LES PRINCES DE LA CITÉ DU MAL
Les mauvais anges, princes de la Cité du mal. — Leur hiérarchie. — Les sept Démons assistants au trône de Satan. — Parallélisme des deux Cités. — Nombre des mauvais anges. — Leur habitation : l'enfer et l'air : preuves. — Leurs qualités: l'intelligence.
Leur hiérarchie. — Pour assouvir sa haine contre Dieu et contre l'homme, le Roi de la Cité du mal n'est pas seul. Il commande à des millions d'esprits moins puissants^ il est vrai, mais non moins horribles et aussi malfaisants que lui. .
Singe de Dieu, simia Lei, comme parle saint Ber-, nard, Satan a organisé la Cité du mal sur le plan de la Cité dû bien (1). Choisis entre tous, nous avons, dans la Cité du bien, sept anges assistants au trône de Dieu* puissants vice-rois du monde supérieur et du monde inférieur. Et l'Écriture nous montre, dans la Cité du mal, sept démons principaux qui environnent Lucifer, dont ils sont comme les premiers ministres et les confia dents intimes. Au moyen des sept dons dont ils sont les conducteurs, les sept anges de Dieu dirigent tous les mouvements de l'humanité vers le Verbe incarné. Les
(t) Ramené à l'exactitude théologique, ce langage signifie que Satan a profité d'un ordre hiérarchique dont il n'est pas l'auteur, et tourné contre le Verbe incarné ce qui avait été primitivement établi pour sa gloire.
sept anges du Démon, ministres des sept péchés capitaux, font tourner le monde moral vers le pôle opposé , la haine du Verbe. Séraphins de Satan, ils plongent leur intelligence dans la profondeur de sa malice, allument leur haine au foyer de la sienne, et transmettent aux démons inférieurs les ordres du Maître (1).
Dans ces sept démons principaux, opposés aux sept princes angéliques, nous n'avons que le premier trait du parellélisme des deux Cités. Comme parmi les anges, il y a parmi les démons une hiérarchie complète; et, comme la Cité du bien, la Cité du mal a son gouvernement organisé. Qu'il y ait une hiérarchie parmi les démons, l'Écriture ne permet pas d'en douter. Blasphémateurs du Fils de Dieu, les Juifs ne disaient-ils pas : « C'est par la puissance du Prince des démons qu'il chasse les démons? » Et ailleurs : « Il chasse les démons par la puissance de Béelzébub, prince des démons. » Ailleurs, encore : « Allez, maudits, dans le feu éternel, qui a été préparé au démon et à ses anges. » Enfin, dans l'Apocalypse : « Le dragon combattait, et ses anges avec lui (2). Rien de plus clair que ces révélations divines et d'autres qu'on pourrait citer. Mais, si parmi les démons il y a un prince, un roi, un premier supérieur, il y a donc aussi des inférieurs, des lieutenants, des ministres qui exécutent ses ordres. En
(i) Matth., xii, 45; Marc, xvi, 9; Luc, vin, 2; Apoc, xn, 3, etc. Diabolus hostis Dei hisce septem angelis ex ad verso opposuit sep tem dœmones, quos eum septem capitalibus vitiis prœfecisse tradit S. Antoniusapud Athanasium etSerenus apud Cassianum. Coll. VII, c. xix ; et ex his Serarius. Tob. III, 8, quœst. vi. Per septem capita accipe septem nefarios spiritus, quos sancti patres dœmoni adscribunt. Corn, a Lap. in Apoc, xn, 3.
(2) Matth., ix, 45; Luc, xi, 15 ; Matth.f xxv, 41 ; Apoc, xu, 7.
un mot, il y a une hiérarchie et une subordination parmi les anges déchus.
