CHAPITRE XXIV
(AUTRE SUITE DU PRÉCÉDENT
Le Saint-Esprit, oracle et directeur de Tordre social dans; la Cité du bien.- Satan, oracle et directeur de l'ordre social dans la Cité du mal. — Existence universelle des oracles sataniques : témoignages de Plutarque et de Tertullien. — Croyance universelle aux oracles : passages de Cicéron, de Baltes. — C'étaient les démons eux-mêmes qui rendaient les oracles : paroles de Tertullien, de saint Cyprien, de Minutius Félix. — Les oracles n'étaient pas une jonglerie : preuves.
Nous avons ajouté que Jéhoyah, présent dans le tabernacle et dans le temple, n'était pas seulement le Dieu de son peuple et le gardien de la religion ; mais encore l'oracle et le directeur de la société civile et politique : c'est-à-dire que du fond de son sanctuaire il dirigeait toutes les entreprises de sa Cité, dont les membres avaient soin de ne rien faire sans le consulter (1). Ses volontés se manifestaient tour à tour par des songes, par des voix et par des oracles. Tous les traits de ce parallélisme se retrouvent dans la Cité du mal. Croire que la présence du Dieu-serpent, au milieu du monde, n'avait qu'un motif, un but purement religieux, serait une erreur. Elle avait un motif, un but social au premier chef. C'est dire en d'autres termes que, du fond de ses sanctuaires, Satan dirigeait nonseulement la religion, mais la société païenne, par ses
(1) Voir la Concordance au mot consulere*
oracles et par ses prestiges. De ce nouveau phénomène les preuves sont presque aussi nombreuses que les pages de l'histoire.
Le monde païen était couvert d'oracles ; et le monde païen, c'était la terre entière, à l'exception de la Judée. Sur ce point l'histoire chrétienne et l'histoire profane sont unanimes. Au nom de Tune et de l'autre écoutons Plutarque et Tertullien : le premier, prêtre des idoles; le second, prêtre du vrai Dieu. Plutampie s'exprime ainsi : « Le premier article de l'établissement des lois et de la police, c'est la créance et persuasion des dieux, par le moyen de laquelle Lycurgue sanctifia jadis les Lacédémoniens, Nu ma les Romains, Ion les Athéniens, et Deucalion tous les Grecs universellement, en les Tendant dévots et affectionnés envers les dieux^ en prières, serments, oracles et prophéties ; de sorte que, allant par le monde, vous trouverez des villes sans murs, sans académies, sans rois, sans argent, sans monnaie, sans théâtres, sans gymnases; mais vous n'en trouverez jamais qui soient sans Dieu, sans prière, sans sacrifices pour obtenir des biens et détourner des naux. Jamais homme n'en vit ni n'en verra jamais, ii serait plus facile de bâtir une ville dans les airs, que #<en bâtir ou d'en conserver une sans religion (1). »
Formulant, d'un seul mot, la pensée de Plutarque : «Le monde, dit Tertullien, est encombré d'oracles, orar cuits stipatus est orbis (2) . »
Pour citer seulement quelques-uns des plus connus ; vous avez Béelzébub, chez les Philistins; Moloch, chez les Moabites ; Bélus, à Babylone ; Jupiter Ammon, en Egypte. Dans la Grèce, Délos, Claros, Paphos,
(!) Contre Colotès, ch. xvm, trad. d'Amyot. (2) De Anima, ch. xlvi.
Delphes, Dodone. En Italie, vous trouvez les oracles célèbres de Géryon, à Padoue; de Diane, à Préneste; d'Hercule, à Tivoli; d'Apollon, à Aquilée et à Baïa; de la sybille, à Cumes; à Rome et dans les environs, ceux de Mars, d'Esculape, du Vatican, de Glitumnus, de Janus, de Jupiter Pistor ; ceux d'Antium, celui de Podalirius en Calabre, et plus de cent autres (1).
La Judée elle-même en était environnée. Les consulter était une des tentations les plus fortes du peuple de Dieu. C'est au point que la peine de mort, portée dans la loi, ne l'en défendait pas toujours. Après le schisme des dix tribus, les oracles furent en permanence au milieu d'Israël (2). Saûl lui-même consulte la pythonissed'Endor, c'est-à-dire une femme possédée par un esprit appelé Python, dont il est si souvent parlé dans l'Écriture (3).
