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CHAPITRE XVI

(FIN DU PRÉCÉDENT

La puissance des démons réglée par la sagesse divine. — Ils punissent et ils tentent — Ils punissent: preuves, l'Egypte, Saûl, Acfaab. — Aveu célèbre du démon. — Ils tentent: preuves, Job, Notre- Seigneur, saint Paul* les Pères du désert, tous les hommes. — Pourquoi tous ne leur résistent pas. — Imprudence et châtiment de ceux qui se mettent en rapport Avec le. démon — Il tente par haine du Verbe incarné.

Nous venons de dire la puissance des démons. Suivant les conseils de son infinie sagesse, Dieu la maintient dans de justes limites. Il en résulte que les princes de la Cité du mal ne peuvent nuire à l'homme et aux créatures dans toute la mesure de leur haine (1). Non-seulement Dieu restreint leur puissance, mais il la dirige ; car, comme tout ce qui existe, cette puissance doit, à sa manière, contribuer à la gloire du Créateur.

Sur ce point essentiel dans le gouvernement de la Cité du bien, rappelons renseignement précis delà théologie catholique. « Les bons anges, dit saint Thomas, font connaître aux démons beaucoup de choses touchant les secrets divins. Ces révélations ont lieu toutes les fois que Dieu exige des démons certaines choses, soit pour punir les méchants, soit pour exercer les bons. Ainsi, dans Tordre social, les assesseurs du

(1) Diabolus multa potest virtute su se natune, a quibus tamen prohibetur virlute divina. S. Th., ni p., q. xxix, art. 4, ad 3.

juge notifient aux exécuteurs la sentence qu'il a portée. Afin donc qu'il n'y ait rien d'inutile, dans Tordre général, pas même les démons, Dieu les fait concourir à sa gloire, en leur donnant la mission de punir le crime, ou en leur laissant la liberté de tenter la vertu (1). »

Et ailleurs : « Les mauvais anges attaquent l'homme de deux manières. La première, en l'excitant à pécher. Dans ce sens ils ne sont pas envoyés de Dieu ; mais quelquefois, suivant les conseils de sa justice, Dieu les laisse faire. La seconde, en le punissant et en l'éprouvant : dans ce sens ils sont envoyés de Dieu (2). »

Il faut remarquer que, à raison de sa haine invétérée contre le Verbe, le démon est naturellement tentateur de l'homme : c'est là son office. Il faut remarquer, de plus, qu'il tente même lorsqu'il est envoyé pour punir. En effet, autre est son intention en punissant, autre celle de Dieu qui l'envoie. Il punit par haine et par jalousie ; tandis que Dieu l'envoie pour venger les droits de sa justice (3) •

Il faut remarquer, enfin, que cette délégation ou permission divine n'ajoute rien à la puissance natu-

(1) i p., q. cix, art. 4, ad \. — Hanc procurationem (exercitationem justi) boni humani conveniens fuit per angelos mâles fieri, ne totaliter post peccatum ab utilitate naturalis ordinis exciderent. Id., q. lxiv, art. 4, corp.

(2) Mali angeli impugnant homines d u plie i ter. Uno modo instigando ad peccatum : et sic non mittuntur a Deo ad irapugnandum, sed aliquando permittuntur secundum Dei justa judicia. Aliquando autem impugnant homines puniendo : et sic mittuntur a Deo. Id.y q. exiv, art. i,adi.

(3) Dœmones ex malitia sua assumpserunt officium tentandi. Unde Apostolus : Ne forte tentet yos is qui tentât. I, Thess., 3. Ubi Glossa : hoc est diabolus, cm jus officium est tentandi... Missi tamen ad puniendum tentant : et alia intentione puniunt, quam mittantur. Nam ipsi puniunt ex odio, velinvidia; sedmit'untur a Deo propter ejus justitiam.Vû/., p. 91.

relie des démons.: elle ne fait que la déchaîner et en déterminer l'usage. Par l'intermédiaire des bons anges, Dieu leur indique les lieux et les personnes, auxquels ils doivent faire sentir leur redoutable présence, le genre ef la limite des châtiments ou des épreuves dont ils sont les ministres. Qui oserait s'élever contre cette conduite de la Sagesse infinie? Dieu n'est-il pas libre de faire, par qui il veut et comme il veut, rendre au méchant suivant ses œuvres, et acheter au juste la couronne qu'il lui réserve?

