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CHAPITRE XXVII

(SUITE DU PRÉCÉDENT

Satan s'incarne dans sa politique. — Il est l'Esprit de ténèbres, d'impureté, d'orgueil, de mensonge, le grand Homicide. — Le triomphe de sa politique fut tout cela. — Lutte du Saint-Esprit contre le règne de Satan. — Saint Pierre assiège Rome. — Il la prend. — Rome devient la capitale de la Cité du bien. — Reconnaissance universelle pour le Saint-Esprit — Bienfaits de sa politique — Quatre grands faits : constitution de la vraie religion. - Constitution de l'Église. — Constitution de la société. — Constitution de la famille. — Tableau.

Cependant, du haut du Capitule, où il avait son temple privilégié, Satan, sous le nom redouté de Jupiter capitolin, régnait sur le monde et comme Dieu et comme Roi. En témoignage 4e cette puissance souveraine, c'est à lui que les maîtres de la terre, les commandants des armées romaines, venaient demander le succès de leurs armes, rendre grâces de la victoire, immoler les rois vaincus et consacrer les dépouilles des ennemis. Or, le règne de Satan était son incarnation vivante. Toutes les qualités qui le caractérisent se reproduisaient dans les lois de sa vaste Cité, dans la vie publique et privée de ses innombrables sujets.

Il est l'esprit de ténèbres, potes tas tenebrarum, et son règne fut celui des ténèbres les plus épaisses, qui aient obscurci l'intelligence de l'humanité. Se figure-t-on ces millions d'hommes, immenses troupeaux d'aveugles, marchant à tâtons, ne sachant ni d'où ils vien-

nent, ni ce qu'ils sont, ni où ils vont? Sous le nom de Rationnalisme, ou d'émancipation de la raison, toutes les vérités étaient combattues, ébranlées, niées, jetées au vent de la dérision. Pour les sages, toute la philosophie consistait en tâtonnements éternels, en contradictions sans fin ; pour le vulgaire, dans une indifférence stupide.

11 est l'Esprit immonde, spiritus immundus, et son règne fut celui de toutes les infamies. Sous le nom de Sensualisme, ou d'émancipation de la chair, toutes les convoitises dévorent l'humanité. Les richesses, les esclaves, la puissance, le luxe sous tous les noms et sous toutes les formes, les repas, les thermes, les théâtres, les temples eux-mêmes servent aux débauches du jour, aux orgies de la nuit et font de la vie une luxure éternelle.

Il est l'Esprit d'orgueil, spiritus superbiœ, et son règne fut celui du despotisme le plus monstrueux, que le monde ait jamais subi. Sous le nom de Césarisme, tous les pouvoirs sont concentrés dans la main d'un monstre à face humaine, appelé tour à tour Néron, Caligula, Tibère, Héliogabale, empereur et pontife. César est Dieu, sa volonté est la règle du juste, quidquid placuit régi, vim habet legis. Maître absolu des corps et des âmes, tout lui appartient, tout vit par lui et pour lui. Son règne est la négation de la conscience et de la liberté humaine. Il demande à l'homme sa fortune, et il la donne; sa femme, et il la donne; sa tête, et il la donne. Il lui dit d'adorer une pierre, un chien, un bouc, un taureau, un crocodile, un serpent, et il les adore. Les peuples même les plus éloignés sentent le poids de sa puissance. Pas de résistance possible : une gigantesque capitale, des armées perma-

nentes, la rapidité des communications, une centralisation universelle, ont organisé le monde ,pcm<r Je despotisme.

Il est l'Esprit de mensonge, spirritus mendacii> ^t son règne fut une longue tromperie. La littérature, la poésie, les arts, la civilisation de cette époque, civilisation vide de vérités et de vertus, ne sont qu'un linceul de pourpre jeté sur un cadavre. La politique est l'hypocrisie au profit de l'égoïsme. Le bien-êtFe prétendu, un odieux mensonge qui cache l'exploitation barbare des trois quarts du genre humain, au profit de quelques sybarites. Le bruit incessant .des batailles, les chants de victoire, les pompes triomphales, les jeux du cirque, les combats de l'amphithéâtre; le tourment perpétuel de l'or, de l'argent, du bronze, du marbre, de tous les métaux et de toutes les productions de la terre, qu'on asservit à'tousles caprices du luxe et des passions; cette agitation fiévreuse, cette vie factice n'est qu'un leurre pour tromper rhomme, le corrompre, le détoticner de sa fin et l'entraîner aux abîmes.

