentrionale. Sa température dififère tellement de celle des contrées voisines , que lorsqu'on passe dans les vallées limitrophes, on s'aperçoit immédiatement d'un changement très-sensible. Elle est élevée de 926 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Vallée du Villars-de-Lans.
Les montagnes de Sassenage, situées à l'ouest de Grenoble , commencent sur les bords de l'Isère et finissent à la Moucherolle, où commencent celles de Die.
Ces montagnes sont sèches , arides et toutes calcaires. La vallée qu'elles renferment est arrosée par le
torrent de la Bourne et celui du Furon. Les communes qu'on y trouve sont pauvres, malsaines et peuplées d'un certain nombre de goitreux.
Vallée de l'Oisans.
Le vaste système des Alpes dauphinoises présente deux grandes chaînes qui , partant l'une et l'autre des sommités de St-Hugon, s'écartent pour suivre chacune une direction différente et parallèle. Ces deux chaînes forment les deux versants de la vallée de l'Oisans , et les ondulations de leurs flancs établissent les étages successifs de cette contrée. Cette vallée , située au milieu des plus gigantesques accidents de terrain et de toutes les variations de chmat et de température, offre un aspect exceptionnel, soit au physique, soit au moral. Son sol, jadis bouleversé par les tourmentes métamorphiques, renferme de nombreuses richesses minérales les plus variées de France. En 1 141, elle fut submergée par les eaux de la Romanche à la suite d'un énorme éboulement de terre, de pierres et de rochers, parti des sommités de Yaudaine, sur la commune de Livet, qui descendit à la rencontre du ravin de l'Infernet et intercepta le cours de la Romanche jusqu'à une hauteur considérable. Le torrent reflua sur la plaine; ses eaux accumulées montèrent jusqu'au niveau de l'obstacle qu'elles franchirent ensuite. Tout, dans la vallée , dit un histoi •ien de l'Oisans, disparut sous les eaux, dont la hauteur moyenne
fut de 20 mètres au-dessus du sol. Le Bourg-d'Oisans, construit alors au haut de la colline qui le domine à l'ouest, ne fut pas atteint par l'inondation. On raconte que les habitants, ne pouvant plus rien espérer de leurs terres englouties, gagnèrent pour la plupart les montagnes avec leurs bestiaux ; ceux qui restèrent se firent pêcheurs: au moyen de barques, ils parcouraient le lac dans tous les sens, et se mettaient ainsi en rapport avec les habitants des montagnes. On montrait encore, il y a quelques années, près du presbytère du Bourg-d'Oisans , un bloc granitique auquel tenait un anneau de fer qui servait, dit-on , à amarrer les esquifs. Il en fut ainsi pendant 58 ans. Au mois de septembre 1219, le barrage de Tlnfernet céda à l'affouillement des eaux grossies par les pluies , et un passage leur fut ouvert. Elles s'y précipitèrent avec violence, allèrent ravager la vallée et la campagne de Vizille, et, après s'être frayé un chemin par le détroit de Godard, vinrent fondre sur la plaine et la ville de Grenoble, qui fut elle-même submergée jusqu'au 5« étage.
. La rupture du lac n'avait pas eu cependant assez de largeur ni assez de profondeur pour l'écoulement de toutela masse d'eau qui le fournit; un barrage de rochers persistait vers le fond de l'ancienne barrière, et derrière lui une grande étendue d'eau qui remontait jusqu'au-dessus du tiers inférieur de la plaine; les deux tiers supérieurs seulement avaient été déli-
vrés. Ce ne fut que longtemps après que l'on détruisit complètement cette dernière digue qui s'opposait à l'écoulement des eaux.
Parmi les exploitations entreprises sur les mines de rOisans , les plus remarquables furent celles des montagnes d'Huez. L'établissement de Brandes, dont la fondation appartient aux Romains, fut reconstruit par les Dauphins et devint un centre de vastes opérations. Les exploitations de ces montagnes s'étendaient sur toute la chaîne des Petites-Rousses; les principales étaient celles du lac Blanc , de l'Herpie et de la Callette. On en extrayait le plomb argentifère, le cuivre gris argentifère. Le rendement de l'argent était tel, que l'établissement de Brandes avait pris le nom d'Argenterie. On remarque également dans ce riche pays les mines d'or de la Gardette et les mines d'argent des Chalanches, comme dépendances de l'ancien établissement ; on remarque encore au milieu de la montagne la trace de deux grandes voies , que leur solidité et leur mode de construction ont aussi fait attribuer aux Romains, l'une et l'autre pavées de gros quartiers de rochers et d'une largeur considérable sur certains points. La première , dont la direction se reconnaît encore bien à travers les prairies , allait, de la tour du Prince, vers l'ouest, au village d'Huez, et de là à la Garde, où elle faisait sa jonction avec la voie romaine que l'on suppose avoir passé par là. La seconde , partant du môme point , tendait vers
le nord, allait se joindre au chemin de lamine du lac Blanc , et de là se dirigeait sous la pente occidentale des Grandes-Rousses , en passant au col de la Cochette. Reconnaissable sur divers points de son étendue, elle l'est surtout parfaitement près de ce col, partout où les moraines ne l'ont pas enfouie.
Riches en espèces minérales, les montagnes de rOisans le sont aussi en produits d'une nature différente. Leurs immenses prairies abondent en gras pâturages et alimentent des troupeaux nombreux de bêtes à laine.
La plaine de TOisans, altérée par un limon épais et fertile , trouve sous le soc du laboureur une fécondité remarquable. Elle est couverte de culture et de végétation, entre-coupées néanmoins de quelques eaux stagnantes. Toutes les productions agricoles y prospèrent. Sous l'Empire , une nouvelle route vers ritalie fut ouverte par TOisans. De tout temps, une voie de communication, survivante de la grande voie romaine, avait existé entre l'Oisans et Briançon; mais son mauvais entretien , à travers des lieux difficiles, l'avait rendue impraticable aux voitures et ne lui donnait qu'une importance de localité. En 1808, Napoléon , pour qui les Alpes n'existaient plus comme barrière, songea à multiplier et à faciliter les relations entre l'empire français et son royaume d'Italie. Commencés à cette époque dans la vallée de la Romanche, les travaux furent continués jusqu'en 1814, et repris
seulement en 1855. Continués, depuis lors, avec assez d'activité, soit dansl'Oisans, soit sur le territoire des Hautes-Alpes, les travaux paraissent très-avancés; quoique inachevée, la route est actuellement viable jusqu'à Briançon, et tout annonce qu'avant peu d'années, elle sera complète.
Fermé de tous côtés par la colossale barrière que forme la double chaîne dont l'anneau commun est aux sommités de St-Hugon , laquelle, d'un côté , sous le nom de Grandes-Rousses, sert de frontière à la Savoie , et s'avance en s'inclinant vers le midi comme pour laisser passer la Romanche; de l'autre, va relier, au moyen de l'anneau commun , le mont Pelvoux au Mont-Blanc , TOisans , assis sur les prolongements de ses rameaux, s'étend en plateaux , en versants, en coteaux et en gorges plus ou moins profondes. L'espace qu'il occupe peut être évalué à plus de 55kilom. de longueur sur 12 kilom. de largeur moyenne. Sa configuration physique en fait une contrée bien remarquable à divers titres.
La vallée de l'Oisans est parcourue dans sa longueur par la Romanche, et sillonnée, de plus, de torrents et de ruisseaux qui viennent déverser leurs eaux dans la rivière; quelques bas-fonds sont , en outre, occupés par des marais. Imbibé d'eau de toutes parts , le terrain de cette plaine est généralement humide; les prairies naturelles sont de mauvaises qualités. Ce terrain , meuble et fertile , serait très-
productif et très-riche, s^l pouvait être dégagé du réseau liquide qui l'étreint de toutes parts, et s'il était préservé surtout des débordements de la Romanche. Mal contenue dans son lit par des digues qui méritent à peine ce nom sur leur plus grande étendue, cette rivière est sujette , en été , à des crues énormes et quelquefois subites; elle franchit alors ou renverse sa faible barrière et fait irruption sur les terres. Ce malheur a été si fréquent depuis une vingtaine d'années, qu'il semble chaque année presque inévitable; chaque année le cultivateur est en proie à des craintes nouvelles, et la Romanche qui, mieux dirigée, serait un gage d'abondance pour la plaine d'Oisans, est, au contraire , un fléau menaçant.
Sa température est très-humide et généralement favorable à la fertilité du sol; si elle ne permet pas toute espèce de productions à cause de ses variations, du moins elle assure une végétation puissante aux récoltes indigènes. Sous la couche de neige qui la recouvre , la terre se repose plus longtemps et reprend, au printemps, une vigueur toute nouvelle. L'hygrométricité de la vallée de l'Oisans semblerait devoir réagir d'une manière fâcheuse sur la salubrité de son climat. Cependant l'air y est sain; les vapeurs humides qui le surchargent souvent, sont balayées par les vents du nord-ouest et sud-est qui régnent ordinairement. Celles qui s'élèvent des marais ne sont pas aussi délétères que pourrait le faire supposer leur
origine , parce que ces amas d'eau, sans cesse renouvelés par des sources vives qui les alimentent , s'altèrent peu par la stagnation. La santé publique, dans les nombreux hameaux qui couvrent la plaine , est généralement assez bonne : aucune maladie endémique ne règne sur la population; quelques-uns, cependant, quoique situés au midi et où habitent la misère et la malpropreté, sont sujets au goitre et au crétinisme. Les maladies scrofuleuses sont assez fréquentes. La partie montueuse de l'Oisans diffère totalement de sa vallée pour le climat, le sol et les productions. Situées à des hauteurs différentes, les communes sus-alpines de cette contrée et leurs terrains sont loin de se trouver dans des conditions égales de température et de productivité. Pour arriver à ces villages , il faut gravir des sentiers étroits et tortueux par des pentes raides et escarpées , franchir des précipices; aussi, ces chemins sont-ils très-dangereux pendant l'hiver. Au mois de février 1844, une catastrophe affreuse survint sur le trajet d'un de ces chemins et vers le point le plus élevé de la montagne où est situé le village de Yillard-Reymond. Une douzaine de personnes, au nombre desquelles se trouvaient des hommes, des femmes, des filles, étaient parties ensemble du village pour venir au marché du Bourgd'Oisans. Le jour était beau; la température, brumeuse et froide les jours précédents , pendant lesquels il était tombé-une grande quantité de neige, s'était tout
ù coup radoucie; tout faisait espérer un heureux voyage. La marche, ouverte par les hommes, était tracée avec peine au miheu de cette neige profonde et peu compacte, à travers une pente raide et unie; guidés par la seule connaissance des heux , les conducteurs se fourvoyaient quelquefois en dehors du chemin, et, par leurs chutes inoffensives, excitaient l'hilarité et les plaisanteries de cette troupe habituée à la peine et aux dangers. Tout à coup la masse de neige qui les supporte s'ébranle sous leurs pas; les deux extrémités de la bande, refoulées à droite et à gauche, sont jetées contre des broussailles, et, comme si la mort eût voulu choisir ses victimes, six jeunes filles qui se trouvaient au centre , entraînées par l'avalanche , disparurent dans un abîme qui alla les lancer dans la plaine à 1200 pieds de hauteur. Leurs cadavres furent recueillis en lambeaux épars.
Les communes inférieures, pour cela, se ressentent du voisinage de la vallée; les supérieures, du voisinage des glaces. Les pentes moyennes participent du climat de Tune et de Tautre; dans toutes il est généralement froid et plus ou moins rigoureux. Dans quelques villages, il n'existe que deux saisons, l'été et rhiver; les transitions courtes qui représentent le printemps et l'automne, rendent insaisissables les oscillations du temps moyen. En été, le thermomètre y marque 29° au-dessus de 0; en hiver, 10 à 12, et même jusqu'à 18° au-dessous de 0. La température
csfsujette, d'ailleurs, en tout temps aux variations les plus intempestives; plus d'une fois on l'a vue, au mois de juin ou au mois d^août, franchir brusquement tous les degrés de l'échelle jusqu'à 0, et la campagne se couvrir alors de neige ou de gelée.
