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CHAPITRE XII

RECHERCHliS SUR LA COMPOSITION CHIMIQUE DE l'aIR AT- MOSPHÉRIQUE DANS LES VALLÉES, DES ALPES OÙ RÉGNENT LE GOITRE ET LE CRÉTINISME.

L'étude de l'air atmosphérique que respirent pendant l'hiver les populations des Alpes retirées dans leurs étables , m'a conduit à rechercher si l'air dans les vallées, pendant l'été, présentait aussi quelques modifications dans sa composition normale. J'ai donc fait une série d'analyses dans les vallées de la Maurienne à Ayton , d'Allevard à Saint-Pierre, du Graisivaudan à Pontcharra, etc., qui m'ont conduit aux résultats suivants :

Le village d'Ayton, situé à l'entrée de la vallée delà Maurienne, est traversé par la rivière de l'Arc qui, avant les travaux de canalisation qui ont été exécutés il y a quelques années seulement, inondait tous les terrains bas situés depuis le pont d'Ayton jusqu'à l'embouchure de cette rivière dans l'Isère , à 5 kilomètres de ce heu.

Ces terrains et les prairies inondées étaient et sont encore transformés en de grands marécages couverts d'eau au printemps et presque à sec pendant l'été, surtout à la fin du mois d'août et pendant le mois de

septemJ3re , et où croissent une quantité considérable de plantes marécageuses.

Pendant les chaleurs de Tété, les matières végétales en putréfaction répandent une odeur infecte, à laquelle viennent se joindre les miasmes que fournissent les débris d'un grand nombre de grenouilles , de poissons et d'animaux infusoires. Les fièvres intermittentes sévissent avec une telle intensité, ainsi que je l'ai fait remarquer dans le premier volume de cet ouvrage, que presque toute la population des villages situés près de ces marais en est atteinte; que les fièvres pernicieuses y sont fréquentes, et que les habitants, constamment maladifs , présentent un teint pâle, livide, des traits amaigris , et offrent tous les caractères les plus positifs de la décrépitude prématurée. Ils ont le ventre gros, les jambes engorgées. Si leurs forces musculaires sont beaucoup réduites, leur énergie morale l'est encore plus.

Ces mêmes phénomènes se présentent également dans un grand nombre de vallées des Alpes , soit en France, soit en Piémont; et Ton ne peut que difficilement se faire une idée de l'influence pernicieuse qu''exerce, pendant les chaleurs étoutîantes de Tété, cet excès d'humidité dans certaines vallées marécageuses où Tatmosphère n'est pas renouvelée par des courants d air. Il est impossible de nier que cette humidité constante , à laquelle vient se joindre un empoisonnement de l'air produit par les miasmes palu-

(léens qui se dégagent, par la décomposition des végétaux dans les marais , ne soit une cause de dégénérescence de l'organisme, puisqu'il est certain que cet excès d'humidité dans Tatmosphère tend , en raison de sa propriété conductrice , à priver Téconomie animale d'une grande quantité de calorique et d'électricité, et qu'il est facile d'expliquer aussi son action débilitante et sa tendance à supprimer la transpiration insensible ; car, chez ces populations composées d'êtres faibles, les fonctions de la peau sont imparfaites, inertes, et cet air tiède, humide, stagnant, produit les effets contraires à celui d'un air sec et agité qui conserve au système nerveux toute son énergie , et aux fonctions de la peau toute son activité. Ces miasmes paludéens causent un véritable empoisonnement.

J'ai remarqué que ces matières organiques végétales, en partie recouvertes d'eau, produisent , quand elles commencent à pourrir, une quantité considérable d'animaux infusoires, dont les générations se succèdent, meurent, disparaissent, et dont les éléments concourent aux phénomènes de la putréfaction.

