CHAPITRE XXIII
(SUITE DU PRÉCÉDENT
Numa, singe de Moïse. — Nouveau trait de parallélisme : le Saint-Esprit, gardien permanent des lois sociales de la Cité du bien. — Satan, sous la forme du serpent, gardien permanent des lois sociales de la Cité'du mal. — Serpent-Dieu, adoré partout : en Orient, en Egypte, en Grèce; les Bacchantes; à Athènes, en Épire, à Délos, à Delphes : description de l'oracle de Delphes. — À Rome, les serpents de Lavinium. — Le serpent d Epidaure, dans l'île du Tibre. — Les serpents du temps d'Angnste. — Serpents de Tibère, de Néron, d'Héliogabale. — Même culte en Amérique, aux Indes, en Afrique et ailleurs.
En ce qui concerne l'inspiration des lois, rien, dans la future capitale de la Cité du mal, ne manque à la parodie du Sinaï. Elle va se continuer dans leur promulgation, ainsi que dans la présence sensible et permanente du législateur primitif, au milieu de son peuple, soit pour en assurer l'observation, soit pour en donner l'interprétation authentique. Chacun soit avec quel appareil de cérémonies religieuses, de sacrifices, de purifications solennelles, Moïse proclame la loi reçue du ciel, dans le mystérieux entretien de la montagne. Il n'agit de la sorte que par l'inspiration divine. Son but évident était de rendre la loi respectable, de la faire recevoir avec une soumission religieuse, et pratiquer avec une fidélité constante.
Inspiré par Satan, Numa recourt aux mêmes moyens. Pour se faire accepter des Romains, lui et ses lois, nous le voyons, d'après Plutarque, se servir de
l'aide des dieux, de sacrifices solennels, fêles, danses et processions fréquentes, « qu'il célébrait lui-même, esquelles avec la dévotion y avoit du passe-temps et de la délectation mêlée parmi. Quelquefois il leur mettoit des frayeurs des dieux devant les yeux, leur faisant accroire qu'il avoit vu quelques visions étranges, ou qu'il avoit ouï des voix, par lesquelles les dieux les menaçoient de quelques grandes calamités, pour toujours abaisser leurs cœurs sous la crainte des dieux.
«Ainsi, la feinte dont Numa s'affubla fut l'amour d'une déesse, ou bien d'une nymphe de montagne, et les secrètes entrevues et parlemens qu'il feignoit avoir avec elle, et aussi la fréquentation des Muses; car il disoit tenir des Muses la plus grande partie de ses révélations (1).»
Que Numaait fait toutes ces choses, personne ne le révoque en doute. Mais que toutes ces choses ne soient qu'une jonglerie, comme Plutarque semble l'insinuer : c'est une autre question. D'abord, Varron, le plus savant des Romains, et saint Augustin, le plus savant des Pères de l'Église, affirment positivement fe èontraire. Ensuite, Plutarque ne donne aucune preuve de son assertion. Enfin, Plutarque se contredit lui-même. N'a-t-il pas, dans un ouvrage connu, proclamé la vérité des oracles? Qu'est-ce, d'ailleurs, qu'une jonglerie dont personne ne s'est aperçu ? Comment la même jonglerie se retrouve-t-elle chez tous les peuples? Et comment tous les peuples ont-ils pris une jonglerie pour une réalité ? Résoudre ces questions dans un sens non catholique, c'est nier l'histoire et la révélation. Mais nier l'histoire et la révélation, c'est nier la lumière et se condamner à l'abrutissement.
(1) Vie de Numa, c. vn.
Passons à un autre trait de parallélisme. Le Seigneur ne se contente pas de donner sa loi. Lui-même s'en Fait le gardien et. l'interprète. Dans cette vue, il demeure au milieu de son peuple d'une manière sensible et permanente. Israël sait qu'il est là, gardien invisible, mais vigilant, oracle toujours prêta répondre. S'il surgit, en quelque matière que ce soit, unq difficulté sérieuse, c'est au Seigneur qu'on en demande la solution. Faut-il attaquer une ville, entreprendre une guerre, signer un traité ? C'est encore à lui qu'on s'adresse. Lui-môme indique les moyens d'obtenir le succès, les actions de grâces à lui rendre et les châtiments à infliger aux prévaricateurs de sa loi. \
Le Serpent législateur imite tout cela dans la Cité du mal. Il est le gardien et l'interprète de sa loi, comme Jehovah de la sienne. Comme le Dieu du Tabernacle et du Temple rappelle toujours,, par sa redoutable majesté, le Dieu du Sinaï, Satan/ par la forme sensible sous laquelle il se montre, tient à rappeler le vainqueur du Paradis terrestre* Toujours: prêt à rendue des oracles, il inspire tour à tour la crainte et la confiance, décide <de la paix et de la guerre, indique les moyens de succès et marque les sacrifices «d'action de;grâces ou d'expiation qu'il exige. Son peuple le sait; et, (Jans les circonstances importantes, il ne manque pas de recourir à lui pour obtenir lumière et protection. La philosophie de l'histoire des peuples païens est écrite dans ces lignes. A la chaîne joignons la trame, et nous aurons le tissu complet.
Parmi tous les faits étranges, consignés dans les annales du genre humain, nous ne savons s'il en est un plus étrange que celui dont nous allons rappeler le souvenir. Outre les mille formes différentes sous les-
quelles les peuples païens d'autrefois et d'aujourd'hui ont honoré le démon, tous l'ont adoré soif s la forme privilégiée du serpent, serpent vivant, serpent rendant dès oracles ; et cela, non pas une fois, mais toujours* , . .
Déjà; nous l'avons vu : pour les, peuples du haut Orient r voisins du Paradis terrestre, les Perses, les Mèdes, les Babylohiens, les Phéniciens, le grand Dieu, le Dieu suprême, le père des lois, l'oracle de la sagesse, c'était le serpent à la tête d'épervier. A lui les plus beaux temples, les prêtres d'élite, les victimes choisies, la solution des questions difficiles. Les siècles ne lui avaient rien fait perdre de sa gloire et de son autorité. Au temps de Daniel, son culte s'était conservé dans toute sa splendeur. Le célèbre temple de Bel, bâti au milieu de Babylone, servait de sanctuaire à un énorme serpent, que les Babyloniens entouraient de leurs adorations (1). Au sommet de ce temple de proportions colossales, apparaissait la statue de Rhéa» Cette statue d'or, faite au marteau, pesait 100 talents, environ 31,000 kilos. Assise sur un char d'or, la déesse avait à ses genoux deux lions, et à côté d'elle deux énormes serpents d'argent, chacun du poids de 30 talents, environ 330 kilos (2). Ces monstrueuses figures annonçaient au loin, la présence du serpent vivant et la gigantesque idolâtrie dont il était l'objet.
