‹ Traité du goître et du crétinismeChapitre 40 sur 70 · ALL · texte numérisé non relu

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Par ces observations , on voit que l'atmosphère , dans les hautes sommités des Alpes, n'a présenté des traces d'iode que par le vent du sud; que par celui du sud-ouest , il y en avait quelques faibles traces ; mais que par toute autre direction des vents, l'air n'en contenait pas.

Dans la vallée d'Allevard, à un niveau inférieur de 2000 mètres, les expériences faites simultanément en ont indiqué par les vents du sud, de l'ouest et du sud-ouest; mais il faut pour cela une condition indispensable, c'est que le vent soit très-fort, surtout dans la vallée. Je suis porté à croire que la direction des vallées est d'une haute importance pour que l'air puisse y contenir de l'iode; il faut que leur direction soit du sud au nord , ou au moins du sud-ouest au nord-est; car, malgré la présence du vent du sud, appréciée par les nuages dans des vallées ayant des directions différentes, je n'ai jamais pu trouver de l'iode.

Les recherches de M. Chatin viennent encore de plus à l'appui de cette observation ; car, dans les vallées de la Maurienne , de la Tarentaise et d'Aoste, il n'a pas trouvé d'iode dans l'air.

De même que M. Chatin n'a pas constaté un seul atome de ce principe dans les vallées de TArc et de la Tarentaise, je n'en ai pas trouvé dans celle de l'Oisans , qui est si fortement encaissée par deux hautes chaînes à directions parallèles, qui ne permettent pas

aux courants atmosphériques d'y pénétrer, et qui les forcent de se relever et de passer rapidement pardessus ces hautes crêtes.

Dans le département de l'Isère, depuis Lyon jusqu'à Bourgoin , dans cette grande plaine ondulée, la proportion d^ibde, ainsi que l'a dit M. Chatin dans le mémoire qu'il a lu à l'académie des sciences, semble peu varier ; mais depuis Bourgoin jusqu'à l'Isère, près de Moirans et de Tullins , ce principe diminue sensiblement; et à Grenoble, et dans la vallée du Graisivaudan jusqu'à Montmeillan , où il n'est plus qu'en quantité minime, en descendant le cours de l'Isère , vers Romans et Valence , la quantité devient de plus en plus considérable.

Dans le département des Hautes- Alpes , je n'ai pu constater la présence de l'iode dans l'atmosphère d'aucune vallée; je ne l'ai rencontré que dans les eaux minérales du Monestier de Briançon , et dans celles du plan de Phazy , situées sur le territoire de la commune de Risoul, une des plus infectées par le goitre et le crétinisme, et dont les habitants ne peuvent malheureusement pas en faire usage à cause de sa composition chimique.

Sur les bords de la Durance , au pied des roches métamorphiques , et à très-peu de distance de la grande route de Gap à Briançon , on voit jaillir, par quatre points différents et voisins les uns des autres, une source minérale abondante , dont la température

varie de 28 à 30 degrés centigrades. Les eaux , en se répandant à la surface du sol» ont formé un dépôt salin qui occupe déjà un espace considérable et s'augmente sans cesse. Ce n^est qu^à plusieurs mètres de la source que ce dépôt commence à se former d'une manière notable; à 60 mètres il atteint son maximum; les sels qui se précipitent les premiers sont les carbonates de fer et de magnésie ; puis successivement le phosphate de chaux, le carbonate de chaux, le carbonate de magnésie, enfin le sulfate de chaux. Afin d'empêcher que l'eau minérale n'inonde les terres voisines, on la fait couler dans une rigole pratiquée suivant la grande pente du sol, et, pour l'y maintenir , on a soin de ramener sur les bords le dépôt du fond. Cette rigole s'élève par conséquent sans cesse; elle forme une espèce d'aqueduc qui, à une certaine distance de la source, atteint la hauteur de i mètre , et même de 1 mètre 50 au-dessus du sol environnant. Le maximum de l'exhaussement du fond paraît être d'environ 1 centimètre chaque année. On prévoit qu'au bout d'un certain temps le niveau d'une portion de l'aqueduc sera devenu supérieur à celui de la source, et qu'alors on sera obligé de creuser le canal ou de faire passer les eaux ailleurs. La petite plaine où coule l'eau minérale porte le nom de Salse; son sol, en grande partie stérile, est parmi de sables fins constamment imprégnés de sels qui viennent effleurir à sa surface, et y forment une couche ayant l'aspect

du givre. Ces sels sont composés principalement de sulfate de soude et de sel marin , de carbonate de magnésie et de carbonate d'ammoniaque.

En face du Plan de Phasy, de l'autre côté de laDurance, on retrouve le prolongement des coucbes altérées de la rive gauche , et , ce qui est bien remarquable, une seconde source minérale tout à fait analogue à la précédente. Les calcaires, en couches presque verticales, que ïpn rencontre d'abord et qui supportent le village de Riotier, renferment un banc subordonné de serpentine; après, on observe des schistes argilotalqueux qui deviennent de plus en plus argileux en s'éloignant de la ligne de contact du gypse et du banc de serpentine, et se perdent bientôt dans la Durance; sa température est un peu inférieure à celle du Plan de Phasy, ce qui est dû probablement au mélange de quelques filets d'eau froide. Comme cette dernière, elle a donné lieu à un dépôt très-abondant. Ce lieu est fort intéressant pour les botanistes, qui peuvent y récolter des plantes tout à fait étrangères au pays. Ainsi, dans les cavités du dépôt qui sont exposées au midi, on trouve le capillaire de Montpellier ; une partie delà verdure environnante est formée par lepoa et le plantin maritimes. On y remarque aussi la samole de Va. lerand, l'ail jaune, le roseau commun , le jonc bulbeux , la prêle rameuse , etc. Le nostocte misentere croît dans les eaux mêmes de la source minérale ; il a rôdeur d'éponge brute, et paraît doué de toute la force

de végétation dont il jouit siii- les rochers qui bordent la mer.

La composition de cette eau, par litre, est de:

Gaz .

Acide carbonique j 9 35

Total 91,09

Sels.

Chlorure de sodium 4 6023

Chlorure de magnésium. . .. . 0,3524

Sulfate de soude i,7251

Sulfate de magnésie 0,1374

Sulfate de chaux 1 ,3503

Phosphate de chaux 0,0402

Carbonate de magnésie. . . . 0,0055

Carbonate de fer 0,0 1 65

Carbonate de manganèse. -. . . traces

Matière organique traces

^ode quantité très-notable

Total 8,9726'

Les eaux douces qui servent de boisson aux habiitants des cantons d'Embrun , de TArgentière, ne conitiennent aucune trace d'iodures. Dans la vallée de la Vallouise, infectée de goitreux et de crétins, et dont la population, en général, porte un cachet spécial de stuoidité , et qui, sans exception, est soumise à une idio-

symrasie çréLineuse , les eaux ne dénotent non plus à l'analyse aucunement la présence de l'iode. 11 en est de même pour les cantons de Saint-Etienne en Dévoluy, de Saint-Bonnet , d'Orcières , de Chorges , de Rosans, .de Serre et de Laragne.

