CHAPITRE XXV
(FIN DU PRÉCÉDENT
Nouvelles preuves que les oracles n'étaient pas une jonglerie. — Exemple des Romains pendant toute la durée de leur empire. — Faits curieux contemporains de Cicéron. — Peine de mort contre les contempteurs des oracles. — Exemples des Grecs. — Processions incessantes aux temples à oracles : témoignages de Cicéron, de Strabon, de Marc-Aurèle. — Oracles par les songes : nouveau trait de parallélisme : témoignages d'Arrien, de Cicéron, de Tertullien. — Autre trait de parallélisme : le temple de Jérusalem et le temple de Delphes.— Célébrité et richesses de ce dernier. — Existence actuelle des oracles chez tous les peuples encore païens : Madagascar, Chine, Cochinchine. — Résumé du parallélisme entre les deux Cités. — Belles paroles d'un Père du Concile de Trente.
L'objection épicurienne ajoute que les oracles étaient sans influence sur les hommes éclairés, qui n'y croyaient pas.
Que les hommes éclairés de l'antiquité païenne n'aient pas cru aux oracles, on vient de lire la preuve du contraire : nous ne la répéterons pas. Rappelons seulement qu'au nom de toutes les générations, omnis (jetas, Cicéron a donné aux modernes païens un solennel démenti. Qu'ils s'arrangent avec leplus grand nom des lettres anciennes, comme ils l'appellent, c'est leur affaire (1). La nôtre est d'examiner, si, conformément
(1) Comme dans Platon, il y a deux hommes dans Cicéron : l'homme de la tradition, et l'homme du rationalisme. Le premier parle dans le premier livre de la Divination, et constate la fci universelle aux oracles. Dans le second livre, le rationaliste ramasse
à l'objection, les oracles n'avaient aucune influence sur la conduite des hommes et des peuples éclairés de l'ancien monde.
Or, la vérité est que les oracles exerçaient une telle influence sur la conduite publique et privée des païens, sans distinction de pays et de civilisation, qu'ils obtenaient d'eux les sacrifices les plus coûteux à la nature: l'immolation de leurs enfants et le dépouillement de leurs biens. La vérité est encore que les hommes et les peuples les plus célèbres n'entreprenaient rien d'important sans les consulter. Bornons-nous à quelques faits.
S'agit-il de l'ordre purement religieux? Infidèles à Jéhovah, combien, de .fofc n'a-t-on pas vu les Juifs, sans distinction de position sociale, tomber dans Moloch, et sur sa demande immoler leurs fils et leurs filles à cette divinité cruelle? En Phénicie, en Syrie, en Perse, en Arabie, en Afrique, en Crète, à Carthage, les plus illustres citoyens se résignent au même sacrifice, par Tordre des oracles. C'est sur la même injonction que, dans la. Grèce, le roi Érecthée immole sa fille chérie; Agamemnon, la sienne; Idoménée, son fils; lçs Athéniens, leurs fils et leurs filles choisis; les JVtesséniens, une vierge pure; les Thébains, le fikde leur roi ; les Achéens, la plus belle jeune fille et le plus beau jeune homme de leur capitale. Des sacrifices du même genre, c'est-à-dire solennels, et demandés par l'autqrité publique, s'accomplissent chez tous les peuples célèbres de l'antiquité (1) I
les pauvres négations, que la raison individuelle oppose aux affirmations de la raison générale. C'est le sophiste contre le philosophe, le pygmée contre logeant.
(1) Voir, entre autres, les Annales de phil. chrét,, avril, juin, juillet, décembre 1861.
Quant au dépouillement de leurs biens, on connaît les immenses richesses entassées dans les temples à oracles : nous en parlerons bientôt.
S'agit-il de l'influence des oracles sur la société et sur la famille, sur.les affaires publiques et privées? Elle n'était ni moins puissante ni moins universelle, que dans l'ordre religieux. Ici encore nous nous bornerons à quelques exemples, pris chez les hommes et chez les peuples modèles.
Romulus veut bâtir Rome; mais, avaùt de mettre la main à l'œuvre, il consulte l'oracle. « C'est une tradition fconstante , dit Cicéron, que Romulus, le père et le fondateur de Rome, non-seulement ne jeta les fondements de cette ville qu'après avoir pris les auspices, mais qu'il était lui-même un excellent augure. Les autres rois, ses successeurs, employèrent les augures ; et, quand les rois eurent été chassés, on ne fît rien à Rome, dans la suite, par autorité publique, ni en paix ni en guerre, sans l'intervention des auspices (1). »
Et ailleurs: «L'augurât de Romulus n'était point une chose qu'il eût inventée, après la fondation de Rome, pour tromper le vulgaire ignorant ; c'était au contraire une cérémonie religieuse* fondée sur une science certaine, et qu'il a laissée à la postérité. Lui et son frère étaient augures avant la fondation de la ville, comme nous le voyons dans Ennius (2). »
Numa veut donner des lois à Rome ; mais il consulte l'oracle. Il est proclamé roi par le peuple ; mais, avant
(1) Principio, hujus urbis pareils, Romulus, non solum âuspicato urbem condi disse, sed ipse ctiam optimus augur fuisse tradilur. Deinde auguribps et reliqui reges usi : et exactis regibus, nihil publiée sine auspiciis nec domi, nec militiœ gerebatur. De Divinat. lib. 1, ch. ii.
