EMPLOI DU CAUTÈRE ACTUEL
La méthode par le feu dans le traitement du javart était d’un fréquent usage chez les anciens
hippîatres ; mais elle était loin d’ètre alors ce qu’elle est aujourd’hui. Quels que fussent le siège et l’étendue du mal, lorsque les anciens maréchaux avaient recours à l’emploi du feu, ils se servaient d’un cautère tranchant qu’ils appelaient couteau de feu , dont Solleysel prescrit ainsi l’usage : a U faut rayer de feu toute l’en- « flure, depuis le haut jusqu’au-dessous de la coûte ronne sur la corne ? les raies près à près et si « profondes , qu’après avoir percé le cuir, elles « aillent trouver et brûler le tendon (cartilage) « qui est quelquefois plus et quelquefois moins « avant dans le pied ; et si on ne brûlait que la « moitié de l’épaisseur du tendon , ce ne serait « rien faire, il faut le couper entièrement avec « le feu ; et après qu’on a embrassé avec le feu te toute l’enflure , il faut mettre sur le tout de « l’onguent composé de vieil oing et de vert-de- « gris, que l’on applique chaudement sur la cc filasse; sur le tout une enveloppe et une liga- « ture pour tenir l’appareil. »
On conçoit tous les accidens qui devaient résulter d’une pareille méthode , puisqu’en détruisant le principal agent de sécrétion de la muraille du sabot , elle donnait inévitablement naissance à un faux quartier : heureux encore , quand on n’occasionnait pas d’autres désordres sur les parties plus profondes que le cautère
devait atteindre aussi quelquefois. La guérison à la suite d’une pareille opération devait en outre être fort longue : aussi Solleysel prévient-il les « lecteurs que le feu difforme et gâte là forme du « pied , ce qui est long-temps à Se rétablir , paraît « toujours, e souvent ne se rétablit point. >>
Tel n’est pas aujourd’hui le mode de cautérisation par le cautère actuel. On se borne à toucher avec cet instrument toute la portion malade du fibro-cartilage de manière à arrêter les progrès de la carie , en la convertissant en une escarre dont une inflammation éliminatoire aura bientôt déterminé la séparation et la chute. A cet effet, la carie étant reconnue, on commence par s’assurer exactement de la direction et de la profondeur de la fistule; On prépare ensuite un cautère conique ayant un diamètre et une longueur proportionnés à la largeur et à la profondeur du trajet fistuleux. Si la région inférieure du membre était chaude et don oureuse et que l’animal boitât beaucoup , il serait prudent de lui envelopper la couronne pendant quelques jours avec un cataplasme émollient, et de le laisser à l’écurie jusqu’à ce qu’il y ait un amendement notable dans les phénomènes inflammatoires. Avant l’opération , on pare bien le pied , surtout vers le quartier et le talon correspondans au
côté malade ; et si l’animal a une bonne four^
çhette, on lui met un fer à planche pour soustraire autant que possible la partie malade à l’impression douloureuse des réactions de la muraille pendant la marche. Après ces premières préparations , on fixe solidement le malade qu’on laisse debout, à moins qu’il ne soit très-méchant; on fait lever avec la plate-longe le pied opposé latéralement à celui sur lequel on doit agir? et on plonge le cautère chauffé à blanc dans la direction de la fistule, de manière à pénétrer jusqu’à son fond, et à convertir en escarre toutes les portions affectées de la carie. Si on croit ne pas y être parvenu dans une première application du cautère , on en fait une deuxième , en prenant bien garde toutefois de ne pas traverser le cartilage au-dessous duquel se trouvent des organes, d’autant plus importans à ménager qu’on opère plus antérieurement. Après la cautérisation de la fistule, si la couronne est engorgée, on dissémine quelques pointes de feu non pénétrantes sur toute l’étendue de la tuméfaction. Là se borne l’opération. Le pansement est simple et consiste seulement, jusqu’à la chute de l’escarre ^ à recouvrir d’onguent populeum et d’un cataplasme émollient toutes les parties cautérisées. On laisse le malade à l’écurie. Il est rare que la chute des escarres n’ait pas lieu du cinquième au dixième jour ; elle est en général
plus prompte vers les parties postérieures. Si les plaies qu’elles découvrent sont vermeilles, si la suppuration est louable , on panse avec des plumasseaux imbibés d’eau vineuse , ou légèrement alcoolisée. Si les bourgeons charnus sont d’un rose pâle, comme il arrive le plus souvent, on panse avec la teinture d’aloès plus ou moins concentrée, ou avec l’onguent digestif simple ou animé, suivant les cas. Si la plaie a un aspect blafard , et que le pus soit de mauvais caractère , sans pourtant qu’il y ait imminence d’une nouvelle carie , on délaye dans la teinture d’aloès ou dans l’eau-de-vie une petite quantité d’onguent égyptiac; on maintient l’appareil de pansement avec quelques tours de bande. Si l’animal ne boite pas trop et qu’il soit peu irritable , il peut être employé à un léger travail sur un terrain meuble, au labour ou à la herse, par exemple : on doit alors éviter de le faire marcher dans la boue et les endroits humides, ou du moins chercher à préserver la plaie de leur influence toujours nuisible , en ajustant par-dessus l’appareil de pansement une petite ceinture de cuir souple qui le recouvre entièrement , et se boucle du côté opposé à la partie malade. On renouvelle les pansemens tous les trois ou quatre jours, et il est rare, quand il ne survient pas d’accident , que la cicatrisation n’ait pas lieu du vingtième au trentième jour.