H est Homicide, tiomicida, et son règne fut le meurtre organisé. Meurtre de l'enfant, tué légalement avant de naître et après sa naissance; immolé aux dieux ou élevé pour l'amphithéâtre ; meurtre de l'esclave, qu'on \tue impunément par ennui, par caprice^ par plaisir; meurtre des prisonniers de guerre, qu'on égorge, ion tqu'en force à s'égorger sur la tombe des vainqueurs; meurtre des pauvres, des jeunes gens et des jeunes filles, qu'on offre en hécatombes à des divinités sanguinaires; meurtre de l'homme par le suicide qui, pour la première fois, apparaît sur une large échelle dans les annales de la triste humanité ; meurtre, ou plutôt boucheries éternelles de millions d'hommes, de femmes et

d'enfants par des guerres d'extermination, par les combats de gladiateurs, par les luttes de bestiaires. Et, comme si tant de fleuves de sang n'avaient pas suffi pour étancher la soif du grand Homicide, on l'entendit un jour s'écrier par la bouche de son lieutenant : Je voudrais que le genre humain n'eût qu'une tète, afin de l'abattre d'un seul coup!

Tel fut, et plus horrible encore, le règne de Satan aux jours de sa puissance.

Désormais le genre humain «avait ce qu'il en coûte de déserter la Cité du bien, pour vivre dans la Cité du mal. Dieu le prît en pitié. Le jour éternellement mémorable dé la Pentecôte brilla dans le monde. Comme un monarque puissant qui entre en campagne, le Saint-Esprit, personnifié dans les apôtres, sort du Cénacle et marche à l'expulsion de l'usurpateur. Rome devient l'enjeu du combat : la prendre ou la garder est le dernier mot de la lutte, il faut que Rome de- Tienne la capitale de la Cité du bien. Il le faut, parce que, infidèle à sa mission, Jérusalem a «cessé de l'êtne. Il le faut, parce qu'une cité universelle ne peut avoir pour capitale que la Reine du monde. Il le faut, parce que Rome, longtemps Babylone, doit expier ses monstrueuses prostitutions en devenant la ville sainte. Il le faut, parce que le Verbe incarné doit manifester sa toute-puissance, en chassant le tyran de son imprenable forteresse, et, de la capitale de la Cité du mal, faisant la capitale de la Cité du bien.

Conduit par le Saint-Esprit lui-même, Pierre arrive aux portes de -Rome, pour en faire le siège. Satan l'a compris. C'est alors qu'il déploie dans tout son luxe la haine implacable qui le dévore contre le Verbe incarné. Après trois cents ans d'une lutte sans exem-

pie dans l'histoire, soit pour l'acharnement et l'étendue de la mêlée, soit pour la nature des armes, soit pour le caractère et le nombre des combattants, l'Esprit du mal est vaincu, vaincu chez lui, vaincu au cœur même de sa citadelle. Ses oracles se taisent, ses temples s'écroulent, ses adorateurs l'abandonnent, sa civilisation corrompue et corruptrice disparaît sous les ruines de son empire.

Rome a changé de maître. Devenue la capitale de la Cité du bien, elle fait sentir au monde entier sa puissante et salutaire influence. Le règne du Saint-Esprit commence dans Tordre religieux et dans l'ordre social. De l'Orient à l'Occident, son nom béni devient populaire. Dans l'antiquité païenne tout parlait de. l'Esprit de ténèbres, tout parle maintenant de l'Esprit de lumière. Depuis saint Paul jusqu'à saint Antonin, les Pères de l'Église grecque et de l'Église latine, les grands théologiens du moyen âge, les ascétiques, les prédicateurs n'ont qu'une voix, pour le faire connaître en lui-même et dans ses œuvres. A l'ardent amour des particuliers pour l'Esprit régénérateur se joint, pendant de longs siècles, la docilité filiale des nations à ses inspirations salutaires. Quoi qu'en puisse dire une haine aveugle, ces siècles furent l'époque du vrai progrès, de la vraie lumière et de la vraie liberté. Entre mille, le fait suivant, pris dans les annales de l'Europe, sera un cadenas éternel aux lèvres des contradicteurs.

De ces blocs de granit qu'on appelle les Barbares, et qui furent nos aïeux, le monde a vu sortir des enfants d'Abraham. Le nom de l'époque, témoin d'un pareil miracle, est aujourd'hui une injure : nous ne l'ignorons pas. Aussi bien que personne nous savons ce qu'on est en droit de reprocher au moyen âge. Il

n'en demeure pas moins que' l'esprit dont il fut animé, réalisa les quatre progrès, seuls dignes de ce nom, que l'humanité ait jamais accomplis.

Il constitua la religion; Il fut un jour où l'Europe, jadis prosternée aux pieds de mille idoles monstrueuses et divisée en mille croyances contradictoires, adora le même Dieu, chanta le même symbole. De l'orient au couchant, du sud au septentrion, pas une voix discordante ne troublait ce vaste concert. Unité de foi : magnifique triomphe de la vérité sur Terreur.

Il constitua l'Église. Il fut un jour, où, sur les ruines du despotisme intellectuel de l'ancien monde, s'éleva la société gardienne infaillible de la foi. Devenue la puissance la plus aimée, cette société enfonça profondément ses racines dans le sol de l'Europe : le clergé devint le premier corps de l'État. Autorité de l'Église : magnifique triomphe de l'intelligence $ùr la force.

