‹ Traité du paysage. Traduit pour la première fois en français, in-extenso sur le Codex VaticanusChapitre 12 sur 46 · L’ombre des ponts ne se reflète, sur l’eau qui passe · texte numérisé non relu

L’ombre des ponts ne se reflète, sur l’eau qui passe

en dessous, que lorsqu'elle a perdu sa transparence et qu’elle TRAITÉ DE L’OMBRE. 3

ressemble, trouble et bourbeuse, à un miroir. Sur l’eau claire lustrée et polie en sa surface, l’image du pont se forme et se réfléchit à tous endroits, à angles égaux entre l’œ1l et le corps du pont; et l’air se voit même sous le pont aux lieux où est le vide des arches. Cela n’arrivera pas lorsque l’eau sera trouble, la transparence et le lustre d’où vient l'effet du miroir ne s’y trouve plus, mais elle recevra l’ombre, comme fait le plan d’une rue poudreuse. |

769. Ecume. — L'écume de l’eau est moins blanche lorsqu'elle est plus agitée à la surface; cela se prouve par la 4° de ce discours qui dit : la couleur naturelle de l’objet submergé se transmute d'autant plus en la couleur verte de l’eau qu'il y a une plus grande somme d’eau au-dessus de lui.

770. — La vague fuit souvent à l'endroit où elle se forme, sans que l’eau se déplace. La ressemblance des vagues de la mer avec celles que produit le vent dans un champ de blé que l’on voit ondoyer, sans que les épis changent de place.

Quelquefois, l’onde est plus rapide que le vent, quelquefois le vent est plus rapide que l’onde. L’onde est plus rapide lorsqu’elle conserve la force d’impulsion donnée par un grand vent.

771. — Demande, quand un cercle se rencontre, en se développant, avec le cercle qui lui répond, s'il entre dans ses ondes en les coupant, ou si aux points de contact, les choses se réfléchissent sous des angles égaux. Quel beau et subtil problème!

Des colorations variées de la mer.

772. — L’ondoyante mer n’a pas partout la même couleur : pour qui la voit de la terre ferme, elle est de couleur obscure, et d'autant plus obscure qu’elle est plus voisine de l’horizon; et vous voyez certaines clartés ou luisances qui se meuvent lentement à la manière de petites brebis blanches dans les troupeaux; celui qui regarde se trouvanten haute mer, la voit azurée! Cela vient, pour l’obscurité de la mer vue de la terre, de ce que tu vois l’eau qui réfléchit l'obscurité de la mer; et

pour l'effet azuré qu’on voit en haute mer, tu vois dans l’eau l’azur du ciel qu’elle reflète.

773. — Se trouvant dans la superbe mer, son élément, l'eau vient à ambitionner de s'élever au-dessus de l’air, et aidée par le feu élémentaire elle monte en subtile vapeur et paraît aussi subtile que l’air. En s’élevant, elle atteint une zone plus subtile et plus froide où le feu l’abandonne, et les petits grains restreints déjà s'unissent et se font pesants, et en tombant l’orgueilleuse coule. Elle tombe du ciel : elle fut la bienvenue pour la terre sèche, où absorbée pour longtemps, elle fit pénitence de son péché.

774. — La mer mouvante n’a pas de couleur générale. Vue de la terre, elle paraît obscure à l’horizon et paraît blanche, Juisante, et remue comme un troupeau de moutons. En haute mer, on la voit bleuâtre, et le rivage paraît obscur. Cela vient qu’elle ressemble à un miroir où se reflète l’obscur de la terre, et l’aspect bleu de la haute mer vient de ce qu’elle reflète le ciel.

775. — L’azur de Pair vient de la densité du corps de l'air éclairé, interposé entre les ténèbres supérieures et la terre. L'air incolore, inodore, insipide, prend là les qualités des choses où il se meut. Son azur sera d’autant plus beau qu'il aura derrière lui de plus épaisses ténèbres à une distance convenable et qu'il ne soit pas trop humide.

776. — Vers les montagnes qui ont plus d'ombre, l’azur est plus beau dans l’éloignement, car on voit mieux la couleur de la montagne que celle de l’azur qui colore l’air placé entre elle et l’œil.

777. — Prends un verre grand comme une demi-feuille royale et pose-le bien d’aplomb entre tes yeux et l’objet que tu veux dessiner, puis éloigne-toi du verre de deux tiers de bras (un pied et demi), et immobilise la tête au moyen d’un instrument de façon à ne pas la remuer. Puis, ferme un œil et

773. — Apologue inventé par le maître et qui montre sa tendance à voir le drame si passionnant de la vie élémentaire.

marque avec un crayon ou un pinceau sur le verre ce qui s'y reflète, et puis tu décalqueras au jour, sur du papier, le dessin fait sur le verre; ensuite, calque ce dessin sur papier pour en obtenir un plus net. Celui-là, tu pourras le peindre, en ayant soin d'observer la perspective aérienne.

778. — Dans les paysages, les arbres doivent être à demi éclairés, à demi ombreux : le moment à choisir est celui où le soleil se trouve à demi couvert de nuages : car alors les arbres s’éclairent de la lumière ambiante et s'ombrent de la même ombre générale : les parties les plus sombres sont les plus proches du sol.

Un effet de nuage sur le lac Majeur.

779. — J'ai déjà observé de semblables condensations d'air; et au-dessus de Milan, vers le lac Majeur, j'ai vu un nuage en forme de très grande montagne pleine de rochers creux : car les rayons du soleil qui était déjà à l'horizon tiraient sur le rouge et teignaient le nuage de leurs couleurs. Et ce nuage attirait à lui tous les autres petits nuages qui le suivaient : quant au grand nuage, il ne bougeait pas de sa place; même sur son sommet, la lumière du soleil resta jusqu’à une heure et demie de la nuit, tellement ce nuage était immense; et vers deux heures de la nuit, il se leva un grand vent qui fut chose étonnante et inouie.

L'ile de Chypre.

780. — Aux bords méridionaux de la Cilicie se voit, au midi, la belle île de Chypre qui fut le royaume de la déesse Vénus. Beaucoup, attirés par sa beauté, eurent leurs navires et haubans brisés parmi les rochers environnés de l’eau vertigineuse. La beauté de la douce colline invite les navires vagabonds à se récréer parmi ses verdures fleuries, car des vents trompeurs emplissent l’île et la mer qui la baigne de suaves aromes.

779. — Ces descriptions ont l'intérêt, sinon de projets, du moins d’une façon personnelle d’observer la nature.

Oh! que de navires ont été déjà submergés! Oh! que de nefs brisées sur ces rochers! Là, on pourrait voir d'innombrables vaisseaux qui gisent désemparés et à moitié couverts par le sable; ici, se montre une proue, là, une poupe, celui-là sa carène, cet autre est sur le flanc, et cela semble un Jugement dernier qui doit ressusciter les navires morts, tant leur nombre est grand et couvre le bord septentrional.

Là, les vents d’aquilon soufflent et font un bruit imprévu et apeurant. |

781. — Décris les paysages avec le vent et l’eau, avec le coucher et le lever du soleil. |

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