Dans tout le parcours de la vallée du Guil, où sont situés les cantons de Guillestre et d'Aiguilles , il n^ a que les communes d'Abriès et de Ristolas qui possèdent des eaux légèrement iodurées , et précisément ces communes, placées, la première, à la hauteur de 4632 mètres au-dessus du niveau de la mer , et la seconde, à 1714 mèti-es, renferment très-peu de goitreux,' quoiqu'elles soient placées à l'exposition du nord et dans des conditions dimatériques factieuses. C'est probablement à la présence de Tiode dans les eaux dont font usage ces populations, qu^elles doivent jouir de cette immunité.

Dans la vallée de la Guisanne, qui, prenant son origine au pied du Lautaret, se termine à Briançon même, les communes de cette vallée, telles que la Salle, Saint-Chaffrey et Freyssinet, infectées de goitreux et de crétins, font toutes usage d'eaux privées d'iode. Le Monestier de Briançon, situé à 12 kilomètres nord-ouest de Briançon, possède seul deux sources thermales très-volumineuses, qui sont iodurées; mais malheureusement leur composition chimique ne permet pas qu'elles puissent servir aux usages domestiques. L'une, au midi du bourg, estdésignee sous

le nom de Font-Chaud; l'autre, au nord, est appelée Source de la Rotonde. La distance qui les sépare est d'environ 500 mètres. La roche d'où s'échappent ces eaux est un tuf calcaire qui paraît très-épais, et qui recouvre, sur une longueur d'environ 600 mètres et une largeur de 400, le terrain à anthracite des Alpes. Ce tuf, que Ton exploite comme pierre de construction , offre une formation chimique analogue à celle des dépôts que forment encore ces eaux thermales. L'analyse dénote :

Centimèt. culxs.

Azote. 5

Acide carbonique. 49

Suis.

gram.

Chlorure de sodium. . . . . 0,5312

Chlorure de calcium 0,0525

Chlorure de magnésium. . . ., 0,0565

Sulfate de soude 0,4215

Sulfate de chaux. ...... 1,6301

Sulfate de magnésie. . . . . 0,0051

Carbonate de fer. .... . 0,0567

Carbonate d'ammoniaque. .. . traces

lodures quantité notable

Total. .... 5,2248.

Cette source est si abondante, qu'elle fait tourner une roue hydraulique. La partie supérieure de la val-

lée du Buech est remarquable par la petite quantité de goitreux et de crétins que Ton y trouve. Plusieurs sources jouissent de la propriété de guérir le goitre; ainsi, à Saint-Pierre-d'Argenson , j'ai analysé une source qui m'a été indiquée comme ayant une action très-résolutive sur le goitre ; elle est acidulé et ferrugineuse.

Un litre m'a donné :

Qi^x. Cenlimèt. cubes.

Acide carbonique 0,982

Azote. . 0,025

Sels anhydres.

Carbonate de chaux 0,886

Carbonate de magnésie 0,547

Bi-carbonate de soude. .... 0,794

Carbonate de fer. ..... traces

Sulfate de soude 0,550

Sulfate de magnésie 0,016

Chlorure de sodium 0,540

Iode. . . . . . • quantité notable

Total. . . . . 3,115

Le village de la Beaume-des-Arnauds possède aussi une source d'eau contenant du chlorure de sodium en quantité et de l'iode.

Les eaux douces de la vallée de Chorges ne contiennent aucune trace d'iode. J^ai analysé plusieurs échantillons de terre» et de graines dans plusieurs le-

calités infectées du département des Hautes- Alpes, et je n'ai jamais pu y rencontrer de traces d'iode; mais après les pluies accompagnées du vent du sud , ou du sud-ouest, ou de l'ouest, le terrain , encore humide , laisse à l'analyse de faibles traces d'iode; l'eau de p^uie recueillie avec soin en dénote davantage à la suite des coups de vent du sud. L'air, analysé pendant que les vents ont cette direction, contient de l'iode qui disparaît dès que les vents du nord, du nord-ouest ou de l'est reviennent. Par tout autre vent, il est impossible d'en trouver un atome. Ces faits concordent parfaitement avec ceux que j'ai observés dans le département de l'Isère.

Dans le département des Basses-Alpes , diflPérentes sources m'avaient été indiquées par MM. les curés comme jouissant, les unes, de la triste propriété de donner le goitre; d'autres, de le guérir. J'ai recueilli des échantillons de ces différentes eaux, et, après mon voyage, j'ai pu en faire Tanalyse.

Méolans, arrondissement de Barcelonnette , village situé dans la vallée de l'Ubaye, renferme, sur une population de 525 habitants, 105 goitreux, 8 crétins, 1 95 goitreuses et 5 crétines. Les eaux dont on se sert proviennent de deux petits ruisseaux qui ne contiennent aucun atome d'iode. Le village de Rcvel , situé en face de l'autre côté du torrent, est divisé en deux hameaux; l'un est infecté de goitreux, l'autre en contient bien quelques-uns, mais en moins grand nom-

bre et ayant des goitres tous très-petits. Ce dernier hameau fait usage d'une eau légèrement iodée.

Dans le canton d'Âmiot, arrondissement de Castellane , le village d'Ubraye ne possède ni goitreux ni crétins. Les eaux sont un peu iodées ; mais il faut ajouter que ce village est très-sain, riche, les maisons bien bâties, et que Taisance y est générale.

La commune d'Amiot, située sur la Yaire, est moins heureuse et renferme 02 goitreux et crétins. Les eaux des fontaines du bourg ne contiennent pas d'iode, et le sol est très-humide.

Le village de Mauren , situé au pied du Mont-Viso , à 1902 mètres au-dessus du niveau de la mer, renferme quelques goitreux ; les eaux ne contiennent pas d^iode.

Le village de Larche , situé dans la vallée de l'Ubayette, à 1715 mètres au-dessus du niveau delà mer, ne possède que trois familles goitreuses qui habitent seules un petit hameau , et s'abreuvent à l'eau d'une même source. Cette source ne contient pas d'iode, tandis que les eaux de TUbayette, qui proviennent de la fonte des neiges qui servent exclusivement de boisson aux autres habitants, contiennent de l'iode. Cet iode provient des neiges, car de nombreuses analyses m'ont prouvé que dans les Alpes les neiges qui tombent vers la fin de l'hiver et au printemps, alors que régnent les vents du sud et du sudouest , qui amènent les pluies dans les vallées et la

neige sur les hauteurs , contiennent toutes de l'iode, et c'est à cela que je crois devoir attribuer ce fait observé par les populations des Alpes, que c'est pendant la fonte des neiges que certaines eaux jouissent de la propriété de faire diminuer les goitres.

C'est ainsi que je m'explique pourquoi les habitants d'un hameau d'Arvillard voient leurs goitres diminuer en été, tandis qu'ils augmentent en hiver. En hiver , on puise Teau dans une mauvaise source qui sort à quelque distance des habitations et qui ne contient pas d'iode, tandis qu'au printemps et en été on puise l'eau à un torrent qui descend de la montagne.

