‹ Traité du Saint-Esprit (volume 2)Chapitre 32 sur 55 · HISTOIRE CONTEMPORAINE DES DEUX CITÉS · texte numérisé non relu

HISTOIRE CONTEMPORAINE DES DEUX CITÉS

Satan chassé de Rome a toujours voulu y rentrer. — Ses efforts incessants pour se reformer une Cité. — Il débauehe les citoyens de la Cité du bien : hérésies, scandales, attaques de la barbarie musulmane. — L'Europe demeure Inébranlable. — Satan la séduit comme il séduisit la première femme : il se transforme ed dieu du beau, — La Renaissance. — Cinq phénomènes qui l'ont suivie : réprobation du moyen âge. — Acclamation de l'antiquité païenne. — Changement radical dans la vie de l'Europe. — L'oubli du Saint-Esprit. — Changement des quatre bases de la Cité du bien. — Rétablissement du règne de Satan. — Ses grands caractères anciens et nouveaux : le Rationalisme, le Sensualisme, le Césarisme, la Haine du christianisme. — Mouvement actuel d'unification et de dissolution.

Chassé de Rome, le Roi de la Cité du mal ne perdit jamais l'espoir d'y rentrer. Aussi, on le voit depuis sa défaite rôder nuit et jour autour des remparts de la Ville éternelle, afin de la surprendre et d'en refaire sa capitale. Il sait que là est son ennemi : le Verbe-Dieu, le Verbe-Roi, le Verbe incarné dans la personne de son Vicaire. Tant qu'il ne l'aura pas évincé, son triomphe est incomplet. Mais comment y parvenir? Rome est au loin entourée de l'amour, de la vénération, delà puissance de la grande Cité du bien, triple rempart qui en rend l'approche même impossible. Ne pouvant travailler au centre, Satan travaille aux frontières» Gô n'est qu'après de longs siècles de combats lointains, qu'il était parvenu une première fois à faire de Rome la capitale de son immense Cité. Il s'en souvient; et,

dans sa haine infatigable, il recommence les luttes qui lui avaient trop bien réussi.

Par les hérésies, parles schismes, parles scandales, par les attaques formidables de la barbarie musulmane, il s'efforce d'entamer la Cité du bien, de débaucher une partie de ses habitants et de les enrôler sous sa bannière. Ses manœuvres sans cesse renouvelées n'étaient, pas demeurées sans résultat, et les succès partiels préparaient un succès plus général. Toutefois, la Cité du bien, fidèle à ses glorieuses traditions, demeurait debout sur ses fondements.

Comme Adam et Eve, aux jours de leur bonheur, avaient vécu dans l'ignorance du mal, l'Europe, contente de la science du bien qu'elle devait jui Saint- Esprit, vivait étrangère à la science du paganisme, c est-à-dire à la science du mal organisé. Si elle prenait quelque connaissance de l'antiquité, ce n'était ni pour l'admirer ni pour la louer, moins encore pour l'imiter et la faire revivre. La preuve eh est qu'entre le jour et la nuit la différence est moins grande, qu'entre la langue, les arts et les institutions du moyen âge, et la langue, les arts et les institutions du paganisme. Devant ce fait péremptoire viennent échouer tous les efforts de ceux qui prétendent que la Renaissance n'a rien ou presque rien changé au système d'enseignement de la vieille Europe.

Cependant le Serpent, séducteur n'oublie pas qu'Eve fut séduite par la perfide beauté du fruit défendu, et aspectu delectabile. Tout à coup il se transforme en ange de lumière et se donne pour le Dieu du beau. Aux yeux de l'Europe, il fait miroiter les trompeuses beautés de son règne. Il se dit calomnié des rois et des prêtres, et invite l'Europe à l'écouter, si

eHe veut sortir de l'esclavage et de la barbarie. A ces mots, le virus originel, qui ne fut jamais éteint, fermente avec une activité inconnue dans les veines de l'imprudente Europe. A la même heure, des Grecs, chassés de l'Orient, en punition de leur révolte obstinée contre l'Église, débarquent en Italie. Ces fugitifs se donnent pour mission de ressusciter les prétendues gloires de l'antiquité païenne. A leur école se presse la jeunesse de l'Europe entière. Pour insulter au christianisme, le jour de la grande séduction est marqué dans l'histoire par le nom de Renaissance (1). Ce jour, en effet, divise l'existence de l'Europe eij deux : les siècles qui le précèdent, s'appellent le moyen âge ; ceux qui le suivent, les temps modernes. A partir de là, se manifestent des phénomènes jusqu'alors inconnus.