L'examen de ces eaux croupies, au moyen du microscope , m'a démontré la présence d'une grande quantité d'infusoires appartenant au genre volvox de la famille des monadaires; au genre vorticelle de la famille des rotifères. Ces volvoces sphérules forment un genre extrêmement remarquable par sa forme sph^rique, par le défaut de queue et par sa structure

composée. Leur corps consiste en une espèce de poche ou bourse renfermant un ou plusieurs globules qui sont constamment en mouvement. Rien n'est plus curieux à voir que cet animalcule, dans lequel se meuvent en tous sens de petites masses rondes qui semblent agir avec discernement et se porter de côté et d'autre, tandis que l'animal entier jouit de son mouvement propre. Si on ouvre la poche qui contient les globules, on les voit aussitôt s'échapper par l'ouverture qui leur est offerte , nager isolément, et finir par devenir une agglomération semblable à celle dont ils étaient sortis.

Les vorticelles sont tellement menues , que l'on peut à peine voir au microscope des amas qui en contiennent plusieurs centaines. Mais lorsqu'on examine ces petits polypes à l'aide d'un verre grossissant, on leur trouve une forme très-analogue aux polypes; c'est une tige ordinairement divisée en plusieurs branches dont chacune se termine par un renflement en forme de cornet ou de cloche , de sorte que leur corps ressemble à une plante ornée de fleurs. C'est au centre du renflement terminal que Ton trouve la bouche entourée de plusieurs rangs de tentacules disposés circulairement et doués d'une grande mobilité. L'animal remue sans cesse ces organes pour imprimer à l'eau un mouvement de rotation qui amène dans sa bouche les molécules organiques qu'elle tient en dissolution. Ces infusoires sont très-communs

dans ces eaux marécageuses; ils se trouvent sur les tiges des plantes aquatiques, où ils se multiplient avec une prodigieuse rapidité et d'une manière curieuse. Un seul se partage d'abord en deux; quelques instants après, chaque fragment se divise à son tour, et ainsi de suite; mais ils se propagent aussi par des germes et par des bourgeons, comme la plupart des polypes. La principale espèce que j'ai remarquée est la vorticelle hémisphérique.

J'ai également constaté la présence de nombreux monades, véritables atomes imperceptibles et homogènes, dans lesquels je n'ai jamais pu, avec un miaroscope , découvrir aucune trace d'organe particulier. Malgré cette simplicité d'organisation , ils sont d'une mobilité prodigieuse, roulant continuellement les uns sur les autres.

Ces infusoires, dont les générations se succèdent rapidement, meurent et disparaissent, tandis que leurs éléments concourent aux phénomènes de la putréfaction et à la formation des effluves paludéennes.

La rosée, qui est excessivement abondante le matin, et les gouttes d'eau déposées par les brouillards épais qui s'élèvent chaque matin sur ces marécages, recueillies aux environs sur des plaques de verres, contiennent des matières susceptibles de fermenter. Examinées au microscope , ces gouttes d'eau m'ont montré la présence de quantité considérable de débris d'animalcules.

Le gaz hydrogène carboné, qui se dégage de l'eau, jouit de la propriété remarquable de laisser dans l'eau , .à travers de laquelle on le fait passer, une matière animale très-putrescible. J'ai constaté que ce n'était point une matière organique végétale , puisqu'ayant recueilli et. fait passer à travers de l'acide sulfurique 70 litres de ce gaz , Tacide ne fut pas coloré ; niais dans une seconde expérience , ayant recueilli encore 70 litres de ce gaz , et les ayant fait laver dans de l'acide azotique, l'acide fut légèrement coloré en jaune, preuve évidente que c'était une matière organique animale.

