CHAPITRE XI
RECHERCHES SDR l'aIR ATMOSPHÉRIQUE
Que respirent, dans les maisons et les élables, pendant l'hiver, les populations des Alpes.
Dans les>allées des Alpes, où le goitre et le crétinisme sévissent avec le plus d'intensité, les habitants, suivant leur aisance ou leur misère , passent les huit mois d'hiver dans des chambres séparées des écuries , ou dans les étables avec les animaux.
Les familles aisées sont entassées dans une pièce étroite et humide de deux mètres d'élévation, le plus souvent au rez-de-chauFsée, sur le sol nu, souvent en contre-bas, sur un mauvais dallage, ayant pour fenêtre une ouverture de 40 centimètres d'élévation, fermée par un vieux châssis fixé dans le mur , recouvert d'un papier huilé qui laisse à peine pénétrer un peu de lumière; dans un coin de cette mauvaise chambre, un foyer sans cheminée, dont la fumée s'échappe par une simple ouverture pratiquée dans le mur, après avoir circulé dans la pièce , noirci les parois des murailles, vicié le peu d'air qu'on y respire, par les gaz nombreux qui se dégagent du combustible qui varie suivant les localités, et qui est fourni , tantôt par du
bois, tantôt par l'anthracite, ou de la fiente de vache desséchée pendant Tété. L'ameublement consiste simplement en une mauvaise table , de vieux coffres , de mauvais grabats faits au moyen de quatre planches clouées à des montants, sur lesquelles on entasse les vieux habillements, tout le linge sale, et pour matelas un peu de paille qu'on ne renouvelle qu'une fois par an, à la récolte, et pour couverture, de vieux habillements o,u des peaux brutes d'animaux; joignez à cela que la pièce n'est balayée qu'une fois par semaine, et cela superficiellement, et vous aurez le tableau exact de l'appartement dans lequel se trouve le plus souvent une famille nombreuse. Si ces habitations sont sales et malsaines, il en est bien pire encore de celles où se retirent les malheureux.
La pénurie du bois , le mauvais état de leurs maisons , l'impossibilité dans laquelle ils se trouvent de pouvoir les réparer , les obligent à passer les longs jours de l'hiver dans des étables enfoncées dans la terre , adossées le plus souvent contre la montagne , et tellement basses, qu'un homme de taille ordinaire a de la peine à s'y ténir debout. La terre nue qui en forme le sol, imprégnée de l'urine des animaux , leur transpiration et leur haleine, entretiennent une humidité constante et infecte. Deux ou trois trous, fermés ordinairement par un châssis fixe , ne s'ouvrent jamais pour en renouveler l'air.
Le fumier reste souvent plusieurs mois sans être
enlevé. On peut juger de l'atmosphère dans laquelle se trouvent plongés toute la famille , ordinairement nDmbreuse, et les animaux qui y demeurent, et qui n'est jamais renouvelée , puisque la porte basse , étroite, reste toujours close, et les petites ouvertures constamment fermées.
Quelques familles qui n'ont que deux vaches, ou une seule avec quelques brebis, ou seulement une ou deux chèvres, placent un mauvais poêle dans un coin de ces écuries, dont la chaleur tend encore à augmenter le degré d'humidité et l'insalubrité du local. Les enfimts restent pendant tout le jour accroupis sur la htière, et pendant la nuit, ils dorment avec leur père et mère dans un coin, sur des feuilles sèches ou des branches de sapins; les uns et les autres ne se déshabillent que très-rarement, et passent ainsi l'hiver qui, dans un grand nombre des vallées des Alpes, dure huit mois.
Dans ces étables, la température s'élève , lorsque le froid, au dehors , est intense comme il l'est pendant plusieurs mois, jusqu'à plus de 50» , et quelquefois la différence avec Pair intérieur est de plus de 40°.
