INTRODUCTION
Quatre ans se sont écoulés depuis que la révolution de juillet a été faite. Le gouvernement sorti de son sein, devait ouvrir une ère de gloire et de bonheur pour la France: il n'a produit que la honte et desséché les sources de la prospérité publique.
C'est avec douleur aujourd'huiqu on reporte sa pensée vers ces glorieux événemens.
Mais ce souvenir, quelque pénible qu'il puisse être , n'a point porté le découragement dans mon cœur; plus que jamais j'ai confiance en l'avenir, parce que les droits des nations sont imprescriptibles, que la révolution de juillet a proclamé ces droits, et que les principes qui lui servent de base sont ceux de la raison et de la justice.
. Durant le cours de ces quatre années , on a beaucoup écrit ; toutes les formes de gouvernement ont été discutées; les partis se sont de plus en plus divisés, et la seule chose qui demeure constante, c'est la confusion des idées, et l'ignorance dubutTers lequel gravitel'humanité. Cela n'est pasétonnant : de nos jours, la presse est devenue une arme commune à tous les partis, à toutes les opinions. Le journalisme qui s'est «mparé dt cette arme, s'en sert d'une manière puis-
saute ; mais , comme il est de sa nature de se mettre au service exclusif d'un parti, son esprit n'est point la vérité. Critiquant tout ce qui choque les idées qu'il avance , l'impartialité ne peut Être son caractère ; et réduit à cette position, il sacrifie trop souvent les vérités les plus nécessaires et les plus utiles au bonheur de la société.
En effet , si l'on examine la tendance des journaux les plus influens de l'opposition , que trouve-t-on? une satire amère contre Tordre de chose actuel, et le désir de le ren^ verser pour y substituer, quoi î un mode de gouvernement tout élaboré et prêt à sortir de leurs colonnes , comme Pallas du cerveau de Jupiter. Or, voyons si les divers types de constitutions qu'ils proposent sont fondés sur les mœurs et les besoins actuels, et si leur triomphe amènerait le repos et là prospérité de la France. '
Trois partis bien trauchés se partagent
aujourd'hui le monde politique : les légitimistes, les républicains et les constitutionnels ou soi-disant libéraux.
Les premiers ne voient de salut et de bonheur pour la France , que dans le principe de la légitimité : avec ce principe sauveur, disparaissent le monopole et la ceutra- . lisation , la division entre les partis ; avec ce principe, viennent les États-Généraux, nos franchises municipales et provinciales,, le gouvernement enfin du pays par le pays lui-même. Ce système habilement professé et soutenu par une logique assez captieuse, est beau en apparence. Les formes qu'il revêt sont faites pour entraîner les esprits et les séduire. Mais , qui ne voit dans un pareil système, le piège tendu à la crédulité et à l'ignorance ? qui ne voit qu'avec le retour des Bourbons, reviennent aussi les anciens abus, les hommes de la restauration, le clergé, tous ces fiers défenseurs du trône et de l'autel ?qui
ne voit que ce monstrueux assemblage ne tarderait pas à étouffer la révolution et tous les principes qu'elle a proclamés ? qui ne voit enfin que ce serait-là une véritable restauration qui ne peut avoir lieu sans que la révolution ne s'avoue vaincue.
Aussi , ce prétendu système de souveraineté nationale basée sur les deux principes de la légitimité et du retour aux Etats-Généraux , ne saurait-il convenir dans l'état actuel des choses , puiqu'il est vrai que l'esprit humain ne rebrousse jamais; de plus , les lumières ont détruit l'une et l'autre de ces deux opinions : or , prétendre les unir et les rallier , c'est évidemment méconnaître le progrès, la première loi du monde, et vouloir que les morts donnent des lois aux vivans.
Ce parti n'a donc pour lui que quelques ambitieux ou prétendus nobles déçus, le clergé et une partie de la classe paisible,
encore esclave des préjugés et des craintes chimériques de quatre-vingt-treize. Max»
l'opinion publique en fait prompte justice:
elle ne se trompe ni sur ses intentions, ni sur son but ; et si jamais il voulait faire de l'opposition ailleurs que dans ses journaux, elle ne tarderait pas , ainsi qu'elle l'a déjà feit, à le faire rentrer dans l'ombre et à le réduire au néant.
Le parti républicain , quoique plus en harmonie avec les idées et les mœurs de la nation, puisque le principe populaire en est la base et que tout relève de lui, ne saurait pourtant convenir à l'état actuel de la société. Son triomphe amènerait ou devrait
nécessairement amener le règne de l'égalité absolue , par conséquent , une démocratie pure : or, un semblable gouvernement ne peut s'allier ni se mettre en harmonie avec les progrès de la civilisation. , .