Premier phénomène. Un cri général de réprobation contre le moyen âge part de l'Italie et retentit dans toute l'Europe. L'injure, le sarcasme, la calomnie, tout ce que la haine et le mépris peuvent inventer de plus outrageant tombe à flots sur l'époque où, comme nous l'avons vu, le Saint-Esprit régna avec le plus d'empire. Théologie, philosophie, aFts, poésie, littérature, institutions sociales, langage même, sont grossièreté, ignorance, superstition, esclavage, barbarie. Les fils ont rougi de leurs pères et répudié leur héritage. « Et pourtant, les croyances anciennes, les créations anciennes, les aristocraties anciennes, les institutions anciennes, malgré ce qui a pu leur manquer, comme à tout ce qui est humain, qu'était-ce donc après tout? C'était le travail de nos ancêtres ; c'était l'intelligence, c'était le génie, c'était la gloire, c'était l'âme, c'était la

(1) Voir l'histoire détaillée de la Renaissance dans notre ouvrage La Révolution, t. IX.

vie, c'était le cœur de nos pères (1). » Il faut ajouter : c'était le christianisme dans la vie de nos pères, et le règne du Saint-Esprit sur le monde.

Second phénomène. Au cri frénétique de réprobation contre le moyen âge, succède l'acclamation non moins frénétique et non moins générale de l'antiquité païenne. L'époque où Satan fut tout à la fois Dieu et Roi du monde devient l'âge le plus brillant de l'humanité. Dans les seules républiques de la Grèce et de l'Italie, honteusement prosternées aux pieds de Jupiter et de César, a brillé de tout son éclat le soleil de la civilisation. Philosophie, arts, poésie, éloquence, vertus publiques et privées, caractères, institutions sociales, lumières, libertés : chez elles, tout est grand, héroïque, inimitable. Retourner à leur école et recevoir leurs leçons comme des oracles, est pour les nations baptisées le seul moyen de sortir de la barbarie et d'entrer dans la voie du progrès.

Troisième phénomène. Un changement radical ne tarde pas à se manifester dans la vie de l'Europe. Remis en honneur, l'esprit, de l'antiquité redevient l'âme du monde qu'il fait à son image. Alors commence un impur déluge de philosophies païennes, de peintures et de sculptures païennes, de livres païens, de théâtres païens, de théories politiques païennes, de dénominations païennes, de- panégyriques sans cesse renouvelés du paganisme, de ses hommes et de ses œuvres. Ce vaste enseignement s'incarne dans les faits. On voit les nations chrétiennes briser tout à coup les grandes lignes de leur civilisation indigène, pour organiser leur vie sur un plan nouveau; et, jetant, comme un haillon

(1) Le P. Félix, xie conf. à Notre-Dame de Paris, 1860.

d'ignominie, le manteau royal dont l'Église leur mère les avait revêtues, s'affubler des oripeaux souillés du paganisme gréco-romain.

De là est sortie ce qu'on appelle la civilisatiofi moderne ; civilisation factice, qui n'est le produit spontané ni de notre religion, ni de notre histoire, ni de notre caractère national; civilisation à rebrousse-poil, qui, au lieu d'appliquer de plus en plus le christianisme aux arts, à là littérature, aux sciences, aux lois, aux institutions, à la société, les informe de l'esprit païen et nous fait rétrograder de vingt siècles ; civilisation corrompue et corruptrice, qui, se faisant tout au profit du' bien-être matériel, c'est-à-dire de la chair et de toutes ses convoitises, xamène l'Europe, à travers les ruines de l'ordre moral, au culte de l'or et aux habitudes indescriptibles de ces jours néfastes .où la vie du monde, esclave de l'Esprit infernal, se résumait en deux mots : manger et jouir, panem et circenses.

Quatrième phénomène. La première conséquence des faits que nous venons de rappeler devait être l'oubli de plus en plus profond du Saint-Esprit : il en fut ainsi. La nuit et le jour sont incompatibles dans le même lieu : quand l'une entre, l'autre sort. Plus Satan avance, plus le Saint-Esprit recule. Du cénacle au concile de Florence, l'enseignement du Saint-Esprit coule à pleins bords sur l'Europe qu'il vivifie. Avec la Renaissance, on voit les eaux du fleuve se retirer, et le grand enseignement du Saint-Esprit rentrer dans des limites déplus en plus étroites. Interrogeons l'histoire; interrogeons nos yeux.