Le terrain cultivé des hauteurs est calcaire , argileux ou schisteux, se laissant pénétrer parles eaux et les retenant assez facilement; quelques parties, assises sur le roc, et n'ayant que peu de profondeur dans les couches, sont très-sujettes à la sécheresse, partout le sol est assez fortement incliné et avec des expositions très-variées. Le grain reste enfoui douze ou treize mois en terre. La prévoyance fait un devoir au cultivateur de ne pas attendre la récolte nouvelle pour songer à celle de l'année suivante; il sème avant de moissonner. Les seules céréales qui peuvent croître par ce rude climat sont le seigle , l'orge et l'avoine. Heureux le cultivateur lorsqu'une gelée tardive du printemps ou un hiver prématuré ne vient pas compromettre ses espérances ! La pomme de terre réussit partout et s'enrichit même de plus de fécules que dans la plaine; le chanvre croît également sur les hauteurs , mais avec de bien faibles proportions en grandeur. Certaines plantes légumineuses et potagères des plus usuelles végètent bien partout également. Toutes ces productions ont généralement un accroissementlent et quelquefois mûrissent à peine. Excepté dans quelques années très-heureuses , les grains ne
sont jamais bien abondants, et ne suffisent pas à la consommation des habitants.
Vallée de l'Isère depuis Grenoble jusqu'à celle du Rhône.
La partie inférieure du cours de l'Isère présente une climatologie bien différente de son cours supérieur. Depuis Grenoble jusqu'à Voreppe , l'Isère suit la direction de l'est à l'ouest. Les vents du nord-ouest et de l'ouest y régnent exclusivement; ils y sont trèsfroids. Le sol est très-humide ; il n'y tombe pas plus de neige qu'à Grenoble. La rive gauche est située dans des conditions moins heureuses que la rive droite. Le soleil apparaît à peine, en hiver, sur la rive gauche ; aussi cette saison y est longue et rigoureuse. Depuis Voreppe jusqu'à Saint-MarceUin, le climat s'améliore de plus en plus. Sur la rive droite , on ne trouve plus de hautes montagnes , seulement une série de collines ondulées formées de terrains diluviens. Les sources y sont peu abondantes ; les maisons, mieux aérées, plus propres, se trouvent dans de bonnes conditions hygiéniques; aussi la population a-t-elle un air de santé générale. On ne trouve plus de goitreux ni de crétins. Dans les villages les plus humides, on trouve bien encore des scrofuleux , mais en quantité pas plus considérable que dans les pays sains. A mesure qu'on descend le cours de l'Isère, qu'on arrive à Romans, et de là à la vallée du Rhône, le climat devient plus chaud , les hivers sont courts, il
tombe peu de neige, mais les vents du nord sont fréquents, violents et très-froids; on ne trouve plus de brouillards qu'exceptionnellement. Les habitants sont tous très-sains.
La rive gauche, bornée à Test et au sud par une chaîne de hautes montagnes , est moins favorisée que la rive droite. Le soleil paraît tard , reste peu sur l'horizon pendant les courtes journées de l'hiver. Les torrents qui descendent des montagnes entretiennent beaucoup d'humidité, et par suite, les brouillards y sont fréquents. Les habitations de beaucoup de villages sont très-humides. Le nombre des scrofuleux y est assez grand; on y observe également des goitreux et des crétins.
La population est riche, le sol fournissant abondamment toute espèce de récoltes.
C'est dans les montagnes de Pont-en-Royans, à Rencurel , sur les bords de la Bourne , que l'on trouve la population la plus dégénérée. Dans cette petite vallée sinueuse, profonde, l'hiver y est long, le froid rigoureux. Dans les autres saisons , les brouillards y sont fréquents et entretiennent une humidité constante. Là, on y trouve des goitreux et des crétins.
Industries agricoles et autres.
Vêtements, alimentation, boisson, éducation, instruction dans la vallée de l'Isère et celles de ses affluents.
Dans le val de Tignes et celui de Bonneval , qui
forment la partie supérieure de la vallée de l'Isère, de la Tarentaise, les habitants cultivent quelques champs d'avoine et de pommes de terre qui fournissent des récoltes insuffisantes à l'alimentation des populations des quelques villages qui y sont disséminés. Leur richesse principale consiste dans les nombreux pâturages qui recouvrent leurs montagnes, et oii paissent, pendant l'été, de nombreux troupeaux de vaches qui viennent de la Tarentaise. Ils échangent les fromages de Gruyère qu'ils fabriquent, contre des grains de maïs qu'ils vont chercher en Piémont. Le passage du petit Saint-Bernard est la route par où ils passent avec leurs mulets pour faire leur petit commerce d^échange. Depuis Bourg-Saint-Maurice jusqu'à Moutiers, et de là jusqu'à Albertville, la végétation devient de plus en plus belle et variée. A mesure qu'on descend la vallée, on voit croître la vigne, le maïs et toutes les céréales; les populations deviennent plus aisées; la quantité de terrain cultif devient plus considérable et peut suffire aux besoins des habitants. Les mulets, les troupeaux de vaches, de brebis, qu'ils élèvent et entretiennent dans leurs riches pâturages alpestres , et qu'ils vendent à des marchands des plaines du Piémont, leur procurent quelque aisance au moyen de cette industrie. Une partie de la population de la Tarentaise émigré chaque hiver : les uns vont en Piémont, et le plus grand nombre en France, où ils se rendent à Paris. Les villages situés sur la rive gauche
sont les plus pauvres ; les maisons sont enfouies sous de grands arbres et privées de l'action bienfaisante du soleil. Dans quelques points de cette vallée, on extrait des minerais de plombs argentifères qui alimentent l'usine de Conflans, et des carrières d'ardoises qui descendent dans toute la Savoie, à Chambéry, et même à Grenoble, en France.
Le terrain le plus répandu dans toutes ces vallées appartient aux formations schisteuses du lias; les roches qui en sont composées se dégradent journellement; les pics multiphés qu'on remarque se décomposent, et les pluies entraînent tous ces détritus qu'elles charrient dans les parties inférieures; aussi est-il facile de prévoir la nature des différentes terres qui servent à la culture, car le pays étant entièrement montagneux, et n'y ayant de cultivé que des vallées étroites, on sent que ce qu'il y a de labourable n'est autre chose que le détritus des montagnes ; c'est donc une terre calcaire noire , là où se trouve le schiste areilo-calcaire bitumineux ; une terre calcaire argileuse et siliceuse, là où l'ardoise est en décomposition; une terre sablonneuse et graveleuse, là où se trouve le grès; une terre calcaire et magnésienne, où les dolomies se décomposent , et c'est la moins productive. Dans quelques localités , on rencontre une terre argileuse rougeâtre, assez fertile ; ailleurs , une terre purement calcaire, presque stérile , indiquant la nécessité des mélanges, une terre graveleuse et pier-
reuse , qui ne convient qu'à la vigne. Toutes ces terres, en général, renferment plus ou moins de pierres; toutes ont besoin d'engrais pour suppléer au terreau qui leur manque, et que les pluies et les éboulemenls entraînent chaque année, et ce n'est qu'à force de remuer ce sol , de le fumer , qu'on parvient à récolter quelques avoines et pommes de terre. L'engrais dont se servent principalement les populations des vallées des Alpes , est très-inférieur à tous ceux employés dans les autres pays. La paille étant réservée pour la nourriture des vaches pendant l'hiver, à cause du manque de fourrages , on se sert, pour litières , de branches et de feuilles de sapin, engrais peu fertile , parce qu'étant très-sec, il pourrit difficilement et ne fournit que peu de gaz et de sels. Ces contrées ayant conservé les mêmes usages que leur ont donnés les premiers hommes , qui leur ont porté la civilisation sans avoir rien changé ni corrigé, les agriculteurs se servent exclusivement de la charrue araire dans les terrains les moins inclinés, et de la bêche , dans les pentes rapides. Dans les vallées qui descendent des montagnes, on ne cultive que l'avoine, les pommes de terre et le seigle ; dans la moitié supérieure et plus bas, on sème le maïs, le blé noir, mais en petite quantité. L'orge, l'avoine, sont semés en mai et récoltés en octobre, et même quelquefois dans les premiers jours de novembre ; mais alors, si la neige arrive de bonne heure, on est contraint de les abandonner. Il n'est
pas inutile de faire attention à cet entassement de travaux de l'agriculture pendant les mois d'été, car, outre qu'il influe sur la fécondité du sol , qui n'a pas assez de bras pour le travailler, d'engrais pour le fertiliser, il influe aussi sur la constitution et sur la durée de la vie des habitants, dont il diminue les forces.
Les récoltes sont plus retardées encore à mesure qu'on s'approche davantage de la région des neiges , dans les montagnes de la Perrière , de l'Oisans ; dans celles des Hautes-Alpes, de la Savoie , on sème le seigle vers le milieu de juillet , et on le moissonne au milieu de septembre et souvent même en octobre , quatorze mois après qu'il a été semé. L'ergot est presque inconnu dans ces vallées ; mais il n''en est pas de même du charbon du froment , qui est très-répandu dans le fond des vallées. Le produit des récoltes ne s'élève jamais à plus de cinq pour un de la semence; aussi cette quantité fournit à peine à la nourriture de la population pour le tiers de l'année. La pomme de terre, qui, depuis quelques années, était devenue une des principales récoltes de ces populations, est maintenant un produit très-peu abondant, depuis que la maladie a étendu son fléau jusque dans ces contrées, et comme les produits sont très-minimes , beaucoup d'habitants ont renoncé à la cultiver.
La nourriture de toutes les populations des Alpes est végétale. Les légumes, les racines, les choux, la bouillie faite avec la farine de maïs, aliment mal cuit,
qu"'ils nomment polenta , forment leur régime habituel. Le pain, composé de farines d'avoine, d'orge ou de seigle, est toujours une substance chère que l'habitant ménage, et il y supplée toute l'année par de copieuses soupes de choux et de pommes de terre. On cuit ordinairement le pain vers les fêtes de Noël, pour six mois , et on fait lever la pâte de manière qu'elle passe à une grande acidité, heureux encore qui peut avoir de ce pain pendant toute l'année. Les châtaignes offrent également une grande ressource; mais comme les produits ne suffisent pas à la nourriture des habitants, un certain nombre d'entre eux est obligé d'émigrer annuellement. Il n'est, en effet,aucune des communes de la Tarentaise ou de la Maurienne, où il n'y ait, chaque année, un nombre donné d'habitants qui quittent leurs foyers, hommes et enfants, pour aller dans la France y faire quelque gain, et retourner chez eux à la belle saison. Montrer la marmotte, décrotter , ramoner, exercer , à Paris , le métier de commissionnaire et autres petites industries que se sont appropriées ceux qui descendent de ces montagnes. Les habitants du département des Hautes- Alpes ont un autre talent : ils apprennent de bonne heure à jouer de la vieille et d'autres instruments, avec lesquels ils vont dans les villes de France exécuter cette musique ambulante. C'est ordinairement vers le 15 octobre que le départ a lieu, et le retour, au l^r mai.
