CHAPITRE DEUXIÈME. m " i
»E L.A iOUVEU \l>Eî t DU PEUPLE.
S'il est vrai que tout pouvoir doive s'organiser pour le progrès; s'il est vrai qu'il n'y a de pouvoir légitime que celui qui reconnaît
Digiti
les intérêts du peuple comme la base du droit social, il est clair, il est évident que le.
principe en vertu duquel il doit agir . , est le principe de la souveraineté du peuple.
Cela posé, je n'examinerai'point, ainsi quç le font les légitimistes ou partisans du droit héréditaire de la monarchie , si l'hérédité de succession est un droit, sUa souveraineté réside dans ce droit, et si le développement des destinées sociales ne peut êtrequ une concession de ce droit. Je n'examinerai pas non plus, à l'instar des partisansde la république, si la société, qui n'est que le résultat des sentjmens, des besoins communs à chaque individu, ne peut avoir pour base que l'intérêt de tous représenté par la délégation de chacun de ceux qui composent cette société. Je ne chercherai point enfin, ainsi que Ta fait Rousseau, si la souveraineté est inaliénable et indivisible, si tout le peuple, ou seulement une fraction du peuple, est appelé à l'exer-
cer : toutes ces questions ont été agitées depuis fort long-temps, et n'ont amené aucun bon résultat. Au reste, en me livrant à ces recherches , je fausserais mon système , et je m'éloignerais par conséquent du but que je me suis proposé d'atteindre.
Ce que je veux démontrer : Cest que le problème posé dans le dogme de la souveraineté du peuple , est le droit de chacun et de tous, c'est-à-dire l'omni-science en politique et l'omni-bonheur en réalité. Que ce motdesouveraineté du peuple, qui se trouve dans la bouche et le cœur de tout le monde, est un fait vivant, réel, fortement empreint dans nos mœurs, et que rien n'en peut chasser. Que c'est là, et làseulemeut, que se trou * vent les conditions nécessaires à la vie, aux progrès sociaux, et que dans la doctrine du développement de l'huma n ité, il n'y a de légitime que la continuité d'action danslcsens progressif, et qu'il ne peut y avoir de droits
acquis qui puissent dominer ce principe.
Ce que je veux démontrer : Cest que ce
problême de la souveraineté du peuple, qui
s'est agité à travers l'histoire, n'a été que le
résultat logique et forcé de la civilisation
opérée par le christianisme ; que la néga-
tion dt ce principe populaire a constamment été la cause de nos malheurs , de nos agitations intestines, et que c'est encore dans cette négation que se trouve la source du désordre moral qui afflige la société. Ce que je veux établir en un mot : C'est que la révolution française, en proclamantes droits de l'homme et de légalité, ne fit qu'accomplir la dernière phase du développement du principe chrétien qui avait dés l'abord proclamé l'égalité des hommes devant Dieu , symbole de l'égalité des hommes devant la loi.
Lorsque le christianisme parut, l'empire romain, ce colosse composé des débris et des
dépouiïlesdu monde, croulaitde toutes parts.
Le paganisme assistait aux vices du monde, les bras croisés; ordre, religion, morale, tout avait disparu. L'antagonisme et la guerre constituaient seuls alors le but de l'activité humaine. Au milieu de ce désordre universel dans lequel l'humanité se trouve fD quelr que sorte, confondue et anéantie, une doctrine sublime, et qui portait avec ellerabo r lition de l'esclavage, est annoncée : c'était
là une révolution immense et qui devait être bien féconde.
C'est aussi ce qui eut lieu : à peine le ch ris* tianisme es t — il enseigné, qu'il va pénétrant le monde de ses maximes et de ses procédés naïfe ; ses premiers sectateurs sortent du peuple ; partout ils vont préchant l'égalité , la paix, la fraternité universelles. Les synodes, les églises deviennent des tribunes, des as* semblées législatives ; les conciles leur succèdent, et nons montrent le peuple intclli*
fcëht délibérant. C'est là le pouvoir législatif dans sa forme la plus générale, la plus philosophique ; enfin, c'est dans'la démocratiè cjuele christianisme trouve tout à la fois et sa force et son empire.