(2) Ibid., lib. I, ch. xlviii.
d'accepter la royauté, il consulte l'oracle. Cette dernière consultation devint une loi, constamment observée par les successeurs de Nu ma, pendant toute la durée de l'empire (1). Voyez- vous tous ces rois de la Cité du mal sacrés par Satan ! Quelle nouvelle parodie du vrai Dieu et de la Cité du bien !
Les premiers Romains consultèrent l'oracle de Delphes sur la royauté. Junius Brutus comprit la réponse : Il partit de là pour chasser les rois et établir la république, dont il fut le premier consul (2). Plus tard, le sénat envoie des ambassadeurs consulter le même oracle, sur le succès de la guerre contre les Veïens : on fait ce qu'il ordonne, et les Romains sont vainqueurs (3). En se civilisant, les Romains ne perdent pas l'habitude de recourir aux oracles. Leurs^ généraux, avant de partir pour la guerre, avant de livrer bataille ; leurs- magistrats, avant d'entrer en charge; leurs hommes les plus célèbres, avant d'entreprendre une affaire importante, ne manquent pas de les consulter (4).
Sans parler des autres, le grand Cicéron consulte l'oracle de Delphes sur le genre de vie qu'il devait embrasser pour devenir illustre, et la réponse du Dieu détermine sa vocation (5). Octavius Rufus, père d'Auguste, consulte Bacchus de Thrace, sur les destinées de son fils, et en reçoit les plus favorables augures (6). Avant la bataille de Pharsale, Cassius consulte l'oracle
(\) Antiquit. Rom.} art. Romulus et Lituus.
(2) Delphos ad maxime inclytum in terris oraculum mittere statuit, etc. Tit. Iàv., lib. I, decad. i.
(3) ld., lib. Vt decad. i.
(4) Omitto nostros, qui nihil in bello sine extis agunt , nihil sine auspiciis domi habent. Cicer. De Divinat., lib. I, ch. xliii.
(5) Plutarch., in Cicer.
(6) Sué ton., in Oct. Aug., c. xciv.
de Delphes. Plus tard, Tibère consulte celui de Géryon; Néron, celui de Delphes ; Germanicus, celui de Claros; Caligula, celui d'Antium; Vespasien, celui du Dieu Carmel ; Tite, celui de Vénus, à Paphos ; Trajan, celui d'Héliopolis ; Adrien, celui de Jupiter Nicéphore; Sévère, celui de Jupiter Bélus. Caracalla consulte avec une avidité incroyable tous ceux qu'il peut trouver. Ainsi de ces autres maîtres du monde, jusqu'à Julien l'Apostat inclusivement (1).
Que dire de cette longue procession de magistrats, de généraux, d'empereurs romains qui consultent le démon ? Encore une fois, n'est-ce pas l'éclatante parodie de ce qui se passait en Israël, et un nouveau trait de parallélisme entre la Cité du mal et la Cité du bien ?
Ce n'est paç tout, l'oracle divin dirigea constamment les chefs de la nation sainte. De même, sur les réponses qu'ils obtinrent, ces princes du paganisme, dont on admire les lumières, firent une longue suite d'actions éclatantes, quelquefois louables, le plus souvent criminelles ; bâtirent des villes, donnèrent des lois, modifièrent les institutions, entreprirent des guerres, livrèrent des batailles, signèrent des traités, réglèrent les affaires de l'État et gouvernèrent l'empire romain, c'est-à-dire la plus grande partie du monde connu. Et on ose avancer que les oracles étaient sans influence sur la conduite des hommes éclairés, qui n'y croyaient pas !
Mais sur la soumission religieuse dont ils honoraient les oracles, il faut entendre Cicéron lui-même, Cicéron parlant au milieu des lumières du grand siècle d Auguste , Cicéron, augure, ou, comme nous dirions aujourd'hui, médium et médium officiel. Rapportant les lois religieuses de Rome, ces lois reçues pour ainsi dire de la
(I) Ealtus, etc., p. 365 et suiv., el suite, p. 30.
main même des dieux, a dits quasi traditam religionm, il cite les prescriptions suivantes : «Qu'il y ait deux classes de prêtres : les uns qui président aux cérémonies et aux sacrifices ; les autres dont la fonction soit d'interpréter,, sur la demande du sénat et du peuple , les paroles obscures des devins et des oracles f Que les interprètes de Jupiter très-bon et très-grand, augures publics, consultent, suivant les rites, les présages et les auspices. Que les prêtres prennent les augures pour veiller à la conservation des vignes, des vergers et de la santé du peuple. Que ceux qui seront chargés de la guerre et des intérêts publics, prennent les auspices et se règlent sur leurs indications. Qu'ils s'assurent si les dieux ne sont pas irrités, et qu'ils indiquent soigneusement les parties du ciel, d'où éclaleralâ foudre (1). »
La légèreté moderne ne manquera pas de rire de ces fonctions augurales, de ces consultations et de ces répons ses : malgré le mot d u Vieux Caton , la gravité romaine n'en riait pas. Continuons d'écouter Cicéron: « Tout ce que l'augure aura déclaré injuste, néfaste, vicieux, mauvais, sera réputé nul et non avenu. Quiconque refusera de se soumettre à cette déclaration, sera puni de mort (2).»
