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DES CONSTITUTIONS EN GENERAL

Il faudrait des dieux , a dit Rousseau , pour donner des lois aux hommes. Qu'estce à dire? qu'il faille, puisque les dieux sont relégués dans le ciel 9 rester sur cette terre sans lois, sans régies qui déterminent et nos droits , et nos devoirs ! Telle n'était pas au

fond la pensée de ce grand écrivain : mais , absorbé par ses méditations et ses recherches sur la perfectibilité humaine , affecté des désordres et des vices qui infectaient alors la société, Rousseau s'était plongé dans un affreux mysticisme, et l'état de nature était l'idole qu'il encensait dans ses écrits et en l'honneur duquel il a dépensé son plus beau talent.

On ne peut se dissimuler , il est vrai, les difficultés , les obstacles qu'il faut vaincre pour donner de bonnes lois aux hommes; mais faut-il pour cela désespérer de leur bonheur ? La nature humaine est-elle corrompue et dépravée à un degré tel qu'elle ne puisse endurer un frein si salutaire et si bienfaisant ? La loi , n'est-ce pas cette divinité bienfaisante invoquée et adorée par tout le genre humain ! Son nom n'est-il pas écrit sur le frontispice des temples 1 Son caractère auguste et sacré n'est-il pas gravé

dans tous les cœurs ! Que lui faut-il de plus pour assurer son empire?

Sans doute , l'homme quel que soit son génie, ne trouvera jamais la pierre philosophai e du bonheur. En vain atteindrait-il la perfection dans les lois , à moins de détruire les passions qui sont au fond de notre nature, il lui serait impossible que cette perfection n'en fut altérée. L'intérêt personnel, l'amour de soi, détournent si souvent les hommes des voies de la raison et de la justice, qu'il y aurait trop de prétentions dans un législateur à vouloir établir sur la terre l'ordre et l'harmonie qui régnent dans les cieux; mais si le bonheur parfait n'existe pas ici-bas f si nous ne sommes pas des anges , et si nos législateurs ne sont pas des dieux, que fautil en conclure ?

Que nos lois doivent être humaines , c'est-à-dire appropriées à nos besoins et à notre faiblesse. C'est là ce qu'avait admirablement senti un grand législateur de l'an-

tiquité , Solon. Ce ne sont pas en effet les meilleures lois qu'il fautdonner aux peuples, mais celles qu'ils peuvent le mieux supporter : voilà h vraie sagesse, la vraie philosophie de la législation , malheureusement trop méconnue ou trop oubliée de nos jours.

Ce ne sont plus maintenant les lois qui doivent être faites pour le» hommes, mais bien les hommes pour les lois. Sans consulter ni les mœurs ni les habitudes du peuple , nos soi-disant politiques et réformateurs posent des principes ; puis , poussés par le démon de la logique, ils vont de conséquence en conséquence jusqu'à l'absurde, et perdent ainsi le fruit de leurs veilles et de leurs travaux.

Telle n'est pas la marche que doit suivre le vrai législateur : forme dans sa raison , exempt de préjugés, calme et modéré dans sa passion pour le bien public , il n'exclut de sa pensée aucune idée, aucune vérité utile ; tontes les opinions il les respecte ,

et «a voix n'est celle d'acune parti, mais celle de l'intérêt çénéral, la voix de l'humanité.

De cette position sublime et élevée , le législateur alors jette un coup d'oeil sur le peuple à qui il veut donner des lois. 11 examine avec soin son caractère, ses sentimens les plus intimes, son degré de lumière et de développemens ; il recherche dans l'histoire quelle a toujours été la tendance générale de son esprit, malgré les entraves que l'ignorance ou d'autres causes y ont apportées.

Après ces longues et silencieuses médita*, t ions , le législateur embrasse l'état général et actuel de la société ; et résumant tout le passé , il en tire des inductions dont il se sert pour régler le présent et préparer l'avenir. Mais, comme il sait qu'une constitution n'est pas l'œuvre d'un jour, et que son caractère essentiel est la généralité, il appelle tous les intérêts, tous les droits pour les satisfaire ; enfin , il fait choix d'un pria-

cipe; mais pour lui la logique n'est pas toute la science : la raison est la déesse à laquelle il sacrifie, et il ne croit pas que faute de logique le genre humain puisse être anéanti.

Le vrai mérite des constitutions en général , consiste donc à embrasser dans leur ensemble , les élémens divers qui existent au sein des sociétés , de les mettre en harmonie, et de faire en sorte qu'ils concourent tous au grand but de l'institution civile , la paix et le bonheur. C'est peu que de se montrer métaphysicien profond , lorsqu'il s'agit de réformer un peuple ; cela peut convenir au savant qui, dans le silence de son cabinet, voyage dans un mondt idéal, et ne trouve aucun obstacle dans sa marche tout imaginaire. Mais pour l'homme politique la route est différente. Ce n'est plus dans les régions de l'idéalisme mais sur la terre, dans le pays des réalités qu'il se trouve.

Alors il doit voir qu'il ne peut prendre pour

guide 9on imagination, sans courir le risque de s'égarer à chaque instant. Ildoit marcher non plus exclusivement à l'aide de ses idées , mais appuyé sur les faits, il doit tenir compte des difficultés, des embarras qui se présentent, et s'efforcer de les aplanir ou de les concilier. En un mot , le bon sens plutôt que la logique doit être son précepteur et son guide.

S'il est vrai, comme on l'a dit souvent, que les principes seuls sauvent les nations, cela ne doit s'entendre que des principes puisés dans la nature des choses et la conscience des peuples auxquels ils s'appliquent, mais non de principes puisés dans des idées abstraites ou un esprit de parti ; car alors ce ne sont plus de vrais principes, puisque la justice n'y trouve pas sa base , et qu'une fois cette divinité bannie de dessus la terre, le monde n'est plus qu'une vaste chaos , et un désert embelli de quelques prestiges.

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