Et puis, qu'étaient les réponses des augures et des aruspices, sinon des oracles ou l'interprétation des oracles? Or, les augures et les aruspices se rencontraient sur tous les points du globe, dans les villes et dans les campagnes, et leur science était l'objet d'une étude universelle. « C'est un fait constant, dit Cicéron, que, chez les anciens, les chefs des peuples étaient rois et augures en mêjne temps. Gouverner et connaître les secrets' divins, étaient à leurs yeux deux fonctions également royales. C'est de quoi Rome, dont les rois furent
(i) Voir Baltus, Hist. des oracl. etc.,
(2) Voir, entre autres, iv, Reg. 1-2 ; et les endroits où il est parlé des prêtres de Baal.
(3) Dixitque Saul servis suis : Quœrite mihi mulierem habentem Pythonem, et vadam ad eam, et siscitabor per illara. I, Reg., xxviii, 7. — Remarquons avec Baltus que Python semble venir d'un mot hébreu qui signifie serpent, « nom convenable à celui qui inspii -lit tous ces faux prophètes. » Jbid. Suite de la réponse, lri part. 142.
aussi augures, in qua et reges, augures , nous fournit de grands exemples. Après eux, les particuliers qui ont été revêtus du même sacerdoce ont gouverné la république par l'autorité de la religion.
« Cette sorte de divination n'a pas été négligée même chez les barbares. Il y a des druides dans les Gaules, parmi lesquels j'ai connu Dividiacus d'Autun, qui disait connaître l'avenir, partie par science augurale, partie par conjecture. Parmi les Perses, les mages sont augures et devins... et nul ne peut être roi de Perse, qu'il n'ait été instruit auparavant dans la science des mages. Il y a même des familles et des nations entières qui sont particulièrement adonnées à la divination. Toute la ville de Telmesse, dans la Carie, excelle dans la science des aruspices. Dans Élide, ville du Péloponèse, il y a deux mille familles, l'une des Jamides, l'autre des Clytides, qui sont célèbres dans la même science.
« L'Étrurie a surtout la réputation de posséder une grande connaissance des fulgurations, et de savoir expliquer ce que chaque prodige peut présager. C'est pourquoi nos ancêtres, lorsque l'empire florissait, ordonnèrent très-sagement que six enfants des principaux sénateurs seraient envoyés chez chaque peuple d'Étrurie, pour y être instruits dans la science des Étruriens; de peur que, par la corruption des hommes, il n'arrivât dans la suite qu'une si grande autorité dans la religion ne vînt à être exercée pour le gain par des âmes mercenaires. Quant aux Phrygiens, aux Pisidiens, aux Ciliciens et aux Arabes, ils se règlent ordinairement par les signes qu'ils tirent des oiseaux : ce qui se fait pareillement dans l'Ombrie (1). »
(\) De Divinat., lib. I, ch. xli, édit. in-8. Paris, 18*8.
Le vrai Dieu, avons-nous dit, manifestait ses volontés par des oracles proprement dits : et on voit sans cesse les conducteurs d'Israël consulter le Seigneur dans le tabernacle ou dans le temple ; par des voix mystérieuses qu'on entendait sans voir, ou en voyant l'être de qui elles sortaient : témoin Agar, Gédéon, Samuel à Silo* Saul sur le chemin de Damas ; par des font/es : témoin Jacob, Judas Maçhabée et vingt autres.
Satan a contrefait tous ce» genres de révélation. Quant aux oracles proprement dits, nous venons de voir qu'ils étaient innombrables dans la Cité du mal. S'agit-il des voix mystérieuses? Nous en citerons- plus loin un des plus remarquables exemples. En attendant, voici ce que dit Cicéron : « Souvent les faunes ont fait entendre leurs voix ; souvent les dieux ont apparu sous des formes telle** ment sensibles, qu'ils ont forcé quiconque n'est pas stupide ou impie à reconnaître leur présence (1 ). »
Et ailleurs : « Souvent même, au rapport de la tradition, on a entendu des faunes an milieu des batailles; souvent des voix véritables se sont fait entendre dans les temps; de trouble, sans qu'on pût savoir d'où elles Tenaient. Entre beaucoup d'exemples de ce genre, deux surtout méritent de fixer l'attention.. Peu avant la prise de Rome, on entendit une voix qui venait du bois consacré à Vesta*... et cette voix avertissait qu'ea eût à reconstruire les murailles, paxoe que, autrement, la ville serait prise dans peu... L'oracle ne fut reconnu que tmpyrai (2).»
