LES CITOYENS DES DEUX CITÉS
Les homme», citoyens des deux Cités. — Périls qui environnent leur existence physique et leur ?ie spirituelle. — Sollicitations incessantes des princes de la Cité dn mal. — Moyens de défense donnés par le Saint-Esprit. — L'esclavage, la honte, le châtiment, attendent l'homme qui sort de la Cité dn bien. — L'esclavage, premier salaire du déserteur de la Cité du bien. — Ce que c'est que la liberté. — Belle définition de saint Thomas. — Tableau de l'esclavage auquel se condanne le transfuge de la Cité du bien.
Toute société se divise en deux classes : les gouvernants et les gouvernés ; nous connaissons les rois et les princes de la Cité du bien et de la Cité du mal. Quels en sont les citoyens? telle est la question à laquelle nous avons maintenant à répondre.
Les citoyens, ou les sujets de la Cité du bien et de la Cité du mal, sont tous les hommes. La raison, l'expérience et la foi nous l'ont dit : il n'y a pas trois Cités, il n'y en a que deux. Quoi qu'il fasse, il faut que l'homme, n'importe son nom et son rang, appartienne à l'une ou à l'autre : cette alternative est impitoyable. Commencée avec la vie, elle ne finit pas même à la mort. Jointe au double tableau du monde angélique et du monde satanique, qui vient de passer sous nos yeux, elle nous révèle la vraie position de l'homme ici-bas. Qui peut l'envisager sans être ému jusque dans les profondeurs de son être?
Notre corps, fragile comme un verre, vit entre deux forces épouvantables, dont l'antagonisme pourrait à chaque seconde nous devenir fatal. D'après les calculs de la science, la colonne d'air qui pèse sur la tête de chacun de nous représente un poids de 20,000 livres. Qui nous sauve de la destruction ? Uniquement l'air qui est au dedans de nous, autour de nous, audessous de nous. Cet air fait résistance à la masse supérieure et rend la vie possible. Que l'équilibre vienne à se rompre, à l'instant l'homme est aplati.
Il en est de même de notre âme. Elle vit de sa vraie vie, la vie de la grâce, entre deux puissances ennemies, d'une force incalculable. A l'équilibre de ces deux puissances elle doit d'échapper à la ruine éternelle. La con- . servation de notre vie spirituelle est donc un miracle non moins continuel, non moins étonnant, mais bien plus digne de reconnaissance, que la conservation de notre vie physique.
Dans les mêmes conditions est évidemment placée l'existence des sociétés. L'influence plus ou moins déterminante du monde Angélique ou du monde satanique rend compte des alternatives de lumières et de ténèbres, de crimes et de vertus, de libertés et de servitudes, de gloires et de hontes, de prospérités et de catastrophes, qui signalent tour à tour les annales de l'humanité, Telle est la vraie philosophie de l'histoire. La preuve irrécusable de ce fait, révélateur de l'élévation et de la chute des empires, c'est l'histoire même de la Cité du bien et de la Cité du mal : bientôt nous l'esquisserons à grands traits.
Remarquons, en attendant, qu'une seule chose constitue, au moral comme au physique, tout le péril delà situation, c'est la rupture de l'équilibre. Elle a lieu,
dans Tordre spirituel , toutes les fois que l'homme donne là prépondérance sur lui-même à l'Esprit du mal, plutôt qu'à l'Esprit du bien : chose qui dépend de lui, uniquement de lui. Afin de le détourner de cet acte de coupable folie, auquel le sollicitent incessamment les princes de la Cité du mal, le Saint-Esprit ne se contente pas de lui fournir tous les moyens de résistance, il lui montre les conséquences de sa félonie. Elles sont terribles, soudaines, inévitables : c'est l'esclavage, la honte, le châtiment. Triple rempart dont le Roi de la Cité du bien environne son heureuse Cité, afin de préserver ses sujets de la tentation d'en sortir.
L'esclavage. — La liberté est fille de la vérité : Veritas HberaUt vos. Régie par l'Esprit de vérité, seule la Cité du bien est la patrie de la liberté. Qu'en la désertant, E^our entrer dans la Cité du mal, les transfuges apprenant à rougir. Non, ils ne glorifient pas la liberté, ils L'accusent. Ils ne marchent pas à la conquête de l'indépdndance, ils deviennent esclaves : ils le sont déjà. Depuis longtemps la logique et la foi ont prononcé leur sentence.
Là liberté ne consiste pas à faire le mal, mais à l'éditer .'Plus on l'évite, plus on est libre. « Il faut, dit saint Thomas, raisonner du libre arbitre comme de l'entendement. Le libre arbitre choisit parmi les actes qui se rapportent à la fin; l'entendement tire les conclusions des principes. Or, chacun sait qu'il entre dans les attributions de l'entendement de tirer des conclusions, mais toujours logiquement déduites des principes donnés. Que si, en tirant une conclusion, il oublie, il dédaigne les principes, c'est une imperfection, une faiblesse de sa part.