L'Egypte nous offre, trait pour trait, le même Dieu et le même culte. « Le symbole de Cnouphis ou Y âme
(1) Et erat draco magnus in locoillo, et colebant eum Babylonii... Tulitque Daniel picem, et adipem, et pilos, et coxit pariter : fecitque massas, et dédit in os draconis, et diruptus est draco. Dan., xiv, %% et seq.
(2) Diodore de Sicile, Hist., liv. XI, c. ix.
du monde, dit M. Champollion, est donné sous la forme d'un énorme serpent, monté sur des jambes humaines, et ce reptile, emblème du bon Génie, le véritable Ayathodœmone, est souvent barbu. A côté de ce serpent, les monuments égyptiens portent l'inscription : Dieu grand, Dieu suprême, seigneur de la région supérieure (1). »
Longtemps avant Champollion, Élien, parlant de la religion des Égyptiens, avait dit : «Le serpent vénérable et sacré a en lui quelque chose de divin , et il n'est pas bon de se trouver en sa présence. Ainsi, à Météli, en Egypte, un serpent habite une tour où il reçoit les honneurs divins. 11 a ses prêtres et ses ministres, sa table et sa coupe. Chaque jour ils versent dans sa coupe de l'eau de* miel, détrempée de farine, et ils se retirent. En revenant le demain, ils trouvent la coupe vide. Un jour, le plus âgé de ces prêtres, poussé par le désir de voir le Dragon, entre seul, met la table du dieu et sort du sanctuaire. Aussitôt le Dragon arrive, monte sur la table et fait son repas. Tout à coup le prêtre ouvre avec fracas les portes que, suivant l'usage, il avait eu soin de fermer. Le serpent en courroux se retire ; mais le prêtre, ayant vu. pour son malheur, celui qu'il désirait de voir, devient fou. Après avoir avoué son crime, il perd l'usage de la parole et tombe mort (2). »
Que le démon puisse donner la mort, il suffit, pour le prouver, de rappeler, dans l'antiquité sacrée, l'exemple des enfants de Job ; dans l'antiquité profane, le passage où Porphyre avoue que le Dieu Pan, tout bon qu'il était, apparaissafrsouvent aux cultivateurs au milieu des champs, et qu'un jour il en avait fait périr neuf, tant ils avaient été frappés de terreur par le son éclatant
(i) Panth., égypt., texte 3 et liv. II, p. 4.
(2) ASlian., De natur. animal., lib. XI, c. xvn, édit. Didot 1858.
de sa voix et par la vue de ce corps formidable qui s'élançait avec emportement (1).
Le témoignage que nous avons cité, de l'évêque de Mantchourie, constate que, dans les temps modernes, Satan n'a rien perdu de sa puissance homicide. Quant à ce prêtre foudroyé pour avoir vu son dieu, il rappelle d'une manière si frappante la défense de Jéhovah et la mort des Bethsamites, qu'il est à peine besoin de faire remarquer la parodie. L'usurpateur de la Divinité a son arche d'alliance ; il veut y être respecté, comme Jéhovah dans la sienne : et, comme Jéhovah, il frappe de mort le téméraire qui ose lever les yeux sur lui.
Ce sanctuaire redoutable n'était pas, en Egypte, la seule habitation du Serpent. Dans ce pays de primitive idolâtrie, on ne voyait que des serpents adorés ou familiers. Leurs temples s'élevaient sur tous les points du territoire. Là, comme à Babylone, on les nourrissait avec soin, on les adorait, on les consultait. Les Égyptiens en gardaient dans leurs maisons, les regardaient avec plaisir, les traitaient avec déférence et les appelaient à partager leurs repas. « Nulle part, dit Phylarque, le serpent n'a été adoré avec tant de ferveur. Jamais peuple n'a égalé l'Égyptien dans l'hospitalité donnée aux serpents (2). »
En conséquence le serpent entrait dans l'idée ou la représentation de toute autorité divine et humaine. « En signe de divinité, dit Diodore de Sicile, les statues des dieux étaient entourées d'un serpent; le scep-
(1) Apud Euseb. Prœp. evang., lib. I, c. vi.
(2) Phvlarchus libro duodecimoinvulgusedidit, aspidesab iEgyptiis vehementer coli, easdem ex eo cullu prorsus mansuescerc. jEgyptii in aspidum nationem hospitalissitni, etc. Apud JElian., lib. XVII, c. v.
tre des. rois, en signe de puissance royale ; les bonnets des prêtres, en signe de puissance divine (1). » Les statues d'/sû, en particulier, étaient couronnées d'une espèce de serpents nommés therrnuthàs^ qu'on regardait comme sacrés et auxquels on rendait de grands honneurs (2). Suivant les Égyptiens, ces serpents étaient immortels, servaient à discerner le bien du mal, se montraient amis des gens de bien et ne donnaient la mort qu'aux méchants. Pas un coin des temples.où.iln'y eût un petit sanctuaire souterrain destiné à ces reptiles, qu'on nourrissait avec de la graisse de bœuf (3).
De là, les paroles si connues de Clément d'Alexandrie : « Les temples égyptiens, leurs portiques et leurs vestibules sont magnifiquement construits ; les cours sont environnées de colonnes ; des marbres précieux et brillant de couleurs variées, en décorent les murs, de manière que tout est assorti. Les petits sanctuaires, resplendissent de* l'éclat de l'or, de l'argent,» de l'électron, des pierres précieuses de l'Inde et de TÉr thiopie : tous sont ombragés par des voiles tissus d'or. Mais, si vous pénétrez dans le fond du temple, et que vous cherchiez la statue du dieu auquel il est consacré,
(i)Lib.V.
(2) ^Egyptii basiliscum ex auro confia lu m diis circumponunt. Horus Apollo, HiérogL i, apud Pierium. « Le serpent était l'emblème et le signe de la puissance royale. Aussi les Grecs traduisirent son nom par basiliskos, mot dérivé de basileus, qui veut dire roi. » Panth. Égypt.y par M. Champollion, liv. II, p. 4. — Voir, dans cet ouvrage, la représentation des dieux égyptiens.