(l)'$œpefauiK>rum races exaadrt»; sœpe visa formée deornm, qnenms oon bebetem aut mvpiuHo, Deos piesente* esse coniteri coegerunt. De Natur. Deor., lib. II, cap. m.
(2) Saepe etiam et in prseliis fauni auditi; et in rébus turbidis veridicœ voces ex occulto missœ esse dicuntur; cujus generis duo sunt ex multi» exempta, sed maiima, etc. Le Divinat., lib. I, cap.XLv.
On connaît les chênes dodoniques, dont l'espèce n'est pas éteinte, « À Joal, écrit un de nos missionnaires d'Afrique, il y a des wbrvs fatidiques, et des rites mysr ter i eux pour l'évocation des génies (1). »
Quant aux songes, Cicéron consacre neuf chapitres du premier livre de la Divination, à rapporter quelquesuns des plus célèbres parmi les Grecs et les Romains (2) . Les temples dans lesquels on allait en demander se trouvaient partout. « Le monde, dit Tertullien, en était couvert. Pour n'en citer que quelques-uns : qui ne connaît ceux d'Amphiaraus, à Orope; d'Amphiloque, à Mallus; de Sarpédon, dans laTroade; de Trophonius, en Béotie; de Mopsus, en Gilicie; d'Hermione, en Macédoine; de Pasiphaé, en Laconie? C'est unechose certaine, quelrèssouvent les démons envoient des songes quelquefois vrais, gracieux et séduisants, et nous savons pourquoi; mais le plus ordinairement troublés, trompeurs, honteux, immondes (3). » Comme Cicéron, le grand apologiste en donne une longue nomenclature.
La croyance aux oracles, c'est-à-dire aux dieux parlants, n'était pas moins universelle que l'existence même des oracles. Écoutons encore la double voix de ^antiquité. « L'Orient et TOocident, continue Tertullîen, les Romains et les Grecs, toute la littérature du monde croit aux oracles, les commente et les affirme (4). »
(i) Annales de la Prop. de la Foi, n. 209, p. 270, an. 1S63.
(2) Depuis le ch. xz jusqu'au eh. xxix.
(3) Nam et oraculis hoc genus stipatus est orbis : ut Amphiarai, apud Oropum ; Amphilochi, apu>d Mallum; Sarpedonis, in Troade ; Trophonii, in Beoti&; Mopsi, in Cilicia ; Hermiowis, in Macedonia ; Pasrphaœ, in Laconia. Definimus enim a dœmoniis, plurimum incuti semnia, etc. De Anima, cap. xlvi, xlvii.
(4) Quanti autem commentatores et adfirmatores in hanc rem... tota sœculi litteratura. De Anima, ibid.
« Notre république, dit Cicéron, ainsi que tous les royaumes, tous les peuples, toutes les nations, sont pleins d'exemples de la véracité incroyable des oraeles. Jamais ceux de Polyides, de Mélampodis, de Mopsu§, d'Amphiaraus. de Galchas, d'Hélénus, n'auraient été si fameux; jamais tant de nations, telles que l'Arabie, la Phrygie, la Lycaonie, la Cilicie, et surtout la Pisidie, n'auraient conservé les leurs jusqu'à nos jours, si toute l'antiquité n'en avait attesté la véracité. Jamais notre Romulus n'aurait consulté les oracles pour fonder Rome; et la mémoire d'Attius Navius n'aurait pas été si longtemps florissante; si tous n'avaient pas dit des choses admirables de vérité (1). »
Cette foi du genre humain, Cicéron la fait reposer sur le raisonnement suivant : «Il est certain qu'il y a des dieux; donc ils nous font connaître l'avenir. Que s'ils nous le font connaître par des signes, il faut qu'ils nous donnent en même temps le moyen d'entendre ces signes; ce moyen ne peut être que la divination : donc il est une divination... Si donc la raison et les faits sont pour moi ; si les peuples, si les nations, si les barbares, si nos ancêtres mêmes conviennent de tout ce que je viens d'avancer : quel sujet y a-t-il de le révoquer en doute? Que si, outre cela, c'est une chose qui ait toujours
(1) Jam vero permultorum exemplorum et noslra plena est respublica, et omnia régna, omnesque populi, cunctœque gentes, augurum prœdictis multa incredibiliter vera cecidisse. Neque enim Polyidi, neque Mélampodis, neque Mopsi, neque Amphiarai, neque Calchantis, neque Heleni tantum nomen fuisset, neque tôt nationes id ad hoc tempus relinuissent, Arabum, Phrygum, Lycaonum, Cilicum, maxime que Pisidorum, nisi vetustas ea certa esse docuisset. Nec vero Romulus noster auspicato urbem condidisset, neque Attii Navii nomen memoria floreret tamdiu, nisi hi omnes multa ad veritatem admirabilia dixissent. De Legib., lib. II, cap. xm, édit. Paris,