La guérison n’est pas toujours la suite d’une première cautérisation , soit que le cautère n’ait pas détruit toutes les portions cariées , soit qu’une nouvelle carie se soit développée. Il arrive assez souvent qu’après la chute de l’escarre, une nouvelle fistule apparaisse au fond de la plaie , ou s’ouvre sur la couronne en avant de la première, avec laquelle elle communique quelquefois par son fond (1). Dans ce cas, si on juge à propos de continuer la meme méthode de traitement, on cautérise de nouveau, comme il a été dit précédemment, l’ancienne et la nouvelle fistule. Les pansemens et les soins seront les memes jusqu’à la guérison, si elle a lieu ; s’il n’en était pas ainsi, il serait prudent d’avoir recours à un moyen plus difficile , mais plus sûr, l’extirpation du cartilage, quoique l’on ait quelques exemples des heureux effets d’une troisième application du cautère après deux tentatives infructueuses.
Dans son Dictionnaire de médecine et de chirurgie vétérinaires , M. d’Arboval proscrit d’une manière à peu près absolue l’emploi du cautère
(i) Afin de n’être point obligé à des répétitions, j’indiquerai d’une manière précise, en parlant du traitement par les caustiques, les caractères et l’aspect de la plaie qui décèlent l’existence d’une fistule dans son fond , ces caractères étant Ica mêmes dans les deux circonstances.
actuel dans le traitement du javart cartilagineux :
« Pour qu’il présente quelque chance de suc- » cès , dit-il , il faut que la carie attaque seule- » ment les parties postérieures du cartilage , qui » sont moins denses et moins organisées. Encore y> faut-il, pour que la réussite soit assurée, que » les parties qui forment le cartilage se séparent » facilement les unes des autres , de manière à » ce que l’une puisse être exfoliée sans que l’autre » le soit. Et nous avons déjà vu que le cartilage j) une fois affecté de carie dans l’une de ses » parties , finit par se gâter entièrement. » Il ajoute en terminant , « qu’il est infiniment rare y> et plus que douteux que l’on puisse parvenir » à guérir le javart cartilagineux par la cautéri- » sation actuelle que l’on voit , on peut dire , 2> abandonnée. »
H y a beaucoup d’erreurs dans ce peu de lignes; et ces erreurs sont assez graves pour qu’il ne soit pas hors de propos de les signaler ici. Et d’abord, il est bien certain qu’il y a d’autant plus de chances de succès pour la cautérisation actuelle, que la carie existe plus postérieurement sur le cartilage. Mais M. d’Arboval s’est doublement trompé dans la raison qu’il en donne; car s’il était vrai, comme il le dit , que les parties postérieures du cartilage fussent moins organisées que les antérieures, ce défaut
d’organisation loin d’être une condition de suc-
ZD y
ces, serait une cause d’inefficacité du traitement par le feu ; mais rien n’est moins exact, car c’est précisément vers la partie postérieure du cartilage que sa vitalité et son organisation sont plus grandes, comme le prouve évidemment la marche plus rapide de l’inflammation sur ce point de l’organe. Ensuite, il n’est pas constant que la carie une fois développée sur le cartilage, finisse toujours par le gâter entièrement. S’il en était ainsi , comment concevrait-on que des caries du cartilage se fussent guéries spontanément après une ou deux exfoliations naturelles ? et il est des exemples de ces guérisons spontanées. J’en ai consigné un dans le numéro d’octobre 1827 , du Recueil de Médecine vétérinaire ; et M. Mangin, dans un mémoire envoyé à la Société d’agriculture de Paris , a rapporté l’observation d’un javart cartilagineux qui^ abandonné à lui-même , a guéri spontanément au bout d’un temps assez court : ce fait a été recueilli sur un mulet tellement méchant, qu’on ne pouvait l’aborder pour le panser. Enfin , M. d’Arboval s’est encore trompé , en avançant qu’il était infiniment rare et presque douteux que l’on pût parvenir à guérir le javart cartilagineux par la cautérisation actuelle, et en regardant cette méthode comme abandonnée .
Lafosse a dit, et MM. Girard (i) et Vatel (2) ont répété , que la cautérisation présentait beaucoup de chances de succès , quand la carie se bornait à la partie postérieure du fibro-cartilage; et très-probablement ces trois auteurs, essentiellement praticiens , n’ont pas émis sans preuves nombreuses une semblable assertion. J’ai^ntre les mains onze observations, dont trois extraites de la Clinique des hôpitaux dè Alfort, en 1827 et 1828, qui constatent l’efficacité de la cautérisation actuelle , dans des caries de la partie postérieure , observations que je pourrais rapporter, s’il ne suffisait de rappeler sommairement les huit faits consignés par M. Mangin dans un mémoire adressé à la Société royale et centrale d’agriculture.