Saint Thomas en donne la raison. Il dit : « La subordination mutuelle entre les anges était, avant la chute, une condition naturelle de leur existence. Or, en tombant, ils n'ont rien perdu de leur condition ni de leurs dons naturels. Ainsi, tous demeurent dans les ordres supérieurs ou inférieurs auxquels ils appartiennent. 11 résulte de là que les actions des uns sont soumises aux actions des autres, et qu'il existe entre eux une véritable hiérarchie ou subordination naturelle...; mais il ue faut pas croire que les supérieurs soient moins à plaindre que les inférieurs : le contraire est la vérité. Faire le mal, c'est être malheureux; le commander, c'est être plus malheureux encore (1). »
Cornélius a Lapide tient le même langage : « 11 en est, dit-il, parmi les démons comme parmi les anges. Les uns sont inférieurs, les autres supérieurs. Ces derniers appartiennent aux hiérarchies les plus élevées et sont d'une nature plus noble; car, après leur chute, les démons ont conservé intacts leurs dons naturels. Ainsi, ceux qui sont tombés de l'ordre des Séraphins, des Chérubins, des Trônes, sont supérieurs à ceux qui sont tombés des ordres inférieurs, les Dominations, les Principautés et les Puissances. Ceux-ci, à leur tour, sont supérieurs à ceux qui appartiennent à l'ordre des Vertus, des Archanges et des Anges. C'est ainsi que, parmi des soldats révoltés, il y a des porte- étendards, des capitaines, des colonels. Sans eux, l'armée ne peut être ni mise en rang ni commandée; pas plus qu'un royaume ne peut exister sans ordre et sans subordina-
(I) i p., q. cix, art. i et 2, c. et ad. 3.
tion. Or, le prince de tous les démons, c'est Lucifer, et le prince de tous les bons anges, saint Michel (1). » Nous entendrons bientôt les deux princes de la théologie païenne, Jamblique et Porphyre, parlant comme les docteurs de l'Église. . ;
L'existence de la hiérarchie salanique est un second trait de parallélisme, entre les deux Cités. Elle: en implique un autre. Parmi les bons anges, la première hiérarchie commande à la seconde, et la seconde à la troisième. Ainsi, les démons supérieurs commandent aux
'inférieurs, de manière à les empêcher de faire ce qu'ils voudraient ou à les chasser des corps ejt des créatures qu'ils obsèdent. Fondée sur la supériorité naturelle, par conséquent inamissible des uns,, et sur l'infériorité des autres, cette croyance, fidèlement con-
1 servée chez les Juifs, comme nous le voyons par leurs blasphèmes contre les miracles de Notre-Seigneur, a dominé le monde entier et traversé tous les siècles (2). , Pour se garantir ou se délivrer du mauvais vouloir des dieux inférieurs, l'histoire nous montre partout les païens, anciens et modernes, recourant aux dieux supérieurs (3). Au sein môme du christianisme, combien de personnes, sous le coup d'un charme ou d'un maléfice, donné par unsorcier, ou, comme on dit aujourd'hui, un médium, s'en vont demander leur délivrance à des sorciers ou à des médiums, réputés plus puissants, et qui l'obtiennent! Mais, remarque saint Thomas, cette délivrance n'en est pas une. Satan n'agit jamais contre
(1) Omnium vero dœmonum princeps est Lucifer, sicut angelorum est sanclus Michael. In Matth., ix, 34.
(2) Voir les témoignages de Jamblique et de Porphyre, cités plus bas.
(3) Flectere si nequeo Superos, Acheronta movebo.
lui-même. Le corps est délivré, mais l'âme devient esclave d'un démon plus puissant. Le mal physique aura disparu, mais le mal moral sera aggravé (1).
Un ordre hiérarchique existe donc entre les anges déchus : c'est une vérité de théologie, 4e raison et d'expérience. Toute hiérarchie produit 'une certaine concorde parmi les êtres qui la composent ; mais gardonsnous de croire que la concorde des démons prenne sa source dans le respect, les égards, l'amour réciproque de ces êtres malfaisants. Elle a pour principe la haine, et pour but la guerre au Verbe incarné, dans l'Église &>n épouse, dans l'homme son frère, dans la créature ton ouvrage. Hors de là, les démons se haïssent d'une haine immuable et dont nul ne peut calculer la violence (1).
C'est ainsi qu'on voit les méchants, dont ils sont les inspirateurs et les modèles, unis entre eux lorsqu'il s'agit d'attaquer l'Église ou l'ordre social, se diviser infailliblement après la victoire, s'accuser, se proscrire et se persécuter à outrance. Une nouvelle guerre vient -elle à surgir ? Aussitôt les haines particulières se confondent dans la haine commune. Les fuyards rejoignent; l'armée se reforme et demeure unie, jusqu'à ce qu'une nouvelle victoire amène une nouvelle division. Tel est le cercle dans lequel tournent, depuis six mille ans, et les démons et les hommes devenus leurs esclaves.