Il me sera facile de le démontrer : outre
l'étentlue et la grandeur de l'état, que Montesquieu regarde comme un obstacle à toute bonne république , la civilisation multiplie nos connaissances, propage les lumières; par conséquent, elle augmente nos désirs, nos besoins, et son résultat inévitable est d'introduire l'inégalité au sein du corps social. De plus, comme dans un vaste empire les rouages de l'administration sont très corn* . pliqués , que d'un autre côté , le peuple est dans la nécessité de se livrer aux travaux de toute espècequ'a produits eteréés la civilisation, il en résulte qu'il est forcé de nommer des mandataires ou représentai chargés de veiller à ses intérêts , et qu'il perd ainsi, sinon de droit, au moins de fait, sa part de souveraineté dans l'état.
Le principe de la souveraineté du peuple, pris dans toute son extension, et poussé jusqu'à ses dernières conséquences , est donc inapplicable à la France. Il ne saurait con-
venir ni à nos goûts , ni à nos habitudes ; et cette vertu sociale , son plus solide appui , est étouffée par la cupidité et l'égoïsme qui régnent au sein de la société.
Lia civilisation corrompt encore les mœurs nécessaires à la république ; elle produit l'inégalité , augmente les désirs, et détruit la frugalité, ainsi que cet oubli de soi-même si nécessaire et si favorable à ce gouvernement. Le principe populaire tel qu'il est entendu par le parti républicain , froisserait donc trop d'existences , et ne s'étendrait pas à tout.
Si l'unité est propre à faire la force et le bonheur desÉtats, ce n'est qu'en tant qu'elle est incorporelle: mais, comme un peuple n'est pas un composé de purs esprits , mais, bien d'agrégations d'hommes ayant tous des intérêts et des besoins divers à satisfaire , il faut que le corps moral qui représente toutes ces fractions unitaires , tâche de met-
tre de l'harmonie dans les rapports si multipliés qui naissent de leur réunion , et qu'il fasse sur-tout en sorte qu'ils aient part à une somme quelconque de bien-être et de bonheur , fin pour laquelle ils sont entrés dans l'association commune.
Dans tout gouvernement, on doit faire choix d'un principe : cela est vrai , mais les conséquences de ce principe ne doivent pas être fatales, c'est-à-dire qu'elles doivent suivre le progrès , l'exigence des besoins de l'époque , et non pas se raidir contre la marche inflexible et inévitable des choses. Or , le parti républicaiu n'aurait pas ce mérite : il est trop exclusif,* et comme le gouvernement actuel qui meurt tous les jours, faute d'un principe qui lui donne et la force et la vie, il mourrait, lui, par la trop grande extension et la logique rigoureuse de sou principe.
Le principe de la souveraineté du peuple
consacré comme dogme politique, est donc propre à foire le bonheur des états : j'en conviens ; mais mis en action tel que le veulent et le professent les sociétés républicaines, il est impossible; je dirai plus, la tentative seule serait le signai de l'anarchie et des troubles les plus funestes au repos et à la prospérité de la France.
Le parti constitutionnel est-il capable de trancher le noeud gordien ? Je ne le crois, pas encore, et en voici les raisons : Ce parti se trouve vis-à-vis du gouvernement dans une fausse position : obligé, d'un côté, de lui prêter son appui dans la crainte de donner trop d'audace au parti républicain ; de l'autre, désireux de se montrer fidèle aux principes de la révolution pour se soustraire aux clameurs de l'opinion publique et aux reproches de ses commettans , il reste ainsi flottant entre la révolution et le pouvoir :
ses mesures ne sont que des demi-mesures
qui gâtent tout et ne conduisent à rien ; enfin il voudrait faire le bien , et il se trouve par sa position dans l'impossibilité de le faire.
Le seul moyen qui, selon ce parti, puisse amener la révolution de juillet à bien, et en feire sortir toutes les conséquences, consiste dans l'extension des droits électoraux : tel est le remède qu'il juge efficace pour mettre fin aux abus et aux empiètemensdu pouvoir. Mais ce point de vue n'est pas assez large ; et tant qu'on ne restreindra pas les droits et prérogatives du roi, il sera impossible à aucune chambre , à moins qu'elle ne se déclare constituante , d'opé rer le bien et les réformes que réclame en ce moment la nation.
En effet , supposons une chambre élue sur des bases plus larges ; qu'arrivera-t-il > Ou cette chambre se déclare souveraine , et alors se trouve détruit le pouvoir du roi ;
Ou elle désire opérer les réformes , tout en maintenant les droits et privilèges de la royauté , et alors le roi par son union avec la pairie , qu'on peut regarder comme sa très humble vassale, par le fa ît même de sa constitution , se trouvera réunir en sa personne les deux tiers de la force morale de l'état ; par conséquent la chambre sera souveraine de nom seulement, les caprices ministériels seront sa loi, et les faveurs du monarque les bienfaits qu'elle recevra en échange de son droit.