A la page 1|3 du premier volume de cet ouvrage, j'ai dit que les brouillards qui s*'élèvent des marais situés dans les vallées, se saturent de miasmes, portent leur funeste influence , non-seulement dans les villages situés dans le fond dei^, vallées , mais également dans ceux qui sont placés sur les hauteurs. Ces brouillards s'élèvent, en été, dans les premières heures du jour ; d'abord très-bas, ils enveloppent les habitations inférieures de la vallée; ils grandissent petit à petit, s'élèvent lentement à la hauteur d'environ 500 mèt., s'attachent aux arbres, qui entourent les habitations, aux rochers, suivent une certaine zone, et redescendent ensuite avec la même gradation , à mesure que les rayons solaires , devenus plus obliques, cessent, pour ainsi dire, de leur donner des ailes. Ils enveloppent ainsi successivement tous les villages, tant du

fond des vallées que ceux des hauteurs, en leur abandonnant toutes les molécules pestilentielles dont ils étaient chargés. C'est ainsi que je m'expliquai la présence des fièvres intermittentes aussi généralement répandues dans les sommités que dans les parties basses,

Ayant transporté dans un de ces villages mon appareil à laver l'air, f ai obtenu les résultats suivants, qui m'ont appris que l'air contenait à l'état normal de l'oxygène et de l'azote, de l'acide carbonique en quantité variable, de Thydrogène carboné, des matières organiques végétales et animales en quantité considérable.

Première analyse.

L'air analysé sur le pont d'Ayton , au milieu des marais, m'a donné, la température étant de + 23° :

gram.

Oxygène. .... quantité normale

Azote 83,1

Acide carbonique 0,003

Hydrogène carboné. . . traces notables Matières organiques végétales, traces fortes Matières organiques animales, traces fortes Bi-sulfure d'ammoniaque, traces notables Iode. . pas de traces

Ayant placé de la viande sous deux cloches, l'une pleine de cet air , et l'autre pleine d'air recueilli aii. chalet de Saint-Alban, à une différence de niveau de, 1725 mètres, la viande placée sous la première clo-

che fut beaucoup plus promptement putréfiée que celle placée sous la seconde, preuve évidente que l'air de la première cloche était méphytique.

Deuxième analyse.

Ayant analysé l'air auprès des fosses à rouir le chanvre, au village de Yillarnoi , douze jours après que le chanvre en avait été retiré , j'ai obtenu les résultats suivants. Ce village est infecté de goitreux et de crétins.

gram.

Oxygène quantité normale

Azote 82,1

Hydrogène carboné traces

Acide carbonique. . . . . . 0,002

Matières organ. végét. quantité notable Iode. . ........ 1/900

Il y avait dans le village beaucoup de cas de fièvres intermittentes. Cette analyse, répétée un mois après que l'eau des fossés eut été renouvelée, donna les mêmes résultats. ,

Troisième analyse.

Cette analyse a été faite sur le sommet du pic qui domine les montagnes de la grande Yalloire, canton d'Allevard , à la hauteur de 2982 mètres. La température était de + 5", vent du sud.

ram.

Oxygène quantité normale

Azote. . ,

Acide carbonique 0,002

Iode 1/700

Ammoniaque traces

Quatrième analyse.

Cette analyse a été faite à Saint-Pierre-d'Allevard par un vent du sud-ouest. Température + 25°.

Oxygène. . . . . quantité normale

Azote id.

Acide carbonique 0,005

Hydrogène carboné traces

Matières organiques végétales. . traces Iode. . traces légères

Ces différentes analyses démontrent que, dans les vallées des Alpes, l'oxygène et l'azote présentent constamment les quantités normales ; mais que l'acide carbonique varie, que l'on trouve de l'hydrogène carboné, des matières organiques en quantité considérable, et que cet air , quoique renfermant des principes nuisibles à l'organisme, est cependant beaucoup plus pur que celui que respirent les populations reti-. rées pendant l'hiver dans leurs étables, quoique dans certaines vallées où l'on remarque des marécages, l'atmosphère est saturée de miasmes putrides qui déterminent chez ces malheureux habitants, qui vivent plongés dans ce milieu impur , un véritable empoisonnement.

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