(1) Virtute superiorum dœmonum ita dœmones a corporibus hotninum expelluntur, quod tamen remanet dominium eorum quantum ad animam; non enim conlra regnum suum Diabolus agit» m p», q. XLiir, art. % ad 3.
(2) Concordia dœmonum, qua quidam aliis obediunt, non est ex amicitia qiiam inter se habeant, sed ex communi nequitia, qua homines odiunt, et Dei justitiœ répugnant. S. Th., i p., q. cix, art. 2, ad 2.
Leur nombre et leur habitation. — Si, dans les jours mauvais où nous vivons, le nombre de nos ennemis visibles est incalculable, qui peut compter la multitude de nos ennemis invisibles? Bien que les anges tombés soient moins nombreux que les bons anges, toutefois, comme les créatures spirituelles surpassent en nombre presque infini les créatures matérielles, il en résulte que les démons sont incomparablement plus nombreux que les hommes (1).
Expliquant ces paroles de l'Apôtre : Notre lutte est contre les puissances du mal qui habitent l'air, saint Jérôme s'exprime ainsi : « C'est le sentiment de tous les docteurs , que l'air mitoyen entre le ciel et la terre, et qu'on appelle le vide, est plein de puissances ennemies (1). » Mesurez, d'une part, l'étendue et la profondeur de l'atmosphère qui enveloppe notre globe ; faites , d'autre part, attention à la ténuité d'un esprit : et, si vous pouvez, calculez l'effrayante multitude d'anges mauvais dont nous sommes environnés.
« Leur nombre est tel, dit Cassien, que nous devons bénir la Providence de les avoir cachés à nos yeux. La vue de leurs multitudes, de leurs terribles mouvements, des formes horriblesqu'ils prennent à volonté, lorsque cela leur est permis, pénétreraient les hommes d'une
(1) Plures nobiscum sunt quam cum Mis, IV Reg.t vi, 16; quod exponitur de bonis angelis qui sunt nobiscum in auxilium, et de malis qui nobis adversantur. S. Th., i.p., q. lxiii, art. 9. — Unde rationabile est quod substanliae immateriales excédant secundum multitudinem substantias materiales, quasi incomparabiliter. Id., id.y q. l, art. 3, corp.
(2) Hœc autem omnium doctorum opinio est, quod aer iste, qui cœlum et terrain médius dividens inane appellatur, plenus s§i contrariis fortitudinibus. In Ep. ad Eph.f vi, 12,
frayeur intolérable. Ou un pareil spectacle les ferait mourir, ou il les rendrait chaque jour plus mauvais. Corrompus par leurs exemples, ils imiteraient leur perversité. Entre les hommes et ces immondes puissances de l'air, il se formerait une familiarité, un commerce qui aboutirait à la démoralisation universelle (1). »
Veut-on savoir ce qu'il y a de profonde philosophie dans les paroles de l'illustre disciple de saint Jean Chrysostome? qu'on se rappelle ce qu'était le monde païen à la naissance du christianisme. Par une foule de pratiques ténébreuses : consultations, évocations, oracles, initiations, sacrifices, le genre humain s'était mis en rapport habituel avec les dieux, c'est-à-dire avec les démons. Sous leur inspiration il avait vulgarisé, par les arts et par la poésie, leurs prestiges, leurs hontes et leurs crimes. Et la terre était devenue un cloaque de sang et de boue : Similes Mis fiant qui faciunt ea. Que serait-il arrivé si l'homme avait vu de ses yeux les démons eux-mêmes, revêtus de corps aériens, commettant leurs abominations et l'invitant matériellement à les imiter ?
La croyance à des myriades d'esprits dont l'idolâtrie avait fait autant de dieux est commune aux païens d'aujourd'hui comme aux païens d'autrefois. Les Indiens en comptent trois cent mille, et les Japonais huit cent mille, qu'ils appellent Kamis (2).
Leurs qualités. — Pour être dérobées à nos regards, les légions infernales n'en existent pas moins autour de nous. Pris en particulier, chaque soldat, chaque of-
(1) Per hoc inter homines et immundos atque acreas potestates foret noxia quœdam familial i tas atque perniciosa conjunctio. IV Coll., VIII, c. m.