De cette double fonction de punir et d'éprouver, donnée aux mauvais anges, les preuves abondent dans l'Écriture et dans l'histoire de l'Église. En voici quelques-unes.

Fonction de punir. — C'est par le démon que furent frappés de mort les premiers-nés des Égyptiens, en punition de l'opiniâtreté de ce peuple et de son roi, à résister aux ordres de Dieu. Abîme de la justice divine ! Les démons avaient, par leurs prestiges, puissamment contribué à l'obstination de l'Egypte, et les démons euxmêmes sont chargés de l'en punir ! Peut-être même ces esprits malfaisants avaient-ils le presse ntiment de ce qui devait arriver. Tant il est vrai qu'en tout ce qu'ils font, ils n'ont qu'un but, le mal de l'homme (1).

On lit au premier livre des Rois : « Un mauvais esprit venu de la part du Seigneur tourmentait Saiil. Cet esprit mauvais envoyé de Dieu s'emparait de Saiil, et Saiil prophétisait (2). » Suivant les commentateurs, l'esprit mauvais dont il s'agit était un démon envoyé de Dieu pour punir Saiil. « Le premier roi d'Israël, dit Théodoret, s'étànt volontairement soustrait à l'empire

(i) Vt>*,p.92.

(2) I Reg.} xvi, 44; xviii, 10.

du Saint-Esprit, fut livré à la tyrannie d'un démon (1). »

Saint Grégoire ajoute : « Le même esprit est appelé tout à la fois, esprit du Seigneur et esprit mauvais : du Seigneur, pour marquer l'investiture d'une juste puissance; mauvais, à cause du désir d'une injuste tyrannie (2). »

Ce texte sacré a cela de précieux qu'il ne prouve pas seulement la délégation divine donnée au démon ; mais encore qu'il en détermine l'usage. Saiil ne perd ni l'ouïe, ni la parole, ni la santé, comme certains possédés de l'Évangile : autre est la punition réglée par le Souverain juge. En usurpant les fonctions sacerdotales, ce prince avait voulu devenir le voyant d'Israël, et il éprouve des agitations violentes, il voit des fantômes, il tombe dans des accès de fureur ; et dans cet état, qui manifeste toujours la présence de l'esprit de désordre, il rend des oracles incohérents (3).

Nous apprenons du même livre qu'un esprit de mensonge est envoyé par le Seigneur pour tromper Achab, roi d'Israël, en punition de son hypocrisie (4)? Afin d'abréger : le dernier des livres sacrés, annonçant ce qui doit arriver à la fin des temps, nous montre quatre démons chargés de punir la terre, lç. mer et leurs habitants ; mais recevant, suivant les interprètes, leur mis-

(1) Cum divinus recessit Spiritus, locum est sortitus malignus Spiritus ;. sic cum apostolicagratia Judam reliquisset, ineûm ingr essus est diabôlus. In hune /oc, q. xxxviii.

(2) Idem spiritus et Domini appellatur et malus : Domiui, per licentiam justoe potestatis; malus, per desiderium injustae potestatis. Moral., lib. II, c. vi.

(3) Pseudoprophetae agitati a malo spiritu sunt similes furore percitis corybantibus ; hoc passus est etiam Saul vexatus adœmone. Théodore., Ubi supra.

(4) III Reg., c. ultim.

sion de Dieu par le ministère des bons anges (1).

Dans les siècles intermédiaires entre l'Ancien Testament et la consommation du monde, la mission de punir déléguée au démon n'a jamais été suspendue. Gomme preuve, entre mille, citons seulement un fait célèbre dans l'histoire. Nous disons célèbre, puisqu'il a donné lieu à quatre conciles. C'était au siècle de Charlemagne. On faisait une translation solennelle des saints martrys Pierre et Marcellin. De nombreux miracles s'opéraient sur leur passage ; mais il y en eut un qui étonna plus que les autres. Une jeune fille possédée fut amenée à un des prêtres pour qu'il l'exorcisât. Le -prêtre lui parla latin. Quel fut l'étonnement de la foule, lorsqu'on entendit la jeune fille répondre dans la même langue !