(i) Eorum autem (sacerdotum) duo gênera sunto : uoum quod praesit ceerimoniis sacris : alterum quod interpretetur fatidicorum et vatum effata incognita, eu m çenatus populusque adsciverit. Interprètes autem Jovis optimi, maximi, publici augures, signiset auspiciis postea vidento, disciplinant tenento. Sacerdotes vineta virgetaque et saluteoi populi auguranto. Quique agent rem duelli, quique popularèm, auspicium prœmonento, ollique obtemperanto. Divorum iras providento, cœlique fulgura regionibus ratis temperanto. Le Legib*, lib. II, ch. vin. ,
Ils croyaient donc, comme l'Église elle-même, que les démons n'étaient pas étrangers aux orages.
(2) Quœque augur injusta, nefasta, vitiosa, dira defixerit, irrita infectaque sunto. Quique non paruerit, capitale esto. Ibid.
Ainsi, là mort, ni plus ni moins, telle était, quel qu'il fût, la peine réservée au contempteur des oracles : et on a vu des généraux mis à mort pour avoir remporté une victoire contre la volonté des Dieux. Ici encore signalons un nouveau trait de parallélisme. Les peines les plus sévères, et des calamités publiques, sont, dans la loi de Moïse, le châtiment de ceux qui ne consultent pas l'oracle du Seigneur, ou qui méprisent ses réponses. Dans la terrible sanction donnée par Satan à ces oracles, comment ne pas voir une nouvelle parodie ?
Mais peut-être que ce respect religieux des oracles, bon pour Romulus et ses bandits ignorants, disparut aux lumières de la civilisation romaine? Le grand siècle d'Auguste, par exemple, dut s'en moquer impunément et rire d'un rire inextinguible de la foi simple et naïve des ancêtres? Laissons encore la parole à Cicéron, et écoutons ce témoin irrécusable, célébrer la puissance des augures, telle qu'elle existait de son temps. «Un des plus grands et des plus importants emplois de la république, soit pour le droit, soit pour l'autorité qu'il donne, est sans contredit celui d'augure (1). Je ne dis pas cela, parce que je suis moi-même revêtu de cette dignité; c'est qu'en effet la chose est ainsi.
« Quant au droit, quoi de plus important $ue le pouvoir dont il jouit , de dissoudre les comicese t les assemblées, dès le commencement de leur tenue, quelquemagistratquilesait convoqués, ou d'en annuler les actes, de quelque autorité qu'ils soient émanés ? Quoi de plus important que de suspendre les entreprises de la dernière conséquence par ce seul mot : A un autre jour, alto die? Quoi de plus magnifique que de
(1) Le collège des augures se composait de quinze membres: il se renouvelait par lui-môme.
pouvoir ordonner aux consuls d abdiquer leur magistrature : Quid magnificentius, quant posse decernere, ut magistratu se abdicant consules? Quoi de plus respectable que la faculté d'accorder ou de refuser la permission de traiter avec le peuple; que de casser les lois qui n'ont pas été juridiquement proposées ; de sorte qu'il n'y ait rien de valablement fait de la part des magistrats, au dedans ou au dehors, s'il n'est approuvé par le collège des augures : Nihil dorai, nihiïforis per magistratus' gestum, sine eorum auctoritate posse cuiquam probari (1) ? »
Voyons maintenant cette magnifique puissance en exercice. Sous Pompée, César et leurs dignes collègues, l'anarchie la plus complète règne dans Rome. Une seule autorité est reconnue, Celle des augures. Gaton veut être préteur; Pompée ne le veut pas, et dissout l'assemblée par ce seul mot : Je prends les auspices; c'est-à-dire j'ai observé le ciel, et j'ai vu des présages dangereux (2). A lamême époque (53 av. J.-C .) , Cicéron écrit à Atticus :. «Lô tribun Scévola a empêché les comices, pour la nomination des consuls, en annonçant tous les jours qu'il observait le ciel, jusqu'à aujourd'hui 30 septembre, où j'écris ceci (3). » Dans une autre lettre, adressée à son frère, le 21 octobre, il montre encore mieux la puissance redoutée des augures. « Tous les jours, dit-il, les comices sont supprimés par les énonciations des observances du ciel, à la grande satisfaction des gens de bien, tant les consuls sont détestés (4). »
(\) De Legib., lib. II, c. xrr.
(2) Plutarch., in Pomp.
(3) AdAttic, îv, 16; t. XVII, p. 440.
(4) Comitiorum quotidie singuli dies tolluntur obountiationibus, magna voluntate bonorum omnium: tanta invidia sunt consules. Ad Quintwn, m, t. XX, p. 524.
Ainsi, l'observance du ciel tenait tout l'empire romain en suspens. . En cette année même elle empêcha la nomination des consuls, de telle sorte que Tannée suivante (52 av. J.-C.) fut sans consuls, pendant huit mois. C'est ce qu'on appelle l'interrègne de Pompée. La ville tombe dans la confusion ; les meurtres, les violences se succèdent. « Tout est changé, tout est ruiné et presque détruit,- écrit encore Cicéron : Sunt omnta debilitatajarnprope et extincta (1).
Voilà cependant ce qu'étaient, en plein siècle d'Auguste, ces fiers Romains, ces matadors de là liberté : des esclaves muets et tremblants sous le joug de fer du démon. En célébrant la puissance absolue des augures, que fait Gicéron , sinon la proclamation solennelle de la servitude, la plus honteuse et la plus dure qui fut jamais, de ce peuple prétendu libre, de ce peuple souverain, comme on dit dans les collèges? N'était-ce pas la démonocratie pure, la démonocratie à sa plus haute puissance? Et, nous le répétons, on nous donne les Romains comme le peuple le plus libre qui ait jamais existé. 0 éducation menteuse !
