CHAPITRE PREMIER
DU GOUVERNEMENT REPRESENTATIF.
Après avoir démontré, en m'appuyant sur l'histoire et sur l'expérience , que la seule forme de gouvernement aujourd'hui possible était la forme représentative, je vais établir les conditions nécessaires à ce gouverne-
ment, et tracer les règles à l'aide desquelles sa mise en action pourra recevoir une exécution prompte et facile.
L'idée de représentation n'est point une idée nouvelle. Les théories les plus savantes sur cette matière ont été posées par une foule de publicistes et de philosophes des plus distingués. Mais, faute par eux d'avoir indiqué la marche propre à réaliser leurs principes , et de s'être renfermé en outre dans une trop vaste synthèse, leurs théories ont été imparfaites , et par conséquent insuffisantes pour donner la vie et le progrès à la société.
Les principes fondamentaux en politique, ceux qui servent de base aux constitutions, sont des principes puisés dans les mœurs et les habitudes de la nation qu'ils sont des* tinés à régir ; sans cette condition, point de constitution, point de lois, point de gouvernement splide. Or , n'est-il pas constant ,
fti 'est-il pas reconnu que la plupart, je dirais presque tous les écrivains qui ont voulu créer des systèmes sur l'art de gouverner, ont puisé ces systèmes dans un pays voisin , plus familier, plus éclairé que nous danscet art; jouissant , il est vrai , d'une liberté politique plus grande, mais,au fond et moralement parlant, moins libre et plus aristocratique. Comment donc avec des élémens aussi hétérogènes, avec des peuples d'un caractère aussi différent, eût-il été possible de formuler un dogme capable de satisfaire les besoins de la France? on ne peut le concevoir. Aussi, tous ces systèmes, quelque ingénieux qu>n les suppose, ont-ils été impuissans pour fonder un ordre de choses pacifique et durable.
En effet , l'Angleterre pour conquérir la liberté dont elle jouit depuis 1688, s'est 'toujours renfermée dans les bornes d'une légalité sévère, et n'en a jamais départi. A travers toutes les secousses et les atteintes
portées parle pouvoir royal à ses droits, son parlement durait ; et c'est là le mérite des institutions. En outre, l'aristocratie anglaise implantée d'un seul jet sur le sol de la Grande Bretagne fut toujours en lutte avec la royauté, et par son alliance avec le peuple, elle obtint la prépondérance dans les affaires et jeta de profondes racines dans le pays. Sans doute cette alliance était loin d'être franche et sincère, mais elle était nécessaire : la noblesse réduite à elle-même eût été trop faible pour combattre la royauté, et son intérêt plutôt que son désir la poussait à cette association. Cette nécessité bien sentie amena donc l'apparition des communes et prépara leur développement ultérieur.
Cependant , lorsque dans sa lutte avec le trône , l'aristocratie eut obtenu successivement les différentes chartes, pour le libre exercice et la garantie des libertés anglaises, que fit elle ? Tout orgueilleuse de sa supré-
matie politique et territoriale, son seul but fut de se maintenir dans cette position et -de conserver ses prérogatives. Pour cela il n'était qu'un moyen : celui de tourner les idées du peuple vers le commerce, de le matérialiser et de l'éloigner, de la sorte, le plus possible des affaires. Ce moyen, l'aristocratie anglaise l'employa admirablement.
Tout en ayant soin de ne jamais blesser la fierté et l'individualité , deux sentimens qui sont comme le fond et l'essence du caractère anglais, elle s'àppliqua à former, par ses institutions, un esprit national dur, égoïste, peu communicatif , et la position géographique du pays la seconda merveilleusement. Après avoir ainsi fait des Anglais et non des hommes, après avoir fait naître la cupidité dans leur cœur, elle sentit son triomphe assuré; et dès lors elle parvint, avec de l'or et à l'aide de ses brigues, à capter le suffrage dans li»s élections , et à se perpétuer au pouvoir.
tution aristocratico-monarchiquc. Ce qui le prouve, c'est que l'aristocratie arrivait seule au pouvoir, englobait tout , et que la nation resta i t station naire a u sein même de ses 1 ibcrtés. Ce qui le prouve encore , c'est que cette constitution a duré près de deux siècles , et n'a reçu de temps à autre que de très faibles modifications. Mais, â l'heure qu'il est , le peuple anglais ne veut plus de ce système , il demande â grands cris une réforme : la révolution française porte ses fruits ; son contre-coup a retenti en Angleterre , et maintenant la pensée du progrès est devenue son principe politique , la base sur laquelle elle changera bientôt toutes ses institutions.