été reconnue par les plus grands philosophes, par les plus célèbres poètes et par les hommes d'une éminente sagesse qui ont fondé les républiques et bâti les villes, attendrons-nous que les bêtes parlent, et l'accord unanime du genre humain ne pourra-t-il nous suffire?..* La vérité des oracles est une chose dont on n'a jamais douté dans le monde avant la philosophie, qu'on a développée depuis peu (1) ; et même, depuis les progrès de cette philosophie, aucun philosophe n'a jamais eu d'autre sentiment. Épicure seul est d'une opinion contraire. Mais doit-on compter pour quelque chose le sentiment d'un homme qui soutient qu'il n'y a point de vertu gratuite dans le monde (2) ? »
Parlant de l'oracle de Delphes en particulier : « Je soutiens, ajoute le même témoin, que jamais cet oracle n'aurait été si célèbre ni si fameux, jamais il n'aurait été enrichi des présents de tous les peuples et de tous les rois, si toutes les générations n'avaient reconnu la vérité de ses réponses (3). » Plus loin, il assure de nouveau que ce n'est pas seulement le peuple qui croit aux oracles, mais tout ce qu'il y a de plus éclairé dans le monde. « A l'exception, dit-il encore, d'Épicure, qui ne sait que balbutier en parlant de la nature des dieux, tous les philosophes ont cru aux oracles (4). »
Rien n'est plus vrai* Les écoles de philosophie les
(1) C'était le rationalisme qui dévorait ce qui restait d'antiques traditions chez les païens.
(2) De Divinat., lib. I, cap. xxxix.
(3) Defendo unum, nunquamillud oraculum Delphis lam célèbre et tam clarum fuisset, neque tantis demis refertum omnium populorum atque regum, nisi omnis œtas oraculorum illorum veritatem esset experta. lbid. De Divinat. lib. I, cap. xxix.
(4) Reliqui vero omnes philosophie prœter Epicurum balbutientem de natura deorum, divinationem probaverunt. lbid.
plus célèbres de l'antiquité, telles que les pythagoriciens , les platoniciens, les stoïciens défendaient les oracles de toutes leurs forces, et traitaient d'impies et d'athées le petit nombre d'épicuriens et de cyniques qui n'y ajoutaient pas foi. Cette croyance n'a pas même cessé avec le paganisme»
« Depuis la baissante du Sauveur du monde, dit Baltus, tous les philosophes en ont été plus entêtés que jamais. Ils ont soutenu les oracles avec ardeur, pour soutenir la cause de leur religion, qai tombait en décadence» Les épicuriens mêmes et les cyniques, oubliant dans cette occasion les principes et les intérêts de leur secte, les faisaient valoir autant qu'ils pouvaient ; comme on le voit par l'ouvrage de Celse, ofc cet épicurien oppose, aux prophètes de l'Ancien Testament (1) les oracles de la Grèce, qu'il exalte beaucoup air-desisus de ceux des prophètes, et dont il parle en homme persuadé de leur excellence et des grands avantages qu'on en avait retirés. Il en est de même de Maxime de Tyr, cynique de profession et maître de Julien l'Apostat (2). »
Avec autant de certitude qu'on croyait aux oracles, on croyait à la présence des dieux qui les rendaient (3). De là, le nom d'un dieu donné à chaque oracle : Apollon à Delphes ; Esculape à Épidaure; Jupiter au sanctuaire de Memnon ; ainsi des autres. Or, ceux que les païens appelaient dieux n'étaient que des démons. Cent fois les Pères de l'Église, témoins des oracles et des près-
(4) Apud Origen., lib. Vif.
(2) Id., Réponse, UI part. p. 344 et suite, etc., p. 276.
(3) Oracula, dit Cicéron, ex eo ipso appeUata sunt, quod in est bis deorum oratio. Topic. et ailleurs : Deo-s, inclusus corpore humano, jam non Cassandra, loquitur. De Divinat. lib. I> cap. xxxi.
liges, l'ont prouvé et par les paroles et par les faits.