Avaient-ils tort de trembler ainsi devant les défenses de Satan et des augures, ses interprètes? Nullement; à la moindre résistance, des présages effrayants, des calamités affreuses, annonçaient le courroux du maître. Cicéron frémit encore, lorsqu'il raconte les présages qui éclatèrent le jour où, en sa qualité de consul, il célébra les Fêtes latines sur le mont Albin. « Au moment où je faisais des libations de lait à Jupiter Latius, une comète brillante annonça un grand carnage. La lumière de la lune disparut tout à coup au milieu d'un ciel étoile, celle du soleil s'éclipsa. Un homme fut frappé de la
(1) Ad Curion. famil., lib. II, epist. v.
foudre par un temps serein ; la terre treiûbla ; des spectres terribles apparurent pendant la nuit. Les devins en fureur n'annoncèrent partout que des malheurs. De tous côtés, on lisait les écrits et les monuments terrifiants des Étrusques (1). »
Quant aux téméraires qui osaient mépriser les présages funestes, à part deux ou trois exceptions qui confinment la loi, Satan avait coutume de les frapper avec une impitoyable rigueur. Sur la certitude même du châtiment était fondée la crainte universelle qu'il inspirait. L'année 52e avant Jésus-Christ en offre un mémorable exemple. Malgré les dieux, Crassus s'obstine à faire la guerre aux Parthes. L'augure Atéius l'attend à la porte de Rome. Dès que Crassus est arrivé, il met à terre un réchaud, plein de feu, y verse des libations et des parfums. En même temps il prononce contre l'audacieux général des imprécations terribles, par lesquelles il le dévoue à certains dieux étranges et formidables, qu'il invoque par leurs noms. « Les Romains, dit Plutarque, assurent que ces imprécations mystérieuses et dont l'origine se perd dans la nuit des temps, ont une telle force, que jamais aucun de ceux contre qui elles ont été faites n'a pu en éviter l'effet (2). »
Appien ajoute : « Crassus, les ayant méprisées, périt dans la Parthie avec son fils et toute son armée, composée de onze légions. Sur cent mille soldats, à peine il en revint dix mille en Syrie (3). »
Sinon plus, du moins autant que les Romains, nous trouvons les Grecs, avides d'oracles, respectueux pour leurs sanctuaires et dociles à leur voix. Le sol de l'Hél-
(1) Poème sur son consulat. — De divinal. lib. I, ch. xi.
(2) In Cross., c. xvi.
(3) De bell. civil., lib. II, c. xvm.
lénie en est littéralement couvert : la plupart jouissent d'une célébrité universelle. Thèbes, Délos, Claros, Dodone et cent autres lieux fatidiques voient arriver^ nonseulement des différentes parties de la Grèce, mais de l'Orient et de l'Occident, des processions continuelles de pèlerins, de toute condition, qui viennent interroger les dieux, invoquer leurs secours, ou les remercier de leurs bienfaits. Une même foi confond tous les rangs; unit tous les cœurs, et la même prière exprime tous les besoins. Les princes et les chefs des républiques y vont pour leurs entreprises, les citoyens pour leurs affaires. Dans la collection des oracles, on en trouve un grand nombre rendus à des particuliers, sur leurs mariages, sur leurs enfants, sur leurs voyages, sur leurs maladies, sur leur négoce et sur les mille détails de la vie domestique (1).
«Quel peuple, s'écrie Cicéron, quelle cité qui ne se conduise, ou par l'inspection des entrailles des victimes, ou par l'interprétation des prodiges ou des foudres, par les auspices, par les sorts, par les prédictions des observateurs des astres , par les songes et par les oracles (2)? »
A la vue de ce concours immense, incessant ; à la vue des riches offrandes apportées et des faveurs obtenues : « Voyez nos temples innombrables, s'écriait un grand païen ! Ils sont plus- augustes par les dieux qui les habitent, que par le culte qui s'y exerce, ou par les richesses dont ils regorgent. Là, en effet, des prêtres, pleins de Dieu, identifiés à Dieu, déroulent l'avenir; précautionnent contre les dangers ; donnent aux malades le remède; aux affligés, l'espérance; aux mal-
(1) Euseb.y Prœp. evang., lib. V, c. xx-xxui.'
(2) De Divinat. lib. I, ch. vi.
heureux, le secours ; consolent dans les calamités ; soutiennent dans le travail. Là, aussi, pendant le sommeil, nous voyons les dieux, nous les entendons, nous contemplons leurs traits ( 1 ) . »
C'est ainsi que Gécilius présente les oracles comme une preuve palpable de sa religion. A cette objection souvent répétée, comment répondaient les Pères de l'Église? En niant les faits? Jamais. Ils prouvaient, et ils le faisaient sans peine, que les choses merveilleuses, accomplies dans les temples à oracles, devaient être attribuées, non au vrai Dieu, mais aux démons (2).