C'est donc à tort que nos publicistes ont voulu implanter en France les erremens de la constitution anglaise. Cette constitution d'origine féodale ne renferme aucune des conditions nécessaires au gouvernement représentatif. En effet, le principe de cegou-
veruement vient du peuple, et il a sa loi dari'à les besoins , les intérêts et la tendance des masses. Pour que son application soit possible, illaut queles inégalités politiques introduites dansle corps social disparaissent d'une manière complète; il fouttle plus que le pouvoir s'organise pour le progrés. Or, aucune de ces conditions n'eiistait en Angleterre. * Ainsi, lorsque sa constitution fut définitivement établie par la révolution de iG/jo à 1688, ii y avait des communes ayant tours, créneaux et bourgeois armés ; il y avait de hauts barons ayant châteaux forts et force gens d'armes sous leurs ordres ; il y avait un seigneur suzerain ayant à lui seul presque autant de châteaux et de vassaux que tous les autres lords ensemble; en un mot, il y avait bien , si l'on veut , trois pouvoirs , mais cés pouvoirs venaient se confondre et se perdre de fait dans le pouvoir immense de l'aristocratie anglaise; et, malgré la participation
le
des communes à la puissance législative, les abus , les vices du régime féodal se perpétuèrent et maintinrent constamment le peu* pie dans un état d'infériorité et de dépendance.En outre, comme cette constitution ne reposait sur aucun principe philosophique, mais avait été faite pièce à pièce, et qu'elle n'était en réalité qu'une suite et une filiation non interrompue des lois anciennes qui avaient régi l'Angleterre , il arriva que le pouvoir resta immobile et ne remplit aucune des conditions imposées à toute société par la philosophie et l'histoire.
Chez nous, au contraire, rien de tout cela n'existe. La noblesse, sous l'ancien régime, passait sa vie dans les camps et sur les champs de bataille ; c'était là sa gloire ; et, au, rebours de l'aristocratie anglaise, elle s'éloigna toujours des affaires et de la vie politique. Loin de s'unir au peuple pour com battre la royauté, ce fut au contraire le roi
ijui affranchit les Communes, pour abaisser son pouvoir , et après Louis XI , Richelieu et Louis XIV, on n'en retrouve plus çà et ià que quelques faibles vestiges. Cependant le peuple ne fut jamais libre. De la domination du' clergé et des nobles , il tomba sons le despotisme royal : les états-généraux ne furent qu'accidentels; et, à proprement parler, il n'eut pas de constitution qui lui garantit et ses droits et son indépendance. Rien en France ne fut permanent , légal , successif; tout, au contraire, fut capricieui, brusque, temporaire. Mais lorsque la philosophie eut éclairé les masses, et que la nation, d'esclave et d'ignorante qu'elle était, fut devenue libre et intelligente, alors éclata la révolution de 89.
Cette révolution , à la différence de celle de l'Angleterre, fut toute philosophique , et dès son débiit on put voir qu'elle envahirait le monde. En effet, quel estlc premier œuvre
— Tide la Constituante? De détruire entièrement le régime féodal, de procéder sur de nouvelles bases , de proclamer l'égalité des citoyens, le progrès, et de le constater dans une solennelle et immortelle constitution. Ainsi, pouvoir du roi , privilèges de la noblesse , immunités- du clergé, tout disparaît, tout s'écroule; il ne reste qu'une seule chose, le peuple : et c'est de lui que le gouvernement tirera désormais toute son autorité, toute sa force. «Laissons donc de côté toutes ces idées, tous ces erremens de la constitution anglaise ; ne cherchons pas à implanter son système en France, lorsqu'à peine il existe sur notre sol une seule pierre pour rappeler qu'il y a passé. Prenons les mœurs libres, individuelles de l'Angleterre ; mais n'ayons pas la folie de vouloir toujours l'imiter, lorsque celle-ci, son roi en tête , essaie de l'organiser à l'exemple de nous.»