Étonné lui-même, le prêtre lui demanda : «-Où as-tu appris le latin? de quel pays es-tu? quelle est ta famille ? » Par la bouche de la jeune fille le démon répondit : « Je suis un des satellites de Satan, et j'ai été longtemps portier des enfers. Mais, depuis quelques années, nous avons reçu ordre, moi et onze de mes compagnons, de ravager le royaume des Francs. C'est nous qui avons fait manquer les récoltes de blé et de vin, et attaqué toutes les autres productions de la terre qui servent à la nourriture de l'homme. C'est nous qui avons fait mourir les bestiaux par différents genres d'épidémies,! et les hommes eux-mêmes parla peste et par d'autres maladies contagieuses. En un mot, c'est nous qui avons fait tomber sur eux toutes les calamités et tous les maux dont ils souffrent depuis plusieurs années. »

(1) Apoc, vin, et Cor. a Lap. in hune loc.

— Pourquoi, lui demanda le prêtre, une pareille puissance tous a-t-elle été donnée?» Le démon répondit : « A cause de la malice de ce peuple et des iniquités de tout genre de ceut qui le gouvernent. Ils aiment les présents et non la justice ; ils craignent l'homme plus que Dieu. Ils oppriment les pauvres, demeurent sourds aux cris des veuves et des orphelins et vendent la justice. Otittè ces crimes, particuliers aux supérieurs, il y en a une multitude d'autres qui sont communs à tous : le parjure, l'ivrognerie, l'adultère, l'homicide. Voilà pourquoi nous avons reçu ordre de leur rendre suivant leurs œuvres.

— Sors, lui dit le prêtre en le' menaçant, sors de cette créature. — J'en sortirai, répondit-il, non à cause de tes ordres, mais à cause delà puissance des martyrs, qui ne me permettent pas d'y demeurer plus longtemps . » À ces mots il jeta violemment la jeune fille par terre, et l'y tint pendant quelque temps comme endormie. Bientôt il se retira ; et la possédée, sortant comme d'un profond sommeil par la puissance de Notre-Seigneur et par les mérites des bienheureux martyrs, se leva saine et sauve en présence de tous les spectateurs. Unefois le démon parti, il lui fut impossible de parler latin ; ce qui montra clairement que ce n'était pas d'elle-même qu'elle parlait cette langue, mais le démon qui la parlait par sa bouche (1).

Le bruit de cet événement, .accompli en présence d'une multitude de témoins, se répandit partout et ne tarda pas à venir aux oreilles de l'Empereur. Charle-

(i) Nec post exactum a se daemonem latine loqui potuit, ut paiam posset intelligi non illam per se, sed daemoDium per os ejus fuisset locutus. Labbe Collect. ConciL, t. VU, col. 1668.

magne était un grand homme, mais non à la manière des pygmées de nos jours qui usurpent ce titre. €harlemagne était un grand homme, parce qu'il était un grand chrétien. Comme tel, il croyait, avec l'Église et le genre humain tout entier, aux démons et à leur puissance sur; l'homme et sur les créatures. A la vue du prodige et des fléaux qui désolaient l'empire, il ne dit pas, comme les petits grands hommes d'aujourd'hui : Écheaillez, drainez, soufrez : il suffit.

Composant un antidote avec le venin même du serpent, Charlemagne convoque les évoques. De concert avec eux, il ordonne dans tout l'empire trois jours de jeûne et de prières publiques. Comme ce. n'est pas assez de guérir le mal, mais qu'il faut en prévenir le retour, le grand homme fait assembler quatre conciles sur les différents points des Gaules, afin de pourvoir à la correction des abus et à la réforme des mœurs. Ces conciles fuient tenus à Paris, à Mayence, à Lyon et à Toulouse': de sages règlements y furent établis, et après ce drainage catholique les fléaux cessèrent et l'abondance revint (1).