« De même, que le libre arbitre ait la faculté de faire
différents choix, mai6 toujours en rapport avec la fin proposée, en cela consiste sa perfection. Lui arrive-t-il de faire un choix, contraire à la fin dernière de l'homme? ce n'est pas une perfection, mais une faiblesse et un défaut. De là il résulte que la liberté ou la perfection du libre arbitre est plus grande dans les anges, qui ne peuvent pas pécher, qu'en nous qui pouvons pécher (1). »
Telle est donc la doctrine de l'Ange de l'école: la liberté est le pouvoir de faire le bien, comme l'entendement est la faculté de connaître le vrai. La possibilité de faire le mal n'est pas plus de l'essence de la liberté, que la possibilité de. se tromper n'est de l'essence de l'entendement, que la possibilité d'être malade n'est de l'essence de la santé. L'impeccabilité est la perfection de la liberté ; comme l'infaillibilité est la perfection de l'entendement ; comme l'absence de maladie est la perfection de la santé. Être peccable est donc un défaut dans la liberté, comme être faillible en est un dans l'entendement ; comme être maladif en est un dans la santé. Il s'ensuit que plus l'homme pèche, plus il montre la faiblesse de son libre arbitre; de même que plus il se trompe, plus il montre la faiblesse de sa raison'; de même que plus il est malade, plus il fait preuve de mauvaise santé. Plus aussi, en péchant et en déraisonnant, l'homme se dégrade et se rend méprisable ; car plus il se rapproche de l'enfant, qui n'a encore ni la liberté ni l'entendement, ou de l'insensé, qui ne l'a plus, ou de la bête, qui ne l'aura jamais.
Cette vérité fondamentale est la première armure dont le Saint-Esprit nous revêt, le premier motif donné
(1) S. r/i., i p. q. lxii, art. 8, ad 3.
à l'homme de se renfermer éternellement dans les [imites de la Cité du bien. Beaucoup ne le comprennent pas. Séduits par les princes de la Cité du mal, un grand nombre en viennent à regarder le jour où ils s'émancipent de la royauté du Saint-Esprit, comme Le jour natal de leur liberté. Pauvres aveugles ! qu'une fois du moins ils voient la vérité en face: rien ne leur est plus facile. Elle est burinée dans l'esclavage de toutes les facultés de leur âme, dans la dégradation de tous les membres de leur corps, dans toutes les pages souillées de leur vie prétendue indépendante.
Jeunes gens ou vieillards, riches ou pauvres, lettrés ou illettrés, qui, pour avoir déserté la Cité du bien, trahi les vœux de votre baptême, rougi de la foi de votre enfance et des pratiques de ws aïeux, vous vous croyez libres : l'êtes-vous ? 11 est vrai, vous marchez la tête haute, le regard assuré. Vos lèvres grimacent le rire-et votre front se cache sous un masque de gaieté. Au son métallique de votre voix, au ton tranchant de vos paroles, on pourrait vous prendre pour les régents de l'humanité. Pourtant vous n'êtes que des esclaves, des esclaves malheureux, des esclaves de la pire espèce.
A la place d'un seul Maître, très-haut et très-saint, que vous refusez de servir comme il l'entpnd, vous servez autant de maîtres qu'il y a en vous d'ignobles penchants; et, hors de vous, autant de créatures qui peuvent vous procurer ou vous disputer l'insigne honneur de les satisfaire. Vous les servez , non comme vous l'entendez, mais comme ils l'entendent. Maîtres sans pitié, ils vous traînent la corde au cou, ou ils vous chassent le fouet à la main, dans toutes les voies ténébreuses du mal,
Entraînés loin du pays natal, vous avez oublié le chemin de nos temples; mais vous savez par cœur le chemin des théâtres et d'autres lieux. Le calice du Dieu Rédempteur, où, avec la vie, on boit la vertu, l'honneur, la liberté, l'apaisement de l'âme et des sens, vous est à dégoût ; et vous buvez à longs traits au calice du démon, où, avec la mort, on boit le crime, la honte, l'esclavage, la fièvre de l'âme et les fureurs du désespoir. Trop grands à vos yeux, pour porter sur vous les insignes protecteurs de la Reine du ciel, vous portez, enchâssés dans l'or, les cheveux d'une courtisane. Hotfimes et non pas anges, il faut que vous aimiez la chair. Vous n'avez pas voulu aimer la chair immaculée de T Homme-Dieu, vous aimerez la chair immonde d'une créature immonde.