L'humidité et la température sont tellement fortes et élevées dans ces étables, que si, pendant l'hiver, on veut y pénétrer dès que la porte en est ouverte , il en sort aussitôt un épais brouillard répandant une odeur tellement infecte, que souvent je n'ai pu, malgré toute ma persistance , pénétrer dans l'intérieur et y
séjourner quelques minutes seulement. L'homme qui n'est pas habitué à séjourner dans ce milieu tellement vicié par les émanations ammoniacales et autres, ne peut y rester sans y être promptement suffoqué. Souvent il m'est arrivé d'en sortir, après un court séjour de quelques minutes , ayant mes vêtements couverts de gouttelettes d'eau, et si imprégnés d'humidité, qu'à peine avais-je fait quelques pas au dehors, qu'ils étaient immédiatement congelés. On conçoit facilement que ces malheureux, privés de lumière, plongés dans un air aussi impur, aussi chaud et humide , doivent être peu robustes, et que leur organisme doit très-promptement dégénérer.
La composition chimique de cette atmosphère viciée était trop importante pour que je n'en fisse pas de nombreuses analyses , soit dans les locahtés oîi l'air contient de l'iode , soit dans celles où il n'en existe pas de trace.
Première analyse.
Le 23 novembre 1851 , étant dans la vallée de Vaulnaveys, j'entrai dans une étable d'une longueur de 6 mètres, d'une largeur de 5 mètres, et d'une hauteur de 2 mètres 15 centimètres. Dans cette écurie se trouvaient entassés deux vaches, cinq brebis, une chèvre, et une famille composée du père et de la mère, affectés tous leS deux de goitre , de quatre enfants, dont un crétin et trois goitreux. Le crctinisme
de cet enfant est au second degré , c'est-à-dire qu'il est capable de marcher et d'être employé pendant Pété à mener paître les brebis. La famille couche dans un coin, sur des feuilles sèches. L'alimentation est composée de soupes de choux et de châtaignes bouillies.
Il était deux heures du soir lorsque je commençai mes recherches analytiques.
La température extérieure marquait — 1 2°.
La température intérieure marquait plus de + 22°.
L'hygromètre intérieur est au maximum.
Après avoir lavé 2000 litres d'air dans les réactifs suivants, versés dans une série de tubes de Leibig, au moyen d'une pompe aspirante et foulante forçant l'air à passer par ces tubes, j'ai obtenu les résultats suivants :
L'oxygène a été obtenu par le procédé de M. Lassaigne, fondé sur la facihté avec laquelle le cuivre métallique divisé en copeaux s'oxyde au contact de l'air, en présence de Tammoniaque liquide et sur la formation d'un ammoniure bleu de dentoxyde de cuivre.
J'ai trouvé :
Oxygène 48,5
Azote 86,5
L'acide carbonique a été obtenu au moyen de l'eau de Baryte.
Acide carbonique 0,07
L'ammoniaque a été obtenu en lavant Tair dans
une dissolution de sulfate d'alumine, et traitant ensuite par la potasse.
Ammoniaque 0,92
L'acide sulfhydrique a été obtenu au moyen de l'acétate de plomb.
Acide sulfhydrique 0,87
En lavant Pair dans de l'acide sulfurique très-limpide, j'ai obtenu une coloration brune de ce liquide , preuve évidente qu'il y avait :
Matières organiques végétales, traces sensibles.
^In lavant la même quantité d'air dans de l'acide azotique pur et limpide, j'ai obtenu une coloration légèrement ambrée, preuve que Tair contenait des : Matières organiques animales.
L'air extérieur et celui de l'intérieur de l'étable ne m'ont donné aucune trace d'iode.
Lorsque la nuit survint, on alluma une mauvaise lampe alimentée par l'huile de noix; elle ne répandit qu'une lumière pâle. J'allumai une bougie en stéarine; elle ne répandit qu'une très-faible clarté. La combustion était lente et mal entretenue, par suite de la diminution d'oxygène.
Il est évident qu'une atmosphère aussi viciée , où l'air inspiré contient une si forte dose d'acide carbonique , une diminution notable d'oxygène doit avousur l'organisme une influence très-fâcheuse. Si la vie est une combustion réglée, elle devrait être forte dans
Je climat si froid des Alpes, afin que le calorique produit par l'individu puisse contre-balancer l'effet d'une basse température; mais au contraire, l'air contenant moins d'oxygàne, l'alimentation devient moindre, etle foie, par suite de la réduction de la combustion respiratoire, voit son action organique s'élever; d'où Tidiosyncrasie hépatique qu'on observe parmi ces populations. La respiration et Talimentation étant diminuées, les globules diminuent dans le sang; d'où la chloro-anémie, l'hydropysie, qui jouent un rôle si actif dans le développement du crétinisme. Les globules étant dimin-ués, il est facile d'expliquer la langueur musculaire des individus.