Fonction Réprouver. — Tout le monde connaît l'histoire de Job. Écrite sous l'inspiration de Dieu lui-même, cette histoire est la preuve éternellement péremptoire de la puissance donnée au démon d'éprouver le juste. Grand parmi tous les princes de l'Orient, père d'une belle et nombreuse famille, possesseur paisible d'immenses richesses, patriarche à la foi d'Abraham, Job excite la jalousie de Satan. Le Roi de la Cité du mal de-

(\) Edictoque promulgato mandavit, ut ad correctionem moruin depravatorum quatuor diversis in locis per Gallias, quatuor di versa concilia Parisiis; Moguntiœ, Lugduni et ïolosœ celebrarent. Labbe, Coll. concil. t. VIII, col. 1668.

mande la permission de le soumettre à l'épreuve. Dieu, qui connaissait l'âme de son serviteur, accorde la permission demandée. Il savait que cet or pur jeté au creuset de la douleur en sortirait plus brillant; que le triomphe delà faiblesse humaine aidée de la grâce deviendrait la confusion de Satan, l'admiration des siècles et le modèle de toutes les victimes de l'adversité.

Gomme celle de punir, la mission d'éprouver est déterminée par la sagesse divine : le texte sacré nous en fournit encore la preuve. « Le Seigneur dit à Satyn : Tout ce que Job possède t'est livré ; mais tu n'étendras pas la main sur sa personne (1). » Nous voyons, en effet, dans ce premier assaut toutes les possessions de Job impitoyablement frappées et si bien anéanties, que le saint homme peut prononcer en toute vérité le mot de résignation sublime qui, depuis quatre mille ans, retentit à tous les échos du monde : « Je suis sorti nu du sein de ma mère, et nu j'y rentrerai. Le Seigneur m'avait donné, le Seigneur m'a ôté; comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait : que le nom du Seigneur soit béni (2) » .

Job est dépouillé de tout ; mais la santé lui reste. Malgré la puissance de sa haine, le démon n'a pu faire tomber un cheveu de la tête de sa victime. Furieux de voir que sa malice ne fait que donner à la vertu de Job un éclat qui le confond, Satan revient à la chargé : il demande à Dieu la permission de frapper Job dans sa chair. A peine obtenue, le patriarche est couvert de la tête aux pieds d'un ulcère de la pire espèce. Avec autant de résignation qu'il a reçu la perte de ses biens, Job accueille la perte de sa santé. Afin de l'exaspérer et de lui

(1) Jo6.,i, 12.

(2) ld., 21.

arracher, sinon des blasphèmes, du moins un murmure, Satan emploie contre l'héroïque patriarche, le dernier des êtres chéris qui lui reste. Complice de l'esprit mauvais, la femme de Job lui dit : Maudis celui qui te frappe. Job répond en le.bénissant (1) . C'en est fait, l'épreuve est finie ; Satan est confondu ; le triomphe du juste complet. Devenu l'admiration des anges et des hommes, Job n'a plus qu'à attendre les bénédictions divines, récompense de sa victoire. ».

Sans parler de la tentation deNotre-Seigneur au dér sert, nous trouvons dans fie Nouveau Testament une mission semblable donnée au démon, à L'égard de saint Paul. Écoutons le grand Apôtre: « Et de peu* jjue la grandeur de mes révélations ne m'enorgueillit, il m'a été donné l'aiguillon de ma chair, lange de Satan, chargé de me souffleter. C'est pourquoi trois fois j'ai demandé au Seigneur de l'éloigner de moi, et il m'a dit : Ma grâce vous suffit ; car la vertu sa perfectionne dans l'infirmité (2) . » Remarquons-le bien ; saint Paul ne dit pas : Un ange de Satan me souffleté; mais il dit : « Un ange de Satan m'a été donné, datus est mihi, pour me . souffleter.» Cet ange, ajoutent les commentateurs, n'est pas autre chose qu'un démon à qui Dieu permit de tenter la chasteté du grand Apôtre, comme il avait permis à Satan lui-même de tenter la patience de Job (3).

