CHAPITRE XIV
(SUITE DU PRÉCÉDENT
Agilité des mauvais anges. — Leur puissance. — Remarquable passage de Porphyre.
L agilité. — L'agilité des démonsneles rend pas moins redoutables que leur intelligence. Pour se transporter d'un lieu dans un autre, il faut à l'homme un temps relativement assez long : des minutes, des heures, des jours et des semaines. Souvent les moyens de transport lui manquent; d'autres fois la maladie ou la vieillesse l'empêchent de se mouvoir. Pas plus que les bons anges, les démons ne connaissent aucun de ces obstacles. En un clin d'œil, ils se trouvent, à volonté, présents aux points les plus opposés de l'espace. De là, cette réponse de Satan, rapportée dans le livre de Job : « D'où viens-tu, lui demande le Seigneur? » Satan répond : o Je viens de faire le tour du monde : Circuivi terram. » Comme il n'y a pas de distance pour les démons, ce qui se passe actuellement au fond de l'Asie, ils peuvent le dire au fond de l'Europe, et réciproquement.
Cette agilité, on le comprend sans peine, est aussi périlleuse pour nous qu'elle est incontestable. Elle est périlleuse : les démons n'ont pas de moyen plus puissant de jeter l'homme dans l'étonnement, et par l'étonnement d'arriver à la confiance ; par la confiance, à la
familiarité, à la soumission, au culte même. Elle est incontestable : qui n'admirerait les conseils de Dieu ? Naguère, une science, suspecte d'origine, jeune d'âge, pauvre de mérites, mais riche de présomption, la géologie venait attaquer la Genèse. Dieu a dit à la terre: Ouvre-toi; montre-lui les débris des créatures cachées dans ton sein depuis six mille ans. Et la géologie, battue par ses propres armes, s'est vue obligée de rendre un éclatant hommage au récit mosaïque.
]>îotre époque matérialiste s'est permis de nier les êtres spirituels et leurs propriétés. Pour la confondre, Dieu lui a réservé la découverte de l'électricité. Grâce à ce mystérieux véhicule, l'homme peut se rendre présent, non-seulement par la pensée, mais par la parole, à tous les points du globe, dans un temps imperceptible. A la vue d'un pareil résultat, comment nier l'agilité des Esprits ?
L puissance. — De même que le corps, précisément parce qu'il est corps, est naturellement soumis à l'âme ; ainsi le monde visible, à raison de son infériorité, est naturellement soumis au mondé angélique. Dès qu'on admet autre chose que la matière, la négation de cette vérité devient une contradiction dans les termes. Or, de la supériorité ou puissance inhérente à leur nature, les démons n'ont rien perdu. Comme celle des bons anges, elle s'étend, sans exception, à toutes les créatures : la terre, l'air, l'eau, le feu, les plantes, les animaux et l'homme lui-même, dans son corps et dans son âme. Us peuvent en varier les effets de mille manières qui étonnent notre raison, comme elles alarment notre faiblesse.
Essentiellement bienfaisante dans les bons anges, cette puissance est essentiellement malfaisante dans les démons. En s'asstijettissant par le péché le Roi de la
création, Lucifer s'est assujetti la création tout entière- A l'homme et au monde il fait sentir sa tyrannie, inocule son venin, communique ses souillures, et, les détournant de leur fin, les change en instruments de guerre contre le Verbe incarné.
Que cette action malfaisante des démons soit réelle, qu elle soit aussi ancienne que le monde et aussi étendue que le genre humain, nulle vérité n'est plus certaine. La tradition universelle la conserve fidèlement, et l'expérience confirme la tradition. Pas un peuple, même grossièrement païen, qui n'ait admis l'action malfaisante des puissances spirituelles sur les créatures et sur l'homme. Les témoignages authentiques de cette croyance se révèlent à chaque page de l'histoire religieuse, politique et domestique de l'humanité. Traiter cela de fable serait folie. Voir des fous partout, c'est être fou soi-même.