Si les étrangers accouraient en foule dans la terre classique des oracles, on peut juger de ce que faisaient les Grecs eux-mêmes. Consulter les dieux sur toutes leurs affaires publiques et privées, était une tradition inviolable. Le fait est si connu , que Cicéron demande : « Quelle colonie la Grèce a-t-elle jamais envoyée dans l'Étolie, dans l'Ionie, dans l'Asie, dans la Sicile, dans l'Italie, sans avoir consulté l'oracle de Delphes, de Dodone ou d'Ammon ? Quelle guerre a-t-elle jamais entreprise sans le conseil des dieux (3)?» Afin d'être plus voisins de l'oracle et plus à portée de recevoir ses conseils, c'est à Delphes que les Amphy étions venaient tenir leurs séances, lorsqu'il s'agissait de délibérer sur les affaires générales de la Grèce (4).
(1) Intende templis ac delubris deorum... Etiam per quietemdeos videmus, audimus, cognoscimus. Minut. FeL, in Octav.
(2) Voir Athenag., Légat.
(3) Quam vero Graecia coloniam misit in jEtoliam, Ioniam, Asiam, Siciliam, Italiam, sine pythio, aut dodonœco, aut ammonio oraculo ? Aut quod bellum susceptum ab ea sine congilio deorum est ? De fc vin., iib. I, cb. i.
(4) Hic quoque Ampbyctionum constitutum erat concilium et de rébus publicis consul tu rum. Strab., Iib. IX.
Or, toutes ces questions de paix et de guerre, d'entreprises importantes et d'administration publique, dont la solution était demandée aux oracles , est-ce la multitude ignorante qui les traitait ? Est-ce elle qui, sur la même autorité, envoya, pendant une longue suite de siècles, les colonies dont tant de pays, en Asie et en Europe, reçurent leurs premiers habitants? Dans la Grèce, comme dans le reste du monde, la foi aux oracles était donc, pour les grands comme pour le peuple, le premier article de la religion.
Quant aux oracles par les songes dont parle le païen Gécilius, ils étaient très-communs et fort estimés, même des personnages de première qualité. Nous avons entendu Cicéron et Tertullien en nommer un grand nombre, et ajouter qu'on les rencontrait à chaque pas. Strabon rapporte, comme un fait connu de tout le monde, qu'une foule de personnes s'en allaient dormir dans le temple de Sérapis, à Canope, pour connaître les remèdes à leurs maladies ou à celles de leurs amis (1). On lit dans Arrien que les principaux officiers de l'armée d'Alexandre allèrent aussi passer la nuit dans le temple du iqême dieu, à Alexandrie, afin de savoir s'ils devaient y transporter leur maître, pour être guéri de la maladie dont il mourut (2).
Au témoignage de Cicéron, les éphores et les autres magistrats de Lacédémone avaient coutume d'aller chercher dans le temple de Pasiphaé, voisin dé leur ville, des songes prophétiques, qu'ils regardaient cojnme certains , touchant les affaires de la répu-
(i) Strab., Mb. XVII. — Cette divination par le sommeil ne paraîtelle pas avoir quelque parenté avec les consultations par le somnambulisme?
(2) De erpedit. Alexand., hb. VII.
blique (1). Aux mêmes fins, la mère d'Auguste venait, avec les dames romaines , dormir dans le temple d'Apollon (2). Enfin, l'empereur philosophe, Marc- Aurèle, la plus haute personnification de la sagesse, aux yeux des modernçs païens, écrit lui-même : « Une autre grande marque du soin des dieux pour moi, c'est que dans mes songes ils m'ont enseigné des remèdes pour mes maladies, particulièrement pour mon crachement de sang et pour mes vertiges , comme cela m'est arrivé à Gaëte (3). »
La consultation par songes se faisait tantôt en dormant sur des lits destinés à cet usage, dans les temples à oracles nocturnes, et pendant le sommeil les démons donnaient leurs conseils ; tantôt en tenant dans la main un billet cacheté où étaient écrites les demandes, et sur lequel, le matin, ap moment du réveil, on lisait la réponse. D'autres fois, on envoyait à l'oracle une consultation cachetée, et il y répondait sans ouvrir la lettre.
C'est ce que fit un jour l'empereur Trajaq. Ses officiers lui ayant parlé avec éloge de l'oracle d'Héliopolis, le pressèrent vivement de le consulter. Trajan qui n'y avait pas beaucoup de foi, et qui craignait quelque fourberie, envoya à l'oracle une lettre cachetée, à laquelle il demandait une réponse. Or, cette lettre n'était que du papier blanc. Sans l'ouvrir, les prêtres la présentent au
(1) Atque etiam qui prœerant Lacedemoniis non contenti vigilan* tibus curis, in Pasiphaœ fano, quod est in agio propter urbem, somniandi causa excubabant, quia vera quielis oracula ducebaot. De divinat.yl'ib. I. ch. xliii.
(2) Suet., in Aug.y ch. xciv.
(3) DiUacceptumfero..., quod perinsomnia remédia mini fueriot indicata, eu m alia, tum adversus sanguinis excreationem et capitis vertiginem, quod et Cajetœ aliquando factum est. Marc. AureL Anton., De rébus suis, lib. 1, n. 47, ad finem.
dieu. Celui-ci, pour rendre àTrajan la monnaie de sa pièce, ordonne de renvoyer à l'empereur un papier tout blanc, bien plié et bien cacheté. Une pareille injonction effraya les prêtres, parce qu'ils ignoraient le stratagème de Trajan. Pour lui, il en fut frappé d'admiration et donna sa confiance à l'oracle (1).
