DIVISION DU MONDE SURNATUREL
Certitude de cette division : le dualisme universel et permanent. — Cause de cette division : un acte coupable. — Origine historique du mal. — Explication du passage de saint Jean : Un grand combat eut lieu dans le ciel, etc. — Nature de ce combat. — Grandeur de ce combat. — Dans quel ciel il eut lieu. — Deux ordres de vérités : les vérités naturelles et les vérités surnaturelles. — Les an ges. connaissent naturellement les premières avec certitude. — L'épreuve eut pour objet une vérité de Tordre surnaturel. — Chute des anges.
Nous venons de voir que le monde supérieur, le monde des intelligences pures, gouverne nécessairement Thomme et le monde qui lui est inférieur. Logiquement il en résulte que le Roi du monde supérieur est le vrai Roi de toutes choses. Anges, hommes, forces de la nature ne sont que ses agents. Tout relève de lui; lui seul ne relève de personne. Dès lors, il semble que dans l'univers tout devrait être paix et unité. Autre est la réalité : le dualisme est partout.
Or, le dualisme n'est dans le monde inférieur que parce qu'il est dans le monde supérieur ; dans le monde des faits, que parce qu'il est dans le monde des causes. La division et la guerre ont donc éclaté dans le ciel, avant de descendre sur la terre. Profondes, acharnées, universelles, permanentes, ce qu'elles sont parmi les hommes, elles le sont parmi les anges. En un mot, le monde surnaturel divisé en bon et en mauvais, telle est
la seconde vérité fondamentale qu'il faut mettre en lumière.
Dieu étant la bonté par essence, tout ce qui sort de ses mains ne peut être que bon (1). Puisqu'une partie des habitants du monde supérieur sont mauvais, et qu'ils ne sont pas tels par nature, il faut nécessairement conclure qu'ils le sont devenus. Nul ne devient mauvais . que par sa faute. Toute faute suppose le libre arbitre. Les mauvais anges ont donc été libres, et ils ont abusé de leur liberté. Mais quelle est l'épreuve à laquelle ils ont volontairement failli? Si la raison en constate l'existence, seule la révélation peut en expliquer la nature. Sous peine de déraisonner éternellement, il faut donc interroger Dieu lui-même, auteur de l'épreuve et témoin de ses résultats.
Voici ce que l'Ancien des jours dit à son confident le plus intime : Un grand combat eut lieu dans le ciel ; Michel et ses anges combattaient contre le Dragon ; et le Dragon combattait, et ses anges avec lui (2). Ces quelques mots renferment des trésors de lumières. Là, et là seulement, est l'origine historique du mal. Partout ailleurs incertitudes, contradictions, ténèbres, tâtonnements éternels. Comme nous touchons au grand problème du monde, insistons sur chaque syllabe de l'oracle divin.
Quel est ce combat, prœlium ? Les anges étant de purs esprits, ce combat ne fut pas une lutte matérielle, comme celle des Titans de la mythologie ; ni une bâ-
ti) Deus charilas est. I Joan., îv, 16. — Vidit Deus cuncta quœ fecerat, et erant valde bona. Gen., i, 31.
(2) Et factum est prœlium magnum in cœlo; Michael et angeli ejus pfœliabantur cum Dracone; et et Draco pugnabat, et angeli ejus. Apoc.,xn, 7.
taille semblable à celles qui se livrent sur la terre, où tour à tour les combattants s'attaquent de loin avec des projectiles, se prennent corps à corps, se renversent et se foulent aux pieds. Comme les êtres qui en sont les acteurs,, un combat d anges est purement intellectuel. C'est une opposition entre purs esprits, dont lès uns disent oui à une vérité, et les autres non.
C'est un grand combat, prœlium magnum. Il est. grand, en effet, à quelque point de vue qu'on l'envisage. Grand, par le nombre et la puissance des combattants ; grand, parce qu'il fut le commencement de tous les autres ; grand, par ses résultats immenses, éternels; grand, par la vérité qui en fut l'objet. Pour diviser le ciel en deux camps irréconciliables, pour entraîner dans l'abîme la troisième partie des anges, et pour assurer à jamais la félicité des autres : il faut que la vérité en litige ait été un dogme fondamental (t).