Mais pourquoi saint Paul appelle-t-ii soufflets, et non simplement tentations, les attaques que lui fait subir l'auge de Satan ? Le voici : à l'égard des saints, les ten-

(i) Job 9u, 7-10.

(2) II Cor., tu, 7, 8.

(3) Datas est non a diabolo, sed a Deo; non qnod Deus tentatio? nis sit auctor, sed quia diabolo, tentare Paulum parato, id permisit, idque tantum in specie et maleria libidinis, ad eum humiliandum. Cor.aLap., ibid.

tations de la chair produisent l'effet d'un soufflet appliqué sur la joue. Elles ne les blessent pas, mais elles leur font monter la rougeur au visage et éprouver les salutaires douleurs de l'humiliation. Plus la sainteté est grande, plus l'humilité doit être profonde, çuanto ma* gnus es, humilia te in omnibus. Quoi de plus conforme aul sages conseils de Dieu sur ses élus, que Paul, élevé au troisième ciel, fût sans cesse rappelé, au sentiment de sa faiblesse el de son néant, par le démon le plus propre à l'humilier ! « Ce moniteur, dit saint Jérôme, fut donné à Paul pour réprimer en lui l'orgueil ; de même qu'on place derrière le triomphateur, sur son char, un esclave chargé de lui redire sans cesse : Souviens-toi que tu es homme (1). »

Paul a compris l'intention paternelle de son divin Maître. Athlète généreux, il ceint ses reins au combat, et, assuré que l'épreuve tournera à la honte de son ennemi, il s'écrie : « Eh bien ! je me glorifierai avec bonheur de mes soufflets, de mes humiliations, de mes infirmités; plus la lutte sera vive, plus grand sera l'éclat delà força divine qui combat en moi (2). »

En effet, l'Orient et l'Occident, Jérusalem, Athènes, Rome, voient passer l'infatigable combattant. Malgré son importun moniteur, il marche de victoire en victoire, jusqu'au jour où, le démon à jamais confondu, Paul entonne l'hymne de la délivrance et du triomphe éternel : « J'ai combattu un bon combat ; j'ai achevé ma course ; il ne me reste plus qu'à recevoir la couronne de justice (3). »

(i) Hic monitor Paulo datus est ad premendam superbiam ; uti in curru triumphali triumphanti datur monitor suggerens : Hominem te esse mémento. Ep.f xxv, ad Paulam de obituBlœsillœ.

(2) II Cor., xn, 9.

(3) II Tim., iv, 7.

L'histoire de l'Église offre mille exemples éclatants de la même délégation ou permission divine donnée aux démons. Pour n'en citer qu'un seul, est-il rien de plus célèbre que les tentations de saint Antoine et des Pères du désert ? Veut-on voir briller de tout son éclat une de ces sublimes harmonies qu'on rencontre à chaque instant dans les conseils de Dieu ? il faut se reporter aux circonstances de ces luttes formidables.

On était au milieu du second siècle. La guerre contre l'Église allait devenir la plus affeuse mêlée, disons mieux, la plus horrible boucherie que le monde eût jamais vue. D'un bout de l'empire à l'autre, allait retentir le cri sanguinaire : Les chrétiens au lion, christianos ad leonem ! et des milliers de jeunes enfants, de vierges timides, de faibles femmes allaient descendre dans les amphithéâtres et lutter corps à corps avec les bêtes féroces et avec les ministres de Satan, plus féroces que les bêtes.

A ce moment précis, Dieu fait partir pour les saintes montagnes de la Thébaïdp.de nouveaux Moïses. « Dévoués tout entiers au service de Dieu, dit Origène, et dégagés des soucis dé la vie, ils sont chargés de combattre pour leurs frères, par la prière, par le jeûne, par la chasteté, par la pratique sublime de toutes les vertus (1). » Jamais mission ne sera mieux accomplie. Du fond de leur solitude, Paul, Antoine, Pacôme et leurs nombreux disciples élèveront vers le ciel leurs mains suppliantes, et la voix de la vertu, en terrassant Dioclétien et Maximien, obtiendra la victoire aux martyrs et Constantin à l'Église.

