‹ Traité du gouvernement représentatifChapitre 4 sur 17 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

i>e l'état actuel de la société.

Dans l'enfance des sociétés, le sacerdoce et l'aristocratie marchent ensemble : leur union systématique fait leur triomphe et leur force. Dépositaires des lois et de la science, ces deux pouvoirs tiennent ainsi le peuple courbé sous le glaive du despotisme

et l'esclavage de la pensée. Fiers de leur suprématie temporelle et spirituelle, le monde entier semble être leur domaine et les hommes des instrumens pour Fexploiter à leur profit. Tout alors est courbé sous le joug. La terre, cette mère commune, n'est plus la proie que de quelques conquérans féroces et de prêtres ambitieux ; l'humanité n'est plus qu'un vain mot; et le droit divin, ce vrai fléau de dieu, puisque c'est en son nom qu'il s'exerce , devient l'épouvante et . l'effroi des mortels.

Ce phénomène s'est vu dans touslestemps et dans tous les lieux. L'histoire du monde est là pour l'attester. La France, aujourd'hui la reine des Nations , ne fut, pendant bien des siècles , qu'un assemblage confus et honteux de serfs et de vassaux. Malgré les assemblées générales où le peuple était convoqué, dans les premiers temps de la monarchie, pour délibérer sur les affaires les plus

générales et les plus importantes de l'état ; malgré cette maxime : Lex consensû populifd , et le pouvoir de juger délégué à ses pairs, à un jury spécial composé d'hommes pris indistinctement au sein de la nation , il n'y avait point , j'ose le dire, d'esprit public, de vraie liberté, de constitution qui garantît et assurât les droits et prérogatives de la llation. C'étaient des mœurs simples, instinctives, qui se ressentaient encore de la féro- . cité, des hasards, de l'indépendance de la vie guerrière et barbare; mais rien n'était stable , permanent , et l'ignorance la plus grossière , la dureté la plus farouche enve- ; loppaient seules la nation.

Or , comment avec de tels élémens eût-il été possible, je le demande, de constituer la race Franque en une société toute organisée, avec ses privilèges, ses immunités, ses franchises? et comment aujourd'hui peut-on se refuser à reconnaître qu'une fois cette vie aventureuse et errante passée, le peuple vi-

vant d'une vie paisible , privé de lumières, devait infailliblement tomber sous la domination féroce des chefs qui l'avaient conduit à la guerre , et qui s'étaient empans du sol , bien convaincus qu'une fois maîtres de la terre, ils le seraient facilement

de ses ha bi tans?

ILn effet, c'est ce qui arriva : la féodalité, ce régime barbare et oppresseur sous lequel le droit civil étouffa le droit politique , s'établit dans le monde, dégrada l'homme, et éleva sur les ruines de la liberté et de l'indépendance , le règne de l'esclavage et de la tyrannie. Ce n'était pas encore assez : le clergé, jusqu'alors humble et modeste, voulut être aussi une puissance; il se fit faire des donations et devint propriétaire; mais il comprit qu'il devait puiser sa force dans la pensée, dans l'intelligence ; et en cela , il faut le dire, sa conception fut le chef-d'œuvre de l'esprit humain, et il avança les affaires du monde.

Ce pouvoir tout spirituel, plus instruit et plus intelligent que l'aristocratie féodale , fut choisi de préférence par le peuj*e comme juge de ses différends , et dès lors il acquit une véritable force ; car il réunit tout à la fois et l'autorité du génie et le droit de faire et d'appliquer les lois : il voulut encore que le sceptre s'inclinât devant la thiare, et les rois ne régnèrent plus que par la grâce de Dieu et du Saint-Siège.

De ce moment, la puissance temporelle fut unie à la puissance spirituelle, et le despotisme le plus affreux s'appesantit sur les peuples; tout devint clair et sensible alors : la foi fat vivante, et le chrétien marcha avec confiance dans la vie, au milieu des peines et des douleurs.

Dans un tel état de choses, que sont devenus ces mœurs libres , cet esprit guerrier , cette indépendance? où retrouver ces assemblées du Champ-dc-Mai , et ces fran-

ehises et privilèges de la nation ? Tout cela est mort , n'existe plus : le prêtre et le baron ont absorbé tous les droits , et l'homme a disparu devant le chrétien.

Cependant , du sein même de cette oppression générale, de cette tyrannie cruelle exercée par une aristocratie sans pudeur et sans conscience , sortira le restaurateur des droits du peuple, l'avant-coureur de son indépendance, le despotisme royal. Oui, ce sont les rois qui , en nivelant l'aristocratie", ont préparé la liberté en France.

Tant qu'ils ne furent qu'au premier degré de l'échelle féodale , leur autorité fut sonvent inférieure à celle d'un baron ou d'un duc , puisque leur possession se borna pendant long-temps à l'Ile-de-France. Mais lorsque par la réunion de plusieurs provinces à leur couronne et la concentration de leur pouvoir, les rois eurent acquis la supériorité sur les seigneurs féodaux ,

alors une ère nouvelle s'ouvrit pour la nation. Le peuple délivré du joug de fer qui l'avait tant opprimé, commença à respirer; la conscience de sa nationalité, de ses mœurs libres, qui relèvent si bien la dignité de l'homme, se fitsentir en lui ; il ne tarda pas à comprendre qu'il était quelque chose, et que l'heure deson émancipation était sonnée.