, Tels sont les résultats qu'obtiendrait le parti constitutionnel dans son triomphe sur le système électoral, et cela s'explique facilement . Le roi par ses rapports avec la pa irie telle qu'elle est constituée, a comme nous l'avons dit, le maximum dans l'exercice de la souveraineté : or, comme il esÇ de la nature du pouvoir de se mettre en lutte avec les droits du peuple, de les détruire même s'il le peut '
il est clair que si Ton n'oppose aucune digue à ses envahissemens , il finira bientôt par tout absorber; car la chambre des députés , bien que souveraine de droit , n'a cependant qu'une force relative au tout ; et sa voix ne vaut que comme unité dans les délibérations collectivement prises au nom et dans l'intérêt de l'état.
Aussi un tel ordre de choses ne peut-il durer plus long-temps : Ou il faut qu'on maintienne la royauté avec son organisation féodale, et qu'alors on rende au pays l'hérédité de la pairie , parce qu'il y trouvera encore pour lui et pour le troire, des garantiesqu'on chercherait vainement aujourd'hui ; ou il faut qu'on abolisse la pairie , par conséquent la Charte, et qu'on proclame une constitution nouvelle dans laquelle seront spécifiés et limités , et les droits du peuple, et le pouvoir du roi.
Tel est le problème dont je me propose
de donner la solution dans cet ouvrage.
Peut-être eût-on trouvé plus modeste que j'eusse simplement essayé de le faire ; mais , outre qu'il y a déjà eu trop d essais en tout genre, je pense qu'il ne convient pas du tout de proposer, par forme de doute, des questions aussi importantes, ni d'en faire l'essai aux dépens du public. Quand on écrit sur la politique , il faut être convaincu soimême , dire ce que . l'on regarde comme vrai , prendre le ton dogmatique sans lequel le peuple ne vous croit pas. Il faut encore, le cœur plein de zèle et d'un saint -enthousiasme, laisser de côté tous ces dehors uo m peurs de la modestie , et jetée pour ainsi dire son ame à l'humanité.
Je vais donc, animé par le désir d'être utile k mon pays, poser les bases du gouvernement, représentatif; je vais, non pas comme philosophe exclusif, mais aussi comme artiste , tracer les règles au moyen desquelles
on trouver:* i ? accprd du pouvoir et de la liberté; et c'est à laide de la science et de l'art que j'établirai , en me fondant sur la nature des choses , les vrais rapports qui doivent exister entre le gouvernement et la société , sans que rien ne puisse en altérer jamais la marche harmonieuse.
Cest là, en effet , la véritable pierre de touche dans la politique; c'est cet accord du pouvoir et de la liberté qui de tout temps , mais principalement depuis 1789 jusqu'à nos jours, a été l'objet des recherches
les plus vives parmi les écrivains politiques ; mais , soit qu'ils aient écrit dans des temps peu favorables, soit qu'ils aient substitué la méthode synthétique à la méthode ana-
lyrique ; ou , en d'autres termes , la métaphysique la plus abstruse au bon sens de la société : les uns n'ont vu d'accord possible que dans le principe de la légitimité et le retour aux Etats généraux, les autres dans
le principe populaire et l'élection d'un chef responsable; les premiers ont complètement nie le droit d'insurrection ; les seconds au contraire l'ont regardé comme le plus saint des devoirs.
Voilà les théories à l'aide desquelles ces
écrivains ont voulu trouver l'harmonieux accord qui doit régner entre le pouvoir et la liberté : tous, il est facile de le voir, se sont trompés , et par malheur n'ont pas atteint leur but. ,
Si je reprends cette œuvre aujourd'hui, et si j'insiste sur ce point , c'est que je regarde cet accord comme le fondement de toute bonne constitution politique , ce sans quoi elle ne saurait* être durable , puisqu'il est vrai que tous les conflits qui s'élèvent dans la société , naissent ou des empiétemens dn pouvoir sur les droits du peuple , ou des prétentions du peuple à restreindre le pouvoir pour garantir sa liberté. ,
Je reviens doac, et je dis que ces théories
sont trop abstraites pour établir cet har* monieux accord. Elles partent d'un principe à priori , et s'éloignent par conséquent de toute bonne méthode philosophique et politique , l'observation et l'induction; mais le vice essentiel à toutes deux consiste surtout dans les moyens qu'ont employés leurs auteurs. Ils ont cru qu'il suffisait de poser un principe pour en obtenir toutes les conséquences, et ils se sont inquiétés fort peu de savoir si ce principe convenait ou non à l'esprit et aux mœurs de la nation.
Or , c'est là, selon moi, c'est-à-dire dans l'incohérence de leurs principes avec les idées sociales et l'opinion publique, que réside toute la difficulté : une fois cette difficulté aplanie , un succès solide et durable couronnera mes efforts.
Ma lâche sera rude et difficile, je le sais;
mais elle ne me rebute pas. Sa grandeur
au contraire m'élève l'âme : je sens que je
travaille pour l'hum a m té. Puissé-jelui être utile l C'est-là le plus ardent de mes vœux.
Le seul prix, je le trouverai au fond de mon cœur, et dans cette pensée sublime et consolante d'Aristote, que s'il est beau de foire le bonheur d'un seul homme, il Test encore plus de faire celui des Nations.