Quelle peut ^tre la nature de cette vérité proposée, comme épreuve, à l'adoration des célestes hiérarchies? Pour les anges, comme pour les hommes, il y a deux sortes de vérités : les vérités de l'ordre naturel et les vérités de Tordre surnaturel. Les premières n'excèdent pas les facultés naturelles de l'ange et de l'homme. Il en est autrement des secondes : expliquons ce point de doctrine.
Ouvrage d'un Dieu infiniment bon, tout être est créé pour le bonheur. Le bonheur de l'être consiste dans son union avec la fin pour laquelle il a été créé. Tous les êtres ayant été créés par Dieu et pour Dieu, leur bonheur consiste dans leur union avec Dieu. Dans les êtres intelligents, faits pour connaître et pour aimer,*
(I) Et cauda ejus trahebat tertiam partem slellarum cœli, et raisit eos in terrain. Apoc, xn, 4.
cette union a lieu par la connaissance et par l'amour. Développés autant que le permettent les forces de la nature, cette connaissance et cet amour constituent le bonheur naturel de la créature.
Dieu ne s'en est pas contenté. Afin de procurer aux êtres doués d'intelligence un bonheur infiniment plus grand , sa bonté, essentiellement communicativie, a voulu que les anges et les hommes s'unissent au Bien suprême, par une connaissance beaucoup plus claire et par un amour beaucoup plus intime, que ne l'exigeait leur bonheur naturel : de là, le bonheur surnaturel.
De là aussi, deux sortes de connaissances de Dieu ou de la vérité : une connaissance naturelle, qui consiste dans la vue de Dieu, autant que la créature en est capable par ses propres forces ; une connaissance surnaturelle, qui consiste dans une vue de Dieu, supérieure aux forces de la nature et infiniment plus claire que la pre^ mière. Cette seconde connaissance est une faveur entièrement gratuite. Êtres libres, les anges et les hommes doivent, pour s'en assurer la possession, remplir les conditions auxquelles Dieu la promet.
De là, enfin, comme il vient d'être dit, relativement aux anges et à l'homme, deux sortes de vérités : les vérités de l'ordre naturel et les vérités de l'ordre surnaturel. Les anges connaissent parfaitement, complètement, dans leurs principes et dans leurs dernières conséquences, dans l'ensemble et dans le détail, toutes les vérités de l'ordre naturel, c'est-à-dire qui rentrent dans la sphère native de leur intelligence. Dans cette sphère, pour eux, nulle erreur, nul doute, par conséquent nulle contradiction possible (1). D'où leur vient
(i) Angélus intelligendo quidditatem alicujus rei, simul inlelligit quidquid ei attribui potest, vel removeri ab ea... per se noopotest
cette admirable prérogative ? De l'excellence même de leur nature. Expliquons encore ce point de haute philosophie, si connu de la barbarie du moyen âge,, et si inconnu de notre siècle de lumières.
L'ange est une intelligence pure. Son entendement est toujours en acte, jamais en puissance : c'est-à-dire que Tange n'a pas seulement, comme l'homme, la faculté ou la possibilité de connaître, mais qu'il connaît actuellement. Écoutons ces grands philosophes, toujours anciens et toujours nouveaux, qu'on appelle les Pères de l'Église et les théologiens scolastiques. « Pour connaître, disent-ils, les anges n'ont besoin ni de chercher, ni de raisonner, ni de composer, ni de diviser : ils se regardent, et ils voient. L# raison en est que, dès le premier instant de leur création, ils ont eu toute leur perfection naturelle et possédé les espèces intelligibles, ou représentations des choses, parfaitement lumineuses, au moyen desquelles ils voient toutes les vérités qu'ils peuvent connaître naturellement. Leur entendement est comme un miroir parfaitement pur, dans lequel se réfléchissent et s'impriment sans ombre, sans augmentation ni diminution, les rayons du soleil de vérité.