Effectivement , l'opinion publique , ce grand levier des peuples , se forme peu à peu , et tout prend un nouvel aspect. Saint Louis fait pour la monarchie ce qu'avait fait Grégoire VII poux la papauté. Il établit les cas royaux et supprime le Combat judiciaire; il constitue l'indépendance du royaume de France, et ses établissements nous mon- * trent un assemblage de saine jurisprudence

et de réformation. Les états-généraux sont convoqués à diverses reprises. Mais c'est sous Philippe-le-Bel que leur esprit démocratique se montre dans toute sa force. Le Saint-Siège

va cm lui' er à son tour les violences qu'il prodigua il jadis -, la nation est assemblée, le tiersétat paraît pour la première fois , et donne des subsides à Philippe-le-Bel qui venge les . humiliations du royaume # et fonde définitivement la monarchie française.

La noblesse pourtant réagissait encore contre le trône. Louis XI la bat en ruine, et fait couler son sang sur 1 echafaud. Alors le moven-âgeest nié, et les institutions féodales croulent de toutes parts. Ce qui caractérise l'ancienne monarchie, c'est la confusion dé l'ordre judiciaire , législatif, administratif. Ici, au contraire, tout tend à la clarté, à lunité, et le Parlement , par ses travaux et sa doctrine, travaiiieà la grandeur delà France;

Voilà pour le côté politique. Mais cela ne suf fit pas : l'homme quand il pense est encore plus affranchi que quand jj agit ; il faudra donc à la nation l'affranchissement de

la pen^e , la liberté de conscience ; et Je

christianisme, gâté, corrompu par un clergé sans mœurs et sans discipline , redeviendra une doctrine philosophique, sociale et politique. "

La réforme paraît : Luther injurie là.

cour de Rome . qui le menace de ses foudres a insi que tous ses sectateurs. Va i n es men a ces! Le temps de la crédulité est passé, là tradition a perdu de son empire, et sur les ruines de la foi s'élève le trône à jamais éternel de la raison. A la voix des réformateurs , l'Eu* rOpe entière s'émeut , l'Angleterre, l'Allemagne, la France sont inondées de sang..; Qu'importe 1 c'est dans le sang que se cimen- * tera la liberté ! C'est du carnage de la Saint- Barthélémy que sortira cette philosophie mâle et austère qui battra en brèche tous les abus , tous les vices, rétablira l'humanité dans ses droits et deviendra le fanal de 89.

Oui, c'est au seizième siècle que nous devons la liberté dont nous jouissons «C'est à

la réforme religieuse, présage certain de ta réforme politique, que nous devons d'avoir recouvré nos titres et la gloire de notre nation. En effet, lorsque la fureur des persécutions fut apaisée et qu'Henri IV eut proclamé rédit de Nantes, on sentit le besoin d'approfondir les dogmes nouveaux posés par là réforme : on s'y attacha d'autant plus vivement, que la foi ancienne commençait à s'éteindre dans tous les cœurs, et que l'esprit avait besoin d une nouvelle croyance.

Alors se déroula delà manière la plus belle et la plus majestueuse le spectacle imposant de tout ce que le génie de l'homme produit déplus élevé et de plus grand. Arts, sciences, littérature, philosophie, législation, tout prend une nouvelle forme , et le despotisme brillant de Louis XIV ne peut lui -même feire avorter ce grand œuvre.

Après ce mouvement philosophique iM-î mense, éclate la révolution de 89. C'est ici

qu'il importe de bien saisir l'état moral ae la

société et de voir à quelle forme de gouvernement la poussait la tendance de ses idées et la marche inévitable des choses. Le peuplé , imbu des principes dt liberté et d'égalité répandus comme une Uve au sein de la nation par la philosophie du dix-huitième siècle, n'attendait plus que l'instant propice p pour formuler ces principes dans une constitution^ se créer par ce moyen des garanties qui jusqu'alors n'avaient pas existé pour lui. Il n'ignorait pas que la monarchie ne [faisait sa vie et sa force que dans là noblesse et le clergé , que c'étaient là ses deux plus puissans auxiliaires, et qu'une fois ces deux pouvoirs détruits, la monarchie féodale ne serait plus qu'un mot, et que de fait il serait souverain.

Le peuple le savait , il ne l'oublia pas.