(3) Aspidis genus Thermutin jEgyptii nominant, quam sacram esse aiunt, et summa religione colunt... In sacris igitur œdibus ad unumque angulùm subterranea sacellaexœdiflcaot, ubi Thermuthes collocant, et bubulum adipem edendum intervallis quibusdam eis abjiciunt. jElian., Denatur. animal, lib. X, c. xxxi; et Diod. SicuL, ubi suprà.
un pastophore ou quelque autre employé du temple s'avance d'un air grave, en chantant un paean en langue égyptienne, et soulève un peu le voilé, comme pour vous montrer le dieu. Que voyez-vous alors? Un chat, un crocodile, un serpent! Le dieu des Égyptiens parait... c'est' une affreuse bête se vautrant sur un tapis dé pourpre (1). »
Le savant philosophe aurait pu ajouter : un bouc. En effet, c'est jusqu'à l'adoration de cet animal immonde, sous les noms divers de faune, de satyre, de bouc, de poilu, pilori, comme l'appelle l'Écriture, que Satan avait conduit l'humanité. « Le culte du bouc, dit le savant Jablonski, n'était pas particulier à la ville égyptienne de Mendès; toute l'Egypte le pratiquait, et tous les adorateurs avaient chez eux le portrait plus ou moins fidèle de leur dieu. Son domicile principal n'en était pas moins à Mendès, préfecture dont il était le dieu tutélaire. Son temple y était aussi grand que splendide, et là seulement était un bouc vivant et sacré. Il était placé au rang des huit grands dieux antérieurs aux douze autres (2), » et honoré par des pratiques que nous nous abstiendrons de décrire.
Comme Élien nous l'apprend, chat, bouc ou crocodile , le dieu principal était toujours accompagné d'un cortège de serpents. L'Egypte était donc bien la terre du Serpent. Il y régnait, sur la vie publique et sur la vie privée, avec une puissance dont le christianisme nous a mis dans l'heureuse impossibilité de mesurer l'étendue. Serait-il sans fondement d'attribuer les prestiges exceptionnels, rapportés dans l'Écriture, à ces relations, plus habituelles et plus intimes que dans aucun pays, des
(1) Champollion, ibid.
(*2) Jablonski, Panthéon égyptien, liv. II, c. vu.
médiums égyptiens avec le terrible père du mensonge?
Quoi qu'il en soit, comme il est constant que le paganisme occidental est venu du paganisme oriental, nous ne devrons pas être surpris de trouver le culte solennel du serpent dans la Grèce, en Italie et même chez les peuples du Nord. Et quel culte, grand Dirai Dans les bacchanales il avait pour but de célébrer l'alliance primitive du serpent avec la femme. Écoutons Clément d'Alexandrie : « Dans les orgies solennelles en l'honneur de Bacchus, les prêtres, qu'on dirait jaques par un œstre furieux, déchirent des chairs palpitantes, et couronnés de serpents, appellent Eve par de vastes hurlements, Eve qui la première ouvrit la porte à l'erreur. Or, l'objet particulier des cultes bachiques est un serpent consacré par des rites secrets. Maintenant, si vous voulez savoir au juste la signification d ^ mot Eva, vous trouverez que, prononcé avec uneasj ration forte, heva veut dire serpent femelle (1).
Sans cesse rappelée, célébrée, figurée, accomplie l'initiation aux mystères de certains cultes, cett liance était chantée par la poésie et racontée par l'bû qui n'osait la révoquer en doute, ni en elle-naf dans ses conséquences. Comme il n'y â rien de v> sous le soleil, et que la religion de Satan a Uni même but, on peut affirmer que c'est, §u la tant, que les jeunes Rllm devenaient dau* païenne, comme aujourd'hui serpent (2)
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rieux pour la sage Athènes, Adrien fit bâtir dans cette ville un temple resplendissant d'or et de marbre; dont la divinité fut un grand serpent apporté de l'Inde (1).
Chez les Épirotes, l'affreux reptile jouissait des mêmes honneurs et de la même confiance. Son sanctuaire était un bois sacré, entouré de murs. Une vierge était sa prêtresse. Seule elle avait accès dans la redoutable enceinte. Seule elle pouvait porter à manger aux dieux et les interroger sur l'avenir. Suivant la tradition du pays, ces serpents étaient nés du serpent Python, Seigneur de Delphes (2).
A Délos, Apollon était adoré sous la forme d'un dragon qui rendait pendant l'été des oracles sans ambiguïté. A Épidaure, le dieu Esculape était un serpent. On le croyait le père d'une race de serpents sacrés, dont les colonies épidauriennes avaient soin d'emporter avec elles un individu, qu'elles installaient dans leur nouveau temple (3).
Que, dès la plus haute antiquité, il y ait eu à Delphes un monstrueux serpent tenu pour un dieu, c'est ce qu'affirment les premiers habitants du pays. Que, suivant la fable, ce serpent ait été tué par Apollon, il n'en reste pas moins que Delphes était devenu le lieu fatidique le plus célèbre de l'ancien monde. Sous une forme ou sous
(1) Dion.j inAdrian..
(2) Lucus apud eos Deo sacer est et muro septus, intra quemdracones sunt Deo grati. Hue virgo sacerdos accedit sola, et victum draconibus porrigit. Eos Epi rot se a Pythone delphico prognatos aiunt. Quod si virginem accedentem illi placide adspexerint atqne alimenta prompte susceperint, annum fertilem et salubrem sigoiflcare creduntur; sin et terri biles circa illam fuerint et ponrectat sacerdote cibaria non acceperint, contrarium anni futurum stalnm alii divinant, alii timent. uElian., lib. XI, c. n.
(3) Voir Dict. de la Fable, et le savant ouvrage : Dieu et les dieux, ch. i, par M. le chevalier Desmousseaux. • •
une autre, l'antique Serpent y régnait en maître, et de là sur toute la Grèce et sur une grande partie de l'Occident. Telle, était la confiance qu'il inspirait, que les villes grecques et même les princesétrangers, envoyaient à Delphes leurs trésors les plus précieux et les mettaient en dépôt sous la protection du Dieu-reptile.
Par une nouvelle insulte à Celle qui dievait un jour lui écraser la tête, à Delphes comme en Épire, à Lavinium.et partout, Satan voulait une vierge pour prêtresse : et comme il la traitait ! Jeune dans le principe, elle dut plus tard, à cause de la lubricité des adorateurs, être d'un âge mur. Lorsque le Dieu voulait parler, les feuilles d'un laurier planté devant le temple s'agitaient; le temple lui-même tremblait jusque dans ses fondem&its. Après avoir bu à la fontaine de Castalie, la pythie, conduite par les prêtres, entrait dans le temple, et s'avançait vers l'antre, qui était renfermé dans le redoutable sanctuaire. Plusieurs auteurs ont écrit que cet $ntre était toujours habité par un serpent et que, dans le principe, c'est le serpent lui-même qui parlait (1). L'orifice supportait le fameux trépied. C'était une machine d'airain composée de trois barres, sur laquelle la pythie se plaçait de la manière la plus indécente, afin de recevoir le souffle prophétique (2),
(4) Grand dict. de la Fable, art. Serpents.