Entre mille témoignages, nous nous contenterons de celui de Porphyre. Le prince de la théologie païenne s'exprime ainsi : « Toutes les âmes ont un esprit uni et attaché perpétuellement à elles. Tant qu'elles ne l'ont pas subjugué, elles sont elles-mêmes en beaucoup de choses subjuguées par lui. Lorsqu'il leur fait sentir son action, il les pousse à la colère, il enflamme leurs passions et les agite misérablement. Ces esprits, ces démons pervers et malfaisants, sont invisibles et imperceptibles aux sens de l'homme, car ils n'ont pas revêtu un corps solide. Tous, d'ailleurs, n'ont pas la même forme, mais ils sont- façonnés sur des types nombreux. . Les formes qui distinguent chacun de ces esprits, tantôt apparaissent, tantôt restent cachées. Quelquefois ils en changent, et ce sont les plus méchants... leurs formes corporelles sont parfaitement désordonnées.
« Dans le but d'assouvir ses passions, ce genre de démons habite plus volontiers et plus fréquemment les lieux voisins de la terre ; en sorte qu'il n'est pas un crime qu'il ne tente de commettre. Mélange de violence et de duplicité, ils ont des mouvements subtils et impétueux, comme s'ils s'élançaient d'une embuscade ; tantôt essayant la dissimulation, tantôt employant la violence. Ils font ces choses et d'autres semblables, pour nous détourner delà vraie et saine notion des Dieux, et nous attirer à eux (1). »
Entrant dans le détail de leurs pratiques, le philosophe païen continue et parle comme un Père de l'Église. « Ils se plaisent dans tout ce qui est désordonné et incohérent : ils jouissent de nos erreurs. L'appât dont ils se servent pour attirer la foule, c'est d'enflammer les passions, tantôt par l'amour des plaisirs, tantôt par l'amour des richesses, delà puissance, de la volupté ou de la vaine gloire. C'est ainsi qu'ils animent lès séditions, les guerres et tout ce qui vient à leur suite.
(1) Qusecumque animée conjunctum sibi adhaerentemque perpétue spiritum usque adeo non superant, ut ab eo potius in plerisque omnibus superentur, eœ proinde si quando sese spiritus iracundise, et cupiditatum œstus atque impetus effuderit, miserandum in modum jactari soient... Daemones.., improbi ac malefîci... nec oculis, nec alio quovis humano sensu attingi omnino possunt. Neque enim aut solidum corpus, aut eamdem omaes formam, sed plures inter seque distinctas figuras pra? se ferunt. Porro suo singulae spiritu certis Ipropriisque notis express» imagines modo apparent, modo evanescunt, modo vultum speciemque mutant, ii saltem, qui détériores sunt.
Atque genus hoc dœmonum, ut in locis terrse vicinioribus cupiditatis explendœ causa libentius frequentiusque versatur, nihil plane sceleris est, quod moliri non soleat... Véhémentes ac repentinos ut plurimum impetus habet, insidiisque persimiles, partim ut facilius, partim ut vi, quod sibi propositum est,, extorqueat. Apui Eus. Prœp. Ev., lib. IV, c. xxu.
