‹ Traité du paysage. Traduit pour la première fois en français, in-extenso sur le Codex VaticanusChapitre 9 sur 46 · Si tu fais à longue distance des objets distincts · texte numérisé non relu

Si tu fais à longue distance des objets distincts

et bien terminés, au lieu de paraître éloignés ils paraîtront proches. Dans ton imitation, fais les objets avec un discernement qui donne leur distance, et si l’objet que tu imites est confus et de contour flottant, représente-le comme ilest, sans trop le finir.

Les objets éloignés paraissent confus et de contours vagues pour deux raisons : d’abord ils viennent à l’œil sous un angle si petit qu’ils font une impression semblable à celle des petits objets que sont les ongles des doigts, les corps d'insectes dont on ne saurait discerner la figure ; ensuite, entre l’œil et l’objet éloigné il y a une si grande quantité d’air qu’elle fait corps et produit l'effet d’un air grossier, que sa blancheur ternit les

ombres et les décolore si bien que d’obscures elles dégénèrent en un bleuâtre intermédiaire entre le noir et le blanc.

8 DUPATSACE:

740. — Quoiqu'un grand éloignement empêche le discernement des objets, néanmoins ceux que le soleil éclaire seront toujours perceptibles; mais les autres qui ne sont pas éclairés, demeureront enveloppés d’ombres confuses; car l’air épaissit à mesure qu'il approche de la terre. Ce qui est bas sera le plus sombre et le plus confus, et ce qui est plus élevé paraîtra plus distinct et plus clair.

741. — Quand le soleil colore les nuages de l’horizon en rouge, les corps qui, par leur distance, paraissent azurés participeront à la couleur du couchant : il se fera un mélange d'azur et de rouge qui rendra le paysage riant et agréable.

Les corps opaques seront éclairés de cette couleur mêlée et paraîtront éclatants, tirant sur le rouge, et l'air aura une tonalité semblable à celle des fleurs de lis.

L’air entre la terre et le soleil, quand l’astre se lève ou se couche, offusquera davantage les corps qu’il environne que l’air qui est ailleurs : à cette heure, l’air est plus blanchâtre entre la terre et le soleil.

742. — Il n’est pas nécessaire de marquer le profil d'un corps auquel un autre sert de champ; il doit au contraire s’en détacher de lui-même.

Un corps blanc et courbe sur un autre corps blanc aura son contour obscur, et il aura sa partie la moins claire de celles qui sont éclairées. Si ce contour est sur champ obscur, il paraîtra plus clair qu'aucun autre endroit éclairé.

Un objet paraîtra éloigné et détaché d’un autre, selon qu’il aura un champ plus différent de sa couleur.

743. — Un objet obscur paraît d'autant plus clair qu’il est loin de l'œil, et d'autant plus obscur qu'il est près de lœil : tellement les parties inférieures dans un air épais paraissent plus éloignées que les parties supérieures. Une montagne paraîtra plus loin de l’œil par sa base que par sa cime, laquelle est cependant plus éloignée.

L’œil qui voit de haut en bas une ville dans un air épais, verra distinctement les sommets des édifices qui paraissent plus

L L: ; nY “ CN \!

Vers, Ur 27 ‘ ' ' \ a ï è, .

| qe ar ‘ * r r UE de \ ê 4 ‘ ï x ‘ ; A == ' 4 = ï Er > — s #1 .

à ii ‘ : à ï î 0:

MR u* " “ "h «” :

4 ” L ï Je al :

SUPROE 4) ï He * is | F Su LA y * ' « \! NET a M, À | NP ts "PUR ni A4 US \ el U RTE ni he :

L L st CE F0 < ( à ° | n ne: Ù | TT: . 4 4 F4 "1 "RE ml En à . 1e

obscurs et plus nets que les étages d’en bas lesquels baignent dans un champ blanchâtre moins subtil, parce qu'ils sont vus dans un air bas et grossier : ce qui arrive par les raisons du chapitre précédent.