(2) Pythia vero (cogor eaim aliam quoque eorum turpitudinem, traducere, quam bonum quidem esset p ne termi Itère, quod indecorum nobis sit talia proferre ; ut autem illoruta dedecus clarius évadât, necessarium est dicere; ut hinc discatis amentiam, et ridicula gesla eorum qui vatibus iilis utuntur) : dicitur ergo pythia mulier insidere tripodi Apollrais, divaricatis cruribus. Deiade malum inferne emitti spiritum, et per génitales ejus partes su beu niera, furore mulierem replere, et hanc deinceps passis capillis debaccbari et gpumam ex ore emittere ; et sic teroulentam illam furoris verba proferre. Scio vos pudore affeclos erubescere hœc audientes : verum illi
Bientôt quelque chose de mystérieux se répandait dans ses entrailles, et l'accès fatidique commençait. La malheureuse fille d'Eve n'était plus maltresse d'ellemême et donnait tous les signes de la possession. Ses cheveux se hérissaient ; sa bouche écumait, ses regards devenaient farouches ; un tremblement violent s'emparait de tout son corps, et on était obligé de la maintenir par force sur le trépied. Elle faisait retentir le temple de ses cris et de ses hurlements. Au milieu de cette agitation extraordinaire, elle proférait les oracles, que des copistes écrivaient sur des tablettes. De ces fureurs diaboliques résultait souvent la mort de la pythie qui, pour cette raison, avait deux compagnes. La scène infernale que nous venons de décrire avait lieu tous les mois. Elle a duré des siècles. Elle a été vue par des millions d'hommes, entre lesquels figure tout ce que l'antiquité connaît de plus grave et de plus illustre (1).
D'après ce fait et mille autres du même genre, accomplis dans toutes les parties du monde, sur quel fondement révoquer en doute le succès fabuleux ob-
altum sapiunt ob turpitudinem et insaniam tantam. S. «/. Chrys. in Ep. I ad Cor., homil. xxix, n. i.
(1) Tandem conterrita Yjrgo
Confugit ad tripodas, vastisque adducta cave rais Hœsit et insueto concepit pectore numea. Bacchatur démens aliéna per antrum Colla ferens, vittasque Dei, phœbeaque serta Erectis discussa comis, per inania templi Ancipiti cervice rotat, spargitque vaganti Obstantes tripodas magnoque exœstuatigne... Spumea tum primum rabies vesana per ora Effluit et gemitus et anhelo clara meatu Murmura : tune mœst.us vastis ululatus in antris Extremœque sonant domita jam virgine voces.
Lacan. Pharsal., lib. V; Virgil., lib. Vi; Grand die t. et la Fable, etc., etc. ; Strab., lib. VIII.
tenu, sous le règne de Marc-Aurèle, par le magicien Alexandre de Paphlagonie? Disciple d'Apollonius de Tyanes, ce médium parcourut, comme son maître, différentes provinces de l'empire, en montrant un serpent apprivoisé et qui faisait mille tours amusants. Il le donna pour un dieu, et un dieu rendant des oracles. A cette nouvelle, on vit les habitants de l'Ionie, de la Galatie, de la Cilicie, les Romains eux-mêmes et jusqu'à Rutilius qui commandait l'armée, accourir en foule à l'oracle vivant, au Python voyageur. Ses réponses lui gagnèrent la confiance. Dans ces provinces, comme dans le reste de la terre, on se prosterna devant le dieuserpent ; on lui offrit des sacrifices et des dons précieux; on lui éleva des statues d'argent. L'empereur luimême voulut voir le dieu. Alexandre fut mandé à la cour, où il fut reçu avec de grands honneurs (1).
Pas plus que les Grecs, si vantés pour leur philosophie, les Romains, maîtres du monde, n'ont échappé à la domination de l'odieux reptile. Dès l'origine ils ont adoré le dieu-serpent, et leurs hommages ne se sont pas démentis (2). Énée, leur père, fonda près de Rome une ville appelée Lavinium, qu'on peut appeler l'aïeule de Rome. Non loin de Lavinium était un bois sacré, large et obscur, où, dans une caverne profonde, habitait un grand serpent (3). Ici encore c'étaient des jeunes filles qui étaient les prêtresses de ce dieu. Quand elles en-
(1) Lucian., in Pseudomate,
(2) Lanuvium anoosi vêtus est tu tel a draconis,
Hic ubi Tartareœ non périt hora morse.
Proper.; Eleg. in C y ni Ma.
(3) In Lavinia, oppido Latinorum, qqœ quidem Romœ veluti avia nominariposset... Prope Lavinium igitur est lucus magnus et opacus. In luco autem latibulum est, ubi draco, etc. JBlian., lib. XI, c. xvi.
traient pour lui donner à manger, on leur bandait les yeux, mais un esprit divin les conduisait droit à la caverne. Si le serpent ne mangeait pas les gâteaux, c'était une preuve que la jeune fille qui les avait présentés avait cessé d'être vierge, et elle était impitoyablement mise à mort (1).
Comme si le culte perpétuel du serpent indigène n'eût pas suffi, les Romains, dans les circonstances difficiles, recouraient à un serpent étranger, regardé comme plus puissant. Ainsi, l'an 401, leur ville étant, depuis trois ans, désolée par une peste dont rien ne pouvait arrêter les ravages, ils consultèrent les vieux livres sibyllins. On y trouva que l'unique moyen de faire cesser le fléau était d'aller chercher Esculape, à Épidaure, et de le conduire dans la ville. En conséquence, une galère est équipée et une députation conduite par Quintus Ogulnius se rend à Épidaure. Quand les députés eurent présenté leur requête, un grand serpent sortit du temple, se promena dans les endroits les plus fréquentés dé la ville, avec des yeux doux et une démarche calme, au milieu de l'admiration religieuse de tout le peuple.
« Bientôt, continue l'historien romain, poussé par le désir d'occuper l'illustre sanctuaire qui lui était réservé, le dieu accéléra sa marche et vint monter sur la galère romaine. Il choisit pour sa demeure la chambre même d'Ogulnius, se roula en cercles multipliés et se livra aux douceurs d'un repos profond. Les Romains, qui l'avaient reçu avec un respect mêlé de frayeur, le conduisirent à Rome. La galère ayant abordé au-dessous du mont Palatin, le serpent s'élança dans le fleuve qu'il traversa à la nage et vint se reposer dans le temple qui
(\)Ibid.
lui était préparé, sur l'île du Tibre. A peine le Dieu fut dans son sanctuaire que la peste disparut (1 ) . » '
Le premier peuple du monde, la grande république romaine envoyant une ambassade solennelle au Serpent : quelle éloquence dans ce seul fait, et quelle lueur sinistre il jette sur l'antiquité païenne! Même à l'époque de l'histoire romaine décorée dans les collèges du nom de siècle cTor, le culte de l'odieux reptile n'avait rien perdu de sa splendeur ni de sa popularité. Attia, mère d'Auguste, étant venue, au milieu de la nuit, suivant l'usage pratiqué dans les temples à oracles par songes, dormir dans le temple d'Apollon, fut touchée par le dieu sous la forme d'un serpent. Son corps fut marqué de la figure indélébile de cet animal, à tel point qu'elle n'osa plus se montrer dans les bains publics. Araisop de ce fait, Auguste se prétendit fils d'Apollon, et voulut que ses médailles perpétuassent le souvenir de cette glorieuse descendance (2).
