‹ Traité du Saint-Esprit (volume 2)Chapitre 30 sur 55 · HISTOIRE POLITIQUE DES DEUX CITÉS · texte numérisé non relu

HISTOIRE POLITIQUE DES DEUX CITÉS

Deux religions, deux sociétés, par conséquent deux politiques. — But de l'une et de l'autre. — Nécessité de le connaître, pour comprendre l'histoire. — En vertu d'un Conseil divin, Jérusalem est la capitale de la Cité du bien. — En vertu d'un Concile satanique, Babylone et Rome sont tour à tour la capitale de la Cité du mal — Lumineuse doctrine du célèbre cardinal Polos, au concile de Trente. — Pourquoi les royaumes du monde sont montrés à Daniel sous des figures de Bêtes. — Rome en particulier, fondée par la Bête, porte les caractères de la Bête et fait les œuvres de la Bête : témoignages de l'histoire et de Minutius Félix. — Pendant toute l'antiquité Satan eut pour unique but de sa politique d'élever Rome, d'en faire sa capitale et une forteresse imprenable au christianisme. — Tableau de «a politique et de la politique divine : passage de saint Augustin. — En quel sens Satan a pu dire que tous les royaumes du monde lui appartenaient. — Doctrine de saint Augustin. — Remarques.

Le parallélisme religieux et social donl nous venons d'esquisser les principaux traits, se manifeste dans Tordre politique : il ne pouvait en être autrement. La politique est la science du gouvernement. Gouverner, c'est conduire les peuples à une fin déterminée. Cette fin ne peut être connue que par la religion, attendu que la religion seule peut dire à l'homme pourquoi il est sur la terre. Deux religions opposées se partagent le monde : la religion du Verbe incarné, et la religion de Satan, son implacable ennemi . II y a donc nécessairement deux politiques opposées dans leur point de départ et dans leur point d'arrivée : et il n'y en a que deux. Jésns- Christ, roi; ou Satan, roi. Jésus-Christ, roi des rois et

des peuples; ou Satan, roi des rois et des peuples. Jésus-Christ, roi dans Tordre, temporel, aussi bien que dans Tordre spirituel; ou Satan, roiidans l'ordre temporel, aussi bien que dans Tordre spirituel. La. C aristocratie ou la DémonocrçLtie ; voilà le but suprême des deux politiques qui gow verne»t. le monde, et qui le conduisent à une double éternité (d). ■ «; ' ; i

Il en résulte que la yie du genre humain n'eat qu'une oscillation perpétuelle entre cesi deux pôles opposés. Ce fait ne domine pas seulement Thistoire, il est Thistoire même, toute Thistoire dans le passé, dans le présent et dans Tavenir. Tel est le point de vue auquel il faut se placer, pour juger les événements accomplis ou préparés, balancer les craintes e^les espérances, caractériser les révolutions et se rendre compte de la chute ou de Télévation des empires. Sans cela* nul ne peut, moins aujourd'hui que jamais, au milieu du. choc des idées et. du pêle-rmêle des événements, orienter sa pensée et éviter Técueil du sceptisme ou Tabîme du désespoir. Si. on veut que le grand fait dont nous parlons devienne un phare assez lumineux pour nous éclairer au milieu, des ténèbres de plus en plus épaisses où s'enfonce l'Europe actuelle, il est nécessaire de le montrer dans son ensemble : nous allons l'entreprendre.

Avant Thomme et avant le temps, un Conseil divin

(1) La jChrisiocratie ou la Déiponocratie sont les seuls gouvernements $u monde. Notre-Seigneur 'Jésus-Christ régnant sur les empires par le Pape, son vicaire ; un empereur, diacre du Pape, et les rois, sous- diacres de l'empereur: telle4 est la véritable idée du pouvoir. A la fin des temps, le monde coupable de lèse-Christocratie sera soumis à la Démonocratie. Satan aura son empereur, qui sera l'Antéchrist; et l'Antéchrist aura ses diacres, quj. seront les rois. Le mal arrivé à sa dernière formule appellera le éhâtiment final.

décrète la fondation de la Cité du bien. L'Esprit d'amour en sera le roi, l'âme -et la vie. Famille d'abord, longtemps elle vivra de la vie restreinte des Patriarches, sous la tente mobile du désert. Par le ministère des anges et de Moïse, le Saint-Esprit la constitue à l'état de nation. A tout empire il faut une capitale, celle de la Cité du bien s'appellera Jérusalem ou Vision de paix. Là, en effet, et là seulement régnera la paix, parce que là, et là seulement sera le temple du vrai Dieu.