Dans les Alpes françaises, toutes les eaux sulfureuses renferment des proportions d'iode qui varient pour chaque source; ainsi, les eaux de Ghalles, près Chambéry, en contiennent le plus ; après elles , viennent les eaux sulfureuses d'Allevard; puis celles de l'Echaillon , celles de la vallée d'Oisans , celles d'Uriage, etc.

Dans le département des Basses-Alpes , l'arrofîdissement de Forcalquier, où se trouvent les petites vallées du Sabrou, de la Lage , du Calvon, est moins infecté de goitreux, et la population est plus vigoureuse. L'atmosphère est plus chargée de vapeurs d'iode que celle des autres arrondissements du département des Basses-Alpes. Les plantes et les eaux en contiennent davantage, et précisément les communes de cet arrondissement sont très-peu infectées de goitreux.

L'atmosphère de l'arrondissement de Sisteron n'en renferme aucune trace, et la population présente, nonseulement des goitreux, des crétins, en grand nombre, mais une race tellement dégénérée , que , le H février 1850, M. le préfet des Basses-Alpes m'écrivait « qu'en 1847, le canton de Turriers , limitrophe des Hautes-Alpes dans la partie nord-est , composé de onze communes, situé dans une région froide , avait à fournir à l'armée un contingent de 9 hommes sur 54 jeunes gens inscrits sur la liste cantonale. Le conseil de révision, devant lequel ces jeunes gens furent examinés, ne put en déclarer que 6 propres au service ; tous les autres furent exemptés pour faiblesse de constitution, défaut détaille, difformité, goitre et crétinisme; enfin, il fut douloureusement frappé de l'état de dégénérescence de Télite de cette population; ce qu'il faut attribuer au climat , à la pauvreté des habitants, à leur nourriture malsaine et aux eaux de leurs montagnes arides. ^

Les eaux des torrents qui sillonnent le fond des vallées de cet arrondissement , tels que ceux de la Blanche, de la Sasse, ne donnent à l'analyse aucune trace d'iode.

Dans l'arrondissement de Barcelonnette , l'air atmosphérique des hauts vallons contient de Piode par les vents du sud et du sud-ouest. Les eaux des torrents du ChadouHn , du Bachelard , du Versou et de rUbayette en contiennent un peu, après certains coups

de vent et de pluie qui précipitent l'iode des nuages au fond des vallées , lorsque leur direction vient du sud.

Quand on descend dans l'arrondissement de Digne, la proportion d'iode devient un peu moins rare; ainsi, dans le canton de Seigne , situé au nord de cet arrondissement, dans la vallée profonde de la Blanche composé de onze communes infectées de goitreux et de crétins, l'iode n'existe ni dans l'air, ni dans les plantes; tandis que dans le canton de Digne on en constate davantage, et que sur les frontières du département du Var, au sud de l'arrondissement, l'air, les eaux des cantons de Riez , de Valensolle , en dénotent davantage à l'analyse.

Dans l'arrondissement de Castellane, les cantons d'Amiot, situé sur la Vaire; de Colmars, sur le Verdon; d'Entrevaux, sur le Yar, sont peuplés de goitreux et de crétins. La présence de l'iode n'y est manifestée qu'après certaines pluies et au printemps.

Ces recherches démontrent que l'iode manque dans l'atmosphère , les eaux et les plantes des vallées profondes, encaissées et sinueuses des départements des Alpes françaises; que sa présence se manifeste dans les hautes vallées, et quelquefois dans celles qui sont inférieures pendant l'été, à la suite des pluies d'orages survenues après des coups de vents du sud et de l'ouest , ou au printemps , à la suite des neiges qui tombent avec ces mêmes vents.

Les obstacles que rencontrent les courants d'air par les grands massifs des montagnes empêchent aux grands courants terrestres de se faire sentir dans les vallées encaissées; et c''est ainsi qu'on peut s'expliquer pourquoi l'iode est moins rare sur les sommités alpines que dans les vallées qui en dépendent, pourquoi les eaux et les neiges de ces hautes régions en contiennent quelquefois, et pourquoi le goitre et le crétinisme sont aussi plus rares.

Ces recherches analytiques ont été faites lors de mon voyage dans les Alpes françaises, pendant les mois de septembre et octobre dernier , après mon entrevue à Allevard avec M. Chatin , avec lequel je fis une série d'observations sur des eaux de pluie que j'avais recueillies pendant l'été , et après lesquelles il se dirigea d'abord dans la Savoie, pour en visiter les différentes vallées et s'y livrer à des analyses nombreuses, et ensuite dans le Piémont , pour y continuer les mêmes recherches. Ces études , faites simultanément sur les deux versants opposés des Alpes, ont amené les mêmes résultats.

Tous ces faits démontrent que, dans presque toutes les eaux des Alpes , l'iode ne s y trouve pas , et que si certaines sources paraissent jouir de la propriété de préserver ou de guérir du goitre, c'est h l'iode qu'il faut l'attribuer; mais d'autres faits semblent les contredire ; ainsi, dans le département de Saône-et-Loire, j'ai rencontré un certain nombre de goitreux dans dif-

férentes vallées de ses montagnes centrales. Les eaux des sources contiennent cependant de Tiode; les terres, les grains et Tair en renferment aussi; mais beaucoup de maisons sont humides, malsaines et mal exposées; les vins qu'on y boit en contiennent également; tandis que ceux des Alpes n'en démontrent pas à l'analyse.

J'ai dû faire de nombreuses analyses , afin de m'assurer le plus possible si l'iode contenue dans les eaux, les plantes et l'air, avait sur le développement du goitre une action aussi marquée que le pense M. Chatin.

Ces analyses , ainsi qu'on le voit , décèlent de l'iode dans presque toutes les eaux de Saône-et-Loire , et en quantité quelquefois très-notable , et pourtant il y a des goitreux parmi la population qui en fait usage. Dans les vallées et sur les hauteurs des montagnes de ce département, l'air contient de l'iode. Il est donc évident que ce principe n'a pas une action aussi préservatrice qu'on Va dit, lorsque les boissons et les poumons n'en introduisent dans l'organisme que quelques parties très-petites, alors surtout que les individus restent sous l'influence permanente des causes que j^ai énumérées.

J'ai étendu ces recherches analytiques à différentes eaux du département de la Loire, où j'avais encore trouvé plus de goitreux et même quelques crétins; elles ont été faites sur des eaux provenant des gorges

des Cévennes, de la chaîne du Pilas, sur ses deux versants. Une seule localité de ces montagnes renferme des crétins , c'est le village d'Isieux , près de Saint- Chamond.

Dans le département de la Haute-Loire, j'ai vu des goitreux; dans l'arrondissement dlssengeaux, dans le canton de Montfaucon, à Dunières, à Raucoules, etc. , où la population présente le type d'un commencement de dégénérescence , et où presque toutes les femmes présentent un cou volumineux , les eaux qui leur servent de boisson proviennent de sources jaillissant sur les flancs des montagnes , qui ne contiennent aucune trace d'iode. Toutes ces sources donnent naissance à de petits ruisseaux qui se rendent dans le Lignon, dont les eaux limpides et pures nourrissent des truites excellentes. Ce climat est tellement rigoureux, que les habitants sont obligés de passer les longs jours de l'hiver, avec les animaux, dans les étables.