Il constitua la société. Il fut un jour où les codes de l'Europe, si longtemps souillés d'iniquités légales, ne continrent plus une seule loi antichrélienne, par conséquent antisociale. Pour assurer les droits de tous et de chacun, en maintenant l'harmonie sur la terre, comme le soleil la maintient dans le firmament, le Roi des rois, représenté par son Vicaire, planait au-dessus de tous les rois. La décision d'un père, oracle incorruptible de la loi éternelle de justice, était la dernière raison du droit et le terme des conflits. La parole à la place du sabre; les canons du Vatican à la place du canon des barricades ou du poignard des assassins : magnifique triomphe de la liberté' sur lô despotisme et l'anarchie.

Il constitua la famille. Il fut un jour où, dans l'Europe régénérée, la famille reposa sur les quatre bases qui

font sa force, son bonheur et sa gloire : l'unité, l'indissolubilité, la sainteté, la perpétuité par le respect de l'autorité paternelle, pendant la vie et après la mort. L'esprit à la place de la chair : magnifique triomphe de l'homme nouveau sur le vieil homme ; guérison radicale de la polygamie, du divorce et de Tégoïsme, plaies invétérées delà famille païenne.

Assise sur ces larges bases, la Cité du bien développait tranquillement ses majestueuses proportions, et, de jour en jour, s'élevait, resplendissante de beautés nouvelles, à la perfection qu'il lui est donné d'atteindre ici-bas. La grande politique chrétienne, inaugurée par Charlemagne, constituait la puissante unité contre laquelle vint échouer la barbarie musulmane. Tandis que au dehors les ordres militaires veillaient sur le bercail, quels nobles travaux s'accomplissaient au dedans! La reine des sciences, la théologie révélait avec une incomparable lucidité, les magnifiques réalités du monde surnaturel. Élevé à ces hautes spéculations, l'esprit général dédaignait la matière et ses grossières jouissances. La société s'acheminait sûrement vers le terme suprême de la vie de l'homme et des peuples.

Humble servante de la théologie, la philosophie travaillait pour le compte de sa mère. Des vérités qu'elle avait reçues, elle montrait l'enchaînement, la raison, l'universelle harmonie, et illuminait d'une douce et vive lumière tout le système de la création. Sérieuse comjne la vérité, chaste comme la vertu, la littérature creusait les Écritures. Au lieu de se nourrir de fables ou de puérilités» elle cherchait, dans le Livre des livres, les règles de la pensée, le type du beau et la forme du langage. Avec une splendeur de forme et une hardiesse de conception qu'il n'avait jamais atteintes, l'art réalisait aux

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yeux les inspiratioùs de là foi. Comme d'un manteau de gloire il couvrait l'Europe de monuments inimitables, moins encore par l'immensité des proportions et le fini des détails, que par le symbolisme éloquent, qui faisait prier la pierre, le bois, les métaux et toutes les créatures inanimées.

Sous les voûtes étoilées de ces temples splendides, une poésie, seule digne de ce nom, chantait, par la voix des multitudes, les croyances, les espérances, les amours, les joies, les douleurs, les combats, les victoires de la Cité du bien. Grâce à l'esprit de charité qui animait tout le corps, les œuvres de dévouement égalaient les misères humaines. Depuis le berceau jusqu'à la tombe et au delà, pas un besoin intellectuel, moral ou physique, sur lequel on ne trouve veillant, comme une sentinelle à son poste, un ordre religieux ou une confrérie.

Tandis que dans l'antiquité les pauvres et les petits, isolés les uns des autres, ne formaient qu'une multitude d'atomes, sans force de résistance contre un pouvoir brutal, dans la Cité du bien la liberté, fille de la charité, s'épanouissait sous toutes les formes. Chartes, associations, privilèges de tous les états, même les plus humbles, mille fraternités, formaient autant des corps respectés, dont l'oppression constituait un crime condamné par l'opinion, avant d'être frappé par la double puissance de l'Église et de l'État. Les libertés publiques n'étaient pas moins assurées. En supprimant les grandes capitales, les armées permanentes, la centralisation, le christianisme avait brisé les trois instruments nécessaires du despotisme.

Ainsi avait cessé le long divorce de l'homme et de Dieu, de la terre et du ciel. Rétablie par le Saint-

Esprit, la primitive alliance devenait de jour en jour plus féconde. A la grande unité matérielle de la Cité du mal se substituait, dans le monde régénéré, une grande unité morale, source de gloire et de bonheur. Tous ces éléments bénis, germes puissants d'une civilisation qui devait faire de la terre le vestibule du ciel, et du genre humain le vrai frère du Verbe incarné, l'Europe en était redevable à la grande victoire de l'Esprit du bien sur l'Esprit du mal. Plût à Dieu qu'elle ne l'eût jamais oublié !

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