. La Renaissance arrive ; et la guerre contre le christianisme, qui, depuis plusieurs siècles, se réduisait à des combats partiels, recommence, avec vigueur, sur toute

la ligne. Vingt ans avant Luther, les bases même de la religion sont battues en brèche par les béliers grécoromains, Mille fois la lutte donne lieu à des traités spéciaux, destinés à défendre, les uns après les autres, tous les dogmes chrétiens : démonstrations, conférences, sermons, dissertations, apologies sous toutes les formes, se succèdent d'années en années, presque de mois en mois. L'existence de Dieu; la divinité de Notre-rSeigneur ; l'authenticité, l'intégrité, l'inspiration, la vérité historique des Écritures ; l'infaillibilité de l'Église; l'immortalité, la liberté, la spiritualité de l'âme; chaque sacrement, chaque institution, chaque pratique religieuse : en un mot, chaque vérité chrétienne a été montrée vingt fois dans l'éclat de ses preuves, et dans la magnificence de ses rapports avec la nature de l'homme et les besoins de la société.

Rien de semblable pour le Saint-Esprit. Et pourtant c'est lui qu'on niait, en niant les différentes manifestations du grand mystère de la grâce dont il est le principe; lui qu'on attaquait, en attaquant chaque partie de la Cité du bien, dont il est le fondateur et le Roi. Qui pourrait nommer un grand ouvrage, composé depuis la Renaissance, par un grand auteur, dans le but de faire connaître et de rappeler aux adorations du monde la troisième personne de la sainte Trinité ? Pour nous, il nous a été impossible d'en découvrir un seul en Italie, en Allemagne, en Angleterre, en Belgique, en France. Il faut le reconnaître et en gétnir : à l'égard du Saint- Esprit, l'enseignement public s'est visiblement appauvri.

Le monde actuel en est la preuve. Quelquefois au moins on parle de ce qu'on connaît, de ce qui, à un degré quelconque, occupe la pensée. On nomme volon-

tiers ce qu'on aime. Souvent on invoque celui dont on croit avoir besoin. Quelle place occupe dans le langage moderne le nom du Saint-Esprit ? Au milieu du naufrage des croyances, quelques noms chrétiens ont surnagé. Dieu, le Christ, la Providence, viennent de temps en temps sur les lèvres de l'orateur ou tombent de la plume de l'écrivain. En est-il de même du Saint-Esprit? Quand avez-vous entendu prononcer son nom? Qui l'invoque sérieusement? Vous souvient-il de l'avoir lu dans les livres d'histoire, de science, de littérature, de législation, ou dans les discours officiels, depuis cent ans et au delà? Or, quand le mot s'en va, l'idée s'efface.

Il n'est que trop vrai; dans le monde actuel, le Saint-Esprit ne compte plus. Les palais, les salons, les académies, la politique, l'industrie, la philosophie, l'enseignement, sont vides de lui : c'est un élément social inconnu ou suranné. Parmi les catholiques euxmêmes, est-il souvent autre chose que l'objet d'une croyance métaphysique? Où est le culte spécial, ardent, soutenu qui s'adresse à lui? La troisième personne de la sainte Trinité dans l'ordre nominal, n'est-elle pas la dernière dans notre souvenir et dans nos hommages?

Deux fois seulement l'humanité a vu cette ignorance profonde, cette indifférence générale. La première, dansée monde païen, avant la prédication de l'Évangile; la seconde, à notre époque, dix-huit siècles après l'établissement du christianisme. Pour les païens d'autrefois le Saint-Esprit était comme n'étant pas. Son nom même ne se trouve dans aucune de leurs langues. La raison en est simple : dans le monde antique le Saint-Esprit n'était rien, parce que le mauvais Esprit était tout. Que prouve l'ignorance du monde actuel

et son indifférence à l'égard du Saint-Esprit, sinon que Satan regagne le terrain qu'il a perdu et qu'il reforme sa Cité? Voilà le vrai mystère des temps modernes. Qui ne le voit pas ne voit rien, qui ne le comprend pas, ne comprend rien à la situation.