Mais Jérusalem appartient à la Cité du mal : il faut la conquérir. Sion, sa citadelle, tombe enfin au pouvoir de David; l'empire est fondé. Dès ce moment, Jérusalem devient la ville sainte, objet des prédilections du Saint-Esprit. C'est d'elle que part la vie, que rayonne la lumière (1). C'est vers elle que tous les enfants de Dieu, répandus aux quatre coins du monde, élèvent leurs mains et leurs cœurs. Jérusalem est à la Cité du bien ce que le cœur est au corps, le foyer aux rayons, la source au fleuve.

Satan regarde ce que fait Dieu et tient conseil. Réunissant tous ses sujets en Concile œcuménique il décrète la fondation matérielle de son empire et de sa capitale. Voici dans quel magnifique langage un Père d'un autre concile œcuménique décrit celui de Satan : « Une parole est entendue dans les plaines de Sennaar; elle convoque tous les enfants des hommes en assemblée générale. Le frère la répète à son frère, le voisin à son voisin. Cette parole disait : Venez, faisons-nous une Cité et une tour dont le sommet touche au ciel, avant de nous disperser sur la terre.

« Tel fut le décret du grand Concile satanique. Dieu, il

(1) De Sion exibit lex, et Verbum Domini de Jérusalem. Is.} xi,3.

est vrai, en arrêta l'exécution, en confondant le langage et en poussant les enfants des hommes aux quatre vents ; mais l'ouvrage fut plutôt arrêté, q,ue le concile ne fut dissous (1). En effet, jusqu'à l'effusion du Saint-Esprit, le décret de ce concile ne fut jamais abrogé dans la pensée des hommes. Ce que, le jour de la convocation, chacun disait à son prochain : Venez, bâtissons-nous une ville et rendons-nous illustres, quiconque n'est pas devenu fils du Saint-Esprit continue de se le dire à lui-même et aux autres. Voilà le sujet de toutes leurs assemblées publiques ou occultes ; et, si l'occasion se présente d'exécuter le grand décret, jamais ils ne la manquent.

« C'est en vertu de ce décret du concile œcuménique de Satan, que tous les royaumes du monde ont été formés : ex quo nata sunt omnia mundi régna. C'est pour combattre victorieusement cette immense Cité du mal, qu'a été fondée, par le Verbe éternel, la Cité du bien. C'est en opposition au concile général de Satan, qu'ont été établis les concilesgénéraux de l'Église. Et de même que l'Esprit du mal inspirait le premier, les seconds tirent toute leur force de la convocation, de la présidence, de l'inspiration et des lumières de l'Esprit du bien. De même encore que le premier eut pour but d'organiser la haine, le but des seconds est d'organiser l'amour (2). »

(1) Dieu lui-même savait que son intervention n'empêcherait ni Satan ni ses sujets de bâtir la Cité du mal. En venant confondre le langage des hommes, il prononce cette profonde parole : Cœperuntque hoc facere, nec désistent a cogitationibus suis, donec eas opère compleant. Gen. xi, 6.

(2) An unquam convenit universum hominum gen us, in unum locum ad concilium vocatum?... Responsio : sic prorsus. Convenerunt enim in camp uni in terra Sennaar, etc.. hoc enim fuit decre-

Tons les royaumes de la gentilité sont nés du concile satanique, tenu au pied de la tour de Babel, ex qwyiata sunt omnia mundi régna. Tous sont fondés en opposition au royaume du Christ, qvibus regnum Ckmti se opposuit eaque delevit. Cette parole illumine toute l*histoire. Écho fidèle d'une révélation prophétique, ètte'est indiscutable.

