DOGME QUI A DONNÉ A LA DIVISION DU MONDE SURNATUREL
L'incarnation du verbe, cause de la chute des anges. — Preuves : enseignement des théologiens. — Saint Thomas. — Viguier. — Suarez. — Catharin.
Décrété de toute éternité, le dogme de l'Incarnation du Verbe fut, à son heure, proposé à l'adoration des anges. Les uns acceptèrent humblement la supériorité qu'il créait en faveur de l'homme ; les autres, révoltés de la préférence donnée à la nature humaine, protestèrent contre le divin conseil. Telle est la pensée d'un grand nombre de docteurs illustres. A tous égards, elle mérite l'attention du théologien et du philosophe. Le premier y trouve la solution des plus hautes questions de la science divine. Au second, elle explique, et elle explique seule, le caractère intime de la lutte éternelle du bien et du mal. Trois propositions incontestables nous semblent, d'ailleurs, en démontrer la justesse. Le mystère de l'Incarnation fut l'épreuve des anges : si 1°, ils ont eu connaissance de ce mystère ; si 2°, ce mystère était de nature à blesser leur orgueil et à exciter leur jalousie ; si 3°, le Verbe incarné est l'unique objet de la haine de Satan et de ses anges.
Écoutons les docteurs établissant cette triple vérité. « Dès le commencement de leur existence, dit saint
Thomas, tous les anges connurent de quelque manière le mystère du règne de Dieu accompli par le Christ, mais surtout à partir du moment où ils furent béatifiés par la vision du Verbe : vision que n'eurent jamais les démons, car elle fut la récompense de la foi des bons anges (1). »
Que tous les anges, sans exception, aient eu dès le premier instant de leur création une certaine connaissance du Verbe éternel, la raison s'élève jusqu'à le comprendre. Le Verbe est le soleil de vérité qui éclaire toute intelligence sortant de la nuit du néant : il n'y en a pas d'autre. Miroirs d'une rare perfection, les anges ne purent pas ne point réfléchir quelques rayons de ce divin soleil, dont ils étaient les images les plus parfaites. Mais, bien qu'ils eussent la conscience d'eux-mêmes et des vérités dont ils étaient en possession, ces rayons étaient encore voilés, et ils devaient l'être.
Créés dans l'état de grâce, les anges ne jouirent pas, dès l'origine, de la vision béatifique. Ils ne connurent donc qu'imparfaitement le règne de Dieu par le Verbe. Que ce Verbe adorable, par qui tout a été fait, serait le trait d'union entre le fini et l'infini, entre le Créateur et la création tout entière, et qu'ainsi il établirait glorieusement le règne de Dieu sur l'universalité de ses œuvres : telles furent les connaissances rudimentaires des esprits angéliques. C'était en germe le mystère de l'Incarnation ou de l'union hypostatique du Verbe avec la créature ; mais rien de plus (2) .
(1) Mysterium regni Dei, quod est impletum per Christum, omnes quidem angeli a principio aliquo modo cognoverunt; sed maxime ex quo beatificati sunt visione Verbi, quam daemones nunquam habuerunt. P. i, q. lxiv, art. \, ad 4.
(2) II faut en dire autant d'Adam lui-même, et pour les mômes
Expliquant les paroles du maître : « Les auges, dit un savant disciple de saint Thomas, ont une double connaissance du Verbe, une connaissance naturelle^ et une connaissance surnaturelle.
« Une connaissance naturelle, par laquelle ilsconnaissent le Verbe dans son image, resplendissant dans leur propre nature. Cette première connaissance, éclairée de la lumière de la grâce et rapportée à la gloire de Dieu et du Verbe, constituait la béatitude naturelle dans laquelle ils furent créés. Toutefois, ils n'étaient pas encore parfaitement heureux, puisqu'ils étaient capables d'une plus grande perfection, et qu'ils pouvaient la perdre, ce qui, en effet, eut lieu pour un grand nombre.
« Une connaissance surnaturelle ou gratuite, en vertu de laquelle les anges connaissent le Verbe par essence et non par image. Celle-là ne leur fut pas donnée au premier instant de leur création, mais au second, après une libre élection de leur part (1). »
Prêtons maintenant l'oreille à Suarez, par la bouche
raisons. S. Th., 2 2®, q. n, art. 7, corp., etc.; et q. i, p. xciv, art. i, corp.