Dans ces hautes localités, l'hiver est très-long , car au commencement de juin, j'ai vu beaucoup d'arbres qui n'étaient pas encore fouillés.

L'humidité qui règne dans ces contrées comme dans les Alpes, le repos prolongé dans les écuries , sont deux grandes causes qui, par leur influence continue, développent le rachitisme, les scrofules , les ophthalmies scrofuleuses , les tumeurs blanches , les caries, les hydropisies, les engorgements de diverses natures, et l'hypertrophie de la glande thyroïde.

Il suffît , ainsi que je l'ai déjà dit , d'explorer les quartiers les plus humides des grandes villes , de Paris, ses rues sales et étroites, ses réduits sombres, pour se convaincre que les causes dont je viens de parler sont bien celles qui déterminent le plus d'affections chroniques. En vain quelques observateurs ont attribué ces maladies à la misère ; assurément cette cause destructive exerce aussi son influence sur leur dévelojDpement; mais en étudiant les effets de la misère dans toutes les campagnes , ils n'y trouveront point, toutes choses égales d'ailleurs, un aussi grand nombre de rachitiques et de scrofuleux; au contraire, si, dans cette condition, ces maladies se développent , étudiez le climat , examinez les localités et les habitations, et vous pourrez vous convaincre que l'humidité, un défaut de ventilation ou d'insolation, exercent leurs funestes influences et aftaiblissent l'organisme. Dans les vallées profondes, où ces causes agissent avec plus d'intensité, où elles se joignent encore à l'inactivité dans laquelle vivent les populations pendant huit mois de l'année, par suite du manque complet de travail, d'industrie, de commerce, et par l'impossibilité dans laquelle se trouvent certains villages de pouvoir communiquer avec les vallées voisines, par l'abondance des neiges qui ferment toutes les issues, et par les froids excessifs auxquels l'homme résisterait difficilement s'il voulait les braver, il est évident que l'organisme, alîaibli, dégénère à la suite de plu-

sieurs générations, et que le goitre, premier effet de cette dégénérescence, se manifeste d'abord , et qu'ensuite le crétinisme en sera la dernière conséquence. Est-il possible que, dans ces cas-là, la présence d'une petite quantité d'iode dans les eaux suffise pour préserver ces populations de ces deux maladies, si surtout elles restent sous Tinfluence des causes fâcheuses reconnues dans ces localités? Je crois que dans ce cas le doute est encore permis; cependant, ainsi que je Tai déjà dit, on ne peut pas nier que la présence dans l'air, les plantes et l'eau, d'un principe aussi actif que riode, même en petite quantité, ou son absence, soit indifférente, surtout lorsque l'organisme est sans cesse sous son influence. Ne voit-on pas d'ailleurs, par l'emploi de certains médicaments à doses extrêmement fractionnées , survenir des effets bien positifs? Il est donc évident que l'iode contenu dans l'air fixé complètement dans les organes pulmonaires, ainsi que l'a démontré M. Chatin, qui n'en exhalent aucun atome; que l'iode introduit dans notre intérieur sous des formes différentes , soit par les boissons de Teau et du vin , soit par les substances diverses qui composent l'alimentation , doit nécessairement avoir une action sur l'organisme , et la difficulté de la question consiste à savoir si l'influence de ce puissant agent excitateur peut neutraliser et même dominer les influences fâcheuses que peut produire l'action permanente des nombreuses causes anti-hygiéniques qui s'observent dans les Alpes.

Tous les médecins qui se sont occupés du traitement du goitre savent très-bien que Tiode est le seul médicament dont l'efficacité soit certaine, et que la poudre d'épongé calcinée est une des formes sous laquelle on l'administi-e encore très-souvent , bien que la quantité de ce principe thérapeutique se trouve en très- faible proportion dans cette plante marine, dont l'effet est cependant bien reconnu.

Avant d'admettre que l'absence de l'iode dans l'air, les eaux et les plantes, soit la cause unique du goitre et du crétinisme, je crois qu'il est nécessaire d'attendre que de nouvelles et nombreuses recherches analytiques aient été faites dans toutes les montagnes où ces deux maladies existent , soit en Europe , en Asie ou en Amérique.

C'est donc dans ce but que j'ai multiplié mes recherches analytiques dans les conti'ées où j'ai rencontré des goitreux. Je continuerai encore ces travaux; mais en les attendant, je crois devoir donner ici les résultats que j'ai obtenus dans quelques départements où se trouvent les Cévennes.

Eau des fontaines de Bourg-Argental , versant oriental du Pilas (Loire). — Un litre :

Carbonate de chaux 0,037

Sulfate de chaux. ..... 0010

Chlorure de calcium 0,029

A reporter. . . . 0,070

Report 0,076

Chlorure de magnésium. . . . traces

Iode traces

Total 04ÎH"

Eau des sources de Ruthainges. Versant oriental du Pilas ; granité (Loire). — Un litre et denii :

gram.

Carbonate de chaux. . . . • 0,128 Carbonate de magnésie. . . . traces

Chlorure de calcium 0,021

Chlorure de sodium 0,048

Silice 0,007

Matières organiques. . . • traces

Iode traces

Total 0,204

Eau du -village de Jouzieux ; granité (Loire). — Un litre et demi :

ram.

Phosphate de chaux 0,054

Carbonate de chaux. . . • • 0,117

Carbonate de magnésie. . . • traces

Chlorure de sodium 0,038

Chlorure de calcium. . .... 0,0^7

Sihce traces

Matières organiques traces

Iode. • • • traces^

Total. .... 0,246

EaudelaValta, village situé sur le versant occidental du Pilas; terrain porphyrique (Loire).

Carbonate de chaux 0,1 57

Chlorure de calcium 0,042

Chlorure de sodium. ..... 0,061

Silice. . 0,017

Sulfate de chaux. ... . . . 0,05i

lodures traces

Total. .... 0,288

Eau prise au village d'Isieux, où il y a des crétins et des goitreux vallée du Gier, près Saint-Chamond ; terrain houllier (Loire).

Carbonate de chaux 0,451

Chlorure de calcium 0,011

Chlorure de sodium. .... 0,053

Silice. ......... 0,008

Matières organiques traces

ïode. traces

Total. . . . '. 0,525

Eau de source à Lournand près Cluny , département de Saône-et- Loire. — Terrain jurassique, oolite inférieure.

Carbonate de chaux. * . . . 0^251

Carbonate de magnésie. . . . 0,015

Chlorure de calcium. . . . . 0,210

Chlorure de sodium. .... 0,007

A reporter 0 483

Beporl 0,485

Sulfate de chaux 0,032

Iode traces

Total. . .. . 0,515

Eau de source dePierclos, Saône-et-Loire , colite inférieure.-

a des goitres.

-Il y

Carbonate de chaux. .

Carbonate de magnésie.

Chlorure de calcium. .

Chlorure de sodium. . .

Sulfote de chaux. . .

Matières organiques . .

Total.

Eau de source de Chevagny , Saôn^-et-Loire

gram.

0,510 traces 0,021 0,058 traces

terrain de transition

Grauwake. — Quelques goitres.

gram.