Les pâturages des hautes montagnes qui commen-
cent où la végétation des arbres finit, et qui finissent près des neiges éternelles , forment la principale richesse des populations des Alpes. L'excellente qualité de l'herbe, son abondance, fournissent aux troupeaux de vaches une bonne nourriture; aussi le lait qu'elles donnent est-il très-riche en principes butireux : on en obtient d'excellents beurres et d'excellents fromages. Ces pâturages se distinguent par rapport à la nature des bestiaux qui les fréquentent, en pâturages de vaches , de brebis ou de chèvres; la chèvre, plus agile , va brouter là où le mouton ne saurait parvenir. Ainsi, au milieu de ces rochers inaccessibles, rien n'est perdu pour l'homme; toutes ces prairies sont d'un très-grand produit pour ceux qui les possèdent; on les afferme chaque année par tête de bétail, et l'on conçoit que ce genre de propriété est d'autant plus précieux que la nature seule en fait tous les frais de culture et qu'il n'y a rien à craindre de l'intempérie des saisons; aussi trouve-t-on plus d'aisance et moins de pauvres dans les communes qui sont les plus riches en pâturages d'été, que dans celles qui en sont privées. Les individus qui se livrent à la profession de berger jouissent d'une bonne constitution; leur vie est pourtant très-dure , et il faut y être accoutumé dès l'enfance pour pouvoir la supporter. Dès l'âge de 8 ou 10 ans, jusqu'à celui de 50, ils couchent sur quelques planches recouvertes d'un peu de paille , exposés à tout vent; ils sont nuit et jour sur pied
pour visiter, surveiller leurs troupeaux, pour éloigner les loups et les ours qui viennent souvent les visiter et semer l'épouvante au sein des animaux, afin de pouvoir en enlever quelques-uns; ils ne boivent jamais de vin, ne mangent pas de pain, et leur alimentation consiste en farine de froment, dont ils font une espèce de pâte ou de bouillie, et boivent du petit-lait. Leurs vêtements sont grossiers, mais chauds; ils sont composés de drap de laine blanche qu'ils fabriquent eux-mêmes, et qu'ils portent jusqu'à ce qu'ils tombent en lambeaux, et qu'à force d'avoir été rapiécés, ils ne puissent plus les raccommoder.
L'instruction est pour ainsi dire nulle dans ces vallées de la Savoie, bien que le gouvernement Sarde ait pourtant créé des écoles ; mais les enfants ne les fréquentent que pendant l'hiver, et ils sont entassés dans des chambres basses et humides, dans des locaux ^ qui n'ontpas été destinés à cet usage. Immobiles dans cette atmosphère infecte, ils passent leur temps à bâiller, et il en est beaucoup qui, après plusieurs années, savent à peine déchiffrer quelques mots. L'éducation des filles est entièrement négligée; j'ai vu nombre de villages où pas une d'entre elles ne savait hre. Elles ne' sont élevées que dans des idées d'une superstition la plus profonde.
Etudiée dans ses formes, son tempérament, ses habitudes, son instinct et ses qualités morales, la population des hautes vallées des Alpes présente une phy-
sionomie où l'on ne rencontre aucun des traits qui appartiennent à une vie active et commerçante. On ne trouvera point de finesse dans les traits du visage, aucun de ces regards animés qui annoncent la promptitude du dessein et de l'exécution , la finesse de l'esprit. Le corps est lourd et pesant, le tempérament lymphatique; la tête grosse, les cheveux blonds ou châtains, le visage large, l'angle facial peu ouvert; les yeux bleus ou gris; la mâchoire inférieure très-étendue dans toutes ses dimensions ; la face empreinte d'un aspect légèrement stupide. Les hommes sont tardifs, lents, paresseux, peu propres à supporter les fatigues, manquant d'adresse et d'agilité. Les femmes sont laides; elles ne présentent pas de régularité dans les traits, pas de fraîcheur dans leur teint, point de rondeurs dans les membres; leurs yeux sont sans vie et toutes sont d'une petite taille. Si à ce tableau on ajoute le goitre plus ou moins volumineux que présentent beaucoup d'hommes et de femmes, on aura le portrait de cette population. Les habitants des basfonds des vallées ont un aspect plus hideux que ceux des hauteurs. J'étais attentif, le jour de la Fête-Dieu, à Âllevard, à considérer les individus composant une nombreuse procession : tous hommes ou femmes au nombre de près de deux mille, à part une vingtaine d'individus qu'on me dit être les plus riches, étaient d'une petite stature, avaient la physionomie pâle et rabougrie, et je n'ai pu observer sur les hommes,
femmes et enfants , ni grâce ni beauté. Y a-t-il à cela de quoi s'étonner ? L'habitant de ces gorges étroites reste tout le jour sur les hauteurs pour y travailler ses champs; il descend ensuite dans ces gouffres peu •visités par le soleil, où il contracte nécessairement cet air sombre et triste que prend lui-même le voyageur qui ne fait qu'y passer. Il est inutile de chercher la beauté ou les grâces de la simple nature dans ces vallées sauvages. Jamais une bouche riante ou une main gracieuse ne m'ont été offertes en arrivant le soir fatigué de mes courses pénibles, et l'âme attristée de la contemplation de cette race décrépite.
Il semble qu'il y a dans ce climat et dans ce sol humide une influence qui est sensible sur tous les corps organisés. Les animaux sauvages ont peu de férocité et de courage, et ce caractère s''observe journellement dans les pâturages où la présence seule d'un enfant suffit pour éloigner les loups et l'ours même , loin du troupeau dont la garde lui est confiée. Le bétail, les animaux de basse-cour, sont d'un goût assez insipide ; il en est de même des légumes et des fruits. L^homme semble participer à la même influence ; il est rarement agité par de violentes passions, il a peu d'énergie et répugne au travail. Si Ton s'élève sur les hauteurs, on voit que les hommes ont une taille peu élevée, leur teint est coloré, leurs yeux sont vifs,leur corps est bien proportionné; rien n'égale leur force, leur audace et leur agilité ; l'habitude de
vivre parmi les précipices fait qu'ils franchissent der» pas qu'on ne peut voir sans épouvante. Ici, Thomme est actif, rude et grossier ; forcé à la sobriété par la nature de son territoire , il ne recherche aucune des commodités de la vie.
Toutes ces diverses conditions s'améliorent à mesure que l'on pénètre dans les vallées inférieures et qui sont ouvertes dans celle qui s'étend depuis Albertville jusqu'à Grenoble, et depuis cette ville jusqu'à l'embouchure de l'Isère.
Près d'Albertville , la vallée s'ouvre et se présente majestueusement en s'élargissant jusqu'à Grenoble, oii elle a plus de huit kilomètres de largeur. Les coteaux sont couverts de riches vignobles ; les parties inférieures, bien cultivées, offrent, par leur riche fertilité, une culture variée où croissent et se développent de magnifiques récoltes. Les bords les plus rapprochés de la rivière forment de vastes prairies, et, lorsqu'elle sera entièrement endiguée, d'immenses terrains, envahis annuellement par les débordements du fleuve, fertilisés promptement par les troubles charriés par les eaux , donneront à l'agriculture des champs bien fertiles.
Industrie des montagnes de l'Isère.
Les pâturages des hautes montagnes, où , pendant l'été, se rendent de nombreux troupeaux de vaches, de brebis et de chèvres, sont d'un grand revenu pour
les habitants des Alpes de l'Isère. Les herbages aromatiques donnent au laitage un goût exquis; au beurre qu^on en retire, un arôme délicieux ; les différents fromages fabriqués ont une réputation très-méritée , et parmi les diverses qualités qu'on obtient, le Sassenage prend le premier rang.
L'industrie est peu variée dans les montagnes du département de l'Isère, où l'on ne trouve que bien peu d'établissements manufacturiers. Dans la vallée d'Âllevard , on voit le magnifique établissement métallurgique qui produit les meilleurs fers de France , des fontes si pures , qu'elles sont préférées , à Saint- Gervais,pour la fonderie des canons de la marine. Les aciers d'Allevard ont acquis une brillante réputation. Les hauts fourneaux de cette vallée, alimentés parles minerais si purs que Ton extraie dans les montagnes du canton , emploient plus de la moitié de la population. A Yizille , on trouve la superbe manufacture de toiles peintes de MM. Perrier, qui, occupant la plus grande partie des ouvriers de cette petite ville, y répand l'aisance et le bien-être; un peu plus loin, le canton de la Mure, pays essentiellement agricole, et vivifié par des fabriques de clous et de toiles d'emballage.
La fabrique de clous occupe environ quatre cent quarante ouvriers pendant huit mois de l'année seulement ; quatre mois de la belle saison sont employés aux travaux agricoles. Un ouvrier ordinaire , terme
moyen, peut fabriquer 80 kilog. de clous par mois, de toutes les formes et de toutes les dimensions, qui lui sont payés à tant le mille. La journée d'un ouvrier, en moyenne , ne s'élève pas au delà de 1 fr. 25 c. ; ce salaire, bien que modique , pourrait suffire à la nourriture et à l'entretien des ouvriers s'ils étaient plus économes; les plus habiles pourraient même faire quelques petites économies; mais une grande partie du fruit de leur travail est absorbé par les dépenses du cabaret, que, malheureusement, les ouvriers de la Motte ont la facilité de payer avec des clous. Quoique la fabrication des clous ne soit pas un travail bien pénible, elle finit cependant par user la vue des ouvriers qui, parvenus à un certain âge , ne peuvent plus se livrer à ce genre de travail. La fabrique de toile d'emballage occupe environ cent vingt ouvriers de la Mure ou de ses environs, pendant huit mois de l'ann ée seulement. Il se fabrique quatre qualités de toiles d'emballage, dont une sert à faire des sacs pour le transport des clous et des charbons', pour faire des essuiemains et des paillasses de Ht ; il s'en fait une assez grande consommation dans le pays, le surplus est reporté dans la Provence et sert principalement à l'emballage des garances , des amandes et des pistaches. Un ouvrier ordinaire peut fabriquer, chaque mois, six pièces de toile de la première qualité. Le salaire du tisseur n'excède jamais 50 fr. par mois, et ce modique, salaire est à peine suffisant pour pourvoir
à sa subsistance. Il existe également à la Mure une autre industrie qui , bien que naissante , a déjà pris un grand essor: c'est une marbrerie qui fournit sept espèces de marbres :
1° Le marbre de Corps, qui se fait surtout remarquer par son noir de jais et par la finesse de son grain susceptible du plus beau poli ;
2° Le marbre noir , jaspé en blanc , du Peychagnard;
5" Le bleu fleuri de Nantizon;
4° Le marbre blanc de Yalsenestre ;
5^ Le pouding de Poligny ;
6° Le gris-noir de Lafifrey ;
7° Le marbre vert des montagnes de Perrioux.
On polit aussi dans cet atelier des marbres étrangers , tels que la brèche de Goncelin qui présente l'aspect d'une mosaïque. Les produits de cet atelier , qui occupe trente ouvriers, s'exportent au loin. A ces industries du canton de la Mure il faut encore ajouter Textraction de l'anthracite de la Motte. De toutes les mines du département de l'Isère, celles dont l'importance actuelle est la plus grande, et dont l'avenir paraît le plus brillant, sont les mines d'anthracite des environs de la Mure. Ces mines étaient à peine connues et très-faiblement exploitées au commencement de ce siècle ; le produit de ces mines a été, de 1850 à 1858, de 170,000 quintaux métriques; en 1840, il était de plus de 250,000; en 1850, il a été de plus de
500,000 quintaux. Tout annonce aujourd'hui que ce développement rapide fera de nouveaux progrès. Les couches d'anthracite sont très-puissantes et présentent un long avenir.
Il est certain que l'état industriel de ce canton a contribué à y répandre l'aisance, en procurant aux habitants du travail hors de la saison agricole, et a entretenu cet état de santé assez florissant qu'on y remarque , qui fait un contraste frappant avec les vallées voisines peuplées d'habitants pauvres et malheureux.