Tibère avait toujours avec lui un serpent familier ; et Néron, pour talisman, la peau d'un serpent, liée au-
(1) ... Tudc legati période alque exoptatœ rei compotes, expleta gratiarum aclione, cultuque anguis a peritis accepto, laeti inde solverunt... Atque in ripam Tiberis egressis legatis, in insulam, ubi templumdicatum est, transnatavit,adventuque suotempestaten^cui remedio qusesitus erat, dispulit. Valer. Maxim», De Miraculé lib. I, c. vin, n. 2, edit. Lemaire. Paris, 1832.
(2) Attjam, cum ad solemne Appollinis sacrum média nocte Tenisset, posita in templo lectica, dum cœterae matronae dormirent, obdoi misse draconem repente irrepisse ad eam, pauloque post egressum : illamque expergefactam quasi a concubitu mariti pu ri fi casse se : et statim in corpore ejus exti tisse maculam velut depicti draconis; nec potuisse unquam exigi, adeo ut mox publicis balneis perpetuo abstinuerit : Augustum natum mense decimo, et ob hoc Apollinis fiiium existimatum. Sueton. in Aug.y c. xciv. — Au revers de ses médailles d'argent, Auguste fit graver Apollon, avec cette inscription : Cœsar divi filius. — Nous l'avons vu de nos yeux.
tour du bras (I). Mieux que cela : « plusieurs médailles de Néron, dit Mont faucon, attestent que ce prince avait pris le serpent pour patron (2) . » Patron et client étaient dignes l'un de l'autre. Héliogabale ne faisait donc riefl de nouveau, rien qui fût de nature à surprendra les Romains, et moins encore à les choquer, lorsqu'il fit apporter à Rome des serpents égyptiens, afin de les adorer comme de bons génies (3) .
Connaissant les rapports des plus grands peuples du monde ancien avec le dieu Serpent, nous croyons superflu d'entreprendre l'histoire de son culte chez les. nations de second ordre. Il suffit de savoir que toutes lui ont payé le tribut de leurs adorations (4). Remarquons seulement que le culte du serpent était si universel et si éclatant dans la belle antiquité, que les temples avaient pris le nom de draconies ; c'est-à-dire que, pour désigner un temple, on disait une demeure de serpents (5).
(i) Camer., Ubisuprà.
(2) Anliq. expliquée, liv. t.
(3) iEgyptios dracunculos Romae habuit quos illi agathodajmonas appellant. Lamprid., in Heliogab. r
(4) Voir Annales de phil. chrét., t. IV, p. 59 et suiv., an. 1832.
(5) Quia et serpentibustantumcultum tribu it gentilitas, ut draconia templa nominaret (teste Strab., lib. XIV), quod prima circa serpentes extiterint idololatri» semina, et quod di aboi us hanc speciem in deliciis haberet. Corn, a Lap. in Dan., XIV, xxu. — Chose bien Remarquable! la lettre S, dont la forme rappelle le serpent ondulé, et dont la prononciation fait entendre le sifflement de ce, reptile, signifie dans les langues sémitiques, embûches du diable, concup* cence, travail. Chez un grand nombre de peuples, teU que les Syriens, les habitants de l'Attique, les Béotiens, les Lacédémoniens, les premiers Latins, cette lettre à forme de serpent était en, abomination, au point d'être exclue du langage. De plus, elle a été souvent opposée à une autre lettre, le T, lettre à la forme de croix. « Cet antagonisme, profondément mystérieux, a été quelquefois poussé si loin, que des peuples entiers ont refusé de se servir de la première
Roi du monde, c'est à lui que la traditioi} des peuples assignait la garde des hommes et des choses précieuses, des héros, des trésors et des lieux vénérés : tels, par exemple, que le jardin des Hespérides et la toison d'or. C'est lui qui, apparaissant aux mères, promettait à leurs fils la puissance, la gloire et l'empire ; comme on le voit pour la mère d'Alexandre, de Scipion, d'Auguste, d-Auréliefc, de Çeptime-Sévère et de plusieurs autres (1). Aussi le culte du serpent vivant, en chair et en os, a été un des plus difficiles à déraciner. Longtemps après la prédication de l'Évangile, on le voit se perpétuer chez les Ophites, hérétiques obstinés dont parle saint Épiphane (2). En effet, suivant la pensée de saint Augustin, le démon aime la forme du serpent, parce qu'elle lui rappelle sa première victoire (3) .
Cette prédilection s'est retrouvée dans les vastes contrées du nouveau monde, à l'époque delà découverte,
et l'ont remplacée surtout par la seconde ; de telle sorte qu'un auteur païen, étonné de cet antagonisme, n'a pas craint d'en faire le sujet d'un procès singulier que la lettre à forme de serpent intente à la lettre à forme de croixy avec la demande formelle qu'en punition de son intrusion, la lettre à forme de croix fût condamnée à expier son crime sur, la croix elle-même. » Voir l'excellent recueil Annales dèpkiL chréi. Décembre 1857, p. 424 et suiv. — Et pourtant tous ces peuples adoraient le Serpent !
(1) Pierius,. hierogl. xvi. — Sous la môme forme, la Fort armé gardait toutes les provinces de son empire. Les premiers apôtres du christianisme fb rencontrèrent partout. Aux faits déjà cités ajoutons le suivant : saint Artnentaire, arrivant dans le Var, fut obligé de combattre un dragon : le lieu du combat s'appelle encore le Dragon ; et le combat lui-môme a donné son nom à la ville de praguignaiu
(2) Epiph., hœr.\ 37.
(3) Gauderit enim daemones hanc sibi potestatem dari, ut ad incantationem hominum serpentes moveant, ut quolibet modo f allant quos possunt. Hoc autem permittuntur ad priini facti memoriam commendandam, quod sit eis quaedam cum boc génère familjaritas. De Gen. ad Litt., lib. XI, n. 35, noviss. edit.
ainsi que chez les peuples du Nord , étrangers à l'empire romain. Le nations civilisées du Mexique adoraient la déesse au jupon orné de serpents, ou la Mère aux serpents. Entre autres présents, on lui offrait des épines d'aloès, teintes du sang des prêtres et des nobles, puis des victimes humaines (1).
Aujourd'hui encore il existe, en Amérique, une secte, dont le serpent est la principale, peut-être Tunique divinité. Cette secte, dont la puissance mystérieuse éclate par de funestes effets, surpasse en immoralité celle dès Mormons : nous avons nommé la secte des Vaudôux. Très-répandue parmi les nègres des États-Unis et des Antilles, elle compte parmi ses adeptes beaucoup de créoles, de blancs des deux sexes, et des gens de couleur. Quelques-uns mêmes occupent dans la société de très-hautes positions.