Carbonate de chaux. .... 0,215

Chlorure de sodium ..... 0;058

Silice . : . 0,051

Sulfate de chaux. . . • • 0,054 Matières organiques. .

Total.

traces

Eau des puits d'Urigny, près Mâcon; il y a quelques goitres, principalement chez les femmes , oolite inférieure.

gram.

Sulfate de chaux ^0J121__

A reporter. . • • 0,218

Report 0,218

Chlorure de calcium, .... 0,048

Chlorure de magnésium. . . . 0,054

^^^^ . traces fiiibles

Carbonate de fer traces

Acide sulphydrique traces

Total. . . . 0,500

Fontaine de Davagé, Saône-et-Loire, où il y a quelques cas de goître. — Terrain jurassique, grarfde oolite.

gram.

i Carbonate de chaux. ". . . . 0,271 Carbonate de magnésie. . . . 0,012 Chlorure de sodium. . . . . 0,028

Carbonate de fer Iraces

Iode. ... : traces

Total. . . . 0,311

^ Les eaux de la ville de Mâcon , qui contiennent * beaucoup de magnésie, de sulfate de chaux, ne renferment aucune trace d'iode; elles rentrent évi- I demment dans la règle indiquée par M. Chatin , que I dès qu'une eau contient une quantité notable de sels I tsrreux, il est certain qu'elle ne renferme pas d'iode. ILcs eaux qui servent de boissons aux habitants de (cette ville sont prises dans des puits. L'eau delà ^ Saône contient du fer et des traces notables d'iode. Il est à regretter qu'il n'y ait qu'un petit nombre de

ménages qui en fassent usage , et, malgré cela, on ne rencontre pas de goitreux dans cette ville.

Ces diverses analyses prouvent également que, dès qu'une eau contient du fer, elle renferme de l'iode , ainsi que l'a annoncé à l'Académie des sciences M. le professeur Chatin dans les différentes leclures des mémoires si intéressantes qu'il a fiiites à cette savante société.

La présence ou Tabsence de l'iode dans les eaux qui servent de boisson aux populations , sont-elles les causes uniques capables de donner lieu au développement du goîlre et du crétinisme? Je ne le crois pas, car, ainsi que je l'ai dit plus haut, certains villages de la vallée d'Aoste , de l'Isère , du département de la Loire, deTArdèche, de Saône-et-Loire, renferment des goitreux , bien que les eaux des fontaines contiennent de l'iode , que l'air atmosphérique, les plantes , les graines , le sol , en dénotent à l'analyse ; cependant il est un fait certain , c'est que là où les eaux n'en contiennent pas , il y a plus de goitreux que là où les eaux sont iodées. D'ailleurs , chacun sait que l'iode et ses composés sont les médicaments les plus efficaces à opposer à cette maladie, et que .leur usage môme, à doses très-faibles, suffit souvent à la faire passer, pourvu toutefois que l'individu ne reste pns soumis à Tinfluence des causes capables do produire le goitre. Il est donc évident que l'absence de l'iode ou des iodures dans Teau , n'est pas la cause

unique de cette infirmité; mais que le goitre est plus fréquent et devient plus volumineux chez les indivi-

' dus qui font constamment usage d'eaux qui n'en contiennent pas.

Chacun sait que les eaux destinées à la boisson peuvent être nuisibles quand elles contiennent un

j excès de sels ou matières nuisibles ; ce ûnt est incontestable , mais on ne peut affirmer que de l'eau contenant très-peu de sels soit excellente, car la présence de l'air , de l'acide carbonique , du carbonate de fer ,

I de chaux, d'iodures ou de bromures , n'est pas une chose indifférente. Ces principes ont nécessairement une action utile sur l'économie nécessaire à la nutrition, et la présence de l'iode , excitant si puissant, peut très-bien neutraliser les effets nuisibles de.plusieurs causes insalubres. L'absence de ces principes utiles , dans l'eau , dans les ahments , doit à la longue influer sur l'organisme.

Un fait emprunté à l'excellent mémoire de M. Billet, archevêque de Chambéry, démontre l'heureuse action de l'iode sur l'organisme. D'après ce savant observateur, les eaux tufeuses sont généralement accusées de donner le goitre : les eaux de Mont- Vernis et de Villard-Clément ont, sous ce rapport, une célébrité acquise par des faits nombreux. Au Puiset , sur dix-huit familles , l'une a une citerne , les autres s'abreuvent à de mauvaises eaux : la première, est saine; toutes les autres sont gravement atteintes do

' goitre.

Les analyses de ces eaux étaient trop importantes pour que je ne me rendisse pas sur les lieux pour les faire. Elles expliqueront facilement l'innocuité de l'eau.

Ainsi, l'eau de la citerne m'a donné, un litre :

gram.

Matières organiques traces

Iode quantité notable

Total. . . . 0,008

Il est vrai que j'analysai cette eau peu d^instants après une forte pluie tombée avec le vent du sud, et comme l'atmosphère dans les Alpes contient beaucoup d'iode , lorsque le vent a cette direction, ainsi que je le démontrerai plus loin, je ne fus pas surpris de trouver une quantité aussi grande de ce principe. Cette citerne étant bien couverte, Tiode ne doit se perdre qu'en petite quantité. Les eaux des sources où s'abreuvent les familles infectées n'en contiennent aucune trace ; il est donc certain que c'est à l'iode que cette famille doit de ne pas avoir de goitre.

Il est donc évident, ainsi que jel'aidit dansmonpremier volume , que la mauvaise qualité des eaux doit être considérée comme une des causes actives du goitre; d'ailleurs, il suffit de voir ce qu'a écrit à ce sujet M. Boussingault pour s'en convaincre.

« 11 existe dans la nouvelle Grenade une opinion

générale qui attribue Torigine du goîti^c aux propriétés nuisibles de certaines eaux ; cette opinion vul- . gaire est fondée sur des observations journalières et qui sont à la portée de tout le monde; par exemple, il arrive qu'un individu attaqué de goitre va se fixer pour quelque temps dans un endroit où cette maladie n'est pas endémique ; le climat de la nouvelle résidence est sensiblement le môme, le malade ne change ni son régime ni ses habitudes, l'eau est la seule chose nouvelle dont il fosse usage , et la maladie dis- I paraît. De là, on peut vraisemblablement ^supposer que l'effet salutaire a été produit par le changement d'eau. Il y a plus encore, des personnes fixées dans des lieux où le goitre est fortement endémique, se sont guéries et se sont mises à l'abri de cette maladie en ayant la précaution d'envoyer chercher l'eau pour leur usage à une rivière dont l'eau était réputée bonne , s'abstenant ainsi de boire de celle de leur résidence, j»

M. Ferrus, dans son excellent mémoire lu à TAcadémie de médecine, accorde une grande importance à la question des eaux sous le point de vue de l'altération qu'elles éprouvent en parcourant des terres cultivées; à la page 72 de son mémoire, il s'exprime ainsi :

« Dans un établissement public, voisin de Paris, le' goitre, après s'être montré à plusieurs reprises autrefois , et avoir disparu pendant de longues années, sans que l'on ait pu apprécier la cause de son

développement et de sa disparition , a reparu subitement, et a atteint, bien qu'avec peu dMntensité, une vingtaine de sujets. Cette réapparition semble avoir coïncidé avec la consommation dans l'établissement d'eaux provenant d'un puits artésien , ou tout au moins de celle en usage dans cette localité,, et qu'on avait cessé de prendre à la Seine, qui contient de l'iode, ainsi que l'a démontré M. Chatin. »

« Je visitai, dit ce savant observateur, pour la première fois en 1841 , le village d'Andressein -,11 est assis au fond d'une vallée, sur un sol d'alluvion , au confluent de deux torrents, le Lez et la Bouigane. Ce dernier est appelé aussi ruisseau de la Belle-Longue.