Les trois établissements thermaux qui existent dans les Alpes, surtout ceux d'Allevard et d'Uriage, situés dans des vallées habitées par une population infectée de goitreux et de crétins , ont aussi contribué à répandre l'aisance, à augmenter le bien-être, par suite de la quantité d'argent qu'y laissent les nombreux baigneurs qui s'y rendent. On peut dire que la création de l'établissement sulfureux d'Allevard a été la cause de Pamélioration si prononcée et si heureuse qui s'est montrée, non-seulement dans le bourg, mais encore dans toutes les autres communes du canton, et je ne doute pas que d'ici à quelques années le goitre et le crétinisme ne disparaîtront de cette contrée , par suite du meilleur régime alimentaire et des nouvelles règles hygiéniques qu'observeront les habitants dans la construction de leurs nouvelles maisons.
Depuis quelques années, les plantations de mûriers se sont multipliées rapidement, non-seulement dans la vallée principale , mais aussi dans les vallées secondaires qui y aboutissent, et beaucoup de localités qui, par leur élévation et même leur exposition , paraissaient ne pas avoir les conditions exigées par la nature pour le développement de cet arbre , ont tenté des essais qui ont été couronnés de succès; ainsi, dans les vallées d'Allevard , de l'Oisans , on a fait des plantations de mûriers qui ont bien réussi et dont la belle venue est pour la population un encouragement à persister dans cette voie d'amélioration. De magnifiques magnaneries ont été construites dans la vallée du Graisivaudan , et Tentente parfaite avec laquelle sont élevés les vers à soie , a produit des récoltes abondantes de cocons qui sont vendus en partie aux filatures de la vallée et à celles de laDrôme, et, depuis quelques années , les soies de l'Isère sont recherchées par les marchands de soie de Lyon pour leur qualité qui les rend propres à certains genres de fabrication d'étoffe.
La vallée de l'Oisans est une des plus riches de Fraijce en minerais de toute espèce; la formation etla composition intime des montagnes de cette contrée est un fait très-remarquable et presque unique dans la science; toutes les variétés minéralogiques s'y trouvent réunies : le fer, le zinc, le cuivre, le cobalt, l'argent, l'or et même le platine y sont placés les uns à
côté des autres. Ces mines, exploitées depuis les temps les plus reculés, le sont encore à présent , et les produits ont souvent varié. Abandonnés de temps en temps, les travaux sont repris par moments, et, malheureusement, lorsque l'abondance et la richesse des minerais font espérer des bénéfices , l'inconstance des filons détruit bientôt l'espoir des capitalistes. Quoi qu'il en soit , plusieurs mines sont en train d'être exploitées ; les travaux mieux dirigés et le traitement des minerais par des procédés nouveaux et économiques donnent heu de croire que Ton sera plus heureux que par le passé, et que ce pays , purement agricole, trouvera dans ses montagnes une industrie qui emploiera avantageusement bien des bras voués à l'oisiveté des hivers.
L'instruction des enfants est assez bien soignée sur la rive droite de l'Isère : des écoles bien aérées , bien construites , se trouvent dans tous les villages, et, depuis quelques années, les enfants les fréquentent en plus grand nombre. Les vêtements sont chauds et plus propres ; Tusage de la viande et du vin sont plus répandus, et l'on ne trouve des goitreux et des crétins que dans les villages mal situés , où se trouvent réunies les conditions les plus contraires à une bonne hygiène.
Il serait très-facile, ainsi que nous le démontrerons plus tard, d'arriver à détruire ces causes, à les combattre, et, -en relevant les forces de la constitution, de
régénérer ainsi l'espèce humaine décrépite. Partout où les cours d'eau sont assez puissants pour servir de moteurs, on a construit des usines , des hauts fourneaux, des filatures de soie qui répandent l'aisance et entretiennent ainsi la santé des populations. Ce bienêtre est une des causes les plus certaines qui puissent améliorer la santé des individus.
Ces conditions heureuses dans lesquelles se trouve la population de l'Isère, au-dessus de Grenoble, augmentent encore à mesure qu'on approche de son embouchure, et leur influence est telle, que le goitre et le crétinisme diminuent et finissent par disparaître complètement.
Il n'en est pas de même dans les vallées latérales à celle de l'Isère; ainsi, dans celles d'AUevard, de ïheys, de Vaulnaveys, du Drac , du département des Hautes-Alpes, les populations sont infiniment moins bien partagées. La quantité de terre arable est moins erande; les récoltes sont insuffisantes à l'aHmentation des habitants; par suite, ils ont moins d'aisance: leur alimentation est plus grossière; leurs vêtements moins bons.
Leurs habitations se ressentent de leur misère; elles sont moins saines, mal meublées, et la génération a nécessairement subi l'action funeste de ces influences, et elle a facilement dégénéré. Aussi le nombre des goitreux et des crétins y est d'autant plus considérable que les communications étant plus
difficiles, l'industrie est moindre et les relations plus, rares.
Maladies des populations alpines.
Pendant les quelques années que je m'étais fixé à Allevard pour y étudier le crétinisme, j'ai été à même d'observer très-bien les maladies les plus fréquentes des populations des Alpes ; aussi je crois que les faits suivants sont le résultat d'une observation consciencieuse ; d'ailleurs je ne m'en suis pas rapporté à ma propre expérience, et j'ai pris auprès des médecins des Alpes tous les renseignements que j'ai pu recueillir. J'ai vainement cherché à reconnaître si les affections calculeuses existaient dans les Alpes. La quantité de molécules solides contenus dans les eaux pourrait faire croire à la fréquence de ces affections; mais elles sont tellement rares, que beaucoup de praticiens n'ont jamais été appelés à en soigner. Les fièvres vermineuses sont très-fréquentes, et se montrent tous les ans dans les villages du fond des vallées, comme dans, ceux situés à des hauteurs. Les crétins n'en sont pas. exempts, et la quantité de vers qui se trouvent dans le tube digestif de quelques individus est si considérable, qu'il m'est arrivé de voir des malades en faire, dans l'espace de vingt-quatre heures, plus de 50. J'avais pris pour habitude de donner de la santoline dans toutes les maladies, et je me suis toujours trèsbien trouvé de cette méthode.
Les maladies qui m'ont paru les plus fréquentes
sont les fièvres intermittentes, entretenues par les mal'iiis, les fièvres typhoïdes, les affections scrofuleuses, rhumatismales, les inflammations aiguës des organes de la respiration, l'épilepsie, l'hydropisie, les hernies et les maladies cutanées. La vie n'est pas aussi longue que dans les plaines, les villages situés dans des lieux humides renferment peu de vieillards. Le sexe féminin, d'une constitution molle, lymphatique de sa nature, est plus exposé à périr que dans les heux secs, et, relativement au climat, toutes les recherches que j'ai faites m'ont donné pour résultat un plus grand nombre de morts dans les parties élevées que dans les plaines. D'ailleurs ne voit-on pas dans une notice du père Bisela, prieur de l'hospice du mont Saint-Bernard, la confirmation de ce que j'avance?
« L'air pur et frais qu'on respire sur les hautes « montagnes, dit cet auteur, le bon appétit qu'il proj> cure, concourent à faire croire qu'un climat tel que » celui du Saint-Bernard ne peut qu'être très-salubre, » indépendamment des autres causes qui tendent à j> seconder celles que je viens d'indiquer. Cependant, D rexpérience démontre le contraire, et les nom- » breuses victimes de l'âpreté de ce climat démentent » malheureusement cette opinion; un grand nombre » de voyageurs , arrivant pour la première fois au » Saint-Bernard, s'attendent à y trouver des cha- » noines à cheveux blancs comme la neige dans la- 1 quelle ils habitent ; on est bien surpris de n'y ren-
» contrer que de jeunes religieux, dont l'âge dépasse > rarement 55 ans, et qui même, pour la plupart, j) sont entre 20 et 50 ans. C'est en partie à l'insalu- » brité du climat que les voyageurs doivent attribuer )) ce fait qui les étonne. Les jeunes gens seuls qui » jouissent d'une parfaite santé et d'un tempéra- » ment robuste, peuvent supporter l'âpreté du cli- B mat du Saint-Bernard; et, malgré la force de leur » constitution, ils ne laissent pas de devenir bientôt » les victimes de cette influence, à laquelle on ne » s'accoutume guère. Le rhumatisme est la maladie ï à laquelle ils sont le plus exposés. »
J'ai rencontré les mêmes faits à l'hospice du Petit- Saint-Bernard. Aucun des habitants n'atteint Tâge de 45 ans , bien que l'alimentation soit très-bonne.
Le rachitisme est assez fréquent dans les bas-fonds des vallées : est-il héréditaire ou non ? Je crois que le plus souvent on doit le considérer comme un effet du fr-oid qui a frappé les articulations dans la première enfance, et au peu de soins que les mères donnent aux enfants dans les villages où les mœurs sont si grossières.
La plus grande partie de la population a des goitres. Laphthysie est assez fréquente etn'estpas toujourshéréditaire ; ainsi, souvent elle est due aux poids énormes que les paysans portent sur leurs épaules à des distances considéi-ables : les montées rapides qu'ils doivent continuellement franchir, jointes aux effets do
l'inconstance de l'air, donnent fréquemment lieu à des maladies inflammatoires de poitrine qui, négligées ou mal traitées, produisent des vomiques. J'ai remarqué que cette maladie était fréquente dans les lieux élevés et dont la culture est pénible.
Lorsque nous chercherons à reconnaître quelles sont les causes du crétinisme et du goitre, nous donnerons toutes les analyses que nous avons pu faire, soit dans ' les différentes vallées du versant occidental des Alpes, soit dans celles qui descendent le long du versant oriental, et nous examinerons alors l'influence de ces eaux sur le développement de ces deux infirmités. Généralement les eaux des Alpes des deux versants sont saturées d'une quantité considérable de sels calcaires. Dans un grand nombre d'endroits, on trouve d'immenses dépôts de tufs qu'elles ont déposés et qu'elles déposent encore. Les eaux qui servent de boissons sont de natures différentes, suivant qu'elles filtrent à travers tel ou tel terrain, qu'elles en dissolvent différents principes, qu'elles déposent plus ou moins , lorsqu'elles arrivent à subir l'action et de l'air et du soleil. Dans les villages les plus élevés, les eaux proviennent de la fonte des neiges et des glaces; plus bas, les habitants prennent leur eau dans les torrents ou les ruisseaux , d'autres à des sources, quelques-uns, et cela le plus rarement, font usage d'eau conservée dans des citernes. Ces dernières contiennent alors en dissolution et en suspension des
matières organiques. Il est un fait d'observation générale, c'est que partout on attribue le goitre et le cré^ tinisme, parmi les populations, aux eaux qui servent de boisson. Nous démontrerons que c'est un préjugé, puisque les eaux sont souvent de nature bien différente, et que celles qui sont considérées par la population comme possédant la bienfaisante propriété de guérir ou de préserver du goitre sont de nature identique à celles qui sont signalées comme jouissant de la faculté de le déterminer.
Ainsi, j'ai entendu des familles me dire: « Nousavions le goitre lorsque nous demeurions dans tel village et que nous buvions telles eaux, tandis que nous le voyons diminuer ou disparaître depuis que nous habitons tel autre endroit. » D'autres me disaient, en se plaignant, qu'autrefois personne de leur famille n'avait été entaché de goitre ou de crétinisme, mais que depuis qu'elles habitaient cet endroit, ils en étaient atteints.