« Ils sont les pères de la magie. Aussi ceux qui, par lesecours des pratiques occultes, commettent de mauvaises actions les vénèrent, et surtout leur chef. Ils ont en abondance de vaines et fausses images des choses, et par là ils sont éminemment habiles à faire jouer des ressorts secrets, pour organiser des tromperies. C'est à eux qu'il faut attribuer la préparation des philtres amoureux. C'est d'eux que vient l'intempérance de la volupté, la cupidité des richesses et de la gloire, et pardessus tout l'art de la fraude et de l'hypocrisie ; car le mensonge est leur élément (1). »
Après avoir parlé des princes de la Cité du mal, Porphyre s'occupe de leur roi, qu'il nomme Sérapis ou Pluton. Ici, on croit lire non un philosophe païen, non un Père de l'Église, mais Y Évangile même, tant la tradition est précise sur ce point fondamental. « Nous ne sommes pas téméraires en affirmant que les mauvais démons sont soumis à Sérapis. Notre opinion n'est pas fondée seulement sur les symboles et les attributs de ce dieu, mais encore sur ce fait que toutes les pratiques douées de la vertu d'appeler ou d'éloigner les mauvais esprits s'adressent à Pluton, ainsi que nous l'avons montré dans le premier livre. Or, Sérapis est le même que Pluton (le roi des enfers) ; et ce qui prouve incontestablement qu'il est le chef des démons, c'est qu'il donne les signes mystérieux pour les éloigner et les mettre en fuite.
« C'est lui, en effet, qui dévoile à ceux qui le prient, comment les démons empruntent la forme et la ressemblance des animaux, pour se mettre en rapport avec les hommes. De là vient que, chez les Égyptiens, chez
(i) Apud Enseb., Prœp. Evang., lib. IV, c. xxir.
les Phéniciens et chez tous les peuples sans exception, experts dans les choses religieuses, on a soin, avant la célébration des mystères sacrés, de rompre les cuirs qui sont dans les temples et de frapper contre terre les animaux. Les prêtres mettent en fuite les démons partie par le souffle, partie par le sang des animaux, partie par la percussion de l'air, afin qu'ayant évacué la place, les dieux puissent l'occuper.
« Car il faut savoir que toute habitation en est pleine. : (Test pourquoi on la purifie, en les chassant, toutes les fois qu'on veut prier les dieux. Bien plus, tous les corps en sont remplis; car ils savourent particulièrement certain genre de nourriture. Aussi, lorsque nous nous mettons à table, ils ne prennent pas seulement place près de nos personnes, ils s'attachent encore à notre corps. De là vient l'usage des lustrations, dont le but principal n'est pas tant d'invoquer les dieux, que de chasser les démons. Ils se délectent surtout dans le sang et dans les impuretés, et, pour s'en rassasierais s'introduisent dans les corps de ceux qui y sont sujets. Nul mouvement violent de volupté dans le corps, nul appétit véhément de convoitise dans l'esprit, qui ne soit excité par la présence de ces hôtes. Ce sont eux qui contraignent les hommes à proférer des sons inarticulés et à pousser des sanglots, sous l'impression des jouissances qu'ils partagent avec eux (1). »
(1) Improbos dœmones Serapi subditos esse haud temere suspicamur : quippe hanc ad opinionem non ejus tantum symbolis et insignibus adducti, sed etiam quod quœcumque vim eo& vel conciliandi habent, \el averruncandi, ad Plutonem orania referuntur, quemadmodum libro primo ostendimus. Atque idem prorsus qui Pluto deus iste est...
Dœmones a sacerdotibus partim spiritu, partim animalium sanguine, parti m aeris ipsius percussione abiguntur, ut iis ejectis deus
Entre toutes les vérités qui brillent dans ce passage, comme les étoiles au firmament, il en est une que nous ferons remarquer en passant, car nous y reviendrons, c'est la profonde philosophie du Benediàte, et la stupidité non moins profonde de ceux qui le dédaignent.
interesse velit. Plenœ siquidem eorum sunt œdes univers», quas ante propterea ipsis ejiciendis expiant, quoties diis supplicaturi sunt. Quin etiam eorumdem plena sunt corpora, quod certo quodam ciborum génère praecipue delectentur. Itaque accumbentibus nobis non accedunt ipsi modo, sed etiam nostrum ad corpus adhaerescunt; quœ^causaestquamobremlustrationes adhiberi consueverint, non utique propter deos potissimum, sed potius ut dœmones recedere atque aJio migrare cogantur, etc. Apud Euseb., Prœp. Evang., lib. IV, c. xxiu.