Les extrémités inférieures des objets éloignés sont moins sensibles à l’œil que les supérieures ; cela se voit à la cime des montagnes qui a pour champ les côtés et la base d’une autre montagne plus éloignée. Les montagnes plus voisines de l’œil montrent les parties d'en haut plus distinctes et terminées que celles d'en bas : car le haut n’est pas environné de cet air épais et grossier qui règne en bas et empêche qu’on les vole distinctement. Cela arrive pour les arbres et les édifices et les corps élevés. De là vient que, souvent, si l’on voit de loin une tour élevée, elle parait plus grosse par le haut que par le bas. L'air subtil qui environne le haut, n'empêche pas qu’on aperçoive les contours et qu’on ne distingue toutes les parties de cette tour qui sont effacées en bas par l’air grossier : je l'ai prouvé en démontrant que l’air épais répand sur les objets une couleur blanchätre qui rend les images moins vives, au lieu que Pair subtil, en donnant aux objets sa couleur d'azur, n’affaiblit point l'impression qu’ils font sur nos yeux. Il y a un autre exemple : les créneaux des forteresses ont des intervalles espacés de plein et de vide ; néanmoins, à une courte distance l’espace vide paraît plus grand que la largeur du créneau; et dans un éloignement plus grand, les créneaux paraissent diminués. Enfin, l'éloignement est quelquefois si grand, que les créneaux disparaissent entièrement comme si les tours qu’on voit étaient terminées en haut par un mur plein, sans créneaux.

744. — On voit aisément que l’air est plus grossier et lourd, là où il confine avec le sol; plus on s'élève, plus 1l devient subtil et transparent.

Les choses élevées et grandes qui se montrent au loin, ont leur base peu visible parce qu’on la voit par une ligne qui

traverse de l’air épais; tandis que le sommet est vu par une TRAITÉ DE L’'OMBRE. 2

ligne qui, du côté de l'œil, commence dans l’air épais, mais qui se termine audit sommet où l’air est plus subtil qu’à la base. Pour cela, d'autant cette ligne s'éloigne de toi, d’autant elle se subtilise, de degré en degré, selon la pureté de l’air.

Quand tu peins une montagne, fais que, de colline en colline, le haut paraisse toujours plus clair que la base, et selon la distance tu éclaireras les sommets pour donner la vérité de la forme et de la couleur.

L'air proche de la terre est plus lourd et plus subtil dès qu'il s'élève ; au lever du soleil, regarde au ponant participant à moitié de la tramontane, tu verras que l’air grossier reçoit plus de lumière du soleil que dans la région supérieure. Cela vient de la résistance qu'éprouvent les rayons : et si Le ciel, à tes yeux, se termine avec l'horizon, cette partie du ciel sera plus lourde et plus blanche et corrompra la vérité des cou-

leurs qu’on verra sur son milieu, et le ciel paraîtra bleuâtre.

745. — Ayez garde de ne pas représenter les lieux maritimes ou voisins de la mer et les contrées méridionales, et les arbres et les prairies, pendant l'hiver, comme les pays éloignés de la mer et septentrionaux, à moins que ce ne soit de ces sortes d’arbres qui conservent leur verdure toute l’année et qui poussent continuellement de nouvelles feuilles.

Pour l'automne, vous ferez les choses suivant la saison. Au début, les feuilles des plus vieilles branches commencent à pâlir, selon la fertilité ou la stérilité du lieu : n’imitez pas plusieurs peintres qui attribuent la même teinte et la même qualité de vert à toutes sortes d’arbres lorsqu'ils sont à la même distance.

Ce queje dis doit s’entendre du coloris des prés, des rochers, des troncs d'arbres et de toutes sortes de plantes où il faut toujours apporter de la variété; parce que là la nature diversifie ses ouvrages à l'infini. Sans changer d'espèce, dans la même plante, tu trouveras des couleurs variées; dans un fourré, il y a des feuilles plus grandes et plus belles sur une branche que sur une autre. La nature est si ingénieuse et fé-

conde à varier, que, parmi les arbres de la même essence, il n’y en a pas un qui ressemble à l’autre, et cela est vrai des plantes, des rameaux, des feuilles, des fruits tous divers, si tu es attentif à percevoir leur aspect.

746. — Quoique les feuilles de surface lisse soient de même couleur à l'endroit qu’à l'envers, la partie vue par l’air participe de la couleur de l'air, d'autant plus que l’œil est proche et voit en raccourci. Les ombres paraissent plus noires à l’endroit qu’à l'envers, par la comparaison qui s’y fait avec le luisant qui confine à l'ombre.

L’envers a un plus beau ton : d’un vert tirant sur le jaune, cela a lieu quand une feuille est interposée entre l’œil et la lumière, qui l’éclaire à la partie opposée.