Le convocateur et le président du concile de Babel fut celui que l'Écriture appelle la Bête , la bête par excellence. Mille ans plus tard, Daniel est ravi en esprit. Dans les quatre grandes monarchies des Assyriens, des Perses, des Grecs et des Romains, Dieu loi montre tous les royaumes du monde. Sous quelles figures? D'hommes? Non. D'Anges? Non. Sous des figures de bêtes. Et quelles bêtes? De bêtes immefides et malfaisantes. Pourquoi ces figures et non pas d'autres? Parce que tous ces empires sont l'ouvrage de la Bête; ils en ont les caractères, ils en font les œuvres. Voyez le dernier en qui se personnifient tous les autres : « La quatrième bête, dit le Prophète, est le quatrième royaume qui sera sur la terre; il sera plus grand

tum illius concilii, quod Deus ima eu m ipso concilio dissipait,..; quanquam Deus quidem tum opus eorum m agi s dissipavit, quam concilium. Li cet enim propter coirfusionem linguarum afbi>pere destiteriot, iïlitfg tamen concilii decretuno in animis bomiiuHn ante effusionem Spiritus sancti nunquam est abrogatom. Quod enim tuac dicebat unusquisque proximo suo : Venue, celebremus nomen nostrum etc. Hoc unusquisque adhuc ex Spiritu saoçto non renatos, et sibi ipse et aliis dicit in omnibus concilias, nactusque bujus decreti observai) di facultatem nunquam id quidem non exequïtur.

Est enim decretum universi generis humani, ex quo nata sunt omnia mundi régna, quibus regnum Christi se opposuit eaque evertit ; atque ob hanc causam instituta sunt concilia gênerai îa Ecclesiœ Christi, ut hœcipsagentium concilia disturbarentur, etc. Card. Poli, De Concilio, quœst. x; Orat. adPaires Trid., apud Labbe, t. XIV. p. 1676.

que tous les royaumes; il dévorera toute la terre, il la broiera, il la réduira en poussière (1). >>

Nous l'avons vu, Rome fut fondée par Satan luimême. Rome païenne n'a cessé de faire l'œuvre 4e Satan. C'est à la lettre qu'elle a dévoré, foulé, brisé tonte la terre; elle a ravi aux hommes tous les biens de cité, de famille, de propriété, de religion ; non, comme tant de conquérants, par hasard et dans un moment de fureur, mais de dessein prémédité, par une suite ininterrompue de pillages et de conquêtes, pendant douze cents ans. Ses institutions portaient la mai que de son origine, et son droit in'était que la législation de ses crimes. Depuis la renaissance, Rome païenne n'a été aperçue qu'à travers les fictions des poètes, des historiens et des légistes du paganisme. Quand la grande bête était encore vivante et que la civilisation dont elle fut l'âme était en acte et non en souvenir, Tune et l'autre ont été jugées par des juges, témoins incorruptibles de la vérité.

Écoutons ce jugement, qui date du troisième siècle : « Les Romains, dites-vous, se sont acquis moins de gloire encore par leur valeur que par leur religion et leur piété. Ah! certes, ils nous ont laissé de grandes marques de leur religion et de leur justice, depuis le commencement de leur empire. N'est-ce «pas le crime qui les a assemblés^ qui les a rendus terribles aux peuples circonvoisins^ qui leur a servi de rempant .pour établir leur domination? Car c'était d'abord un<asile de voleurs, de traîtres, d'assassins et desaeriléges, et, afin que celui qui était le pins grand fût aussi le plus cri-

(i) Quarla bestia quartum regnum erit in terra, quod majuserit omnibus regnis, et devorabit universam terrain, et conculcabh et comminuet eam. Dan., vu, 23.

minel, il tua son frère : voilà les premiers auspices de cette ville sainte.

« Aussitôt, contre le droit des gens, ils ravissent des filles déjà promises, des fiancées, quelques-unes même déjà mariées ; ils les déshonorent ; ensuite ils font la guerre à leurs pères, à ceux dont ils avaient épousé les filles, et répandent le sang de leurs alliés. Quelle impiété! quelle audace! Enfin, chasser ses voisins, piller leurs temples et leurs autels, détruire leurs villes, les emmener captifs, s'agrandir par les rapines et par la ruine des hommes, c'est la doctrine de Romulus et de ses successeurs ; si bien que tout ce qu'ils tiennent, tout ce qu'ils adorent, tout ce qu'ils possèdent n'est que brigandage.