« Ce serait une curieuse étude, écrit un missionnaire, que de pénétrer le mystère dont s'entourent les Vaudoux, mais il est aussi difficile que dangereux de se mêler de leurs affaires. Voici ce qu'on ma affirmé touchant quelques-unes de leurs cérémonies, qui se célébraient souvent à la Nouvelle-Orléans, au faubourg Trémé, dans une maisonisolée,, entourés d'une barrière de planches, et n'ayant qu'un étage très-bas. Une grande chambre occupait la maison presque entière. Au fond, du côté de l'orient, s'élevait un autel recouvert de pièces de laine rouge. Cet autel était creux et tout rempli de serpents à sonnettes, de congos et autres reptiles venimeux. Ils en sortaient pendant la danse, pour se répandre dans la chambre et s'enrouler autour des membres de la plupart des danseurs.
(i) Hist. des nat. civil., etc., t. «III, p. 504.
« Les Vaudoux se déshabillent sans doute dans un vestiaire au rez-de-chaussée, car ils sont complètement nus lorsqu'ils entrent par la porte située à gauche de l'autel. Alors ils se mettent en rond, en se prenant par la main. Un nègre se place au milieu d'un cercle, fait brûler dans une cassolette une matière qui répand dans l'appartement une fumée épaisse et blanche ; se baisse vers le plancher, probablement pour tracer des signes cabalistiques, prend sur l'autel cinq serpents à sonnettes, et s'en entoure les membres et le cou. La ronde se met aussitôt en mouvement, et toute la compagnie, le nègre compris, tourne et gambade pendant un temps considérable. Enfin on éteint les lumières, et le bruit cesse quand arrive l'obscurité (1). »
Les Vaudoux inspirent une grande frayeur, car ils possèdent dès secrets importants 'pour fabriquer des poisons terribles, dont les effets sont très-divers. Les uns tuent comme la foudre, les autres altèrent la raison oii la détruisent complètement.
Dans tous les siècles et à toutes les latitudes, afin de montrer à l'homme qu'il est toujours le même, par qui lui, homme, a été vaincu dans Adam, le Roi de la Cité du mal se fait adorer sous la forme victorieuse du serpent.
Les Lithuaniens, les Samogitiens et autres barbares du Nord, appelaient les serpents à sanctifier leurs tables. Dans l'angle de leurs huttes, comme dans les temples de l'Egypte, étaient entretenus des serpents sacrés. A certains jours, on les faisait monter sur la table, au moyen d'une nappe blanche qui descendait jusqu'à leur repaire. Ils goûtaient à tous les mets, et rentraient
(\) Journal d'un miss, au Texas, etc., par M. l'abbé Domenech, p. 356.
dans leur trou. Les viandes étaient sanctifiées et les barbares mangeaient sans crainte (!):'• • .* .
Quant aux indiens, leurs livres sacrés son* pleins de récits où iLest fait' meirtion'da^eTpe^::Là^rcûi]ûfnl©en Egypte, tous les symboles du culte portent sonamage. Un grand serpent joua un rôle œnsidérable.au commencement du monde, et un temple 'est érigé! en son honneur, à lest du Maïssoùt, dans le lieq appelé Soubra-Manniah^ Tous les ans, au mois de décembre, on y célèbre une fête solennelle. D'innombrables pèlerins viennent de fort loin pour offrir au1 dieu; gardien et protecteur du pays, des adorations et des sacrifices. Beaucoup de serpents ont établi leur domicile dans l'intérieur du temple, où, comme à Baby 1 on ey en Egypte et partout, ils jsont entretenus et bien nourris par les brahmes qui les desservent (2). ■ »i ! ;
Outre l'adoration nationale de ce serpent historique, les Indiens, comme les anciens habitants de l'Egypte, rendent encore aujourd'hui un culte domestique à un serpent fort commun et dont la morsure donne presque subitement la mort : on le nomme serpent c apeL Leur conduite, que chacun peut vérifier dé ses yeux,* rend croyable tout ce que nous avons lu de l'antiquité païenne. Les dévots vont à la recherche des trous où se tiennent ces sortes de serpents. Lorsqu'ils ont eu la bonheur d'en découvrir quelques-uns, ils vent religieusement déposer à l'entrée du lait, des bananes et autres aliments, qu'ils savent être du goût de ces dieux^reptiles.
Un d'eux vient-il à s'introduire dans une maison? les
(1) Stuckius, Àntiquit. convivial., p. 432.
(2) Mœurs et institutions des peuples de l'Inde, par M. Dubois, supérieur des missions étrangères, qui a séjourné vingt-huit ans aux Indes, t. II, cb. xii, p. 435.
habitants se gardent bien de l'en chasser; il est, au contraire, soigneusement nourri et honoré par des sacrifices. On voit des Indiens entretenir ainsi chez eux, dépuis nombre] d années, de gros serpents capels; et, dût-il en coûter la vie à toute la famille, personne n'oserait porter la main sur eux (1).
Finissons par F Afrique. De toute antiquité, le serpent a été le grand dieu de la terre de Gham. Au quatrième siècle, lorsque saint Frumence alla porter la foi aux Éthiopiens, il trouva le culte du serpent dans toute sa splendeur. Pour réussir dans sa mission, il dut, comme Daniel, commencer par détruire le serpent qui atait été jusqu'alors la divinité desAxumites (2). Il lest encore de toute l'Afrique non chrétienne. « Le culte le plus célèbre de l'Afrique, dit Bosman,» est celui du serpent. Parmi le grand nombre de serpents qu y sont honorés par des cérémonies plus 'ou moins bizarres, il en est un qui ^st regardé comme le Père, et auquel on rend des hommages particuliers. On lui a bâti un temple où des prêtres sont chargés de le servir. Les rois lui envoient des présents magnifiques, 6t entreprennent de longs pèlerinages pour venir lui présenter leurs offrandes et leurs adorations (3). »
Traitant le même sujet dans son histoire des Dieux Fétiches (4), le président de Brosses parle d'or lorsqu'il dit : que le meilleur moyen d'éclaircir certains points obscurs de l'antiquité et de savoir ce qui se passait chez
(1) Mœurs et institutions des peuples de Vlnde^dX M. Dubois. — Pour d*autres peuples modernes, voir les Annales de phil. chrét., citées plus haut.
(2) Gonzalez apud Ludolf. Étiopic. p. 479.
(3) Voyage de Bosman, dans le Grand dict. de la Fable, art. Serpents et Afrique.