Cinquième phénomène. Rentré dans la Cité du bien Satan commence par en ébranler la base. L'unité de foi, la puissance sociale de l'Église, le droit chrétien, la constitution chrétienne de la famille, étaient, nous l'avons vu, les quatre grandes assises de l'édifice religieux et social de nos ancêtres : que sont-elles devenue*?

Où est aujourd'hui l'unité de foi? Le symbole catholique est brisé en morceaux comme un verre. La moitié de l'Europe n'est plus catholique; l'autre moitié est à peine catholique à demi.

Où est la puissance sociale de l'Église? où est sa propriété? Son sceptre est un roseau, et la mère des peuples n'a plus^où reposer sa tête.

Où est le droit chrétien? Honni, foulé aux pied$, il est remplacé par le droit nouveau, disons mieux, par le droit antique, le droit de César, le droit de la force, du caprice et de la convenance.

Où est la constitution chrétienne de la famille? -Le divorce est rentré dans les codes de la moitié de l'Europe. Ailleurs, sous le nom de mariage civil, vous avez le concubinage légal. Partout l'autorité paternelle désarmée ; et la famille, sans perpétuité, devenue une institution viagère.

Quel est l'artisan de ces grandes ruines qui en 'supposent et qui en ont déterminé tant d'autres? Si^ce n'est pas l'Esprit du bien, c'est l'Esprit du mal : il n'y a pas à sortir de là.

Cependant, fasciner et détruire n'est que la première

partie de l'œuvre satanique. Sur les ruines qu'il a faites, l'usurpateur s'empresse d'élever son trône. Qui ne serait épouvante en voyant, au dix-neuvième siècle de 1ère chrétienne, le règne du démon se manifester au cœur même de la Cité du bien, avec tous les caractères qu'il eut dans l'antiquité païenne? Ces caractères, on ne la pas oublié, furent le Rationalisme, le Sensualisme, le Gésarismb, la Haine du christianisme.

De ces différents caractères quel est celui qui nous manque? Le Rationalisme, ou l'émancipation de la raison de toute autorité divine en matière de croyances, peut-il être beaucoup plus complet? L'autorité divine enseigne par l'organe de l'Église : quel est aujourd'hui le gouvernement qui l'écoute ? Sous le nom de liberté de conscience, toutes les religions ne sont-elles pas, politiquement et aux yeux d'un grand nombre, également vraies, également bonnes, et dignes d'une égale protection? Qu'est-ce que cela, sinon l'Esprit de mensonge donnant, dans la Rome antique, le droit de bourgeoisie à tous les cultes et admettant tous les dieux au même Panthéon?

Sont-ils relativement nombreux les particuliers qui règlent leur foi sur la parole de l'Église ? Les hommes, les livres, les brochures, les journaux antichrétiens, ne sont-ils pas les oracles de la multitude? D'ailleurs, la foi se connaît aux œuvres, comme l'arbre aux fruits. Interrogez les membres du sacerdoce; consultez les statistiques de la justice; regardez autour de vous. Si cela ne vous suffît pas pour mesurer la puissance de la foi sur le monde actuel et fixer les limites de son empire, prenez une mappemonde et jugez \

Le Sensualisme, ou l'émancipation de la c hair de

toute autorité divine en matière de mœurs, ne marche-t-il pas de pair avec le Rationalisme? Sous ce rapport, le monde actuel court à toutes jambes aux antipodes du christianisme. Le concile de Trente définit la vie chrétienne une pénitence continuelle, perpétua pœnitentia; et notre époque, une jouissance continuelle, la plus large possible et par tous les moyens possibles. L'homme devient chair. Inutile d'insister sur ce caractère du règne satanique, dont le développement rapide alarme tous les esprits sérieux.

Le Césarisme, ou l'émancipation de la société de l'autorité divine en matière de gouvernement, par la concentration de tous les pouvoirs spirituels et temporels dans la main d'un homme, empereur et pontife, ne relevant que de lui-même. Qu'en est-il de ce nouveau caractère? Regardez : la moitié des rois de l'Europe se sont faits papes; l'autre moitié aspire à le devenir. Fouler aux pieds les immunités de l'Église, empiéter sur les droits de l'Église, souffleter l'Église, dépouiller. l'Église, enchaîner l'Église ; n'est-ce pas là ce qu'ont fait ou laissé faire tous les gouvernements de l'Europe, depuis la Renaissance? N'est-ce pas ce qu'ils font encore? Si ce n'est pas là du Césarisme païen, nous ne comprenons plus le sens des mots.