En examinant avec soin ces faits contradictoires, j'ai toujours vu que les unes avaient quitté des habitations réunissant toutes les conditions les plus contraires à l'hygiène, entourées des influences les plus fâcheuses à la santé, pour venir habiter des maisons plus saines, mieux exposées, et où se trouvaient éloignées une infinité de causes pouvant déterminer la dégénérescence de l'espèce ; tandis que le contraire était arrivé aux autres. Il ne faut donc pas attribuer une action -aussi directe à la nature des eaux ; mais
un fait que j'ai pu observer, non-seulement dans les localités où existe le crétinisme, mais encore dans d'autres où il ne s'est jamais présenté, et qui prouve que les causes de dégénérescence de l'organisme sont souvent en dehors de Tindividu, c'est ce fait suivant :
Dans le département de l'Ain, à quelques lieues de Mâcon, du littoral de la Saône, on trouve des villages entourés de nombreux étangs d'où s'exhalent une grande quantité de miasmes qui donnent lieu pendant l'été à des cas très-nombreux de fièvres intermittentes. La population, gravement atteinte par ces fièvres, présentait, il y a une quinzaine d'années, une apparence chétive. Les maladies chroniques, déterminées par ces fièvres, avaient été une cause puissante de dégénération. Les maladies scrofuleuses , rachitiques, étaient nombreuses, et la santé pubhque gravement compromise. Ces habitants ont planté beaucoup de vignes, desséché quelques étangs, et dès le moment où ils ont pu ajouter, aux eaux corrompues, troubles, qu'ils buvaient, l'usage d'un vin d'une qualité même très-inférieure, l'organisme s'est réveillé, les forces sont revenues, et les fièvres ont très-notablement diminué.
Dans la Tarentaise, depuis que l'on s'est mis à cultiver la vigne, ainsi que dans la Maurienne et quelques petites vallées du département de l'Isère, dans les points les mieux exposés, Pusage du vin qu'on y
récolte a contribué puissamment à redonner plus d'activité à l'organisme, et à améliorer la santé des individus qui en boivent plus journellement.
Vallées du département des Hautes-Alpes.
Les différentes conditions observées dans les vallées que nous avons décrites existent également dans le département des Hautes-Alpes.
Cette lenteur dans la maturité des récoltes, que j'ai signalée dans la vallée de l'Oisans , s'observe dans les vallées des Hautes-Alpes : elle est pour le cultivateur un surcroît de travaux urgents et pénibles , et coïncidents à la fois tous à la même époque. La récolte des foins , la moisson , les semailles , etc. , doivent s'accomplir en moins de six ou sept semaines , sous peine de voir les récoltes compromises par le mauvais temps trop précoce. C'est ordinairement du août au 15 septembre que s'exécutent simultanément ces diverses et pressantes opérations. La difficulté des transports, qui ne peuvent se faire qu'à dos de mulets et quelquefois à des distances excessives pour les fourrages , ne contribue pas peu à augmenter la durée et la peine de ces travaux.
Les pâturages des montagnes sont pour les habitants des Hautes-Alpes une ressource plus précieuse que les productions de ses terres.
Les bestiaux et leurs produits sont toutes leurs richesses, et les fourrages en sont les éléments les plus
essentiels. Chaque commune possède à proximité , des prairies pour la consommation des bestiaux ; mais ces fourrages ne valent pas pour leurs engrais les foins qui croissent sur les hauteurs supérieures aux régions cultivées. Dans ces lieux, oii, après avoir projeté leurs cimes vers le ciel , les Alpes semblent s'asseoir comme pour former un dernier étage à la végétation, on voit se déployer de vastes plateaux ou d'immenses collines revêtues de la plus belle verdure. Là, le terreau, formé de détritus végétaux dont chaque année augmente l'épaisseur des couches, et humecté sans cesse par d'abondantes vapeurs, se couvre d'une végétation remarquable; vers les sommets, ce sont les plantes vivaces, les plus réfractaires à Tâpreté du climat; au-dessous, la série des plantes annuelles qui ne sauraient vivre ailleurs. Puis, de nombreux représentants de toutes les familles de la plaine, humbles de stature, plus svelles dans leurs formes, mais éclatants de parure et riches en sucs nourriciers. Là sont les belles prairies des montagnes, les cabanes des bergers , les chalets, et les laiteries si fréquentées en été.
Les chalets isolés au milieu des prairies sont les seules habitations de ces hauts lieux. Ce sont des cabanes grossièrement construites, habitations tristes et sombres où le jour entre à peine , et dénuées de toute commodité autre que celle qu'exigent le strict nécessaire pour le séjour, et la préparation du laitage
qui en est l'objet essentiel. Inhabités pendant huit mois de l'année, ils se peuplent au mois de juin d'une population active et laborieuse ; alors les troupeaux de vaches et de brebis gagnent les pacages les plus élevés dont l'herbe, trop menue pour servir de fourrages, est pour eux une nourriture exquise; la garde en est confiée à des bergers qui, chaque jour, les conduisent, et le soir les ramènent au chalet, oii ces troupeaux viennent donner leurs produits ; alors se préparent, dans les laiteries, le beurre succulent et les fromages de Gruyère. L'été se passe ainsi au chalet dans les soins du bétail, dans la manipulation du laitage. Yers la fin de septembre et dès que les avantcoureurs de l'hiver sont venus annoncer la fin des beaux jours, les troupeaux et les bergers redescendent, les chalets se ferment, et dans ces lieux naguère si animés règne une solitude profonde jusqu'au retour de l'été suivant. Jusque-là, ils ne sont plus visités que par les vents et les tempêtes.
L'immensité des pâturages des montagnes permet à plusieurs communes d'affermer à des étrangers le surplus de ce qui est nécessaire à la consommation de leurs bestiaux, et c'est ainsi qu'elles reçoivent chaque année de nombreux troupeaux de moutons de la Provence.
Dès que lesfrimats deThiver commencent à se faire sentir, le montagnard dispose son habitation pour sa famille et l!étable pour ses bestiaux ; car les uns et les
autres vivent sous le même toit et ne sont séparés dans leurs logements respectifs que par une cloison à claire-voie qui permet à la chaleur des animaux d'aller réchauffer l'habitation du maître. Dans ces contrées, où les productions du sol sont déjà rares et chères, sur le terrain qui forme la superficie du département des Hautes-Alpes, un peu plus de 77226 h. sont couverts de bois, et le reste, de rochers abruptes.
Quelques communes ne possèdent que des bois de peu d'importance, en petite futaie et en broussailles, et sont réduites à demander le bois de chauffage à leurs voisins pour un prix assez élevé ; les particuliers peu aisés, les pauvres incapables de faire cette dépense, préparent, au moyen de la fiente de vache desséchée , une espèce de combustible dont le calorique douteux suffit à peine pour la cuisson indispensable des aliments ; on en prépare pendant l'été des tas de provision pour l'hiver, disposés et desséchés en rondelles à peu près comme les mottes de tan. Il est constant qu'il existait autrefois dans ces vallées plus de forêts qu'aujourd'hui : leur destruction a été l'effet du mauvais aménagement et de circonstances locales particulières ; certaines pentes boisées autrefois, et aujourd'hui dénudées, sont incessamment rongées par les érosions des torrents, et s'affaisseront inévitablement si un prompt reboisement ne vient arrêter leur ruine.
Quoi qu'il en soit, la rareté et la cherté du combus-
tible obligent la plupart des familles , dans les communes élevées, à se tenir pendant l'hiver dans les étables pour se garantir du froid, au contact de la chaleur des bestiaux. Les étables les plus commodes et les plus chaudes sont des lieux de réunion pour le voisinage, pendant les longues veillées de l'hiver. Bien de pauvres ménages n'ont pas d'autre demeure habituelle pour toute la saison, que l'écurie de leurs bestiaux ; dans un des coins de l'étable , un étroit foyer auquel une ouverture pratiquée latéralement dans le mur sert de cheminée, et qu'alimente la fiente de vache desséchée ; un misérable grabat et quelques grossiers objets ou ustensiles composent tout le système de chaufifage et tout l'ameublement de ce réduit; et là, bêtes et gens, habitent pêle-mêle dans une atmosphère humide, malsaine et infectée des plus dégoûtantes émanations.
Cest encore la rareté du combustible qui a fait introduire l'usage de faire tous les ans une cuisson générale des pains ; la farine du seigle est la plus communément employée pour la confection de cet aliment. Le pain, ainsi conservé, acquiert la dureté de la pierre; on ne peut en faire usage dans les repas, qu'après l'avoir préalablement fait ramollir , en le trempant dansTeau, ou en l'humectant de toute autre manière.
Au milieu de la pénible existence que lui imposent la rigueur du climat, les labeurs d'une vie ingrate, et
son régime de dénùment, la vie de l'habitant des Hautes-Alpes est en quelque sorte une lutte incessante contre les éléments et les privations.
Ces conditions, qui seraient destructives pour un habitant des plaines, ne font que développer chez lui une plus grande vigueur de corps et d'esprit; né sous -un ciel rigoureux, il devient propre à son climat et y résiste assez bien. Il n'y a, dans tout ce département, qu'une trentaine de communes qui soient infectées à un haut degré de crétins; mais les 189 communes du département sont toutes, sans exception, habitées par un grand nombre de goitreux. Cependant, l'enfant, élevé dès le berceau d'une manière simple et exempte de tous les ménagements de la richesse, acquiert pour l'ordinaire un assez prompt développement ; dès l'âge de sept ou huit ans , il est employé à garder les bestiaux autour du village ; à quinze ans, il commence à prendre part au travail des champs, selon la mesure de ses forces, et se charge de la conduite des bêtes de somme. Jusque-là, il a suivi pendant l'hiver les leçons de l'instituteur communal, et est parvenu quelquefois à savoir hre et écrire. Plus d'un enfant néanmoins ne participe pas au bienfait de l'instruction communale: soit néghgence de la part des parents, soit indigence absolue, soit l'impossibilité de les envoyer à l'école, un certain nombre d'enfants, qu'on peut évaluer à un cinquième, n'ont jamais rien appris et ne . savent ni lire ni écrire,
La puberté n'arrive chez les filles que vers l'âge de ilix-huit ans. Cette fonction organique présente quelquefois chez elles , et dans les communes les plus froides, une intermittence singulière qui dure pendant les six mois de la mauvaise saison, sans que l'aménorrhée amène aucun trouble dans la santé. La cause de ce phénomène réside probablement dans le contraste de la vie tranquille et casanière de l'hiver, avec le mouvement et l'agitation de la vie laborieuse de l'été. La jeunesse, en général, se fait remarquer par l'animation de son teint. Dans le contingent annuel pour le recrutement, sur les cas d'exemption, un cinquième reconnaît pour cause le goitre que l'on rencontre spécialement chez les jeunes gens qui habitent les villages des vallées. Le genre de vie de la population des montagnes est simple, assez grossier et peu varie. Le pain de seigle forme la base de l'alimentation ; le laitage, la pomme de terre, quelques légumes et la viande salée en sont les mets principaux ; plus d'un ménage pauvre, privé de pain pendant la moitié de l'année, n'a que le laitage et la pomme de terre pour toute subsistance. Le vin est très-rare chez les particuliers , et très-cher dans les cabarets ; soit pour cette cause, soit par esprit de sobriété, l'ivrognerie est un vice assez peu fréquent chez les montagnards de ce département.
"Cette vie simple et laborieuse; l'air vif, salubre, stimulant; les fonctions vitales et organiques, donnent
au corps une santé robuste et à l'esprit une intelligence facile , mais en même temps disposent le montagnard à certaines maladies particulières, causées par la pléthore sanguine et par les influences atmosphériques. Les aff'ections inflammatoires des voies respiratoires et digestives, les rhumatismes, les suflusions séreuses, par répercussion de la transpiration, sont les plus communes. Certaines maladies asthéniques affectent aussi fréquemment les pauvres. Les causes atmosphériques locales ont souvent donné lieu à des épidémies de fièvres typhoïdes. Le commerce des Hautes-Alpes roule exclusivement sur les bestiaux et leurs produits : l'élève des poulains, des mulets, s'y fait avec avantage; les bêtes à cornes sont recherchées dans les foires, ainsi que les brebis et les moutons, dont la chair est exquise; la laine, le beurre et les fromages complètent l'énumération des objets, des spéculations commerciales. Aucune industrie ni ma-, nufacture ne vient animer ces contrées.