(4) Fétiches vient du Portugais Fetisso, qui veut dire enchanté.
les nations païennes d'autrefois, c'est d'examiner ce qui se passe chez les nations païennes d'aujourd'hui, et de voir s'il n'arrive pas encore quelque part, sous nos yeux, quelque chose de pareil. La raison en est, comme dit un philosophe grec, que les choses se font et se feront comme elles se sont faites. V Ecclésiastique dit de même : Çuid est quod fuit? ipsum quodfuturufn est. Or, rien ne ressemble plus au culte du serpent et des animaux sacrés de l'Egypte, que celui du fétiche ou serpent rayé de Juidah, petit royaume sur la côte de Guinée, qui pourra servir d'exemple pour tout ce qui se passe de semblable dans l'intérieur de l'Afrique. On voit déjà que rien non plus ne doit plus ressembler au serpent de Babylone5 que le prophète Daniel refusa d'adorer (1).
Nous avons vu que les Épirotes croyaient que tous leurs* serpents sacrés descendaient du grand serpent Python : môme croyance en Afrique. « Toute l'espèce de leurs sçrpents sacrés, continue l'auteur, descend, si Ton en croit les noirs de Juidah, d'un seul, qui habite le grand temple près la ville de Shabi, et qui, vivant depuis plusieurs siècles, est devenu d'une grandeur et d'une grosseur démesurées. Il avait été ci-devant la divinité des peuples d'Ardra; mais ceux-ci s'étant rendus indignes de sa protection, le serpent vint de son propre mouvement donner la préférence aux peuples de Juidah. Au moment même d'une bataille que les deux nations devaient se livrer, on le vit publiquement passer de l'un des deux camps dans l'autre. Le grand prêtre alors le prit dans ses bras et le montra à toute l'armée. A cette vue, tous les nègres tombèrent à ge-
(i) Du culte des dieux-fétiches, p. 16 et 25, etc. édit. in-12, 1760.
noux et remportèrent facilement une victoire complète sur l'ennemi (1). »
A Babylone en Egypte, en Grèce et chez les autres peuples païens de l'antiquité, le serpent avait des temples où il était servi par des prêtres et par des prêtresses, honoré, consulté et npurri aux frais du public. Ses ministres seuls avaient le droit de pénétrer dans son sanctuaire; hors de là, il se rendait familier et daignait se laisser prendre et manier. Voilà mot pour mot ce qui se passe en Afrique. Écoutons : « On bâtit un temple au nouveau fétiche. On l'y porta sur un tapis de soie, en cérémonie, avec tous les témoignages possibles de joie et de respect. On lui assigna un fonds pour sa subsistance. On lui choisit des prêtres pour le servir. 11 n'est permis à personne qu'aux prêtres, pas même au roi, d'entrer dans le temple et de voir le serpent. Malheur à qui entrerait, homme ou bête, il serait à l'instant mis à mort.
« Cette nouvelle divinité prenant un grand ascendant sur les anciennes, elle présida bientôt au commerce, à l'agriculture, aux saisons, aux troupeaux, à la guerre, à toutes les affaires publiques... C'est la postérité de ce serpent qui seule fournit tous les serpents fétiches du pays. En général, ils sont gros comme la cuisse d'un homme, longs d'environ sept pieds, et rayés de bleu, de jaune et de brun. D'une douceur surprenante avec les hommes, ces reptiles entrent volontiers dans les maisons et se laissent prendre et manier. (2) »
Comblé d'honneurs et desservi par des prêtres, le grand Serpent voulut, comme autrefois, avoir des prêtresses. « Voici de quelle manière on s'y prend pour les lui procurer. Pendant un certain temps de l'an-
(i)Du culte des dieux- fétiches page 29 et suiv. (2) Ibid.
née, les vieilles prêtresses ou bêtas, armées de massues, courent le pays depuis le coucher du soleil jusqu'à minuit, furieuses comme des bacchantes. Toutes les jeunes filles d'environ;. douze ans qu'elles peuvent surprendre leur appartiennent de droit; il n'est pas permis de leur résister (i). Elles enferment ces jeunes personnes dans des cabanes, les traitent assez doucement et les instruisent au chant, à la danse et aux rites sacrés.. Après les avoir stylées, elles leur impriment la marque de leur consécration, en leur traçant sur la peau, par des piqûres d'aiguilles, des figures de serpents...
« On leur dit que le serpent les a marquées; et, en général, le secret sur tout<e qui arrive aux femmes dans l'intérieur des cloîtres est tellement recommandé, sous peine d'être emportées et brûlées vive? par le serpent, qu'aucune d'elles n'est tentée de le violer. Alors tes 'Vieilles les ramènent pendant une nuit obscure, chacune f à la porte de leurs parents, qui les reçoivent *vec joie et payent fort cher aux prêtresses la pension du séjour, tenant à honneur la grâce que le serpent a faite à leur famille. Les jeunes filles commencent alors à être respectées et à jouir d'une quantité de privilèges. . , ■
«Enfin, lorsqu'elles sont nubiles, elles retournent au temple en cérémonie et fort parées pktoîtr épouser le serpent... Le lendemain on reconduit la mariée dans sa famille, et dès lors elle a part aux rétributions du sacerdoce. Une partie de ces filles se marié ensuite à quelques nègres; mais le mari doit les respecter autant qu'il respecte le serpent dont elles portent la marque, ne leur
({) Dans l'ancien Mexique, on trouve la môme traite des jeunes filles au profit du serpent.
parler qu'à genoux et demeurer soumis en toute chose à leur autorité (1). »
• Voilà donc, aujourd'hui comme autrefois, en Afrique comme partout, l'innocence profanée par le serpent et consacrée à son service. « Indépendamment » de cette espèce de religieuses affiliées, il y a une consécration passagère pour les jeunes filles... On s'imagine que les jeunes filles ont été touchées par le serpent, qui, ayant conçu de l'inclination pour elles, leur inspire une sorte de fureur. Quelques-unes se mettent tout à coup à faire des cris affreux, et assurent que le fétiche les a touchées. Elles deviennent furieuses comme des pythonisses ; elles brisent tout ce qui leur tombe sous la main, et font mille choses nuisibles (2). »
Au rapport de Bosman, dans d'autres contrées de cette triste partie du monde, on voit, comme, dans l'antiquité, les plus belles filles du pays, consacrées au service des serpents. Il y a ceci de particulier que les nègres croient que le grand serpent et ses confrères ont coutume de guetter, au printemps, les jeunes filles sur le soir, et que l'approche ou l'attouchement de ces reptiles leur fait perdre la raison (3).
Des voyages plus récents confirment ces détails et en ajoutent de nouveaux. « Dans tous les villages, nous (Usait, il y a peu de temps, celui de nos missionnaires qui a pénétré le plus loin dans l'intérieur de l'Afrique, tous trouvez le fétiche de la localité, sans compter les fétiches de chaque case. Le fétiche du village est ordinairement un gros serpent, qui se promène en liberté dans toutes les rues. Le premier que j'aperçus m'inspira
(\) Du culte des dieux- fétiches, p. 49 et suiv.