Première observation. Jument de cinq ans, affectée d’un javart cartilagineux au côté externe du pied droit postérieur; plaie de deux pouces de circonférence et d’un pouce et demi de profondeur sur le milieu de l’engorgement de la couronne ; écoulement de matière purulente légèrement verdâtre. — ■ Bains émolliens pendant trois jours ; cautérisation au bout de quatre jours avec un cautère chauffé plusieurs fois jusqu’au blanc; dissémination de plusieurs pointes de feu
(1) Traité du pied , 2e édition. Paris 1828.
(2) Été mens de pathologie vétérinaire .
sur l’étendue de l’engorgement ; onction avec un corps gras ; cataplasmes de mauve. Chute de l’escarre au bout de six jours. Pansemens pendant quinze jours après avec de la teinture d’aloès ; guérison complète au bout d’un mois.
Deuxieme observation . Jument de dix ans, boiteuse depuis deux mois; fistule d’un pouce et demi de largeur et de deux pouces de profondeur au talon interne du pied postérieur gauche; écoulement d’une matière purulente et glaireuse. — Introduction réitérée d’un cautère conique chauffé à blanc; quelques pointes de feu sur l’étendue de l’engorgement.Pansemens comme dans la précédente observation , pendant un mois ; apparition d’une nouvelle fistule en avant de la première; seconde cautérisation et mêmes soins ; guérison complète douze jours plus tard.
Troisième observation. Cheval de quinze ans , légèrement boiteux du membre postérieur gauche; fistule de dix-huit lignes de profondeur au talon interne :1a couronne est engorgée. — Cautérisation; pansemens pendant quinze jours avec des étoupes imbibées d’eau-de-vie. — Formation d’un abcès en avant de la première fistule, vingtsix jours après la cautérisation. Nouvel emploi du cautère chauffé à blanc ; et après la chute de l’escarre , premiers pansemens avec de l’onguent égyptiac , les autres avec de l’eau-de-vie pure.
Un mois après, le cheval est guéri, bien que pendant le traitement il ait constamment travaillé dans l’humidité.
Quatrième observation. Jument de six ans, fortement boiteuse du membre postérieur droit. Fistule de douze à quinze lignes de profondeur sur la partie moyenne de la région du cartilage du côté interne; pus séreux de mauvaise nature. Cautérisation de la partie malade; onction d’onguent popuieum ; cataplasme émollient jusqu’à la chute de l’escarre ; puis après, pansemens avec teinture d’aloès. — Dix-huit jours après, nouvelle fistule en avant de la première qui n’est pas encore cicatrisée ; cautérisation des deux fistules ; pansemens alternés avec onguent égyptiac et eau-de-vie pendant dix-sept jours ; au bout de ce temps, formation d’un petit abcès qu’on cautérise à la partie antérieure du cartilage. Guérison radicale le cinquantième jour. La jument a tra^ vaillé aux champs pendant tout le traitement.
Cinquième observation. Jument de huit ans^ boiteuse du membre postérieur gauche; tuméfaction du fibro-cartilage interne; plaie fistuieuse sur son centre. — Enlèvement d’un bourbillon qui obstruait l’orifice extérieur de la fistule ; cautérisation profonde de toutes les parties altérées; pansemens avec l’égyptiac et l’alcool aqueux alternés. Guérison au bout de trente-trois jours.
Sixième observation . Cheval de neuf ans , affecté d’un javart à la région moyenne du fibrocartilage interne du membre postérieur gauche.— Cautérisation profonde de la fistule ; dissémination de quelques pointes de feu sur la couronne. — Yingt-deux jours après, la fistule laisse encore écouler du pus de mauvais caractère : on la cautérise de nouveau. La guérison est parfaite peu de temps après.
Septième observation, recueillie parM. Georges, vétérinaire à Yarennes. — Javart cartilagineux au côté interne du membre postérieur droit — Cautérisation inhérente actuelle. Guérison radicale au bout d’un mois.
Je ne rapporte pas la huitième observation ? dans laquelle le succès peut être attribué aussi bien à l’opération qui a précédé la cautérisation, qu’à la cautérisation elle-même.
JL
Tous ces faits prouvent bien clairement l’erreur où est tombé M. d’Arboval, non-seulement en rejetant la cautérisation actuelle du nombre des moyens curatifs du javart cartilagineux, mais encore en mettant en doute qu’elle ait réussi quelquefois, et en avançant qu’elle était à peu près abandonnée. Quant à moi, je la regarde comme pouvant être essayée, lorsque la carie est én talon, que la fistule est peu profonde, que le malade est un cheval de trait ou de bât, et
qu’il est destiné à travailler sur un terrain doux. Dans toute autre circonstance, les chances du succès sont loin d’ètre aussi certaines ; et, malgré les guérisons obtenues par M. Mangin, dans le cas de carie à la partie moyenne du cartilage , je ne pense pas qu’on doive cautériser quand elle occupe ce point de l’organe ; l’expérience ayant démontré que ce mode de traitement traînait toujours en longueur, et réussissait rarement dans cette circonstance.