La même chose arriva au gouverneur de Cilicie dont parle Plutarque. C'était un épicurien qui, en cette qualité, faisait profession de ne pas croire aux oracles. Pour se moquer, il envoie à l'oracle de Mopsus un de ses domestiques avec une lettre cachetée, à laquelle il demande une réponse qui devait se rendre dans un songe. Le domestique part, ignorant le contenu du billet. Il dort dans le temple, et revient auprès de son maître, à qui il rapporte ce qu'il a vu en songe et ce qu'on lui a dit. Stupéfait de recevoir sa lettre cachetée, comme il lavait envoyée , et de voir que les paroles de son domestique étaient la réponse exacte à ce qu'il avait démandé, il en parla aux épicuriens ses amis, qui ne surent que répliquer (2). • Indépendamment des témoignages irrécusables qu'on vient de lire, deux faits suffisent pour démontrer l'existence, l'antiquité et l'universalité des oracles par les songes. Le premier, c'est la défense faite aux Juifs d'y recourir et la condamnation des téméraires qui osent se livrer à cette pratique démoniaque. « Que nul parmi vous, dit le Seigneur, n'observe les songes.... Tout le jour j'ai tendu les bras à une race incrédule et provocante, qui s'en va dormir dans les temples des idoles, pour avoir des songes (3). »
(i) Macrob., SaturnaL, lib. 1, cb. xxm.
(2) Plutarch., De defectu oraculor.; voir aussi Tacite, Annal., lib: II ; Slrabo, lib. XVII, etc., etc.
(3) Nec inveniatur in te... qui obsenret somnia. Deuter.; xvm, 10.
Expliquant ce passage, saint Jérôme ajoute : « Là, ils couchaient sur les peaux des victimes, afin d'avoir des songes révélateurs de l'avenir. Ce qui se .fait encore parmi les gentils r esclaves de l'esprit d'erreur, dans le temple d'Esculape et dans beaucoup d'autres (l,)i ». Le second témoignage, non moins authentique-, c'est l'usage où était le, Seigneur lui-même d'employer les songes pour révéler ses volontés à ses senritéurs : nouveau tVait de parallélisme, que le roi de la Gitéxïu mal, de pouvait manquer d'ajouter à tant d?autres, et de contrefaire à son profit. ('■> "■ ■■} :.•«' m i/ ,. t ji'
Il en est un , non moins frappant, et pris dans le même ordre de faits. Jérusalem était leséjourde Jéhovah: C'est de Sion que : partaient lçs voix directrices de la Citédu bien. De toutes les parties de la Judée et du monde y accouraient les serviteurs, du vrai JDieu <2). Delphes est l'insolente parodie de Jérusalem. Son oracle est le plus célèbre del'univôi^s. G'est;delà;,<(jLe l'antre du serpent Python, que sortent les voix directrices de la Cité du mal. Pour les entendre, ,. on rvoit accourir en foules innombrables, de toutes les parties de la terré, les adorateurs de Satan. , ' ...; .; ir , ,i„
Elle serait longue la liste des législateurs, des rois, des empereurs, des magistrats^ dès chefs de républiques, des généraux d'armée, dps philosophes, des hommes célèbres à différents titres*, de l'Europe .et
— Qui immolant in hortis... et in delubris idolorum dormiunt. ls.}
lxv, 3; et, Buivant la version des Septante": "Oui— 'dofrniunt prop-
ter sononia.
(l)Ubi stratis pellibus hostiarum incubare soliti erant, ut.somDÎis futura cognoscerent. Quod iu fano iEsculapii usque hodie error célébrât Ethnicorum, multorumque aliorum. Apud Cor* à Lapid., In hune loc; — et Tertull., De anima, c. liv.
(2) De Sion exibit lex, et Verbum Domini de Jérusalem, h., xi, 3.
de l'Asie, de l'Orient et de l'Occident, qui, pendant des milliers d'années, ont consulté en personne ou par leurs envoyés, le dieu Python, sur leurs entrer prises, ou invoqué son assistance (1). Telle était la vénération dont il jouissait, que les villes de la Grèce et même les princes étrangers envoyaient à Delphes de riches présents, ou y mettaient leurs trésors en dépôt, sous la protection du dieu* Nouvelle parodie satirique du temple de Jérusalem, dans lequel les particuliers déposaient leurs richesses, comme nous l'apprend l'histoire d'Héliodore.
« Le temple de Delphes, disent les auteurs païens, était d'une richesse infinie. On y voyait une quantité prodigieuse de vases, de trépieds, de statues d'or et d'argent, de bronze et de marbre, que les rois, les primées et les nations entières y envoyaient de toutes parts $). » Qu'on juge des trésors qu'il renfermait, par un fait demeuré célèbre. Les Phocéens ayant pillé ce temple, Philippe de Macédoine fit estimer par des commissaires le butin qu'ils avaient enlevé. L'affaire fut jugée par le conseil des Àmphictyons, qui condamnèrent les .coupables à restituer six mille talents, ou dix-hiiit millions de notre monnaie, représentait la valeur de ce qu'ils avaient soustrait: et ils n'avaient pas tout pris (3).
Croire que ces témoignages éclatants de respect et de confiance ne furent que passagers, serait une erreur- La foi de l'univers au Serpent delphiquese conserva vive et générale, même après la prédication de l'Évan-^ gile. « De nos jours, dit Plutarque, le temple de Del-
(1) Voir Battus, t. II, ch. xiv, xv, xvi.