Satan voit ce qui èe prépare, et il rugit. Dieu lui per-

(J) Homil., xxiv in Num.

met de se déchaîner contre les intercesseurs, dont la puissante prière va ébranler ses autels et détruire son empire. La lutte sera une lutte à outrance. Afin de rendre plus éclatante la gloire du triomphe et la honte de la défaite, elle aura lieu dans la forteresse même du démon et contre ses plus redoutables satellites. Quelle ét^rt cette forteresse? C'étaient les déserts de la haute Egypte, espèce de bagne où la justice de Dieu tenait relégués les plus terribles de ces esprits malfaisants.

Ceci n'est point une supposition vaine, c'est un fait. Ne lisons-nous pas dans l'histoire de Tobie que l'archange Raphaël, ayant saisi le démon qui tourmentait Sara, le confina, dans les déserts de la haute Egypte, où il l'enchaîna (1) ? Maître souverain de toutes les créatures, Dieu ne peut-il pas prescrire aux démons certaines limites à leur pouvoir, aussi bien par rapport aux temps et aux lieux, que par rapport aux personnes gt aux choses? Dans l'Évangile Notre-Seigneur fait allusion aux mêmes solitudes. Parlant d'un démon chassé de l'âme, il dit qu'il s'en va dans des pays arides et sans eau, où il recrute sept autres démons plus méchants que lui (2). Quels sont ces pays mal famés ? Les plus savants interprètes répondent sans hésiter : « Ce sont lps affreux déserts situés à la partie orientale de l'Egypte, vastes solitudes couvertes de sables bhûlants, où il ne pleut jamais, où le Nil cesse d'être navigable, où le hruit affreux des cataractes remplit l'âme d'épouvante, et où. fourmillent les serpents et les bêtes venimeuses (3). »

(1) Tune Raphaël angélus appreheodit dœmonium et religavit illud in deserto superioris iEgypti. Tob., vjii, 3.

(2) Luc, xi, 24, i

(3) A turre Çyenes cadent in ea quae in extremis termioie JEgypti, iEthiopiœ, Blemmyarumque confiais est} ubi Ni Lu s innavigabilij

C'est là, dans ces lieux d'horreur, dont Satan faisait comme sa citadelle, que la sagesse divine conduit les Paul, les Antoine, les Pacôme, les Paphnuce et leurs valeureux compagnons. C'est sur ce champ de bataille qu'ils auront à soutenir contre les démons de fréquents, de gigantesques combats. L'histoire les a décrits, et la vraie philosophie en donne la raison.

Comme celles qu'il entreprit contre Job et contre le grand Apôtre, ces luttes acharnées de Lucifer contre les héros de la Thébaïde, tournèrent à sa honte et à la gloire des Saints. Écoutons l'illustre historien et l'ami de saint Antoine. « Le voyez-vous, s'écrie saint Athanasa, ce fier dragon, suspendu au hameçon de là croix; traîné par un licol comme une bête de somme ; un carcan au cou et les lèvres percées d'un anneau, comme un esclave fugitif ! Le voyez- vous, lui, si orgueilleux, foulé sous les pieds nus d'Antoine, comme un passereau, n'osant faire un mouvement, ni soutenir son aspect (1) ! »

La puissance d'éprouver, que les démons manifestent quelquefois par des attaques extraordinaires, comme celles qu'on vient de lire, est habituelle chez eux. Nuit et jour, depuis la chute originelle, et sur tous les points du monde, ils l'exercent à l'égard de chaque enfant d'Adam (2). Il en résulte que le Roi de

est, et cataractarum fragor, et omnia invia plenaque serpentant et venenatoram animantium. Hier, in Exech., c. xxx; Corn, a Lap., w jTo&.j vin, 3; Serarius, quœstiuncul., ad lib. 2M.; Scriptur. Sacr., cursus complet. T., XII, 649, etc.

(1) Hamo crucis draco aduncatus a Domino est, et capistro ligatus est ut jumentinn ; et quasi mancipium fugitivum vinctus circulo et armilia labia perforatus, nullum onmino fidelium devorare permittitur. Nunc miserabilis ut passer ad ludendum irretitus a Christo est; calcaneo Christianorum subtractas gémit. Vit. S. Ant.