« Leurs temples ne sont bâtis que des dépouilles des peuples, du sac des villes, des débris des autels, du pillage des dieux, du meurtre des prêtres. Quelle impiété et quelle profanation de s'agenouiller devant des dieux qu'ils traînent captifs en triomphe ! Adorer ce qu'on a pris, n'est-ce pas consacrer son larcin? Autant de victoires, autant de crimes; autant de trophées, autant de sacrilèges! Et ce n'est pas par leur religion, mais par leur impiété qu'ils sont montés à ce haut faite de grandeur; .ce n'est pas pour avoir été pieux, mais pour avoir été méchants impunément (1). »

Voici donc le dernier mot de l'histoire politique du monde, et la révélation éclatante de l'antagonisme redoutable, que Bossuet n'a pas suffisamment entrevu. Les hommes miraculeusement sauvés des eaux du déluge reviennent à leurs penchants déréglés. Dieu se choisit un peuple pour garder sa vérité, et laisse le démon se choisir un autre peuple, qui sera l'ennemi de la vérité,

(1) Minut. Félix, Octav., c. xxiv.

l'exterminateur des saints, le propagateur du panthéisme et de l'idolâtrie. C'est le peuple romain, rassemblé dans l'asile de Romulus, et qui fut, pour le moins, aussi fidèle à sa mission que le peuple juif à la sienne.

Élever Rome fut, pendant toute l'antiquité, la pensée de Satan et le but invariable de sa politique. Toutefois, Rome et Jérusalem ne devinrent que lentement, et après bien des combats, les capitales des deux cités opposées. Ces combats résument l'histoire. Elle nous montre les royaumes de l'Orient tombant les uns après les autres, sous l'empire du démon. Pour les réunir en un seul corps, est fondée la grande, la volupteuse, la terrible Babylone. Par ses lois, par son luxe, par ses richesses, par sa cruauté, par sa monstrueuse idolâtrie, la Jérusalem de Satan devient la rivale implacable et la sanglante parodie de la Jérusalem du vrai Dieu. Le monde marche sur deux lignes parallèles.

«Aux fondateurs de la Cité de Dieu, dit saint Augustin, Abraham, Isaac, Jacob, Joseph, Moïse, Samson, David, Salomon, correspondent Ninus, Sémiramis, Pharaon, Cécrops, Romulus, Nabuchodonosor et les autres princes des Assyriens, des Perses, des Grecs et des Romains. Les fondateurs de la Cité du bien notifient les lois de Jéhovah, les cérémonies qu'il prescrit, les sacrifices qu'il exige, ladéfensë de l'idolâtrie. Conserver et étendre la Cité du bien, tel est l'usage qu'ils font de leur puissance. Parallèlement, les fondateurs de la Cité du mal publient les oracles de Satan, ordonnent ses sacrifices, popularisent ses fables, parodie des vérités divinçs, et font ainsi servir leur puissance au développement de la Cité du mal (1). »

Avec les siècles, elle étend ses limites jusqu'aux con-

(1) De civ. Dei, lib. XVIII, c. n et seq., quoad sensum.

fins les plus reculés de l'Occident, Cet immense empire demande une nouvelle capitale. Rome succède à Babylone. Rome, maîtresse du monde, devieM la métropole de l'idolâtrie et la citadelle de Satan; «Ainsi, continue saint Augustin, deux rgryàum&s ont absorbé tous les royaumes, cefrii de& Assyriens- et celui dés Romains* Tous les autres n'ont été que des provinces ou des annexes><Jê ces- gigantesques empires. Quand l'un finit, l'autre commence. Babylone fut la Rome de l'Orient, et Rome» devint < la Babylone* de TOcçident et do monde (1). » L>

Jérusalem, Babylone et Rome, ees trois, moins; FésMr ment toute l'histoire des deux Cités dans le monde ancien ■: préambule o*biigè de leur histoire dans lemende moderne. s i -.

Victorieuse de toutes l^&nations, Rome arme à l'apogée de la puissance. Satan élève son orgueil jusqu'au! ntiésJ C'est alo^ qu'il réneôntre, sans le connaître, le Verbe incarné, descende <ki ciel pour renverser soa empire^ Par un de ees prestiges dont, te secret loi est familier, il le transporte a« commet d'une moatagne. De là il lui montre tous les royaumes de la terre1, et lui fait l'étrange proposition rapportée dans l'Évangik: « Je vous donne, lue dit- il, cette souveraineté «miserselle çt la gloire de tous ces; empires ; car tout cela m'a été livré, et je le donne à quii je veux. Si donc vous vous prosternez devant moi, tout cela est à votes. (2J. »

(1) Duo régna cejnim.us, lopge caeteris provenisse clariora, Assjriorum primum, deinde Romanorum... quo modo illud prias, hoc posterras; eo modo illud in Oriente, hoc in OèckJente s«rre«t: denique iniilius fine, hujusinitiuai fuit. Régna estera, esterosque reges velut appendices istorum dixerim... ut appareat Babylonia quasi prima Roma. lbid., n. 1 et 2.