» Andressein est en partie recouvert de grands arbres qui interceptent les rayons solaires , et s'opposent d'une manière très-marquée à Tintroduction libre de Faction salutaire des vents qui pourraient y parvenir. Le curé, homme instruit , né dans le pays, m'assura que la vallée où est situé Andressein est constamment recouverte de vapeurs assez épaisses pour qu'elles puissent être aperçues de la ville voisine. Les fruits, de belle apparence, y mûrissent, mais ils sont aqueux et ne sauraient se conserver. Le sel comme le tabac y est toujours imprégné d'eau , et les bois de construction se recourbent dans cette atmosphère humide.

» Des deux toiTcnts.l'un, le Lez, qui part de la v:il-

lée de Biros, donne à la consommation une eau claire, attrayante et salubre; Tautre, la Bouigane, qui, avant d'atteindre Andressein, traverse la vallée à laquelle la durée de son parcours et la magnificence de ses prairies ont valu le surnom de Belle-Longue , est loin d'offrir une égale limpidité; ses eaux, dont le cours est infiniment moins rapide que celles du Lez et s'écoulent sur un fond schisteux, sont louches , troubles, et pendant l'été presque tièdes ; elles contractent en peu de temps, dans les vases de terre où on les renferme, une saveur vaseuse très-prononcée, et elles semblent fades lorsqu'on les boit dans leur lit même.

» Suivant la proximité, les habitants consomment indifféremment l'eau de ces deux rivières; mais les plus intelligents d'entre eux n'emploient dans aucun cas, pour boisson, les eaux de la Bouigane. Ajoutons qu'il est reconnu par une observation populaire et constante, que les truites qui en proviennent sont moins savoureuses, moins fermes et moins estimées que celles du Lez; elles diffèrent même par leur aspect extérieur.

» La différence remarquée dans la quahté du Lez et de la Bouigane, et dans la valeur respective des poissons qu'on y pêche , m'a été expliquée d'une manière satisfaisante par l'examen des localités.

» LaBouigane,je l'ai dit, traverse la Belle-Longue, fertile vallée, toute couverte de prairies. Ces prairies.

qui nourrissent de nombreux animaux , sont constamment arrosées par les eaux qui descendent de la montagne pour se perdre dans la rivière après avoir séjourné sur ces prairies ou les avoir sillonnées par un écoulement peu rapide; aussi n^arrivent-elles au confluent des deux cours d'eau que chargées de vase, de débris végétaux et de particules animales putrifiées.

» Andressein est incontestablement le village de toute la vallée le plus mal traité par le goitre et le crétini'sme; j'ai pu y recueillir l'observation très-détaillée de plus de vingt individus très-avancés dans le genre de dégradation qui nous occupe, et j'ai spécialement insisté sur les conditions relatives à la nature et à la distribution des eaux dans ce village, parce qu'on y remarque une particularité faite pour corroborer l'opinion des auteurs qui regardent comme très-importante dans la production du goitre et du crétinisme, la composition des eaux dont les populations font habituellement usage. J'ai été, je l'avoue, frappé' du rapport qui existait ici entre l'emploi d'eaux plus ou mdins pures, etTabsence, la rareté ou le développement excessif de ces deux maladies.

» A Andressein, en effet, la partie du village située sur les bords de la Bouigane semble évidemment moins salubre que celle placée en regard de CastiUon et occupant les bords du Lez. La population riveraine de la Bouigane, qui fait presque exclusivement usage

de ces eaux , m'a paru en général plus chétive et d'un aspect plus souffreteux que celle qui habite la partie opposée du village ; on y rencontre plus de goitreux et un plus grand nombre de crétins; mais je me hâte d'ajouter que, de ce côté, la vallée se trouve plus déprimée,plusrétrécie, plus abritée, et certaines habitations, celles-là même où les crétins abondent, sont adossées ' au coteau sur la rive gauche de la Bouigane , et sont par conséquent moins ventilées. Sur les bords du Lez, I au contraire, la vallée a plus d'étendue en longueur et se prolonge entre des montagnes escarpées et arides; les eaux du Lez coulent rapides sur un fond rocailleux. Leur cours est plutôt activé que ralenti par les obstacles qu'elles rencontrent ; car, momentanément arrêtées par des fragments de rochers éboulés des montagnes voisines, elles retombent écumeuses en petites cascades, comme si l'on se fût efforcé de rendre leur course plus impétueuse à l'aide d'écluses artificielles. Ce mouvement actif et saccadé des eaux, en les chargeant d'une quantité d'air, les rend, non-seulement plus convenables à la boisson, mais il doit encore agir favorablement en établissant un courant d'air continuel dans le fond des vallées qu'elles parcourent, et certainement à Andressein, sur les rives du Lez, soit pour cette dernière cause, soit pour la direction particulière de la vallée et de la disposition des rochers dont elle est formée, on respire un air et plus vif et plus puissamment renouvelé que sur les bords moins abruptes de la Bouigane. »

Le passage suivant, encore emprunté au mémoire de M. Ferrus, vient encore à l'appui de mon opinion, que l'air humide et malsain , la situation des vallées étroites et profondes où l'air ne se renouvelle que difficilement, où les rayons solaires ne font sentir leur action salutaire que pendant quelques heures , sont des causes puissantes pour le développement du crétinisme.

« Pour mon compte, je restai frappé de l'opposition des deux natures qui caractérisaient la vallée de la Belle-Longue que j'avais parcourue précédemment, et la vallée de Biros que je parcourais alors. La première, verdoyante , ombragée , productive mais humide , donnait asile à une population étiolée , triste et languissante ; la seconde , moins fertile, plus agreste , plus primitive, étonnait le regard par des flots de lumière et de vie. A ce point de la vallée, tout en effet trahit une vitalité plus énergique; les végétaux exhalent un parfum plus pénétrant, les animaux sont plus nombreux et plus agiles. Cette population d'êtres grossièrement ébauchés, rabougris, au teint blafard, à l'œil hébété, aux lèvres pendantes, a disparu pour le voyageur; les hommes qu'il rencontre sont sains, robustes, actifs, et rappellent exactement, par le costume, le maintien, la démarche , les belles populations catalane et basquaise; les femmes, mieux partagées encore, sont grandes et pourtant gracieuses ; la blancheur de leur peau, l'éclat de leur teint, la régularité parfaite

de leurs dents, seraient en tous pays un objet d'admiration. Leur fécondité est générale; les enfants à leur tour se distinguent par leur vigueur et leur beauté; on voit qu'ils respirent, en naissant, un air pur, et que le lait qui les nourrit est sécrété par des organes sains et des mamelles énergiques. »

Cependant, M. Ferrus signale dans cette vallée le village d'Arien où il y a quelques goitreux , qu'il croit attribuer aux eaux, qui n'ont ni la limpidité cristalline, ni l'agréable saveur des sources ordinaires; car elles ont traversé les prairies et séjourné sur des terres grasses, cultivables, productives, et dès lors au milieu de certains débris, tant végétaux qu'animaux , circonstance importante à mon avis , dit un savant observateur, que j'ai déjà signalée etsur laquelle j'insiste de nouveau, mais sans prétendre aucunement lui attribuer une influence exclusive.