Cette analyse explique pourquoi j'ai trouvé que chez tous les membres de cette famille, la respiration était courte, la circulation lente, et la chaleur du corps plus faible.
En moyenne, j'ai trouvé que le nombre d'inspirations était de dix-huit ; celui des pulsations , de cinquante-deux. Chez le crétin, la température était de 3 degrés inférieure à celle d'un homme sain.
Deuxième analyse.
Le 6 février, je fis dans la haute Savoie, au village de Sainte-Hélène-des-Milliers, infecté de goitreux et de crétins, l'analyse de l'air atmosphérique d'une étable occupée par trois vaches, dix brebis, une femelle de cochon ayant onze petits. Dans cette
écurie vivait une famille composée du grand-père, de la mère, d'une tante, d'une fille mariée, de son mari et de cinq enfants, dont le plus jeune venait d'être sevré, en tout, neuf personnes couchées sur de
la paille. Dans un des angles de l'étable, est placé un
poêle entretenu avec de la tourbe.
La température extérieure est de. — 17°
Celle de Tintérieur est de -I-SQ"
L'hygromètre est au maximum.
J'ai constaté que l'air atmosphérique contenait :
Oxygène 19,7
Azote 88,3
Acide carbonique 0,08
Acide sulfhydrique 0,29
Ammoniaque 0,61
Matières végétales traces
Matières organiques traces
Iode ... pas de traces
Une bougie brûle lentement , répand une lumière diffuse.
Troisième analyse.
Elle a été faite le 10 septembre 1851, à Allevard, dans une maison composée d'une chambre malpropre, placée au premier étage, au-dessus d'une écurie où l'on retire le soir une chèvre et trois brebis; dans un des coins de l'écurie, on ramasse de la paille sur laquelle
tombent, de l'intérieur de la chambre supérieure, toutes les matières fécales de la famille. Un mauvais plancher mal joint sépare le premier du rez-dechaussée. Une odeur infecte est répandue dans cette chambre. J'ai trouvé :
Oxygène. 20,9-2
*'^zote 81,05
Acide carbonique 0,002
Acide sulfhydrique 2,31
Ammoniaque 0,97
Hydrogène carboné traces
Matières organiques traces
^^^6 pas de traces
Une bougie brûle facilement. Dans cette chambre habite une femmë et trois enfants, tous goitreux et crétins ; la femme seule n'est pas goitreuse.
Quatrième analyse.
Ellea été faite le d5 novembre 1851, dans la vallée d'Entraigues, Hautes-Alpes, dans une maison habitée par une famille composée du père, de la mèregoîtreuse, d'un crétin et de trois filles, dont une seule est atteinte du goitre. La pièce qu'occupe cette famille est séparée en deux compartiments par une clairevoie à hauteur d'appui, derrière laquelle se trouvent réunis deux vaches, onze brebis, deux chèvres et un âne. La température extérieure est de — 11», celle de l'intérieur est de -|-1 T.
J'ai trouvé:
Oxygène 18,02
Azote 80,07
Acide carbonique 0,006
Acide sulfhydrique traces
Ammoniaque 1,42
Matières organiques traces
Iode pas de traces
Il serait facile de citer les analyses nombreuses que j'ai faites; mais toutes démontrent que l'oxygène est toujours en qualité moindre qu'à l'état normal ; qu'il y a plus d'azote, d'acide carbonique, que l'on trouve des proportions considérables d'ammoniaque, d'acide sulfhydrique, de matières organiques, et jamais une seule trace d'iode.
Il est certain qu'on ne pouvait pas trouver d'indices de ce principe, puisque l'air extérieur n^'en contenait pas, et que lorsqu'il en contenait, la petite quantité en était complètement fixée par l'acte respiratoire.
Il est donc certain que ces populations, obligées de se retirer pendant la mauvaise saison dans le fond de leurs écuries pour se soustraire à l'action du froid, s'exposent aux émanations de tout genre qui naissent delà réunion avec les animaux qu'elles entretiennent, en se privant de l'influence bienftùsante d'un air fréquemment renouvelé, et que leur organisme doit en éprouver des impressions fâcheusies et dégénérer rapidement.