(2) S. Th., i p* q.cxiv, art. 1,-ad t.

la Cité du mal, auquel ils obéissent, est la cause indirecte de tous les crimes; car c'est lui qui, en poussant le premier hommô au péché, nous a rendus héritiers de l'inclination à toutes les iniquités (1). Ajoutons que le péché auquel il nous porte avec le plus de fureur, et qui lui cause une plus grande joie, à raison de son adhérence, c'est le péché d'impureté (2).

Toutefois, la sagesse de Dieu détermine l'exercice de cette terrible puissance, et sa bonté en fixe les limites. Elles sont telles que nous pouvons toujours résister. « Dieu est fidèle, dit saint Paul ; il ne permettra pas que vous soyez tentés ait delà de vos forces; il vous fera même tirer profit de la tentation, afin d'assurer votre persévérance (3). »

Pour rendre palpable la consolante vérité enseignée par l'Apôtre, saint Éphrem emploie plusieurs comparaisons : « Si les muletiers, dit-il, ont assez de bon sens et d'équité pour ne pas charger leurs bêtes de somme de fardeaux qu'elles ne peuvent porter; à plus forte raison, Dieu ne permettra pas que l'homme soit en butte à des tentations supérieures à ses forces. » Et encore : « Si le potier connaît le degré de cuisson qu'il faut à ses vases, en sorte qu'il ne les laisse dans le four que juste le temps nécessaire pour donnera chacun la solidité et la beauté convenables; à plus forte raison, Dieu ne nous laissera dans le feu de la tentation que le temps nécessaire pour nous purifier et

(1) S. Thom., i, p. q. eux, art. 3, c.

(2) Diaboius dicitur maxime gaudere peccato luxuriee, quia est maximae adhereatiœ et difficile ab eo homo potest erjpi. Ibid., 1*2», q. lxxiii, art. 5, ad 2.

(3) Fidëlis est Deus qui non patiefur vos tentari supra id quod potestis; sed faciet etiaua cum tentatione proventum ut possitis sustinere. I Cor., x, i3.

nous embellir. L'effet obtenu, la tentation cesse (1).» Par malheur tous ne font pas usage de la grâce. de résistance qui leur est donnée. Faibles, parce qu'ils sont présomptueux, ils succombent aux coups de l'ennemi; une première défaite est bientôt suivie d'une seconde. Satan les enivre de son venin, paralyse leurs forces, et renverse tellement leur sens moral, qu'ils en viennent à aimer leurs chaînes. Au lieu de les épouvanter, le tyran ^jui les leur donne n'est plus qu'un être imaginaire ou un agent puissant, dont l'intimité peut en bien des rencontres procurer de sérieux avantages. C'est ainsi que l'homme augmente à son égard l'empire des démons, et cette puissance volontairement donnée est la plus redoutable de toutes. Par respect pour la liberté de l'homme, Dieu permet qu'il en soit ainsi, sauf à demander compte à l'homme de l'usage de sa liberté. Delà, naissent les pratiques occultes, au moyen desquelles l'homme se met an rapport direct et immédiat avec les esprits de ténèbres. Nous nommerons entre autres les pactes explicites ou implicites, le pouvoir de jeter des sorts et de faire apparaître le démon, d'en obtenir des réponses et des prestiges, ou les moyens de satisfaire les passions. Comme nous l'avons vu, toutes ces choses sont aussi anciennes que le monde et aussi vulgaires chez les peuples infidèles, que le culte même des idoles. Moins générales parmi les chrétiens, elles existent cependant sous des formes toujours anciennes et toujours nouvelles. Pour les nier, il faudrait déchirer l'histoire (2).

(4) Tractattts de patientia.