(1) Angeli duplicem habent cognitionem Verbi, unam naturalem et aliam gloriœ. Naturalem quidem, qua cognoscunt Verbum per ejus simili tudinem in eorum natura relucentem, in qua etiam reiucent omnes creaturae inferiores. Et talis cognitio lumine gratiae illustrata et ad Verbum sive ad laudem Dei relata, dicitur matutina imper fecie... In illa cognitione naturali Verbi... consistebat eorum beatitudo naturalis, in qua creati sunt... per hanc tamen non erant beati simpliciter, cum essent majoris perfectionis capaces, et ab illa possent deficere, sicut quidam illorum defecerunt... Aliam vero habent Verbi cognitionem, quœ dicitur gloriœ, qua cognoscunt Verbum per essentiam, et non per similitudinem, et haec dicitur matutina perfecte, clarissima. Et hanc non babuerunt in primo instanti, sed in secundo post liberain electionem. Viguier, cb. ni, § 11,
ver?. 6, p. 79.
de qui, ditBossuet, parle toute l'école : « Il faut tenir pour extrêmement probable le sentiment qui croit que le péché d'orgueil, commis par Lucifer, a été le désir de l'union hypostatique : ce qui Ta rendu dès le principe l'ennemi mortel de Jésus-Christ. J'ai dit que cette opinion est très-vraisemblable, et je continue de le dire. Nous avons montré que tous les anges, dans l'état d'épreuve, avaient eu révélation du mystère de l'union hypostatique qui devait s'accomplir dans la nature humaine. 11 est donc infiniment croyable que Lucifer aura trouvé là l'occasion de son péché et de sa chute (1). » Une des gloires théologiques du concile de Trente, Cathariu, soutient hautement la même opinion. Avec d'autres commentateurs, il explique ainsi le texte de saint Paul : Et lorsqu'il l'introduisit de nouveau dans le monde, il dit : Que tous ses anges F adorent (2) : « Pourquoi ce mot de nouveau , une seconde fois ? Parce que le Père éternel avait déjà introduit une première fois son Fils dans le monde, lorsque, dès le commencement, il le proposa à l'adoration des anges et leur révéla le mystère de l'Incarnation. 11 l'introduisit une seconde fois, lorsqu'il l'envoya sur la terre pour s'incarner effectivement. Or, à cette première introduction ou révélation, Lucifer et ses anges refusèrent à Jésus-Christ leur adoration et leur obéissance. Tel fut leur péché.
(I) Valde probabilts est senteotia credens Luciferom de facto peccasse per superbiani, appeteodo unionem hypostaticam, et a priocipîo adTersarium Chrisli fuisse... Hanc opinioaem raïde rerisimilem esse dî\ù eodemque modo de illa nunc censeo... Ostendimus habuisse omoes aogelos in via nivela lionem m^sterii uoionis hypostatiro io oatara huinaoa perfiriendi. Erg© looge credibile est iode it^>> pisse Lorifenimptsreandiocc^nem «p. xiïk n* 13 et 1$.
« En effet, suivant la doctrine commune des Pères, le . démon a péché par envie contre l'homme; et il est plus probable qu'il a péché avant que l'homme fût créé. Or il ne faut pas croire que les anges aient porté envie à la perfection naturelle de l'homme, entant que créé à l'image et à la ressemblance de Dieu. Dans cette supposition, chaque ange aurait eu la même raison, et même une plus forte, de jalouser les autres anges. Il est donc plus vraisemblable que le démon a péché par l'envie de la dignité à laquelle il a vu la nature humaine élevée dans le mystère de l'Incarnation (1). »
Au chapitre suivant, de nouvelles autorités viendront confirmer le sentiment de l'illustre théologien.
(i) ...Commuai Patrum doctrina constat, dœmonem peccassè invidia borainum. Probabilius autem est peccassè antequam homo crearetur. ItaseatiuntS. Isidorus, S. Cyprianus, Bedaet alii...Neque œstimare debemus angelum invidia excellentiae humanae secundum illins propriam naturam peccassè. Qua enira ratione invideref daemon hominem fuisse créât uni ad imaginera et similitudinem Dei? Sic enira facilius iavideret alteri angelo. Ergo verisimiliuâ est peccassè dœmonem invidia digaitatis humanœ, quara prœvidit evebendam ad dignitatem bypostaticae unionis, quara invidia excellentise naturalis ejus. Opusc. de gloriâ Beatôr., apud Vasquez, pars i, q. Lxm, disp. 233.