(2) Pausanias, in Phocœis, emploie une grande partie du livre xà énumérer les richesses de ce temple.
(3) Dict. des antiq., etc., art. Temp.le*
phes est plus magnifique que jamais. On y a relevé d'anciens bâtiments que le temps commençait à ruiner, et on y en a ajouté de tout modernes. La petite ville qui tire sa nourriture de l'oracle, comme un petit arbre auprès d'un grand, est aujourd'hui plus considérable qu'elle n'avait été depuis mille ans (1). »
Nous le demandons de nouveau, les immenses richesses dont était rempli le temple de Delphes, ainsi que tous les temples à oracles, ne venaient-elles que des ignorants et des pauvres, dupes faciles de la jonglerie des prêtres ? S'il est manifeste que la plus grande partie fut l'hommage des riches, des princes, des gouvernements : à qui ferez- vous admettre une complicité universelle, ou une hallucination de vingt siècles, de la part de tout ce que vous nous donnez vous-mêmes pour la fleur de l'humanité, par le génie, l'indépendance et la vertu ? Si Pascal a dit avec raison : Je crois volontiers des témoins qui se laissent égorger ; de quel droit refuserez-vous à l'histoire celui de répéter: Je crois volontiers des millions de témoins qui, pour attester la vérité des oracles, ont sacrifié pendant deux mille ans ce qu'ils ont eu de plus cher, leurs enfants et leurs richesses?
Il faut ajouter : et qui les sacrifient encore. La croyance aux oracles sataniques n'a pas cessé. Sur toute la face de la terre, non dirigée par l'oracle divin, elle règne dans la plénitude de son ancienne force. Comme autrefois, elle commande les sacrifices humains, ou d'autres actes contraires aux plus vifs sentiments de la nature; et, comme autrefois encore, elle demeure commune aux particuliers et aux rois, aux savants et aux ignorants. Le monde est couvert d'oracles, oraculis stipatus orbis. Vrai, il y a dix-huit siècles, en Egypte, en
(i) De Pythiœ oracu/.,sub flnr.
Grèce, en Italie, à Carthage, dans les Gaules et la Germanie, le mot de Tertullien continue de l'être, en Chine, au Thibet, aux Indes, ea Afrique, en Amérique et dans l'Océanie.
Entre les milliers de témoignages consignés dans les relations des voyageurs, ou dans les lettres des missionnaires (1), et qui établissent la permanence de ce fait, que vous êtes libre d'appeler étrange, absurde, incroyable, mais qui n'est pas moins un fait, nous en citerons deux seulement, pris chez des peuples de mœurs différentes et séparés par de grandes distances.
En 1861, des voyageurs anglais écrivent de Madagascar: « Ici, et particulièrement à la cour, c'est la coutume de consulter l'oracle Sikidy en toute occasion, grande ou petite. Cela se fait de la manière suivante : Un certain nombre de fèves . et de petites pierres sont mêlées ensemble, et selon la figure qu'elles forment, les gens habiles dans l'art de la divination prédisent un résultat favorable ou défavorable. Il y a plus de douze oracles interprètes attachés à la cour, et, dans les plus futiles circonstances, la reine prend la peine de les consulter.' Elle a une telle foi en Sikidy. que sa volonté fléchit toujours devant celle de l'oracle, et que la souveraine despotique est la première esclave de son empire. Veut-elle faire un voyage? La reine consulte Sikidy, afin desavoir quel jour et à quelle heure elle doit partir. Elle le consulte au sujet de sa toilette et de sa table, et même il décide à quelle source doit être puisée l'eau dont elle se rafraîchit.
« Il y a quelques années, c'était un usage généralement répandu de consulter Sikidy à la naissance des
(i) Voir les Annales de la Prop. de la Foi, n. 56, p. 176 ; n. 95, p. 300; n. 197, p. 275-279, etc., etc.
enfants et desavoir si l'heure à laquelle ils avaient vu le jour était une heure faste* Si l'heure était néfaste, le pauvre enfant était déposé sur une de ces routes par lesquelles passent de grands troupeaux de bœufs. Si les animaux passaient sur l'enfant sans lui faire de mal, le malheureux sort semblait conjuré, et l'enfant était triomphalement rapporté à la maison de son père. Trèspeu sortaient sains et saufs de cette périlleuse épreuve, la plupart des enfants succombaient. La reine a défendu; cet te panière d'interroger le sort, et c'est peutêtre la seule loi d'humanité qu'elle ait promulgué pendant tout son règne (1)1 »
Cette. reine* la célèbre Ranavalo, possède une superbe résidence royale à quelques «lieues de sa capitale; elle vient de temps en temps y passer quelques semaines, selon que Jes «oracles voilent ibien le> lui permettre... Lorsque les étrangers arrivent à la capitale, ii est d'usage qu/ils s'arrêtent quelques jours au bas de la ville, jusqu'à! ce qu'on ait consulté les oracles et qu'on leur ait envoyé Tautorisation de monter (2). «
Tandis qu'à Madagascar la reine elle-même, suivant l'/exemple dés empereurs romains et des grands personnages de l'antiquité, règle sa conduite sur la réponse des oracles; dan& le célestes empire, le simple
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(1) Travdsin Madagascar, 1861.