En vain vous voudriez parfois respirer l'air de la liberté. Oisillons englués dans de perfides appeaux, vous ne pouvez prendre votre essor. A chaque tentative, une voix impitoyable, la voix de vos maîtres masculins ou féminins se fait entendre : Pas de résistance ; tu es à moi. En me donnant ta volonté, tu m'as tout donné. Donne-moi ton argent, donne-moi ton or ; donne-moi tes nuits ; donne-moi les roses de tes joues ; donnemoi la paix de ton âme ; donne-moi la santé de ton corps; donne-moi la joie de ta mère; donne-moi les espérances de ton père ; donne-moi l'honneur de ton nom : et vous les donnez ! Êtes-vôus libres ?
Silence ! esclaves : ne profauez pas, en le prononçant, un mot qui vous accuse. Esclaves dans votre intelligence, tyrannisée par le doute et l'erreur ; esclaves dans votre cœur, tyrannisé par le vice et le remords; esclaves dans vos sens, tyrannisés par des appétits bestiaux : qu'est-ce que votre vie, sinon un linge souillé?
et l'histoire de votre vie, sinon l'histoire d'un esclave ? Malheureux ! qui ne pouvez descendre dans votre conscience sans y entendre une voix qui vous accuse, ni regarder vos mains sans y voir la marque des fers, ou vos pieds sans y trouver le boulet du forçat ! Fils de roi, devenus gardeurs de pourceaux : voilà ce que vous êtes. 11 vous sied d'être fiers (1) !
L'esclavage deTâme : voilà ce que rencontrent tous les hommes qui mettent le pied hors de l'enceinte de la Cité du bien. Voilà ce qu'ils rencontreront éternellement ; car il est écrit : « Où habite l'Esprit du Seigneur, là, et là seulement, habite la liberté (2). »
Or, dans le monde moral comme dans le monde matériel, c'est une loi que la partie supérieure attire l'inférieure : Major pars trahit ad se minorera. A la servitude de l'âme s'ajoute nécessairement l'esclavage du corps : par conséquent, l'esclavage social. On ne saurait trop le redire, aujourd'hui surto.ut : La liberté civile et politique ne se trouve ni à la pointe d'un poignard, ni à la bouche d'un canon, ni sous le pavé d'une barricade. Elle est fdle, non d'une charte, ni d'une loi, ni d'une forme quelconque de gouvernement, mais de la liberté morale. Quoi qu'il dise et quoiqu'il fasse, tout peuple corrompu est un esclave-né. La liberté morale suppose la foi ; la foi, c'est la vérité ; la vérité ne réside que dans la Cité du bien.
Voulez-vous en voir la preuve? prenez une mappemonde. A côté du despotisme de l'erreur, que vous montre-t-elle ? Partout le despotisme de l'or, le despotisme de la chair, le despotisme de la matière ; et au-dessus de tous ces despotismes, le despotisme du
(1) Misit illum in villam suam ut pasceret porcos. £uc. xv, 15.
(2) Ubi aulemSpiritus Dei, ibi liber tas. H Cor., m, 17.
sabre. Qu'est-ce donc qu'une société qui secoue le joug du Saint-Esprit ? Témoins non suspects, les païens euxmêmes répondent : « C'est un bétail sur un champ de foire, toujours prêt à se vendre au plus offrant (1). » Pas plus que l'histoire ancienne, l'histoire moderne ne leur donne l'ombre d'un démenti.
Comment le bétail humain est-il traité ? Comme il le mérite. Satan, auquel il se livre en abandonnant le Saint-Esprit, lui envoie des maîtres de sa main, Néron, Héliogabale, Dioclétien et tant d'autres, se chargent de faire goûter à l'homme émancipé les douceurs de laliberté dont jouit la Cité du mal. Par un retour dfe miséricordieuse justice, Dieu lui-même permet Télé — vation de ces tigres couronnés. A ce propos, l'histoire rapporte un fait qui donne à réfléchir. Comme les peuples ont toujours le gouvernement qu'ils méritent -, une bête cruelle, appelée Phocas, s'était assise sur le trône impérial de Rome. Par ses ordres le sang coulait à flots : et la bête le buvait avec délices. Révolté autant qu'affligé de ce spectacle, un solitaire de la Thébaïde s'adresse à Dieu et lui dit : Pourquoi, mon Dieu, l'avezvous fait empereur ? Et Dieu lui répond : Parce qufe je n'en ai pas trouvé de pire (2) .
Ainsi, conserver la liberté avec toutes ses gloires: tel est, pour l'humanité, le premier avantage de son séjour dans la Cité du bien ; perdre ce trésor et trouver l'esclavage : tel est, si elle ose en franchir l'enceinte, son premier châtiment.
(i) Urbem venalem et mature perituram, si emptorem in?enerît. Paroles de Jugurtha dans Salluste.
(2) Domine, quid fecisti eum imperatorem? Atque vox ad eum venit a Deo, tlicens : Quia. non inveni pejorem. AnasL Nicen., in quœst. S. Seript.9 quaest. xv.