Actif et entreprenant, l'habitant des vallées qui dépendent du Mont-Pelvoux, supporte avec impatience l'inaction à laquelle l'hiver le condamne. Privé d'industrie locale et de moyens de gagner pendant cette saison, et, pour ne pas consommer pendant les longs jours d'hiver le peu de grains que la récolte des champs qu'il a cultivés dans les mois de Tété, lui a donné , et afin d'en conserver assez pour le semer Tannée suivante, dans le cas où la gelée viendrait pen-
dant l'été compromettre sa récolte , comme cela se voit malheureusement trop souvent, et conserver aux membres de sa famille qui restent dans la maison, une nourriture suffisante , il va demander à d'autres ' contrées la fortune que son pays lui refuse. A la fin de l'été, aussitôt que le travail des champs ne réclame plus sa présence, il quitte le foyer domestique; muni de quelques économies en argent , il va faire quelques emplettes en objets d'épiceries, de mercerie, de droguerie, à Grenoble, à Lyon ou ailleurs, et de là se répand dans tous les coins de la France pour revendre ces objets. S'il se livre au commerce des plantes et arbustes , le plus souvent il franchit les frontières et va parcourir l'Europe et ses capitales ; il s'embarque pour l'Afrique, l'Amérique, les Indes, et va jusqu'en Chine porter les produits des jardins français.Le marchand de plantes est plus audacieux que tous les autres: son commerce est le plus chanceux, mais, en cas de succès, c'est aussi le plus productif ; plus d'un tra7 fiquant de cette espèce a ramassé une petite fortune dans ses voyages.
Ces courses sont annuelles pour le grand nombre des émigrants; elles durent quelquefois trois ou quatre ans de suite pour ceux qui entreprennent les voyages de long cours. Pour tous, le printemps est le signal du retour. Heureux des bénéfices, quelquefois bien exigus qu'ils ont pu réaliser, ils quittent sans regret les villes et les campagnes qu'ils ont parcourues
sans envie, regagnent avec joie leurs montagnes, et viennent payer le tribut de leurs affections à leurs familles et de leurs bras à leur pays, car chez eux l'amour natal est vif, et le contraste de régions plus fortunées ne peut rien pour le détruire dans leur âme.
Ce ne sont pas les adultes seuls qui émigrent ainsi chaque année ; les jeunes gens et les enfants euxmêmes, conduits par les voyageurs éraérites , entreprennent aussi ces courses lointaines, et vont s'initier aux divers genres de commerce. Excepté les infirmes, les vieillards et les hommes de métiers, peu d'individus, dans certaines localités particulièrement, passent l'hiver sans voyager. Dans quelques communes , les femmes et les filles sortent aussi l'hiver pour aller servir dans le bas Dauphiné. L'habitude des émigrations hyvernales, en développant l'esprit naturel des montagnards, a introduit parmi eux certains germes de civilisation, mais en même temps elle a altéré la droiture et la simplicité primitives. Cette cause, jointe au morcellement des terrains et au besoin de posséder, leur a inspiré l'égoïsme et la chicane.
Le caractère des habitants de ce dépai tement est, en général,bon, affable, généreux et hospitalier enversles étrangers; danslescommunesexcentriques,risolement imprime au caractère un peu de rudesse et de grossièreté, mais ces défauts tiennent moins au fond qu'à la forme. L'ignorance chez quelques-uns les porte à la
crédulité et à la superstition ; elles s'effacent tous les jours devant les progrès de Tinstruction communale. Hardi jusqu'à la témérité, le montagnard brave les dangers avec sang-froid et supporte les fatigues avec courage; les femmes elles-mêmes supportent les fatigues des hommes et y résistent avec la même force d'àme. Plus d'une fois, néanmoins, ce courage a fait des victimes , et lorsque l'avalanche terrible se détache des cimes, entraînant tout devant elle, lorsqu'un' éboulement de pierres ou de rochers vient à fondre sur les vallées , ou lorsqu'un torrent , grossi par les pluies, fait irruption sur tout ce qui Tentoure , malheur à celui que le besoin de ses affaires ou de ses travaux ont amené sur le théâtre de la dévastation ; il est voué à une mort certaine, car parfois les périls sont grands sur cette terre sans cesse tourmentée par l'action du temps et des éléments.
C'est surtout dans l'exercice de la chasse que se montre l'intrépidité du montagnard ; armé d'un fusil et d'un couteau de chasse, et muni de quelques provisions de bouche, il gravit les rochers escarpés, les crêtes inabordables, franchit les précipices les plus affreux, pour aller à la poursuite du chamois, car c'est là sa chasse favorite comme la plus lucrative.
Afin de surprendre le gibier, il se porte dans un passage qu'il sait être fréquenté par lui ; si la nuit le saisit dans cette embuscade, il n'aura sous un ciel glacé d'autre abri qu'un rocher creux, d'autre couver-
ture que son léger vêtement , et si sa victime lui échappe, il reviendra une autre fois à la charge à travers les mêmes périls, et ne se lassera pas jusqu'à ce qu'elle soit tombée sous son feu.
A ces traits généraux du caractère, il faut ajouter une sagacité naturelle qui fait réussir l'habitant des montagnes dans ce qu'il entreprend, et une certaine finesse qui le tient en garde contre la fraude, mais qui quelquefois dégénère en supercherie, surtout chez le marchand émigrant.
Du reste, la langue française , importée dans ces montagnes par les émigrants, y est généralement comprise et parlée plus ou moins facilement. Le mariasie se contracte ordinairement de bonne heure; les familles surgissent assez promptement et assez nombreuses; les exceptions d'infécondité, chez la femme, ne sont pourtant pas rares. L'homme robuste et prudent contre les intempéries, peut se promettre une heureuse longévité. Dans les circonstances ordi- . naires de la santé publique, la mortalité moyenne est un peu inférieure au chiffre des naissances, ce qui ex- ' plique le peu d'accroissement de la population de ce département.
Le nombre des crétins n'est pas aussi considérable qu'on pourrait le croire dans un département percé d'un si grand nombre de vallées profondes; une trentaine de communes seulement , m'écrivait dernièrement M. le docteur Giraud-Teulon , préfet de ce dé-
parlement, sont peuplées de crétins; les autres communes n'en sont point exemptes, mais elles en renferment moins; elles sont toutes situées dans l'arrondissement de Briançon , et principalement dans la vallée de la Vallouise , dans le Yalgaudemar , le Dévol uy, etc. Le nombre des goitreux, au contraire, est très-considérable, puisqu'il n'y a pas une commune du département qui en soit exempte.
Le sol, depuis la Provence jusqu'aux monts Viso , Genèvre et Pelvoux , se compose de vallées, de gorges et de vallons dirigés en tous sens , dans toutes les directions , creusés dans les flancs des montagnes qui, s'élevant graduellement en amphithéâtre, grandissent, pour ainsi dire, jusqu'aux points les plus élevés. La végétation varie suivant les expositions et les hauteurs. Dans les Basses- Alpes , on cultive jusqu'à près de 2200 mètres au-dessus du niveau de la mer. On peut compter par 100 mètres de hauteur , cinq jours de différence pour Tépoque des semailles et pour la maturité des grains. Dans certains endroits, à 600 mètres, on moisonne ; tandis qu'à 2094 mètres, le seigle, dégagé de la neige, pointillé et commence à végéter.
Le département des Hautes-Alpes présente plusieurs vallées principales , celles de la Durance , du Buech, de l'Aigues, du Drac ou Champsaur.
Vallée de la Durance.
La vallée de la Durance commence au col du
Mout-Genèvre et quitte le département auprès de Sisteron. Son étendue est de 150 kilomètres; elle court du nord au sud jusqu'à Mont-Dauphin; ensuite , du nord-est au sud-ouest jusqu'au confluent de l'Ubaye, puis de Test à Touest jusqu'au bourg de Tallard; de là, elle décline du nord-est au sud-ouest, et enfin elle se dirige du nord au sud. La Durance , qui la parcourt dans toute son étendue , prend sa source au pied de la montagne de Jouan , vers le col du Mont-Genèvre , à 2000 mètres d'élévation. Depuis sa source jusqu'à l'Argentière, sur une longueur de 25 kilomètres, elle coule dans les gorges étroites et profondes des montagnes du Briançonnais , et ses bords n^offrent que peu de terrains cultivables. Dans les vallées près de Briançon, les champs sont soignés comme des jardins, grâce à la manière dont les irrigations sont faites.
La première vallée du cours de la Durance part du col du Mont-Genèvre et finit à la jonction de la Durance, à la Clarée , près du village des Alberts. Les montagnes, à son origine , sont primitives et escarpées, et leur base est composée de masses calcaires. Les terrains sont formés des atterrissements de la rivière fournissant une terre légère, sablonneuse.
La vallée appelée la Clarée se dirige de l'ouest à Test, et ensuite du nord au sud, sur une étendue de 20 kilomètres; sa largeur est d'environ 2 kilomètres. Les roches sont composées de schistes argileux , de gypses, de calcaires. La commune de Nevachc, située
dans le fond de la vallée , est dominée par l'Aiguille- Noire , haute de 3200 mètres. Dans ce village , ainsi que dans celui du Yal-des-Prés , on trouve des goitreux et des crétins.
La vallée de Briançon , depuis la Vachette jusqu'à Briançon, est très-étroite, puis s'élargit jusqu a Saint- Martin. Les communes de la Vachette, de Briançon , de Villard-Saint-Pancrace, de Puy-Saint-Pierre et de Puy-Saint-André, sont peuplées de goitreux et de quelques crétins. Cette vallée est très-profonde, ne reçoit le soleil que pendant quelques mois de l'année seulement; aussi les causes qui peuvent déterminer le goitre, telles que l'humidité excessive, la privation du soleil, l'insalubrité de l'air, y sont tellement puissantes, qu'on a vu des régiments composés d'hommes à constitution sèche , pris dans les départements méridionaux, devenir goitreux après un séjour même trèscourt dans la ville de Briançon.
La vallée de la Guizanne est le pays le plus industriel du département : les filatures de coton, de laine, les toiles et une papeterie, y occupent beaucoup d'ouvriers. Les environs du bourg du Monestier sont trèspittoresques, et, de l'établissement des bains thermaux on jouit d^une vue magnifique : on voit , à gauche, la ville et les forts de Briançon; à droite , le Lautaret , le Galibier qui conduit en Maurienne , et l'horizon se termine par d'immenses glaciers. Dans les villages de Lauzet, des Guiberts,de Freyssinet,
de Serre, des Bez, de Chanlemerle et de Saint-Chaffrey , on rencontre des goitreux et des crétins.
La vallée de la Yallouise commence au pied des glaciers de la Grave, s^étend du nord au sud en allant se terminer à la Durance; elle est très-froide , et les produits agricoles qui appartiennent aux communes de Puy-Près, de Pisse , des Vigneaux et de Yallouise , sont si peu abondants , qu^ils ne suffisent pas à l'alimentation de leurs habitants. Elle est comprise dans cette chaîne de montagnes qui doit être considérée comme l'axe des Alpes méridionales, et où Ton remarque le Pelvoux, qui élève sa cime à 4500 mètres au-dessus du niveau de la mer, et les immenses glaciers situés entre l'Oisans et les vallées dont nous parlons. La population est pauvre, malheureuse, et contient bon nombre de goitreux et de crétins.