«Jusqu'ici, dit Tertullien, j'ai apporté des raisons; mais voici des faits évidents qui prouvent que vos dieux me sont que des démons. Que l'on amène devant vos tribunaux un vrai- possédé du démon ; si quelque chrétien lui commande de parler, cet esprit malheureux avouera alors aussi véritablement qu'il n'est qu'un démon, qu'il dit ailleurs faussement qu'il est Dieu, Appelez de même ceux qui sont inspirés par une de vos divinités :- ou la Vierge qui promet la pluie, ou Esculape qui guérit les malades. Si ces dieux, n'osant mentir au chrétien qui les interroge, n'avouent pas qu'ils sont des démons, faites mourir sur-le-champ ce chrétien téméraire. Qu'y a-t-ii de plus évident que ce faitr de plus sûr que cette preuve (i) ? »■
Saint Cyprien parle comme Tertullien. « Ce sont, dit-il^ les mauvais esprits cachés dans les statues et dans les images consacrées , qui inspirent leurs prophètes ; qui remuent les fibres des entrailles des victimes; qui gouvernent le vol des oiseaux; qui disposent des sorts et qui rendent les oracles, en y mêlant toujours le faux avec le vrai (2) . » Puis, en preuve de ce qu'il avance, l'illustre docteur ajoute : « Cependant ces esprits, conjurés au nom du vrai Dieu, nous obéissent sùr-le-champ, ils se soumettent à nous, ils nous
(t) ... Ni» se tommes ctmfessi fuerint, cbrâtiano naentiri non auécntei, ibidem illias christiani procacissimi sangninem fundite. Quid isto opère manifestius? quid hac probatione fidelius? Âpol. cap. xxni.. — On la trouve sans cesse répétée dans le* actes des martyrs en Orient et en Occident.
(2) Hi erg© spiritns sub gtatxris et imagrnibus consecratrs delitescunt. Hi afflatu suo vatum pectora inspirant, extorum fi bras animant, tfvium Tolatus gubernant, sortes regunt, oracula efficiunt, falsa veris semper ûrrolvunt. De idolor. vanitat.
avouent tout, et sont contraints de sortir des corps qu'ils obsèdent. On voit que nos .prières redoublent leurs peines, qu'elles les agitent, qu'elles les tourmentent horriblement. On les entend hurler, gémir, supplieret déclarer, en présence même de ceux qui les adorent, d'où ils viennent et quand ils se retireront (1). »
Minutius Félix, Lactance, saint Athanase, tous les Pères latins et grecs affirment le même fait ; ils l'affirment en face des païens eux-mêmes. Ou tous ces grands hommes étaient hallucinés, ou bien il faut reconnaître qu'ils étaient bien sûrs de ce qu'ils disaient, pour fonder sur une pareille preuve l'apologie du christianisme et la vérité de la religion qu'ils défendaient (2).
Il fallait aufcsi qu'il fût halluciné, ou que la vérité des oracles lui fût bien démontrée, pour qu'un des plus grands hommes des temps modernes, le grave, l'illustre Keppler, n'ait pas, craint d'écrire en face de la science et de la demi-science : « On ne peut nier qu'autrefois les démons n'aient parlé aux hommes par les idoles, par les chênes, par les bois, par les cavernes, par les animaux, par les plus muettes parties du corps, en sorte que l'art de la divination n'est nullement une jonglerie pour tromper les simples (3). »
(1) Hi tamen adjurati per Deum verum nobis station ceduntet fatentur, et de obsessis corporibus exire coguntur. Videas illos nostra voce et oratione occulte flageilis caedi, igné torqueri, incremenlo pœnœ propagantisextendi, ejulare, gemere, deprecari; undeveniant et quando discedant, ipsis etiam qui se colunt audientibus conflteri. Ibid.
(2) Voir Baltus, I part., p. 90 à 109.