Donc, toi, peintre, quand tu fais les arbres de près, souviens-toi qu'étant sous l’arbre, il t’arrivera de voir les feuilles à l'endroit et à l'envers.

A l'endroit, elles seront d'autant plus azurées que tu les verras en raccourci; une feuille se présentera parfois une partie à l'endroit, une autre à l’envers; c’est pourquoi tu la feras de deux couleurs.

747. — Les lumières qui éclairent les corps opaques, sont de quatre sortes : universelle, comme celle de l’air qui est devant notre horizon; particulière comme celle du soleil, d’une fenêtre, d’une porte ou de tout autre espace; la troisième est la lumière réfléchie; 1l y en a une quatrième qui passe par les choses transparentes comme de la toile ou du papier, mais non transparentes comme les verres, cristaux et corps diaphanes, qui sont du même effet que s’il n’y avait rien d’interposé entre le corps ombreux et la lumière qui l’éclaire.

748. — Quand un feuillage est derrière un autre, le luisant et la transparence apparaissent à celui-là mieux qu’à celui qui confine à la clarté. Si le soleil éclaire les feuilles sans qu’elles s’entremettent entre lui et l'œil, et sans que l’œ1l voie le soleil, le lustre et la transparence sont dans toute leur force. Il est très utile de faire quelques rameaux bas qui soient obscurcis et

se détachent sur des verdures éclairées à quelque distance.

749. — La fumée vue entre le soleil et l'œil paraît plus claire et plus transparente que les autres endroïts du tableau; il en est de même pour la poussière, le brouillard et autres corps qui doivent paraître obscurs, situes entre le soleilet eux.

La fumée est plus transparente et d’une couleur moins forte aux extrémités de sa masse qu’au centre et vers le milieu. Elle s'élève en serpentant, forme des tourbillons embarrassés les uns dans les autres, selon que le vent qui l’agite est plus fort et plus violent. Elle se colore suivant la cause qui la produit et ne donne jamais d’ombres terminées et tranchées; ses extrémités s’affaiblissent peu à peu et deviennent insensibles à mesure qu’elle s'éloigne de la cause qui l’a produite. Les objets qui se trouvent derrière la fumée sont d'autant moins percus qu'elle est plus épaisse. Près de sa cause elle paraît blanche, et s’azure en s’élevant. Le feu sera d'autant plus obscur qu’il y aura plus de fumée entre l'œil et lui; là où la fumée est plus éloignée, les corps sont moins opaques : elle rend le paysage confus, comme le brouillard. On voit des fumées mêlées de flammes sortant des nuages les plus épais. La fumée répandue dans les campagnes rend le pied des montagnes moins distinct que la cime, ce qui arrive aussi quand le brouillard est bas et qu’il tombe.

750.— Les fumées se voient mieux et plus précises à l’orient qu’à l'occident, le soleil étant à l’orient, pour deux raisons, d’abord le soleil transparaît avec ses rayons dans les particules de fumée, et les colore et les rend visibles; ensuite, les toits de la maison vue à l’orient sont ombreux, parce que leur obliquité ne peut être éclairée par le soleil.

Il en est ainsi pour la poussière, et l’une et l’autre sont d’autant plus lumineuses qu’elles sont plus denses à l’inverse du milieu.

749 à 755. — Ces notes sur le rendu de la fumée et du brouillard ont une utilité pratique. Le vent et la pluie.

Le soleil étant à l’orient, la fumée de la ville ne sera pas vue à l'occident, parce qu’elle n’est pas pénétrée des rayons solaires, ni vue sur le champ obscur, et les toits des maisons ne montrent à l’œil que cette partie qui se montre au soleil, et sur un champ clair la fumée se voit peu.

Mais la poussière, en semblable aspect, se montre plus obscure que la fumée, parce qu’elle est de matière plus dense que la fumée, qui n’est qu’une vapeur.

Des fumées des cités.

751. — Les fumées sont mieux vues à l’orient, le soleil paraît en transparence dans les formes et les éclaire, et le toit de ces maisons est ombreux parce que leur obliquité ne peut être éclairée. La poussière aussi est plus lumineuse, suivant sa densité, vers le milieu.

752. — Le soleil étant à l’orient, la fumée des villes ne sera

Page 1