La petite vallée de l'Argentière commence au col de l'Alp-Martin , se dirige de l'ouest sud-buest à l'est nord-est; elle est très-éiroite, profonde, située entre de hautes montagnes , près des glaciers ; aussi est-elle très-froide. On n'y trouve qu'une seule commune , celle de l'Argentière.
La petite vallée de Freyssinières, longue de 21 kilomètres, part des cols du Loup et de Presle; elle est très-froide à cause des montagnes très-élevées de sa i-ive droite, dont les sommités sont toujours couvertes de neige. Les céréales qu'on y récolte sont peu abondantes, et les pâturages forment la principale richesse
(les habitants des deux communes de Freyssinières et Dormilhouse qu'on y rencontre seulement, et qui contiennent beaucoup de goitreux et de crétins.
La vallée de Mont-Dauphin est longue de 45 kilomètres et très-resserrée. Cette vallée , à bords escarpés, renferme les villages de Champcella, de Réotier , de la Roche-de-Saint-Crépin , d'Eyhers , disséminés sur les deux rives de la Durance. Plus bas , on voit Mont-Dauphin, perché sur un rocher de poudingue , qui commande à quatre vallées , et situé au confluent de la Durance et du Guil. Près de Mont-Dauphin, on voit les sources thermales du Plan-dè-Phazi , dépendant de la commune du Rissoub , qui jaillissent du miheu de roches altérées, jaunâtres, paraissant dolomitiques , et dont la température varie de 28 à 30 degrés. Les eaux, en se répandant à la surface du sol, ont formé un dépôt salin qui occupe déjà un espace considérable et s'augmente sans cesse. Ce n'est qu'à plusieurs mètres de la source que ce dépôt commence à se former d'une manière notable. Les sels qui .se précipitent les premiers sont le carbonate de fer et de manganèse, puis le phosphate de chaux, le carbonate de chaux , le carbonate de magnésie, enfin le sulfate de chaux. Afin d'empêcher que Teau minérale n^inondeles terres voisines, on la fait couler dans une rigole pratiquée suivant la plus grande pente du sol. Cette rigole s'élève par conséquent sans cesse ; elle forme une espèce d'aqueduc qui, à une certaine dis-
tance de la source , atteint la hauteur de 4 met. à 4 mèt. 50 au-dessus du sol. La petite plaine où coule l'eau minérale porte le nom deSalce; son sol, en grande partie stérile, est formé de sables fins constamment imprégnés de sels qui viennent effleurer à sa surface, et y forment une couche ayant l'aspect du givre. Ces sels sont composés de sulfate de soude et d'une petite quantité de sel marin, de carbonate de magnésie et de carbonate d'ammoniaque.
Dans toutes ces petites vallées que nous venons de décrire, on trouve des roches appartenant à différents terrains. Les granités, les protogynes, les gneiss , les schistes talqueux, traversés par des serpentines, des amphiboles , s'observent, dans les points les plus élevés, vers les sommités et les cols; un peu inférieurement, apparaissent des roches micassées, des calcaires attirés par le contact des terrains ignés, des amas de gypse; puis enfin, plus bas, on voit des roches dépendant des formations de la craie. Un grand nombre de ces vallées susalpines mériteraient plutôt le nom de vallons ou de gorges, par leur situation élevée, leur étroitesse ou leur profondeur. Les terrains cultivés sont en petite quantité , et souvent les récoltes, surprises dans leur développement par des gelées dans l'été, n'arrivent que très-imparfaitement à leur maturité; aussi le sort des pauvres habitants est-il fort triste et présentent-ils, du moins un certain
nombre, cet aspect de souffrance que nous avons déjà plusieurs fois signalé.
Vallée du Guil.
Cette vallée commence au pied du Mont-Viso, et se réunit à celle de la Durance à Mont-Dauphin ; sa longueur est de S2 kilomètres. Le Guil , qui la parcourt dans toute son étendue , est un torrent impétueux ayant une pente de 1700 mètres, c'est-à-dire de près de 53 mètres par kilomètre, et suivant des directions très- variées, se contournant au pied de plusieurs grandes chaînes de montagnes renfermant de nombreuses petites vallées très-élevées. Ce torrent prend • sa source dans un grand canal souterrain, situé entre le Mont-Yiso et le Mont-Crisso. Dans sa partie supérieure, les roches sont granitiques, amphiboliques et feldspathiques , encaissant le torrent dans une gorge profonde et sinueuse dont le sol est un terrain formé de sable fin argilo-calcaire , mélangé de cailloux roulés.
La petite vallée de Ristolas commence au col de la Caramagne, et se réunit à celle du Guil, près du village de Ristolas , en suivant la direction de l'est à l'ouest, et au sud , sur une étendue de 8 kilomètres. On n''y compte que le village de Ristolas traversé par un chemin qui conduit à Césanne, en Piémont, par un col très-élevé. La montagne la plus élevée de cette haute vallée est le Mont-\iso.
Le val d'Abriès part du col de Thures et se réunit à la précédente au village d^Abriès. Les vallons d'Air guille, de Souliers , de Pias , se dirigent du nord au sud.
La vallée d'Avrieux a 20 kilomètres de longueur depuis le col des Ayes, où elle naît et qui conduit vers Briançon, jusqu'à sa terminaison à la vallée principale au village de Weyer.
La vallée de Molines est formée de trois vallons descendant des sommités de la grande chaîne, et qui sont ceux d'Aigueblanche , de Saint- Véran et do ]\Iolines, contenant trois villages du même nom. Le vallon de Saint-Yéran , tourné au nord, entouré de glaciers, est très-froid ; la petite commune de Saint- Véran, située à 2094 mètres d'élévation au-dessus du niveau de la mer , est la commune la plus élevée de l'Europe ; on y rencontre des goîtreux.
L'atmosphère de ces villages est excessivement humide. Des différents cols qu'on observe sur ces hautes montagnes, partent différentes petites vallées trèspeu habitées et qui sont celles de Seillac , de Rioubel , de Chagne, de Monarès, de Coulaud , de Rabioux et de Rioupars , qui ne présentent rien de remarquable.
Vallée d'Embrun.
La vallée d'Embrun commence au confluent de la Durance et du Guil. Cette vallée est toujours très-encaissée, profonde et sinueuse. Les bords de la rivière
sont toujours très-escarpés ; cependant elle est assez fertile ; elle renferme les villages de Saint-Clément , de Chdteauroux, de Saint-André , la ville d'Embrun située sur un rocher et sur la rive droite de la Durance. Plus bas, on trouve la vallée de Crevoux, qui descend du Mont-Parpaillon , dont la hauteur est de 2725 mètres; celle de Vachères , qui vient du col des Orres; celle de Savines, dont l'extrémité supérieure est au col de Tourette , et dont l'entrée est une gorge affreuse , formée dMne suite de précipices. Plus bas , on trouve les petites vallées de Boscodon sur la rive gauche de la Durance ; celle de Saulze , qui se rend dans les Basses- Alpes ; le vallon de Prunières situé sur la droite de la rivière.
La vallée de Chorges se dirige du nord-est au sudouest sur une étendue de 20 kilomètres. Le bourg de Chorges, entouré de marais, présente un sol encaissé, très-humide et malsain; aussi le nombre des goitreux et des crétins y est considérable, ainsi que dans le village de Rémollon et le hameau de Théus. Plus bas, on pénètre dans la vallée de la Luye ou de Gap , qui commence près de Labastie-Neuve, se dirige de l'est à l'ouest, puis du nord au sud , sur une étendue de 20 kilomètres, jusqu'au bourg de Tallard. C'est dans cette vallée que se trouve la ville de Gap, chef-lieu du département, élevée de 700 mètres au-dessus du niveau de la mer.
A quelques kilomètres de Gap, on trouve le village
de Neffles, souvent ravagé par le torrent de Marderel, venant de la montagne de Ceuse. Près de là , on voit un riche vignoble; à droite de la vallée, le village de la Rochette, oii souffle presque continuellement le vent du nord, et dont le territoire est peu productif.
La vallée de Tallard, traversée par la Rosine, a son origine à 15 kilomètres de la Durance , et se termine à cette rivière , près de Tallard. Le torrent est formé par la réunion successive de petits ruisseaux venant des montagnes calcaires des environs. Les communes de cette vallée sont : Tallard , Sigoyer, Fouillouse , la Saulce, qui renferment des goitreux.
La vallée de Rarcillonnette s'étend sur une longueur de 10 kilomètres et renferme trois villages; on y exploite des carrières de gypse d'excellente qualité. La population est très-malheureuse , et les voies de communication très-difficiles; les transports ne s'effectuent qu'à dos d'hommes ou d'ânes.
Vallée de Buëch.
La vallée de Buëch comprend 15 petites vallées: La première, ou vallée de Yeynes, s'étend du nordest au sud-ouest, puis du nord au sud; elle commence dans les montagnes de Chaudun, composées de calcaires, et renferme plusieurs communes. Un phénomène météorologique, très-remarquable, s'observe dans cette vallée et cause parfois de grands dommages aux communes qui y sont exposées: on voit quelquefois
un nuage arrondi se former au zénith de Menteyer, se soutenir immobile à une grande élévation, au milieu d'un ciel serein et pur; au nord, une traînée d'autres nuages vient à l'instant s'accrocher au Mont-Aurouse; ils s'étendent , cèdent ensuite à la violence du vent et disparaissent; c'est alors que les communes de Rabou , de la Roche , de Menteyer , sont exposées aux violences de l'ouragan, qui dure pendant plus de 24 heures , arrachant les arbres , emportant les toitures.
Les vallées de Mont-Maur, de la Malaise, apparaissent plus bas. Cette dernière renferme une population malheureuse et sujette au goitre.
La vallée d'Aspres commence au col de la Croix- Haute; les montagnes qui la forment sont dénature calcaire.
La vallée de la Beaume commence au col de Cabre, s'étend du nord-ouest au sud-est dans une étendue de 15 kilomètres. Les chemins, très-étroits, sont impraticables pendant huit mois de Tannée; les habitants sont retenus par les neiges dans leurs villages.
La vallée de Serres est le lit d'un ancien lac dont on voit très-bien les vestiges. Le village de Serres qu'on y remarque est abreuvé par des eaux très-malsaines qui passent dans des étables , au-dessous de rues et carrefours malpropres. La salubrité exigerait qu'on les détournât avant de se rendre dans les fontaines publiques. Plus loin, on trouve les petites val-
lées de Mont-Clus , d'Orpierre, de Salerans , de Savournion , de Laragne. Le bassin de la Buëch est de 70 kilomètres de longueur; la nature de son sol est en général moins variée que celle du bassin de la Durance. On n'y trouve pas de terrains primitifs ; mais le mélange plus ou moins intime des détritus de différentes roches qui constituent les montagnes de ces rives, forme des terres légères, sablonneuses.
Vallée de V Aiguës.
La vallée de TAigues commence près de Mont-Jay et se termine dans le département de la Drôme; elle reçoit plusieurs vallons : celui de Ribeyret , d'Oulle , de Moydans , de Rosans. Le sol des montagnes est couvert de sapins, de pins, du côté du nord; mais, du côté du sud , les roches sont dépouillées de terrains par les pluies et les ruisseaux. On y trouve des goitreux, surtout à Saint-André-de-Rosans.
Vallée du Drac.
Cette vallée comprend le Champsaur , pays trèsfertile oii croissent toutes les céréales ; on y cultive la pomme de terre jusqu'à 1800 mètres d'élévation. Le Drac prend sa source à 2400 mètres , dans des montagnes primitives qui s'abaissent successivement à mesure qu'on descend vers le département de l'Isère. La neige et les pluies y régnent très-longtemps; le vent nord-est y domine les trois quarts de l'année.
Elle est riche en pâturages. Certaines parties de cette vallée présentent des gorges de 2000 mètres de profondeur, et les villages qu'on y remarque sont peuplés de goitreux et de crétins. Elle reçoit plusieurs vallons, parmi lesquels sont ceux d'Ancelle, de Lamotte.