« Autre est l'entendement de l'homme. C'est un miroir imparfait, semé de taches plus ou moins épaisses et plus ou moins nombreuses, qui ne disparaissent qu'en partie sous l'effort laborieux et sans cesse renouvelé de l'étude et du raisonnement. La raison en est que l'âme humaine, étant unie au corps, doit recevoir
esse falsitas, aut error, aut deceptio in intellectu alicujus angeli. Nescientia autem est in angelis non respectu naturalium cognosc bilium, Bedsupernaturalium. £'. Th., i p. q. lviii, art. 4; id., art. £ M'i q. Lviii, art. 2 ; id., q. lviii, art. 5.
successivement des choses sensibles, et par les choses sensibles, une partie des espèces intelligibles au moyen desquelles la vérité lui est connue. C'est même pour cela que Tome est unie au corps (1). »
Puisque, dès l'instant de leur création, les anges connurent parfaitement toutes les vérités de l'ordre naturel, leur épreuve a eu nécessairement pour objet quelque vérité de Tordre surnaturel. Inaccessibles aux forces natives de leur entendement, ces vérités ne leur sont connues que par la révélation. « Dans les anges, dit saint Thomas, il y a deux connaissances : l'une naturelle, par laquelle ils connaissent les choses soit par leur essence, soit par les espèces innées. En vertu de cette connaissance, ils ne peuvent atteindre aux mystères de la grâce, car ces mystères dépendent de la pure volonté de Dieu. L'autre surnaturelle, qui les béatifie, et en vertu de laquelle ils voient le Verbe et toutes choses dans le Verbe. Par cette vision, ils connaissent les mystères de la grâce, non pas tous ni tous également, mais selon qu'il plaît à Dieu de les leur révéler (2). »
Et le combat eut lieu dans le ciel, in Cœlo. Quel est ce ciel ? Il y a trois cieux ou trois sphères de vérités : le ciel des vérités naturelles ; le ciel de la vision béatifique ; le ciel de la foi, intermédiaire entre les deux premiers.
Nous venons de voir que, dès le premier instant de
(1) Angélus semper est actu iatelligens, non quandoque actu et quandoque potentia, si eut nos. S. Th., i p., q. l, art. 4, corp. ; et q. lit, art. 4, corp.; id.9 q. lv, art. 2, corp.; irf., q. lyiii, art. i, corp.; id., q. lxxxvii, art 1, corp. — Angeli non congregant di?inam cognitionem a rebns divisibilibus aut a sensibilibus. S. Dionys., De divin, nom. 9 cap. vu, 88. — JdM Viguier, Institut, etc., cb. xi, § 11 1, p. 63.
(2) i p., q. lvii, art. 5, corp.
leur création, les anges connaissent parfaitement, dans leur ensemble et dans leurs dernières conséquences, toutes lés vérités de l'ordre naturel. Cette connaissance fait leur gloire; car elle établit leur immense supériorité sur l'homme. Ainsi, de leur part, nul intérêt à protester contre aucune de ces vérités. Nulle possibilité môme de le faire ; car tout être répugne invinciblement à sa destruction. Les vérités de Tordre naturel étant connaturelles aux anges, protester contre elles eût été protester contre leur être même : les nier eût été une sorte de suicide.. Le combat n'eut donc pas lieu dans le ciel des vérités naturelles.
Il n'eut pas non plus pour théâtre le ciel de la vision béatifique. Récompense de l'épreuve, ce ciel est le séjour éternel de la paix. Là, toutes les intelligences angéliques et humaines, placées en face de la vérité, qu'elles contemplent sans voile, confirmées en grâce, unies en charité et consommées en gloire, vivent de la même vie, sans oppositions, sans divisions, sans rivalités possibles.
Quel est donc le ciel du combat ? Évidemment le séjour ou l'état dans lequel les anges devaient, comme l'homme, subir l'épreuve pour mériter la gloire. En quoi consistait Tépreuve? Évidemment encore dans l'admission de quelque mystère inconnu de Tordre surnaturel. Pour être méritoire, cette admission devait être coûteuse. Elle eut donc pour objet quelque mystère <jui, aux yeux des anges, semblait choquer leur raison, déroger à leur excellence et nuire à leur gloire.