(2) Annal, de la Prop. de la Foi, 1863, n. ?09, p. S08.
fîcier subalterne est moins redoutable que le chef suprême. Telle est, néanmoins, la puissance de chaque démon, môme dé Tordre le plus inférieur, qu'elle épouvante avec raison quiconque essaye d'en mesurer rétendue/En effet, la puissance des anges déchus est en raison directe de l'excellence de leur nature. Or, nous le répétons, cette nature, incomparablement supérieure à celle de l'homme, n'a rien perdu dé ses prérogatives essentielles. Ces prérogatives sont, entre autres : l'intelligence, l'agilité, la puissance d'agir sur les créatures matérielles et sur l'homme, par mille moyens divers et jusqu'à des limites inconnues ; le tout mis au service d'une haine implacable. Un mot sur chacune de ces terribles réalités.
L intelligence. — Les démons étant de purs esprits, leur intelligence est déiforme. Il faut entendre par là qu'ils connaissent la vérité en un clin d'œil, sans raisonnement, sans effort, en elle-même et dans toutes ses conséquences. La chute n'a ni supprimé ni amoindri cette prérogative qu'ils tiennent de leur nature. « Les anges, dit saint Thomas, ne sont pas comme l'homme qu'on peut punir en lui ôtant une main ou un pied; êtres simples, on ne peut rien enlever à leur nature. De là cet axiome déjà cité : Les dons naturels demeurent entiers dans les anges déchus. Ainsi, leur faculté naturelle de connaître n'a été en rien altérée par leur révolte (1). »
Jusqu'où s'étend cette faculté si redoutable pour nous? Comme l'indique le nom même qu'ils ont porté chez tous les peuples, les démons, étant des esprits ou
(1) Et ideo dicit Dionysius quod « dona naturalia in eis intégra nianent. » Unde naturalis cognitio in eis non est diminuta. S. Th»» i p., q. uriv,art. 1, 6.
des intelligences pures, connaissent instantanément toutes les choses de Tordre naturel. Dès qu'ils perçoivent un principe, ils en appréhendant toutes les conséquences spéculatives et pratiques. Ainsi, sur le monde matériel et ses lois, sur Jes éléments et leurs combinaisons, sur toutes les vérités de Tordre purement moral : en astronomie, en physique, en géographie, en histoire, en médecine, en aucune science ils ne peuvent se tromper : pour eux il n'y a d'erreur possible que dans les choses de Tordre surnaturel (1) .
Ici même, ils connaissent beaucoup de choses que nous ignorons; et, parmi celles que nous connaissons, il en est un grand nombre qu 'ils connaissent mieux que nous. « Les bons anges, dit saint Thomas, révèlent aux démons une foule de choses relatives aux mystères divins. Cette révélation a lieu toutes les fois que la justice de Dieu exige que les démons fassent certaines choses, soit pour la punition des méchants, soit pour Texercice des bons. C'est ainsi que, dans Tordre civil, les assesseurs du juge révèlent aux exécuteurs la sentence qu'il a portée (2). »
Quant à l'avenir, leur connaissance surpasse beaucoup la nôtre S'agit-il des futurs nécessaires? les démons les connaissent dans leurs causes avec certitude. S'agit-il des futurs contingents qui se réalisent le plus souvent ? ils les connaissent par conjecture : comme le
(1) Daemones in his quse naturaliter ad rem pertinent, non decipiuntur; sed decipi possunt quantum ad ea quse supernaturalia stmt. S. Thom., i p., q. lviii, art. 5, c.
(2) Per sanctos angelos multa de divinis mysteriis daemonibus revelantur, cum divina justitia exigit ut per daemones aliqua fiant vel ad punitionôm malorum, vel ad exercitationem bonorum ; sicut iu rébus humanis assessores judicis révélant tortoribus ejus sententiam. Id., q. cix, art. 4, ad 1.
médecin connaît la mort ou le rétablissement du lade. Chez les démons, cette science conjectura] d'autant plus sûre, qu'ils connaissent les causes universellement et plus parfaitement; de même les prévisions du médecin sont d'autant plus cert qu'il est plus habile. Dans sa partie purement cas ou fortuite, l'avenir est réservé à Dieu seul (1). est la prodigieuse intelligence des démons et le tei avantage qu'elle leur donne sur nous.
(1) S. Thom., î p., q. lvii, art. 3, corp.