La vallée du Valgaudemar, très-resserrée, qui, du bas de celle du Drac , s'enfonce à l'est entre les grandes Alpes , a son origine au pied de la montagne de Beauvoisin , et se réunit à la vallée du Drac après avoir parcouru une étendue de 30 kilomètres suivant la direction de l'est à l'ouest. Elle est très-froide et très-humide. La population, pauvre et malheureuse, privée de communication , renferme bon nombre de goitreux et de crétins. Le hameau de Josselins , le plus élevé de la vallée, est à 1800 mètres d'élévation et renferme des goitreux. Cette vallée communique avec le Yaljouffrey par le col du Yavissier, et avec la Vallouise par le col du Yallon-Pierre.
Contrée du Dévoluy.
Le Dévoluy , pays le plus malheureux du dépar-tement , environné de montagnes escarpées , forme un triangle de 20 kilomètres. On y parvient par les cols du Noyer , de la Balme, de la Cluse et de Rabou; le premier de ces passages est le moins affreux. Les torrents de la Béoux , de Neirette et de la Souloise divisent en trois vallons cette contrée. L'une des montagnes qui circonscrivent la vallée
a 2917 mètres d'élévation. Ce nom de Dévoluy vient du mot latin devolvit, a roulé, précipite. Il offre un plateau sillonné de vallons et de ravins. Des saules , des frênes rabougris, quelques petits pins, apparaissent çà et là et composent toute la végétation de ce malheureux pays. Le sol, pierreux et pauvre, ne produit que de l'orge et de l'avoine. Dans les plus grandes chaleurs, le thermomètre ne monte jamais à plus de 20°centig.; aussi souvent le froid empêche-t-il les plantes de fleurir. On y trouve les communes d'Agnières , de Saint- Didier, de Saint-Étienne et de la Cluse. On ne peut se faire une idée de l'affreuse misère qui règne parmi la population de ces villages. Le bois y est tellement rare, que les habitants sont obligés de faire cinq heures de marche , à travers les rochers et les précipices, pour chercher une charge de bois.
Le réduit qu'habitent les habitants de cette contrée est une espèce de caverne où la lumière pénètre à peine à travers un papier huilé, pi'esque toujours déchiré , appliqué sur un châssis vermoulu. Les aliments habituels y sont composés d'herbes, de racines et d'escargots. Le peu de pain qu'on y mange , préparé avec la farine d'avoine ou d'orge non blutée, est généralement mal levé, mal cuit, ce qui le rend noir , lourd et peu nutritif, et malgré qu'il soit d'une trèsmauvaise qualité, il manque souventà beaucoup d'habitants; trop heureux ceux qui peuvent s'en procurer pendant toute Tannée.
Dans cette triste contrée , véritable désert , il ne faut, au mois de juillet, qu'une petite pluie, un léger brouillard, pour refroidir l'atmosphère. L'hiver dure huit mois, et on a vu souvent pendant l'été des bergers geler sous la neige nouvelle. L'entrée du Dévoluy se fait ordinairement par les Hauts-Etroits, passage terrible , suspendu sur des abîmes , des précipices affreux, et qui conduit près de Rabioux, point où se réunissent les eaux qui découlent de la montagne d'Aurousse dont le vaste flanc est absolument nu , aride , dégarni de toute espèce de gazon , de broussailles. Les avalanches qui se précipitent du haut de cette montagne , ont souvent détruit les maisons qui se sont trouvées sur leur passage. Un chemin affreux conduit au dernier hameau de ce canton, dont la misère est telle, que les maisons, délabrées, en ruines, ont forcé les habitants à les abandonner. La mortalité, parmi cette triste population, est considérable. Il n'y a, dans le canton , ni médecin ni sage-femme , et le service divin y est souvent suspendu par l'impossibilité où les habitants se trouvent d'y assister, à cause des intempéries. Un trait seul peut exprimer la misère du pays et sa pénurie en bois. Il y a quelques années, un voyageur entre chez un maire pour se chauffer, celui-ci, n'ayant pas de bois, apporte de la paille fraîche; avant de l'allumer, il ôta la plaque d'un four placé au-dessus du foyer, et il en sortit cinq enfants qui y profitaient d'un reste de chaleur.
La femme qui manque de bois pour faire sécher le linge de son enfant au maillot, étend ses langes sur le dos d'une mule ou d'un âne, applique le bât par-dessus, et ce bât y reste jusqu'à ce que la chaleur do l'animal ait fait sécher les toiles. Dans cette terre de désolation, lorsque le père et la mère viennent à mourir, les fils laissent à leurs sœurs tout le patrimoine , afin qu'eUes puissent trouver un mari , et ils vont ailleurs chercher fortune. On peut facilement se faire une idée de la décrépitude dans laquelle est tombée la population complètement dégénérée de ce climat si dur, dernier asile que l'espèce humaine puisse habiter , et qui compte beaucoup de goitreux et de crétins.
Vallées du département des Basses- Alpes.
Le département des Basses-Alpes est aussi pauvre que celui des Hautes-Alpes ; comme lui, la plus grande partie de son territoire est impropre à la culture et privé de toutes ressources ; les montagnes dont il est hérissé, surtout dans la vallée de Barcelonnette , ne permettent pas aux communications d'être faciles et d'aider au développement de l'industrie. Ses sites, ses productions , sont très-variés , et dans la partie sudouest, sur les bords de la Durance , la nature déploie une grande richesse de végétation ; les amandiers, les oliviers, la vigne, croissent et produisent beaucoup. Mais il n'en est pas de même delà partie nord-est, qui
ne présente que des ruines. Cette contrée, hérissée de hautes montagnes, dont les flancs escarpés sont entièrement dénudés, où l'on ne voit que de rares arbustes chétifs, est sillonnée de vallées profondes, étroites, tortueuses et occupées par des torrents qui y accumulent sans cesse des amas considérables de cailloux.
De ;loin en loin , on aperçoit sur leurs rives quelques champs cultivés, et si on s'élève sur les chaînes plus élevées qui séparent ce département du Piémont, l'aridité des montagnes disparaît, et on se trouve au milieu des paysages si frais des hauts vallons des Alpes.
Dans les vallées où les communications sont difficiles , et où la civilisation ne pénètre qu'avec peine , les habitants de chaque canton ont conservé un caractère et des habitudes qui leur sont propres, et il est facile d'étudier les rapports qui existent entre cette physionomie morale et la constitution physique des lieux , que l'observateur peut si bien comparer dans les hautes régions des montagnes.
Ce département , considéré sous le rapport physique , présente trois divisions générales : les montagnes, les vallées et les plaines, à la vérité peu étendues.
Les montagnes s'étendent surtout entre la Durance et le Piémont; elles forment des chaînes continues suivant la direction du nord au sud, allant en s'abaissant, d'un côté, à la mer; en s'élevant,de Tautre, vers
les Alpes de la Savoie. Les points les plus élevés sont le Mont-Viso , placé à la jonction des départements des Hautes et Basses- Alpes; les Lauzanier, entre TArçhe et le vallon de Fours, haut de 3025 mètres; le Mont-Pela, de 5206 mètres; le pic de la Ciolane, au sud du village de Méolan; dans la vallée de l'Ubaye, haut de 5025 mètres; le Grand-Rubren , haut de 55-42, et enfin le Grand-Bérard, qui atteint 5047 mètres. Le Mont-Yiso, seul, est formé de terrains primitifs; tous les autres le sont de roches calcaires. Dans ces hautes régions, on trouve plusieurs villages habités toute l'année, dont le niveau est de 1500 à 1800 mètres.
A l'ouest de la Durance, les montagnes sont moins élevées et forment deux chaînes, dont l'une va se relier au Mont-Ventoux , et dont le point le plus élevé atteint 1824 mètres seulement.
Vallée du Verdon.
Cette vallée prend son origine dans les hautes montagnes de Sestrières, et, de là, suit la direction du nord au sud jusqu'à Castellane , puis celle de l'ouest en allant se terminer à celle de la Durance; elle est en partie longitudinale et transversale, présentant ainsi une suite de petits bassins elliptiques , communiquant entre eux par des passages étroits dont le fond est presque entièrement occupé par le torrent. Dans les parties basses sont les terrains cultivés, et:
dans les parties élevées se trouvent de vastes pâturages, principale richesse du pays. La Beaumelle , hameau d'Allos, est situé à 1579 mètres; celui delà Foux, à 1748 mètres.
Le verdon, qui arrose toute cette vallée, reçoit, près d'Allos, le torrent de Chadoulin , qui prend sa source dans la chaîne principale qui sépare la France du Piémont.
Le vallon qu'arrose ce torrent est encaissé dans de hautes montagnes ; il est très-humide, et sa partie inférieure est très-élevée , puisque le village d'Allos est situé à 1475 mètres au-dessus du niveau de la mer. Plus bas, le Senec , qui prend sa source dans un lac près du col de Robine, arrose le vallon du même nom, qui vient se terminer à Colmars, dans la vallée du Verdon.
Dans les villages de ces hautes régions habitées par une population pauvre et malheureuse, on trouve des crétins et des goitreux.
Vallée de VUbaye.
Cette vallée, arrosée par la rivière de TUbaye, qui prend sa source au revers sud du Mont-Yiso,à la hauteur de 2041 mètres , et qui coule dans des gorges profondes, bordées de montagnes escarpées, est extrêmement resserrée depuis Saint- Yincent jusqu'à Méolans. Plus bas , près de Jausier , la vallée s'élargit et forme un bassin au milieu duquel est située la ville
de Barcelonnette. Le sol, composé de marnes argileuses, serait assez productif, si les torrents n'amenaient pas des avalanches de cailloux qui, s'étendant sur les terres cultivées , les rendent pour longtemps improductives.
Depuis Méolans, la vallée se rétrécit et ne s'ouvre qu'après Saint-Vincent. Dans toute son étendue, elle a une forme circulaire. Le village de Mauren est à 1902 mètres de hauteur; celui de Fouillouse, à 1852 mètres. Cette vallée reçoit plusieurs vallées sus-alpines, qui sont celles de Versant venant du col de TArgentière; celle de l'Ubayette commençant au col de Monges, et habitée dans les villages de la Maison- Blanche, de Malboisset, de Larche, à 1715 mètres, et de Meyronnes, à 1582 mètres.
Ces vallées étroites, profondes, humides, sont habitées par une population malheureuse, sujette au goitre et au crétinisme.
Vallée de la Bléonne.
La vallée de la Bléonne commence près de Lafoux et se dirige du nord-est au sud-ouest; elle est arrosée par la Bléonne, qui, près de Digne, reçoit la Besse qui n'est qu'un torrent presque à sec dans les temps secs, mais que les moindres pluies grossissent subitement. Depuis Prads jusqu'à Javie, la vallée est encaissée entre des colHnes de marnes et de schistes calcaires, dont les pentes rapides sont sans cesse dénudées
par les eaux et privées de toute végétation. La partie supérieure de cette vallée est très-élevée et renferme des crétins.
Vallée de PAsse.
Cette vallée commence près de Blieux et se dirige du nord-ouest au sud-est, dans une gorge profonde et dans une direction parallèle à la précédente. Avant d'arriver à la Durance, elle s'élargit et son terrain est bien cultivé.
Vallée de la Durance.
Cette vallée est renfermée entre les collines qui la bornent à l'ouest et les montagnes calcaires plus élevées qui forment son horizon du côté de l'est. Le sol, composé de marnes friables, de sables, est propre à la culture du mûrier, de l'olivier et de l'amandier.
Comme cette partie de ce département ne renferme ni goitreux ni crétins, nous ne décrirons pas les vallées qui se rendent à la principale.