Admettre humblement ce mystère sur la parole de Dieu, l'adorer malgré ses obscurités et les répugnances de leur nature, afin de le voir après l'avoir cru : telle était Tépreuve des anges. Par cet acte de soumission,
ces sublimes intelligences, courbant leurs fronts radieux devant le Très-Haut, lui disaient : « Nous ne sommes que des créatures ; vous seul êtes l'Être des êtres. Votre science est infinie. Si grande qu'elle soit, la nôtre ne lest pas. Votre charité égale votre sagesse : nous embrassons dans la plénitude de l'amour le mystère que vous daignez nous révéler. » Dans les conseils de Dieu, cet acte d'adoration, qui implique l'amour et la foi, était décisif pour les anges, comme un acte semblable le fut pour Adam, comme il l'est pour chacun de nous : Quiconque ne croira pas sera condamné (1).
« Et Michel et ses anges combattaient contre le Dragon : Michael et angeli ejus prœliabantur cum Dracone. Le dogme à croire est à peine proposé, qu'un des archanges les plus brillants, Lucifer, pousse le cri de la révolte : « Je proteste. On veut nous faire descendre ; je monterai. On veut abaisser mon trône ; je relèverai au-dessus des astres. Je siégerai sur le mont de l'alliance, aux flancs de l'Aquilon. C'est moi, et non un autre, qui serai semblable au Très-Haut (2) . » Une partie des anges répète : « Nous protestons (3) . »
A ces mots, un archange, non moins brillant que Lucifer, s'écrie : « Qui est semblable à Dieu ? qui peut refuser de croire et d'adorer ce qu'il propose à la foi et à l'adoration de ses créatures? Je crois et j'adore (4). » La multitude des célestes hiérarchies répète : « Nous croyons et nous adorons. »
(1) Qui vero non crediderit, condemnabitur. lfarc.,xvi, 16.
(2) Conscendam, super astra Dei exaltabo solium meum, sedebo in monte testament^ in lateribus Aquilonis... similis ero Âitissimo. h., xiv, 13, 14.
(3) Telle est la première origine du protestantisme. En ce sens, il peut se flatter de n'être pas d'hier.
(4) Quis utDeus?
Aussitôt punis que coupables, Lucifer et ses adhérents, changés en horribles démons, sont précipités dans les profondeurs de l'enfer, que leur orgueil venait de creuser (1).
Effrayante sévérité de la justice de Dieu ! Quelle en est la cause, et d'où vient qu'il y a eu miséricorde pour l'homme et non pour l'ange ? La raison en est dans la supériorité de la nature angélique. Les anges sont irrévertibles, tandis que l'homme ne l'est pas. « C'est un article de la foi catholique, dit saint Thomas, que la volonté des bons anges est confirmée dans le bien, et la volonté des mauvais obstinée dans le mal. La cause de cette obstination est non dans la gravité de la faute, mais dans la condition de la nature. Entre l'appréhension de l'ange et l'appréhension de l'homme il y a cette différence, que l'ange appréhende ou saisit immuablement par son entendement, comme nous saisissons nous-mêmes les premiers principes que nous connaissons. L'homme, au contraire, par sa raison, appréhende ou saisit la vérité d'une manière variable, allant d'un point à un autre, ayant même la possibilité de passer du oui au non. D'où il suit que sa volonté n'adhère à une chose que d'une manière variable, puisqu'elle conserve même le pouvoir de s'en détacher et de s'attacher à la chose contraire. 11 en est autrement de la volonté de Fange. Elle adhère fixement et immuablement (2). »
Nous connaissons l'existence, le lieu et le résultat de
(l)Simul fuit peccatum angeli persuasio et consensus; sicut est accensio candelœ, illuminatio aeris et visio, quae omnia sunt instantanea. S. Th., In Sentent., lib. II, dist. 6, art. 2. — II Petr.,
(2) Pars i, q. lxiv, art. 2, corp.; et ia 2œ, q. Lxxrv, art. 2, ad 3.
l'épreuve ; mais quelle en fut la nature ? En d'autres termes : Quel est le dogme précis dont la révélation devint la pierre d'achoppement pour une partie des célestes intelligences ? L'examen de cette question sera l'objet des chapitres suivants.