(2) Annales de ïa Prop. de la Poi$ii. 197, p. 275 et 279. — Le même fait a lieu chez tons les peuples infidèles. Il y est habituel et tellement vulgaire qu'il n'excite î'étoruiement et ne provoque l'incrédulité de personne. Un de nos missionnaires était aux Indes, lorsque le phénomène des tables tournantes faisait si grand bruit en Europe. 0e retour à Paris, il nous disait : « La nouvelle en vint aux Indes et jeta les Européens dans le plus grand étonnement. Quant aux indigènes, une seule chose les étonnait, c'est l'étonnement des Européens. » — En Cochinchine, à l'heure qu'il est, jamais une barque royale ne prend la mer avant qu'on n'ait consulté l'oracle.
Chinois les consulte sur des affaires domestiques, comme autrefois le peuple de Rome et d'Athènes.
Le Chinois, dont la philosophie vol tçiirienne faisait le type de la civilisation, est fervent disciple des oracles. « Nous recrutons, écrit un missionnaire, une grande partie de nos néophytes dans une certaine classe de femmes que Dieu semblé p^eridne plus en pitié, parce qu'elles ont encouru 1 abathème que les Chinois appellejit le sort du malheur: En voici 'l'histoire. A l'époque des fiançailles, il est d'usage parmi les infidèles d'appeler uni devin pour tirer l'horoscope de la jeune fille et prédire ses futures destinées. Le médium se rend à l'invitation des parents. Arrivé dans la maison, il fait des évocations et accomplit les autres pratiques démoniaques. Ensuite, il présente à. l'enfant ufce urne, dans laquelle sont renfermés les sorts, partie heureux, partie funestes, avec cette différence que les bons sont incomparablement les plus nombreux. *
» La pauvre fille plonge en tremblant la main dans l'urne fatale, ignorant si c'est un riant avenir ou un héritage de malheur qu'elle en va retirer. Est-elle favorisée? Tout le monde la félicite, et -Jes fiançailles se concluent sans retard. Mais si la chance. la trahit, son arrêt est prononcé, sa jeunesse flétrie, sa vie entière maudite. Elle doit courber à jamais la tète sous le poids du mépris universel. Pour elle, plus d'alliance, pas même la pitié de sa mère. Elle grandira solitaire et abhorrée, sous le toit paternel dont elle est l'opprobre; car les païens ont tant de foi à ces augures, que le plus pauvre d'entre eux ne voudrait pas épouser la plus riche héritière qui aurait eu le mauvais sort, convaincu que cette alliance attire d'inévitables calamités (1).»
(!) Annales de la Prop. de la Foi, n. 1)5, 'p. 309.
* Ce fait dont on aurait tort de se moquer, puisqu'il a des conséquences si graves, est la contrefaçon satanique de la prophétie par les sorts,, que nous voyons employée dans l'Écriture (1). Le roi delà Cité du mal veut montrer à ses sujets qu'il dispose, pour leur révéler l'avenir, des voix, des songes, des sorts et de tous les moyens employés par le roi de la Cité du bien. Ici, comme ailleurs, ses réponses sont un mélange de faux et de vrai, au moyen duquel, tout en restant le père du mensonge, il réussit à séduire les hommes.
Cette tactique est invariable. Telle nous la voyons aujourd'hui, dans le Spiritisme, telle nos pères Font connue. «Les démons, dit Minutius Félix, rendent des oracles mêlés de beaucoup de mensonges ; car ils sont trompés et trompeurs. Ils ne connaissent pas la vérité pure, et celle qu'ils connaissent pour leur perdition, ils ne la manifestent pas dans sa pureté (2). »
Même langage dans la bouche de sant Augustin. «Les démons sont le plus souvent trompés et trompeurs. Ils sont trompés, parce qu'au moment où ils annoncent leurs prévisions, il arrive inopinément d'en haut quelque chose qui renverse tous leurs conseils. Ils sont trompeurs, par le désir même de tromper et par le plaisir d'entraîner l'homme dans Terreur. Cependant, afin de ne pas perdre leur crédit auprès de leurs adorateurs, ils agissent de manière que la faute soit imputée à leurs interprètes, tandis qu'eux-mêmes sont trompés ou trompeurs (3). »
A moins de nier l'histoire sacrée et profane, les faits
(1) Sortes mitluntur in sinura, sed a Domino temperantur. Prov., xvi, 33.
(2) In Octav.
(3) De divinat. dam., c. v.
qui précèdent anéantissent l'objection des épicuriens anciens et des modernes contre l'existence universelle des oracles, contre la foi également universelle aux oracles, et contre l'influence souveraine des oracles dans le gouvernement religieux et social du monde païen. Aiusi est donnée la preuve péremploire des vérités fondamentales que nous voulions établir. La première, la présence permanente et. perpétuellement active de Satan au milieu de sa Cité; la seconde, le parallélisme constant des deux Cités dans l'ordre religieux et dans Tordre social. Afin de les rendre plus saillants, résumons en quelques mots ces points essentiels (1) dans l'histoire de l'Esprit du mal et de l'Esprit du bien.
Comme l'homme lui-même, le genre humain est un être enseigné. Tout ce qu'il sait lui vient du dehors. Or, il sait le bien et le mal, il le sait à partir de sa chute. Depuis six mille ans, deux voix opposées, et deux seulement, ont donc retenti à son oreille : voix surnaturelles qu'il a toujours suivies, qu'il suit encore, qu'il suivra toujours, alors même que, dans l'orgueil de sa faiblesse, il se proclame le plus fièrement indépendant.