(2) Ibid., 42.
(3) Bosman, ubi suprà.
une véritable frayeur. Je saisis mon bâton pour le frapper. Mon guide me retint le bras, et bien il fît. Si j'avais eu le malheur de toucher au dieu, j'aurais été sur le champ mis en pièces. »
A la date du 28 avril 1861, un autre missionnaire écrit du Dahomey : « Le peuple de ce pays semble voué au plus abominable fétichisme. Le culte des serpents vivants est en vogue sur beaucoup de points de la côte ; mais nulle part ils n'ont des temples et des sacrifices réguliers, comme à Whydah (1). Dans une enceinte bien disposée, on nourrit une centaine de gros serpents, qui vont, quand bon leur semble, se promener en ville. Alors, tous ceux qui les rencontrent se prosternent le front dans la poussière, pendant que l'abominable animal avance lourdement sur le chemin, jusqu'à ce que quelque fervent adorateur le prenne avec respect et le reporte à son sanctuaire (2). »
Ce temple ou plutôt cet affreux repaire a été visité, en 1860, par un médecin de la marine impériale, qui en donne la description suivante : « Ma première visite fut pour le temple des serpents fétiches, situé non loin du fort, dans un lieu un peu isolé, sous un groupe d'arbres magnifiques. Ce curieux édifice consiste simplement en une sorte de rotonde, de dix à douze mètres de diamètre, et de sept à huit de hauteur. Ses murs en terre sèche sont percés de deux portes opposées, par lesquelles entrent et sortent librement les divinités du lieu. La voûte de l'édifice, formée de branches d'arbres entrelacées qui soutiennent un toit d'herbes sèches, est constamment tapissée d'une myriade de serpents, que je pus examiner à mon aise.
(1) Ville d'environ 20,000 âmes, sur le bord de la mer,
(2) Annales, etc., mars 1861, p. 390.
« Tous appartiennent à des espèces inoffensives. Leur taille varie d'un à trois mètres. La tête est large, aplatie et triangulaire à angles arrondis, soutenue par un cou un peu moins gros que le corps. Leur couleur varie du jaune clair au jaune verdâtre. Le plus grand nombre portent sur le dos deux lignes brunes. Les autres sont irrégulièrement tachetés. Lors de ma visite, ces animaux pouvaient s'élever à plus d'une centaine. Les uns descendaient ou montaient enlacés à des troncs d'arbres,, disposés à cet effet le long des murailles ; les autres, suspendus par la queue, se balançaient nonchalamment au-dessus de ma tête, dardant leur triple langue et me regardant a\ec leurs yeux clignotants ; d'autres, ejufin, roulés ou endormis dans les herbes du toit, digéraient sans doute les dernières offrandes des fidèles.
« Les prêtres qui en prennent soin habitent près du temple... Ces affreuses divinités ont aussi leursprêtresses; ce sont les féticheuses ou épouses du serpent fétiche. A certaines époques de Tannée les vieilles prêtresses parcourent les rues du village, enlèvent les jeunes filles de huit à dix ans qu'elles rencontrent, et les conduisent dans leur habitation. Ces enfants subissent là un noviciat plus ou moins long, et, dès qu'elles sont nubiles, sont fiancées au serpent fétiche. Plus tard, quelques-unes finissent par se marier à de simples mortels, mais assez difficilement, parce que, conservant toujours quelque chose de leur caractère sacré, elles exigent de leur mari une complète soumission (1). »
Tous ces dieux reptiles ne sont pas inoffensifs,
(i) Tour du Monde, n. 461, p. 71-74.
comme ceux de Whydah. « Un autre point de notre mission, écrit le père Borghero, offre un spectacle bien autrement révoltant. Au grand Popo, non loin de Whydah, les serpents n'ont pas de temple, il est vrai : mais ils reçoivent un culte qui fait horreur. Il y à là une' espèce de reptiles très-féroces, de la race de l'aspic, dés boas, dit-on. Quand un de ces serpentai rencontre sur son chemin de petits animaux, il les dévore sans pitié. Plus il est vo race, plus il excite la dévotion de ses adorateurs. Mais les plus grands honneurs, les plus grandes bénédictions lui sont prodiguées, lorsque, trouvant quelque jeune enfant, il en fait sa pâture. Alors les parents de cette pauvre victime se prosternent dans là poussière, et rendent grâces à une telle divinité d'avoir choisi le fruit de leurs entrailles pour en faire son repas.
«Et nous, ministres de* celui qui a vaincu l'aûcien Serpent et qui l'a maudit, nous sommes obligés d avofr tous les jours ce spectacle sous nos yeux, sans qu'il nous soit donné dé venger l'honneur de notre maître, si indignement. putragé (1). »
Tous ces faits et mille autres du même genre établissent que le culte du serpent, comme lé sacrifice humain, a fait le tour dû monde. Ainsi dans la Cité du mal deux pierpétuités ; perpétuité du sacrifice humain ; perpétuité dé TadoraJkion du «Serpent sou$ sa forme naturelle (2). Comment expliquer que, sous tous les climats, à toutes ;lés époques, à tous les, degrés de
(1) Annales, etc., mars 1861, p. 390 et suiv. — Comme sous le soleil brûlant de l'Afrique, le culte du serpent existe encore aujourd'hui dans les neiges de la Mantchourie. 7rf., 1857, n. i75, p. 428.
(2) Ces deux perpétuités en impliquent une troisième : la perpétuité des oracles dans le monde païen. Nous en parlerons ailleurs.
civilisation, l'homme non chrétien a pris pour son Dieu, pour son grand Dieu, le plus abhorré de tous les êtres (I)?
Pourtant il en est ainsi. Le fait est universel et permanent; il a donc une cause universelle et permanente. Cette cause n'existe ni dans les lumières de la raison, ni dans les inclinations de la nature, ni dans la volonté divine. A moins de demeurer devant ce fait impitoyable, les yeux écarquillés et la bouche béante, il reste donc à l'expliquer, comme l'explique la révélation, par le rôle souverain du serpent dans la chute de l'humanité. Traiter tout cela de figurisme et d'allégorisme, c'est mentir à sa propre conscience et se moquer du sens commun. Parler de fanatisme, de démence, d'ignorance : c'est ne rien dire, ou c'est faire le procès au genre humain. Mais, si depuis six mille ans le genre humain, étranger au christianisme, a été, s'il est encore un fanatique, un aliéné, un ignorant, c'est avouer que le christianisme est la vérité, la lumière, la raison. Laissons, pour essayer de sortir de là, l'incrédule balbutier des sophismes, et continuons.
(1) Voir sur le Serpent, un beau passage de Chateaubriand, Génie du Christ, etc. T. I, liv, m, c. 2.