De tous ces faits, je crois devoir conclure, ainsi que je Pai déjà fait dans le chapitre des eaux potables du premier volume, que si les eaux n'ont pas toujours les qualités attribuées à de bonnes eaux , elles ne doivent pas être considérées comme ayant seules le pouvoir de développer le goitre et le crétinisme, mais comme pouvant être une cause de plus à ajouter aux autres que j'ai indiquées.

Les meilleures eaux dont pourraient et devraient faire usage les populations goitreuses des Alpes , devraient être puisées dans de vastes citernes où Ton

aurait recueilli principalement et peut-être exclusivement celles provenant des pluies amenées par le vent du sud ou du sud-ouest ; car ce sont les seules qui , dans les Alpes , d'après mes nombreuses recherches, contiennent de l'iode.

Je suis parfaitement de l'avis de MM. Boussingault, Grange, Fourcault et Chatin, qu'il fimt faire de l'iodatioïi lè plus possible dans les lieux les moins iodés et signalés par la coexistence du goitre et du crétinisme. Il serait certainement très-utile que les populations ne consommassent que des sels iodifères; mais comment iodifier les engrais, pour que les terres et les plantes acquièrent une dose plus forte de Télément chimique qui ne s'y trouve pas représenté en quantité suffisante, ainsi que le recommandent ces deux dernières observations? Comment y parviendra-t-on? Voilà où réside la difficulté, car la théorie ne suffit pas , surtout lorsqu'il s'agit d'opérer sur des contrées aussi étendues que celles où régnent le goitre et le crétinisme; il faut indiquer des moyens d'une pratique facile, et surtout peu dispendieuse, car il ne faut pas perdre de vue que les populations où l'on observe ces deux infirmités sont vouées à la plus grande misère ; qu'elles ont à peine le nécessaire , et qu'il leur serait de toute impossibilité de se procurer les moyens nécessaires pour iodifier leurs engrais.

M. Chatin veut qu'on iodifie par les irrigations , en mettant à profit les sources minérales qui portent de

l'iode en dissolution , en iodifiant enfin les produits qui servent à alimenter les animaux, contribuant à l'alimentation de l'homme. Ce moyen cst-il réalisable? Je ne le pense pas. Prenons pour exemple les départements français des Alpes, tels que l'Isère, les Hautes-Alpes et les Basses-Alpes , et examinons si les sources minérales iodurées peuvent être employées aux irrigations. Dans le déparlement de l'Isère, il n'existe que les sources sulfureuses d'Allevard , d'Uriage, de l'Echaillon, de Choranche, de Soulieux , de la Terrasse, et les sources salines de la Motte, du Monestier et d'Oriol, qui contiennent de l'iode. Quelles sont, parmi ces eaux , celles dont on peut faire usage comme moyen d'irrigation capable d^iodifier les terrains cultivés ?

Les eaux de l'Echaillon se trouvent à trois lieues de Grenoble, côté ouest, au-dessous de Veurey, sur la rive gauche de l'Isère; c'est sur le bord même de celle-ci qu'elle se trouve, sortant du pied du rocher qui, placé en saillie sur cette rive , marque son change' ment de direction lorsque la rivière vis-à-vis Voreppe quitte la ligne de Veurey pour prendre celle de Moirans. Couverte habituellement par les eaux de l'Isère, on ne la découvre que lorsque ces dernières s'abaissent considérablement. C'est ainsi que, depuis qu'on s'est aperçu de son existence , on a passé souvent une et même plusieurs années sans Tapercevoir. Cette source se trouve dans une contrée aride, resserrée sur

plusieurs kilomètres de longueur entre la rivière et des rochers arides de plusieurs centaines de mètres de hauteur, à pic, sans trace de terrain cultivable. On voit donc que cette source , qui ne paraît pas même toutes les années, ne peut être utilisée.

Les eaux de la Terrasse sont en trop petite quantité ; d'ailleurs elles existent dans une localité oii le goitre est inconnu , et par conséquent leur emploi serait inutile pour la population.

Les eaux de la Motte, contenant du brome et de l'iode, coulent dans une gorge très-profonde , trèsétroite , où il n'y a place que pour les eaux du Drac; elles ne peuvent donc pas trouver d'emi)loi utile.

Les eaux d'Uriage pourraient trouver un emploi, soit dans la vallée d'Uriage , soit dans la vallée de Yaulnaveys; mais elles çon tiennent trop peu d'iode pour être utilisées; d'ailleurs, les sels qu'elles contiennent en abondance pourraient être contraires à l'agriculture; et ensuite, pendant plusieurs mois, elles sont employées au bel établissement thermal, et n'en sauraient être distraites.

Les eaux sulfureuses d'Allevard , les plus riches en iode de toutes les Alpes françaises , ne sauraient non plus trouver leur emploi, parce que, pendant plusieurs mois, elles alimentent l'établissement thermal d'Allevard, et que leur position, sur les bords d'un torrent, dans une gorge profonde, sauvage, sans terres arables, nécessite une puissante machine hydraulique pour

conduire les eaux dans la vallée d'Allevard à l'établissement thermal. Comme moyen d'irrigation, par leur situation dans un lieu très-bas , elles ne peuvent pas être utilisées.

11 n'y aurait que les eaux de Soulieux qui seraient utilement employées; mais leur volume est infiniment trop foible. Cette source est située dans la partie supérieure de la vallée de TOisans.

Les .eaux d'Oriol et du Monestier coulent à travers des prairies, et servent depuis longtemps comme moyen d'irrigation; et malgré cela ce village renferme des cas nombreux de goitre.

Les eaux de Choranche, situées dans la vallée de la Bourne , se divisent en filets nombreux dans des prairies, et bien qu elles déposent l'iode qu'elles contiennent dans leur parcours, elles n'empêchent pas la localité d'être infectée de goitreux.

On voit donc que , pour le département de l'Isère , les eaux iodées sont peu susceptibles d'être employées comme moyen d'irrigation.

Elles pourraient, au contraire, être très-utilement mises en usage pour la boisson des populations des villages infectés de goitreux, près desquels elles jaillissent. Il suffirait de laisser les eaux exposées pendant quelques heures à l'action de l'air, pour qu'elles perdent entièrement leur odeur hépatique avant de s'en servir.

Dans le village d'Allevard, infecté de goitreux et de

crdtins , il semble que la nature prévoyante ait placé le remède à côté du mal.