Louis XYIconvoque les États-gén éraux . Que demande la nation? que le vote par ordre

soit supprimé, et qu'il n'y a il plus en France qu'une seule chose, le peuple. A cette de-* mande fière et hardie, le roi se trouble, la noblesse et le clergé protestent par des menaces et des clameurs insolentes. Vaine protestation ! Il faudra se rendre et se confondre dans lc$ rangs du tiers-état. De ce moment la souveraineté clu peuple est le dogme fondamental : dîmes seigneuriales, privilèges, bien *d» clergé, tout est aboli; tout seconfond et s'absorbe dans la nation; et le roi lui-même n'est plqs que le très humble servitqur de ceux à qui naguère sa volonté dictait des lois.

Le principe populaire une fois posé, passa des mœurs et des idées dans une constitution écrite ; et c'est de ce principe que de* vwjnt sortir toutes les institutions sociales et la régénération du peuple français.

En eftet, après la suppression totale des privilèges et la fusion des deux ordres» au sejp de rassemblée , que fait*on? on bai la

monarchie en brèche , on la défait pièce à, pièce , on discute toutes ses prérogatives ; le tret>, le droit de paix et de guerre, tout est mis en discussion : preuve certaine qu'on regardait déjà la monarchie soi-disant constitutionnelle comme un obstacle à la réforme sociale, et que cependant, sans là fureur des partis, sans cette démagogie violente qui entraîna dans, sa ruine et les travaux brilla ns de la Constituante et la monarchie elle-même, la France , tout en maintenant l'hérédité et le pouvoir exécutif dans la personne du roi , aurait joui en paix des bienfaits de la révolution. Sans s'égarer dans les chemins sanguinaires delà terreur, elle aurait fondé une république sage et durable , puisque son gouvernant aurait représenté les droits et intérêts de tous, et gue c'est-là , selon moi, que consiste la vraie république.

Mais non, le peuple français n'était pas encore assez mûr pour la liberté : ses pas-

sions se déchaînèrent avec fureur, et dans l'exaltation de son délire, il étouffa son idole entre ses bras. Égaré par de fausses théories, , il devint l'instrument des démagogues, et ses persécutions contre les nobles et le clergé alimentèrent la guerre civile, et préparèrent U coalition de l'Europe.

Au milieu de périls aussi graves, la Convention se. montra grande et glorieuse ; elle sauva la France. Mais tant qu'elle régna, les lois, la constitution furent suspendues, et, il ne faut pas s'en étonner , l'humanifé le fut aussi. Le peuple, las de ses propres eicès et de sa licence effrénée, soupira après le repos, efctomba dans le despotisme. Alors la révolution se fit homme , et promena ses idées dans toute l'Europe. Mais, comme l'oppression entraîne l'oppression et que la guerre amène la ftuerre,*il arriva que les alliés envahirent la France, et replacèrent sur le trône décrépite des Bourbons.

Ce joug était dur et humiliant ; cependant il fallut s'y soumettre. La restauration consommée par l'octroi de la charte royale, il y eut un temps de répit et de réflexion ? la . prospérité ne tarda pas à renaître , et pendant quinze ans la presse se fit l'organe du pays , guerroya contre la monarchie , et éclaira la nation sur les tendances anti-libérales et les usurpations sans cesse croissantes du pouvoir. Enfin, dans cette lutte constante et vigoureuse contrôla monarchie, la monarchie sucombe, la révolution de 1 83© arrive et proclame de nouveau les principes de 89.

Eh bien l c'est la réalisation plus large et plus complète de ces principes que je demande aujourd'hui comme les seuls conformes à nos besoins et â nos sentimens ; il ne s'agit plus maintenant de formuler de belles, théories sur les droits eP les devoirs de l'homme et du citoyen,, ni de tracer les rèr gles pures et abstraites delà liberté politique:

çes théories, puisée dans la philosophie du siècle dernier et le Contrat social de Rousseau, ont été posées et discutées sous toutes les formes. Le journalisme a accompli cette qeuyre : nous avons mission une autre.

La liberté politique, semblable trop souvent à un magnifique palais dont l'intérieur ne recèle que ruines et décombres, ne suffit pas au bonheur, des états. Le, peuple ne peut vivre continuellement de gloire et d'admiration ; chaque siècle , chaque génération a sa physionomie et ses exigences. De nos jours, où les progrès de la civilisation et

de l'industrie ont créé des besoins , où le sentiment de 1 égalité est dans toute sa force, il ne s'agit plus de discuter les principes de Bodin ou de Rousseau , mais bien de satisfaire ces besoins, et donner de la vie à ce sentiment. Or, comme c'est par la fori^c de gouvernement d'un peuple qu'on con-

naît ton caractère , son degré de lumière et* de développement , il faut, que ce sentiment; général qui domine ses goûts et sa tendance soit exprimé dans sa constitution , que les lois civiles protectrices de sa liberté, soient en harmonie avec son dogme, et que de justes limites soient apposées au pouvoir et à la liberté.

VoiU ce que réclame la France , voilà ce qu'elle attend de sa révolution. Avec une.

constitution semblable, sa souveraineté ne sera plus une fiction, elle n'aura plus à craindre pour ses libertés. Pleine de confiangf en elle-même, elle bravera les menaces de la sainte-alliance , et donnera un libre essor»

au développement de toutes ses facultés.

Page 1