(3) Negari non potest ab bujusmodi spiritibus olim hominibus responsa data ex idolis, quercubus, lucis, antris, animalibus, absordisque corporis partibus ; nequemerasimplicium deceptio fuit anspiciua. Erant enim ista dœmonia, in avibus per aerem dirigendis operosa, quibus, Deo permittente, multa hominibus prœsignifica-
Au reste, entre les chrétiens et les païens le point en litige n'était pas la présence des esprits dans les oracles, mais la nature de ces esprits. Les païens soutenaient que ces esprits étaient des dieux, et ils les adoraient. Les- chrétiens, au contraire, prouvaient que c'étaient des démons, et ils avaient horreur de leur culte. Mais, nous le répétons, tous étaient d'accord sur la présence d'agents surnaturels dans les oracles. Nous avons dit que les chrétiens prouvaient que tous ces dieux inspirateurs d'oracles n'étaient que des esprits malfaisants, et leurs arguments étaient sans réplique.
D'une part, ils forçaient ces prétendus dieux à confesser eux-mêmes qu'ils n'étaient que des démons. « Vous savez bien, disait Minutius Félix à ses anciens coreligionnaires % que vos dieux, Saturne lui-môme, Sérapis, Jupiter, et tous les autres que vous adorez, avouent qu'ils ne sont que des démons. Or, il n'est pas croyable qu'ils mentent eux-mêmes pour se déshonorer, surtout en votre présence. Croyez-les donc et reconnaissez qu'ils sont des démons, puisqu'eux-mêmes en rendent témoignage (1). »
D'autre part, résumant, d'après les auteurs païens eux-mêmes, les oracles des dieux et les actes qui en avaient été la suite, ils montraient avec l'évidence de la
bantur. Equidem et hodie interdum exempla audiuntur ominosarum avium, etc. De Stella nova. — Cometarum physiologica, p. 107, in-4°, Pragœ 1606.
(1) Hœc omnia sciuat plerique vestrûm ipsos dœmones de semetipsis coofiteri, quoties a Dobis tormentis verborum et orationis incendiis de corporibus exigunlur. Ipse Satura us, et Serapis, et Jupiter, et quidquid dœmonum colitis, victi dolore, quod sunt eloquuntur. Nec utique in turpitudinemsul, nonnullis prœsertim vestrûm assistentibus, mentiuntur. Ipsis testibus eos esse dœmones de se verum confitentibus crédite, etc. In Octav.
lumière, qu'ils avaient constamment commandé les sacrifices humains et desimpudkités qui font rougir ; en* seigné la magie, provoqué des guerres et des meurtres; loué des impies et des scélérats et anéanti la liberté humaine, en soutenant partout le dogme de la fatalité ou du destin (1).
a Et vous regardez comme des dieux, leur disait Lactance, ceux qui outragent de la sorte 1 humanité et la vérité ! Oui, dieux, mais dieux malfaisants et pervers, c'est-à-dire, esprits rebelles qui veulent usurper le nom de Dieu et le culte qui lui est dô» JNoa qu'ils désirent des honneurs, il n'en est point pour ceux qui sont perdus sans ressource ; non qu'ils aient la prétention de nuire à Dieu, nul ne le peut, mais aux hommes. À tout prix ils veulent les détourner de la connaissance et du culte de la majesté suprême, afin de les priver de l'immortalité bienheureuse, qu'euxmêmes ont perdue par leur malice. Ils obscurcissent la vérité par des ténèbres et des nuages, afin que le genre humain ne connaisse ni son créateur ni son père. Pour mieux y réussir, ils se cachent dans les temples, ils se mêlent aux sacrifices, ils font des prestiges qui étonnent et qui font rendre les honneurs divins à des simulacres de dieux (2). »
De ce qui précède résultent deux faits : le premier, que le monde païen était plein d'oracles : ils l'entouraient comme une ligne de circonvallation entoure uie
(1) Voir les preuves dans Baltws, 1™ part., p. 1 13 à 130.
(2) Effundimt itaque tenebras et veritatem caligioe obducuat, n* Demiaum et Patrera suumnorint, etut il liciant facile, in temple se occulunt, et sacrifiais omnibus prœsto adsunt, eduotque -saepe prodigia quibus obstupefacti homiaes fidem commodent simulaoris divicitatis et numinis. Lact*9 lib. II, c. xvn.
ville assiégée : oraeulis stipatus. Telle est, entre mille, la déclaration de Phitarqueet de Tertullien, deux témoins oculaires, placés aux antipodes l'un de l'antre, et par là étrangers à toute connivence. Le second, que ces oçacles étaient rendus par des esprits. Sur ce point nouvelle unanimité de la part des témoins oculaires. L'incrédulité moderne n'ose nier le fait ; mais elle se moque de l'explication. Suivant elle, les oracles étaient une pure jonglerie, bonne pour amuser la multitude ignorante, mais sans influence eut les hommes éclairés, qui n'y croyaient pas.