(2) Ostendit illi omaia régna orbis terra in momento temporis.

Pour croire à une pareille puissance, si nous n'avions qu£ l'affirmation du Prince du mensonge, le doute, à coup sûr, serait permis et plus que permis. Il cesse de l'être, du moins complètement, quand on voit l'Évangile même appeler Satan le Dieu et le Prince de ce monde (i). De son côté, l'histoire, étudiée autrement qu'à la surface, nous a montré, dans l'orgueilleuse parole du tentateur, un fond de vérité bien autrement considérable qu'on ne pense. Sous ses deux grands aspects, l'aspect religieux et l'aspect social, l'humanité s'est présentée à notre étude.

Nous avons vu que, dans l'antiquité païenne, Satan était vraimeijt le Dieu du monde : Omnes DU gentium dœmonia. Tous les cultes, un seul excepté, venaient de lui et retournaient à lui. Sa royauté n'était pas moins réelle que sa divinité. Inspirateur permanent des oracles, par eux il dominait les actes de la vie sociale. Tous les royaumes de l'ancien monde avec, leur puissance colossale et leurs richesses fabuleuses, ces républiques de la Grèce et de l'Italie, qu'une éducation menteuse fait admirer aux jeunes chrétiens, un Père du concile de Trente vient de nous le dire, c'est Satan lui-même qui en avait décrété la fondation : Decretum ex quo nata swit omnia mundi régna; et leur existence fût une opposition armée contre la Cité du bien, quibus regnum Christi se ojyposuit eaque delevit.

Mais quoi! Dieu avait-il donc abdiqué? N'est-ce pas lui, et lui seul, qui est le fondateur des empires comme

et ait illis : Tibi do potestatem hanc universam et gloriam illorum; quia mihi tradita sunt, et cui volo do illa. Tuergo si adoraveris coramme, erunt tua omnia. Luc, îv, 5, 6, 7.

(i) Deus hujus seculi. II Cor., iv, 4. — Princeps hujus mundis Joan.j xvi, U.

il est le créateur de l'homme et du monde? Saint Augustin répond : « Assurément, c'est au vrai Dieu, et à lui seul, qu'appartient le pouvoir de donner les royaumes et les empires. C'est donc le seul vrai Dieu qui a donné quand il a voulu, et autant qu'il a voulu, l'empire aux Romains, comme il l'avait donné aux Assyriens et aux Perses (1). »

Pour, le prouver, il ajoute : « Afin qu'on sache que tous les biens temporels, dont les hommes se montrent si avides, sont un bienfait du vrai Dieu, et nou l'ouvrage des démons, il suffit de considérer le peuple hébreu. Sans invoquer la déesse L'ucina, les femmes juives mettaient heureusement au monde de nombreux enfants; ceux-ci prenaient le sein, sans la déesse Rumina; ils dormaient dans leur berceau, sans la déesse Cunina; ils buvaient et mangeaient, sans les déesses Educa et Patina; ils croissaient, sans adorer aucun des dieux des enfants. Les ménages étaient féconds sans le culte de Priape. Sans invoquer Neptune, la mer s'ouvrit devant eux et engloutit leurs ennemis. Quand la manne leur tomba du ciel, ils ne consacrèrent point de statue à la déesse Mannia ; et, quand le rocher les désaltéra, ils n'adorèrent ni les nymphes ni les lymphes.