La vérité était donc déposée dans le monde pour y prospérer et venir à bien ; l'évangile Contenait le germe de toutes les maximes sociales et humaines : c'était le livre des républicains. Mais cette vérité, quoique assise sur des bases plus larges et plus solides qu'a ucunede celles qui l'avaient précédée, éprouva néanmoins le sort réservé à toutes lès vérités qui s'annoncent. Les chrétiens furent persécutés, traînés au martyre; la morale de l'évangile fut altérée, et cela parce que l'antagonisme et la guerre, quoique abolis de droit, existaient encore de fait dans les sentimens, et formaient par conséquent une opposition vivace et permanente à la propagation de la nouvelle doctrine. Cependant cette Vé-
rite ne fut pas perdue pour le genre humain:
Constantin la plaça sur le trône, et assura définitivement son règne.
Mais si de ce moment le christianisme marcha à la tête de la civilisation, ce ne fut plus sous les mêmes formes ni dans les mêmes conditions. Les évêques représentent le peuple dans les conciles, Rome devient le centre où tout va aboutir ; et après la lutte sanglante entre l'égalité et le privilège, Grégoire VII fonde définitivement la puissance papale, et peuples et rois se prosternent aux
pieds du Vatican. L'Eglise pouvait donc, après Grégoire VII, développer les principes contenus dans le christianisme, et réaliser le progrès que la société en attendait : elle le pouvait, elle ne le voulut pas. L'Eglise victorieuse publie cette noble mission ; elle prend à son tour le vice des vaincus et s'entache d'cgoïsuie. Le principe social est nié par les papes, et à la place de la morale
pure et sublime rie l'évangile, on enseigne une religion mystique, superstitieuse, qui abrutit la nation.
Ainsi l'Église est devenue toute puissante. Cependant sa cause se sépare peu à peu delà cause des peuples : le lien religieux se rompt, et l'application temporelle du christianisme commence, en France, par la Jacquerie, dans le Nord , par le protestantismc.La lutte alors devient terrible : la philosophie réagit contre la religion, la puissance de Rome est niée de toutes parts ;
enfin les discussions les plus vives s'agitent, et la théorie de la souveraineté du peuple est posée dogmatiquement par les plus grands philosophes. L'ancien ordre de choses fut donc interverti, et cette interversion était nécessaire.
En effet , si le christianisme , à sa naissance, eut besoin jle spiritualisme, et si ce besoin fit toute sa force, il est clair que
la société une fois transformée, il devait faire l'application des principes sociaux déposés en germe dans son sein : car , on ne vit qu'à condition de se développer ; mais il négligea de le faire, et le protestantisme en se mettant à l'œuvre puisa à son tour toute sa force dans le besoin des rapports moraux et domestiques altérés par le premier christianisme. De ce jour, la puissance du peuple fut établie, les idées marchèrent, le catholicisme fut battu en ruine ; et ce fut par la voix philosophique que la morale de l'égalité triompha. Ce triomphe, au surplus, était inévitable. Le chrétien en guerre avec la société existante devait mourir, puisque sa foi n'était applicable qu'à lui-même , qu'il ne pouvait en déduire que des actes personnels , et qu'il fallait qu elle devînt la foi commune , la (oi sociale, pour qu'elle produisît des actes sociaux. t
Il faut donc le reconnaître, c'est à la
force morale du christianisme que nous sommes redevables des progrès que la société a faits dans la liberté et l'égaiité. Aussi # quand la révolution de 89 éclata et que le peuple français se leva pour que sa croyance servit de base au pacte social , il se montra profondément moral et religieux. S'il ne put parvenir à la réalisation du dogme commun , c'est que toutes les inégalités, tous les privilèges qui existaient encore se donnèrent la main ; et il faut le dire, les œuvres criminelles de la révolution furent celles des royalistes qui résistèrent directement à la morale sociale nouvelle, et celle des fédérés
qui menacèrent d'envahir et de tuer la
nation.
Mais aujourd'hui que tous ces obstacles ont disparu , qu'y a-t-il en France ? du peuple. Où se trouve la raison de toutes choses? dans le peuple. C'est là la philosophie de notre révolution, et elle saura l'ac-
complir. Ainsi ce principe ayant reparu, non plus pour établir des droits métaphysiques, mais pour consacrer des intérêts , il ne s'agit plus maintenant de mettre le pouvoir aux mains de telle ou telle classe d'individus; il s'agit, quel que soit son personnel, de l'établir au profit du peuple, de le développer dans ce but -, et c'est Ja forme représentative qui seule est capable de lui donner ce développement.