Une jonglerie ! cela est bientôt dit : mais vos raisons ? Affirmer n'est pas prouver. Qu'est-ce qu'une jonglerie qui a régné sur toute l'étendue du globe, pendant vingt siècles, qui a constamment jeté le genre humain dans l'hallucination, au point de lui persuader qu'il voyait ce qu'il ne voyait pas, qu'il entendait ce qu'il n'entendait pas? Une jonglerie qui règne encore dans la plus grande partie de la terre, où elle continue de produire le même renversement des sens et de la raison? Une jonglerie qui n'a cessé, chez les nations policées, qu'à l'arrivée du christianisme; qui continne avec le même succès cher tous les peuples que le christianisme n'a pas éclairés, et qui revient où sa lumière disparaît?
Singulière jonglerie ! dont le secret se perd quand le monde devient chrétien, et qui se retrouve quand il cesse de l'être. Dites le nom, le pays, la naissance de l'habile jongleur qui l'a inventée, et qui renonce à son métier, suivant le degré de latitude, où il se trouve par rapport au christianisme? Admettre une jonglerie universelle, et universellement crue, c'est admttre la folie universelle; mais, si le genre humain est fou, prouvez que vous êtes sage.
Et puis, de quelle nature était cette jonglerie? Elle était bonne, dites-vous, pour amuser la multitude ignorante. Singulier amusement pour la multitude , même ignorante ! que le sacrifice de ce qu'elle avait de plus cher. Tous les oracles ont exigé des victimes humaines. On a vu mille fois, sur mille points du globe, des milliers de parents apporter, aux autels de divinités monstrueuses, leurs propres enfants : et vous croyez qu'ils obéissaient à une simple jonglerie l
On a vu des peuplades entières, telles que les Pélasges de la Grande-Grèce, abandonner leurs biens et leur patrie, pour se soustraire aux ordres de ces oracles sanguinaires : et jamais la pensée ne leur est venue de se défier des jongleries sacerdotales ! Vous admettez, sans froncer le sourcil, que des hommes ont pu se jouer ainsi de leurs semblables, pendant des siècles entiers, sans que jamais personne ait pu découvrir leur fourberie! Si vous êtes incrédules en matière de religion, convenez que ce n'est pas la crédulité qui vous manque.
Du moins, soyez d'accord avec vous-mêmes. Pour vous l'antiquité païenne est l'époque de la vraie lumière : et vous en faites l'époque la plus facile à tromper! Serait-il vrai que vos convictions changent avec les besoins de la polémique?
Vous répondez : Il ne s'agit que de la multitude ignorante ; et on la trouve aux époques même les plus civilisées. — Multitude, en effet, singulièrement ignorante, qui, suivant Tertullien, comprend toute la littérature du monde, omnis sœculi litteratura; et qui, au témoignage de Cicéron lui-même, se compose de tout ce que les peuples païens de l'Orient et de l'Occident ont connu, pendant deux mille ans, de plus célèbre parle génie et par la science. Rois, législateurs, capitaines,
orateurs , philosophes de tous les noms , pythagoriciens, platoniciens, stoïciens, tous les hommes, enfin, moins trois ou quatre brutes épicuriennes, Epicuri de grege porci : voilà de quoi se compose la multitude ignorante qui a cru aux oracles. Et vous n'y croyez pas! Prenez garde : la négation est périlleuse. Elle pourrait vous faire appliquer le proverbe : Qui se ressemble s'assemble.
Avant de poursuivre l'examen de l'objection, arrêtons-nous un instant. Pour se séparer ainsi de la foi commune, il faut plus que des prétextes : il faut des motifs. Jusqu'ici nous n'avons vu que les premiers; voyons quels peuvent être les seconds. Il y en a deux: l'ignorance et l'intérêt. Un grave philosophe va nous les expliquer.