Ce n'est donc que comme boissons que les sources d'Allevard, de Soulieux et de Choranche peuvent être employées par les populations voisines. Telle est la seule utilité que peuvent présenter les sources iodées de l'Isère.

Dans le département des Hautes-Alpes, les sources iodées sont trop peu nombreuses, et celles qui. le sont se trouvent presque toutes trop éloignées des centres de population pour trouver leur emploi.

Dans toute l'étendue de la province de Maurienne, on ne connaît encore aucune source iodée.

Le moyen le plus facile d'iodifler les produits qui servent à alimenter les animaux, contribuant à l'alimentation de l'homme , consisterait à iodurer le sel ordinaire, qui sert, non-seulement à l'homme, mais aux animaux , car, dans les Alpes, on est dans l'habitude de donner souvent , pendant l'hiver , du sel aux vaches, aux chèvres et aux brebis; et comme la principale alimentation des habitants est prise parmi les différents produits du laitage, il est évident que Tiode j entrerait en plus grande quantité dans l'organisme. Le gouvernement seul peut intervenir à ce sujet et faire ioder les sels.

La dernière partie du travail de M. Chatin est trèsremarquable, en ce sens quUl a voulu épuiser la question en ne laissant derrière lui ni faits ni preuves;

c'est sa division de la France en zones plus ou moins iodées , avec les moyens de leur donner ce qui leur manque, en tirant des produits des zones voisines, ou en utilisant ceux de leur propre sol. Le plan qu'indique ce savant chimiste semblerait au premier abord présenter des difficultés d'exécution; mais ces difficultés n'existent pas, puisque depuis longtemps les populations des zones moins iodées reçoivent leur alimentation principale des zones plus iodées. Ainsi, d'après la classification des différentes zones, Lyon, qui se trouve placé dans la troisième, oîi Pair, les eaux , le sol, sont à la fois médiocrement iodurés, puisque la proportion d'iode, dans 8000 litres d'air, un litre d'eau de pluie, un litre d'eau potable, et 10 grammes de terre arable, varie de i/500 à 1/1000 de milligram., reçoit les grains, les farines, les vins qui y sont exclusivement consommés , de la deuxième zone , où 8,000 litres d'air contiennent 1/200 de milligram. d'iode; le litre d'eau pluviale , 1/150 de milligram.; le litre d'eau de source ou de rivière, 1/300 de milligram., et 10 gram. de terre arable, aussi 1/200 de milligram. du même corps; et de la première zone, oii le goitre est inconnu.

Grenoble. — Les centres de population des vallées voisines de cette ville reçoivent presque tou- I tes leur farine de Bourgoin , placé dans la zone de 1 Lyon, et beaucoup de produits de la Provence.

Depuis que la maladie de la pomme de terre rend la récolte de ce tubercule tout à fait nulle dans cette quatrième zone, cet aliment si répandu se tire de la deuxième zone où le sol est très-ioduré.

On voit donc que depuis longtemps les populations où l'iode existe en moins grande quantité , et où lo goitre est commun, tirent leurs produits alimentaires de pays où cette maladie est inconnue, et par conséquent les aliments dont elles font usage contiennent tous de l'iode, et ramènent ainsi la proportion de l'iode au type normal, en faisant venir les substances alimentaires de contrées riches en iode, telles que la Bourgogne et les basses plaines de la Provence.

S'il était bien constaté que l'absence. complète de l'iode dans Tair, les eaux, le sol, fût la cause unique du goitre et du crétinisme, il serait facile au gouvernement de donner des sels iodurés ; car, lorsqu'il s'agit d'effacer de la liste des maladies endémiques lo goitre et le crétinisme, ces difformités, l'une du corps, et l'autre de l'intelligence, il n'y a pas d'efforts que l'autorité ne doive être prête à tenter.

Le goitre est-il inconnu dans les contrées normalement iodurées? Je ne le pense pas , puisque, dans la première zone, on trouve des cas nombreux de goitre, qu'on en rencontre beaucoup plus dans la deuxième zone que dans la troisième ;• ainsi, dans les environs de Dijon, le goitre est endémique dans certains villages. Il en est de même dans les environs de Chàlon et de Màcon, et dans les plaines de la Bresse, dont l'tur,

les plantes , les vins et les eaux contiennent plus d'iode que l'on en trouve dans ces mêmes éléments à Lyon ou dans ses environs, où les cas de goitre sont infiniment moins nombreux.

Il serait facile de multiplier les exemples, et Ton verrait ainsi que, si l'absence plus ou moins complète de l'iode dans l'air , les eaux , les plantes et le sol est une cause active du crétinisme , il ne faut pas en conclure d'une . manière absolue qu'elle en est la cause unique, car on se laisserait aller à une erreur manifeste qu'il serait facile de démontrer. Comment pourrait-on expliquer que dans la plupart des hautes vallées des Alpes, de la Suisse, du Tyrol, du Piémont et de la France , le goitre y est inconnu ou au moins très-rare? Cependant, il devrait en être autrement, puisque, dit M. Chatin , la diminution de l'iode se caractérise surtout quand des plaines ou des vallées on monte sur les hauteurs. Certes, on observe, ainsi que je l'ai démontré, des cas nombreux de goitre dans des lieux très-élevés; cela concorde très-bien avec la théorie de M. Chatin; mais comment expliquer l'absence complète du goitre dans des vallées très-élevées des Alpes, où l'habitant présente des caractères fort rassurants pour sa santé, sa vigueur, et la régularité de ses formes? Cependant l'iode y fait défaut; et malgré cette absence d'un élément qui joue un si grand rôle comme influence physiologique , il n'y a pas de différence bien notable entre cette population alpestre et celle des lieux les plus iodés. Tous ces faits démon-

trent que le goitre et le crétinisme se rencontrent dans les contre'es normalement iodurées, toutefois en bien moins grand nombre.

L'iode existe en moindre quantité dans les Alpes qu'ailleurs; cependant, comme ce corps est divisé ;i l'infini et en dissolution très-faible dans l'air en raison de la masse de ce fluide, il ne présente pas assez d'homogénéité dans la somme de ses molécules, pour que les effets de la pression se fassent remarquer. Il faut y joindre l'influence des mouvements de l'air qui déplacent, qui dissipent, qui transportent au loin ces molécules, et peuvent, en un moment donné, en porter beaucoup , soit à des niveaux , soit dans des régions où il s'en trouvait peu auparavant; et c'est ainsi que ]'ai pu en constater dans l'air , pris sur les points les plus élevés et dans les neiges tombées à la fin de l'hiver et au printemps sur ces mêmes montagnes, à plus de 5000 mètres d'élévation.

Tout ce qui précède démontre que si l'absence de l'iode est une des causes actives du goitre , il ne faut pas en concliire d'une manière absolue, qu'elle en est la cause unique ; car, comment expliquerait-on la disparition et la diminution de cette affection, dans les A^allées d'Allevard, de Gressoney, de la Tarentaise, dans la ville de St-Jean-de-Maurienne, etc., oii la composition chimique de l'air n'a pas varié, où l'atmosphère, les eaux , les produits alimentaires ne renferment pas d'iode ?

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