‹ Traité du goître et du crétinismeChapitre 44 sur 70 · PREMIÈRE OBSERVATION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE OBSERVATION

Joseph Gouron, âgé de 21 ans, a été affecté pendant toute sa vie de crétinisme au plus haut degré. Le père, âgé de 47 ans, jouit d'une santé parfaite , d'une constitution robuste , d'un tempérament sanguin ; il est de taille moyenne, bien proportionnée; il ne porte à son cou aucune trace de goitre. Son père et sa mère sont morts très-âgés , sans avoir jamais eu de goitre.

Il a toujours exercé la profession de fondeur à l'usine métallurgique d'Allevard. Depuis cinq ans, il est chauffeur-mécanicien à l'établissement thermal sulfureux. Cet homme est d'une activité et d'une intelligence d'autant plus remarquables , que dans cette localité les habitants sont mous et peu intelligents. Il a constamment habité une maison saine. Sa femme, mère du crétin qui nous occupe , est d'une taille élevée, d'un tempérament sanguin, d'une grande activité; elle a toujours joui d'une bonne santé ; elle porte au cou un goitre très-lobé, volumineux; ses parents ont tous été affectés de goît^'es; elle a eu cinq enfants, dont quatre bien portants, non goitreux, et un crétin.

Ce dernier enfant , dès les premiers jours de sa naissance, a eu de la difficulté à saisir le mamelon; il ne demandait jamais le sein , et ne tétait que lorsque sa mère le lui présentait ; il a eu constamment la tête volumineuse , et la sage-femme .m'a déclaré se souvenir qu'elle avait eu de la difficulté^ lors de l'accouchement, à dégager la tête. A cinq mois, l'enfant ne pouvait soutenir sa tête, qui restait tou> jours renversée en arrière; les lèvres étaient volumineuses; il avait la diarrhée, et mangeait deux fois par jour de la bouilhe blanche. A sept mois, tous les symptômes de crétinisme devinrent très-saillants; il ne poussait que quelques sons gutturaux obscurs. A une année , il ne souriait pas encore à sa mère et paraissait insensible. A l'âge de dix-sept mois, il corn-

IIT)

mença à mettre la première dent, et à doux ans, il n'en avait que trois: deux incisives inférieures, une supérieure. A cette époque, il n'était plus possible dfi ne pas reconnaître qu'il serait un crétin au plus haut degré. 11 n'avait pas la force de se tenir debout, et ne faisait entendre qu'un rare grognement. A l'âge de quatre ans, il avait onze dents noires, mal implantées; les lèvres grosses , entr'ouvertes , laissant ainsi passage à la langue volumineuse, de laquelle découlait sans cesse une salive épaisse et fétide. Depuis lors, cet enfant, ayant à peine !a force de se tenir assis, ne pouvait ni retenir ses urirvBs ni ses excréments ; il faisait toutes ses ordures sans éprouver le moindre sentiment de propreté. A l'âge de 6 ans, il a eu de fortes convulsions qui ont duré pendant près d\me année , revenant assez souvent avec des symptômes alarmants; il n'a jamais eu ni la rougeole, ni la scarlatine, ni la coqueluche. Deux de ses sœurs ayant eu la variole, il n'en fut pas atteint, bien qu'il couchât à côté d'elles.

Il ne sentait jamais le besoin de manger; et si sa mère ne lui apportait pas sa soupe, il serait probablement mort de faim. Pendant l'été, dans les beaux jours, sa mère le couchait sur de la paille, au soleil, et c'est filors seulement qu'il témoignait quelque plaisir en fixant le soleil pendant un temps quelquefois très-long, sans que jamais ses yeux en aient été fatigués. II mangeait beaucoup, et ne savait pas s'arrêter

quand il était rassasié; il aurait mangé tout ce qu'on lui aurait présenté; il n'a point eu d'époque de puberté, et aucune lueur d'intelligence ne s'est montrée. Il n'a jamais pu marcher seul ; les articulations inférieures, fortement ganglées , étaient telles , que les malléoles touchaient presque le sol. Il était sourd et muet, et, quelque fort que fût le bruit, il n'a jamais montré qu'il entendait. A l'âge de 17 ans, la diarrhée qu'il avait eue pendant toute son enfance devint plus intense; ses pieds, ses jambes, devinrent de plus en plus œdémateux, et huit mois avant sa mort, son corps entier était infiltré. La diarrhée devenant plus grave , le malade ne mangeant presque plus, ses parents le ti'ouvèrent un matin privé de la vie; il était mort sans agonie. Il a été impossible de trouver chez ce malheureux aucune faculté sensitive, ni de Todorat, ni de la langue, ni de l'ouïe, ni du toucher.

Page 1