« L'ignorance de nous-mêmes, dit-il, nous fait oublier que les hommes sont naturellement incrédules : Nous ne croyons pas aisément ce qui est au delà de ce que nous voyons. Tout ce qui est merveilleux et extraordinaire leur paraît suspect. Ils y soupçonnent toujours de la fraude et de l'imposture, et, pour peu qu'il y en ait, il n'est pas possible qu'elle leur échappe. Il n'arrive même que trop souvent, par cet éloignement naturel à croire tout ce qui paraît extraordinaire, qu'ils supposent de la fourberie où ils n'ont pas la moindre raison d'en soupçonner. Que si la vérité, et souvent une vérité toute divine, a tant de peine à se faire reconnaître : comment une fourberie purement humaine pourrait-elle se soutenir longtemps? Comment pourraitelle subsister des siècles entiers, et tromper, non pas quelques ignorants, mais les plus savants hommes et les nations entières les plus éclairées et les plus habiles?
400 TRAITÉ DU 4SÀIM*-EBRW1\
« Tels ont été, à la lettre, ees fameux oracles du paganisme. Ils ont subsisté plus de deux mille ans ; ils ont été, durant tout ce temps, consultés, admirés et respectés de tout le paganisme, des peuples et des nations les plus éclairées. Les Grecs et les Romains tes ont considérés comme ce qu'il y avait de plus auguste et de plus divin dans leur religion. Tous les philosophes en ont été convaincus comme les autres. A peine s'en troirve-t-il ma seul parmi ceux qui, semblables aui bêtes, ne reconnaissaient ni divinité, m providence, m immortalité de l'âme, pour oser balbutier que tous ees oracles n'ont été que des fourberies des prêtres des idoles (1). »
On voit par là d'où vient l'opposition. Ce ri'estm l'autorité ni la science qui la motivent, mais l'intérêt du cœur. Le surnaturel importune l'homme animal, et il le nie. Mais sa négation le conduit à l'absurde. «Les épicuriens anciens et modernes, continue Bal tus, sont forcés d'admettre le fait des oracles ; mais à la minière dont ils l'expliquent, les oracles étaient des fourberies si grossières, qu'elles devraient être incapables de tromper, pendant six semaines, les gens de la campagne les pins stapides et les plus ignorants. Suivant eux, m parlait aux adorateurs dans des etaftues crèmes; on leur criait aux oreilles avec «des trompettes; on les endormait avec je ne sais quelles drogues ; on faisait jouer à leurs yeux des marionnettes.
<( Et pendant pins de deux mille an* tous tes peuples ont cru que tout cela était >divin, surnaturel, miraculeux, en un mot, l'ouvrage des dieux et l'effet de leur puissance ! Parmi les philosophes les plus habiles, au
(1) Baltus, il part., 231 et suiv.
sein. des nations les plus éclairées, il ne s'est trouvé personne pour découvrir la fraude? Est-ce que les hommes d'alors étaient incapables de soupçonner qu'on pût ou qu'on voulût les tromper? Si les prêtres des idoles avaient intérêt à les amuser et à les séduire, eux nen avaient-ils pas beaucoup plus à éviter de l'être (1). »
Afin de donner à leur explication naturelle des oracles un vernis de science, d'autres épicuriens les ont attribués à des vertus cachées, à des propriétés inconnues de la nature, à dès fluides, ou à certaines exhalaisons de la terre (2).
Mais, si ces vertus sont cachées, ces propriétés inconnues, comment savent-ils qu'elles peuvent rendre des oracles? Quels rapports ont-ils constatés entre certaines exhalaisons de la terre, et la faculté d'annoncer l'avenir ou de voir à distance? Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils se rendent ridicules et aux yeux du sens commun, en mettant des mots à la place des choses ; et aux yeux de leurs confrères, en cherchant sérieusement la cause d'un effet, qui n'est qu'une chimère ou une fourberie grossière de quelques imposteurs. Et ils se disent fièrement incrédules !
« La vérité est que, pour croire que tant de grands hommes, tant de nations différentes ont été dans un aveuglement si prodigieux, durant une si longue suite de siècles, il faut avoir un foi bien robuste. Il est plus aisé de croire ce qu'il y a de plus incroyable et de plus prodigieux dans les fables. Vous croyez néanmoins ce prodige, quelque ennemis que vous soyez du merveilleux. D'où vient cela ? C'est que bien des gens ri aiment pas à entendre parler des démons ', ni de tout ce qui
(1) Ibid.
(2) Ainsi parle Pline l'épicurien, lib. II, Natur. hist., c. xcm.
y a quelque rafport. Cela réveille certaines idées de l'autre vie qui ne plaisent pas. Ils croient assez les vérités de la religion sur des raisonnements de spéculation; mais des preuves trop sensibles de ces mêmes vérités les incommodent (1). »
(1) Baltus, ubisuprà.