« Sans les cruels sacrifices de Mars et de Bellone, ils firent la guerre. A coup sûr, ils ne vainquirent pas sans la victoire ; mais ils ne regardèrent pas la victoire comme une déesse, mais comme un bienfait de Dieu. Sans Ségéta, ils eurent des moissons; sans Bubona,

(i) Quse cum ita sint, non tribuamus dandi regni atque imperii potestatem, nisi Deo vero... Me igitur unus verus Deus... quando voluii, et quantum voluit, Romanis regnum dédit : qui dédit Assyriis vel etiam Persis. De civ. Dei} lib. V, c. xxi.

des bœufs; sans Mellona, du miel; sans Pomona, des fruits. Ainsi de toutes les choses que les païens attribuaient à leurs divinités, les Juifs les reçurent plus heureusement du vrai Dieu. Si, entraînés par une curiosité coupable, ils ne l'avaient pas offensé en se livrant au culte des idoles et en faisant mourir le Christ, ils seraient demeurés dans le royaume de leurs pères, moins étendu sans doute, mais plus heureux que les autres (1). »

Toutefois l'illustre docteur appelle Caïn, le premier fondateur de la Cité du mal ; et Romulus, le premier fondateur de Rome sa future capitale (2). Quel est ce mystère? Et comment concilier, avec les faits de l'histoire, les paroles, opposées en apparence, des docteurs de l'Église, du démon et de l'Évangile? Le voici. Dieu a créé tous les fondateurs de la Cité satanique ; mais il ne les a pas créés pour cette fin, il a donné à Nabuchodonosor l'Assyrie : à Romulus, l'empire romain ; et à l'empire romain, la domination de la terre ; mais il ne leur a pas donné de rendre ces empires mauvais. Qu'est-il donc arrivé? Comme le père du genre humain, ces hommes se sont laissé dominer par Satan, qui en a fait les fondateurs de son empire et de ses capitales. Le sachant ou sans le savoir, tous ont travaillé pour lui. C'est en ce sens que le tentateur a pu dire : Tous les royaumes de la terre m'ont été livrés, et j'ai le droit d'en disposer, comme l'ouvrier de son ouvrage, le maître de ses esclaves. Voilà ce qu'il y a de vrai dans les paroles

(1) De Civ. Deit lib. IV, c. xxxiv.

(2)Primus itaque fuitterrenae civitatis conditor fratricida... Unde mirandum non est, quod tanto post in ea civitate condenda, quœ fuerat hujus terrenae civitatis caput futura... huic primo exemplo et quaedam sui generis imago respondit... Id., lib. XV, c. v.

de Satan et dans le nom de Dieu et de Prince de ce rnofide, que TÉ vangile n'hésite pas à lui donner.

Pour autant, Dieu» n'avait pas abdiqué. Malgré elle, la Cité du mal avec ses grandes monarchies des Assyriens, des Perses, des Grecs et des Romains* devint l'instrument de la Providence, pour l'accomplissement de ses salutaires desseins. C'est ainsi que le Roi de la Cité du bien se servit des Assyriens, pour maintenir son peuple dans le devoir; des Perses, pour le ramener en Judée et conserver la nécessaire distinction des tribus; des Grecs, pour préparer les voies à l'Évangile; des Romains, pour accomplir avec éclat les prophéties relatives à la naissance du Rédempteur. Mais tout cela se faisait contre l'intention du fondateur, prœter intentionern fundàtoris, et par l'effet de la sagesse toute-puissante qui change l'obstacle en moyen, sans changer la nature des choses.

Il n'en reste pas moins que Satan, grâce à la complicité de l'homme, sa dupe et son esclave, avait atteint le but de sa politique- Depuis le concile où sa fondation fut décrétée, nous voyons la Cité dumal aller en se développant. A la venue du Messie elle esta son apogée ; tous les empires sont ses tributaires. Nous voyons encore que le derjiier mot de Satan était de faire de Rome sa capitale. L'absorption successive des royaumes de l'Orient et de l'Occident les uns par les autres, et l'absorption finale de tous ces royaumes par Rome elle-même, témoignent de ce dessein et constatent ce suprême triomphe.

Ce n'est donc pas, comme on l'a dit, pour mêler les peuples et les préparer à la diffusion de l'Évangile, que Satan les agglomère sous La main de Rome. En formant son gigantesque empire, il voulait dominer

seul sur le monde, anéantir la Cité du bien, ou du moins opposer à son développement un obstacle invincible. Dieu lui a laissé faire l'empire romain, pour rendre humainement impossible rétablissement de l'Église. Afin de conquérir la foi du genre humain, il fallait que la jeune Cité, aux prises, dès son berceau, avec toutes les forces de l'enfer élevées à leur plus haute puissance, grandît contre toute vraisemblance et devînt, aux yeux de l'univers entier, le miracle vivant d'une sagesse, qui se jouait du Fort armé et qui triomphait par ce qui devait amener sa ruine, la mort et les supplices.

Page 1