(2) Voir le détail de la plupart des Pratiques démoniaques dans la Constit. de Sixte V, Cœli et terrœ creator, etc., 4586; Ferraris, art Superstitio. — Cette puissance librement donnée au démon peut at-

^jssi les lois, justement sévères, portées contre \c livrent à de semblables pratiques. Nous li- ; le Lêvitique : « Que l'homme ou la femme en \in esprit pythonique ou de divination soient ,it sans miséricorde (1). » Et dans leDeutéro- Que nul ne se trouve en Israël qui purifie u sa fille, en les faisant passer par le feu, ou allé les devins, et qui observe les songes et les ^T ; qu'il n'y ait ni faiseurs de maléfices, ni enr " r, ni consulteur de serpents, et de magiciens,

ft • des * limites qu'on ne saurait préciser. Eu pariant des géants,

m«» fères de l'Église, entre autres saint Justin, Athénagore,

, d'Alexandrie, Tertullien, Lactance, saint Ambroise, disent :

• ■ vero nibil nos temere ac sine teste dicere, sed quai a pro-

" ' nronuntiata sunt, declarare. Atque illi quidem (angeli) in

^u. dlem prolapsi \irgiuun:, et carnis illecebra superali sunt...

. qui ad virgines adhœseruut, nali sunt quos gigautes appei-

. Athenag. Légat., etc. — (Gigantes) ex angelis et mulieiïbus

• utos asserere divinœ scriptural conditorem. <$• Ambr. de Noe

x. Ne serait-ce pas de là que serait venue la croyance aux •

-dieux, répandue cbez tous les peuples païens?

ndée, à ce qu'il paraît, sur Ja corporéité des anges, l'opinion

es anciens Pores est complètement abandonnée. Saint Thomas

: Corpora assumpla ab angelis uon vivunt. Ergo nec opéra vitae

eos exerceri possuut... diceudum quod, sicut Augustinus dicit

eh. Dei, lib. XV, c. 23) : « Multi se expertos vel ab expertis au-

e confirmant, Sylvanos et Faunos, quos vulgus incubos vocat,

Bbos sœpe extitisse mulieribus, et earum expetisse atque perconcubitum. Unde boc negare iropudentiœ videtur... » Si ta- Lex coilu dœmonum aliqui interduin nascuntur, boc non est men ab eis decisum, aut * corporibu» assumptis, sed per sei alicujus bominis ad hoc acceptum, utpote quod idem dœnion, est succubus ad virum, fiât iucubus ad mulierem; sicut et alial rerum semina assumunt ad aliquarum rerum generationem, JLUgustinus dicit (De Trinit., lib. 111, c. vin et ix); ut sic ille qui dtor, nonsit filius dœ>nonis>. sed iilius hominis cujus est semen iptum. i p. q. li, art. 3, ad 6.

) Vir, sive mulier, in quibus pythonicus, vel diviaalio Uns, morte moriantur. xx, 27.

ni personne qui demande la vérité aux morts (1). » Les anciennes législations chrétiennes ne sont pas moins rigoureuses. La dégradation, l'infamie, la prison temporaire ou perpétuelle, les peines corporelles, la mort et l'excommunication majeure, sont les châtiments qu'elles infligent aux adeptes du démon (2). Aux yeux de tout homme impartial, l'énormité dû crime en luimême et dans ses conséquences soit religieuses soit sociales, ainsi que l'exemple de Dieu lui-même, justifient hautement nos aïeux. Que notre époque nie les pratiques démoniaques et abolisse les peines qui les défendent, cela prouve simplement sa stupidité et l'influence trop réelle que le démon a reprise sur le monde.

Ici encore, si nous résumons les opérations des princes de la Cité du mal, nous voyons que leurs artifices infinis, comme leurs implacables fureurs, tendent au même but, la destruction du Verbe incarné, en luimême et dans l'homme, son frère. Vérité effrayante et précieuse en même temps : effrayante, elle nous révèle la nature et la noirceur incompréhensible de la haine satanique; précieuse, elle nous frappe d'une crainte salutaire, 'et, ramenant le mal à l'unité, oriente la lutte et nous donne la plus haute idée de nous-mêmes.

(1) Nec inveniatur in te, qui lustret fllium suum aut filiam ducens per ignem, aut qui ariolos sciscitetur et observet somma et auguria, necsit maleficus nec incantator, nec qui pythones consulat, nec divin os, aut queerat a mortuis veritatem. xvm, 19.

(2) Voir Ferraris,ubi supra.

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