La Haine du christianisme. Le paganisme ancien haïssait le christianisme d'une haine implacable, universelle, à qui tous les moyens étaient bons pour insulter, pour écraser son ennemi. 11 le haïssait dans son Dieu, dans ses ministres, dans ses disciples, dans ses dogmes, dans sa morale, dans ses manifestations publiques. Son nom était devenu celui de tous les crimes. Il était responsable de toutes les calamités publiques. La prison, l'exil, la mort au milieu des tortures,

étaient justement dus à une secte, dit Tacite, coupable de la haine du genre humain.

Satan est toujours Satan. Sa haine du christianisme est aussi jeune, aussi universelle, aussi implacable aujourd'hui qu'autrefois. 11 hait le Dieu des chrétiens. Depuis un siècle surtout, quels blasphèmes restent à proférer contre la personne adorable du Verbe incarné? Citez un seul de ses mystères qui n'ait été mille fois attaqué, un seul de ses droits qui n'ait été nié et qui ne soit foulé aux pieds ?

11 le hait dans ses ministres. Dans le paroxysme de sa fureur, n'a-t-il pas dit qu'il voudrait tenir le dernier boyau du dernier des rois pour étrangler le dernier des prêtres! Autant qu'il a pu, n'a-t-il pas réalisé son vœu sanguinaire? Est-il un seul pays, en Europe, où, depuis la Renaissance, les évoques, les prêtres, les religieux n'aient pas été dépouillés*, chassés, poursuivis comme des bêtes fauves, insultés et massacrés? Le Vicaire même du Fils de Dieu, le Père du monde chrétien, Pierre, du moins, aura été respecté. Voyez plutôt comme ils l'ont traité dans la personne de Pie VI et de Pie VII ; comme ils le traitent encore dans la personne de Pie IX. Qu'est-ce que l'Europe actuelle, sinon une famille en révolte contre son père? Chaque jour, depuis cinq ans, des millions de voix ne font-elles pas retentir le cri déicide : Nous ne voulons plus qu'il règne sur nous? Assiégée par cent mille excommuniés, la papauté n'est-elle pas un Calvaire? Judas le vendeur; Caïphe l'acheteur; Hérode le moqueur; Pilate le lâche; le soldat spoliateur et bourreau, ne reparaissent- ils pas sur la scène?

Il le hait dans ses disciples. Les vrais catholiques subissent le sort de leurs prêtres. Toutes les injures

adressées à leurs pères par les païens d'autrefois leur sont adressées par les païens d'aujourd'hui (1). On les tient pour inhabiles ou pour suspects. Autant qu'on le peut, on les exclut des charges publiques, on les traite d'arriérés, d'ennemis du progrès, de la liberté, des institutions modernes, demeurants d'un autre âge qui voudraient ramener le monde à l'esclavage et à la barbarie. On les opprime dans leur liberté, en annulant les dons qu'ils ont faits à l'Église, leur mère, ou aux pauvres, leurs frères; en supprimant leurs associations de charité, qu'on ne rougit pas de mettre au-dessous des sociétés excommuniées. On les opprime dans leur droit de propriété, oa prend leurs couvents pour en faire des casernes; leurs églises, pour en faire des écuries; leurs cloches, pour en faire des canons; leurs vases sacrés, pour en faire de la monnaie ou des, objets de luxe, à l'usage de leurs ennemis.

On les opprime dans leur conscience, en leur imposant un travail défendu, en insultant, chaque jour, sous leurs yeux, tout ce qu'ils aiment, tout ce qu'ils respectent, tout ce qu'ils adorent. Pour que rien ne manque ni à leur martyre ni à la haine qui les poursuit, dans toute l'Europe, depuis la Renaissance, on les a pendus, brûlés, guillotinés. Encore aujourd'hui, en Italie, on les fusille; en Pologne, on les pend; en Irlande, on les tue par la faim. Si Dieu ne se lève, on en fera des boucheries, et des milliers de voix crieront: C'est justice ! Meus est mortisl •

Il le hait dans ses dogmes. Depuis quatre siècles, au sein de l'Europe baptisée, il s'est dépensé, pour détruire

(1) Oa peut en voir la nomenclature dans Mamaehi, Antiquilates et origines christianœ, etc. Mieux que tous les raisonnements, ce fait seul manifeste l'identité de l'Esprit dominateur des deux époques.

F édifice de la mérité chrétienne, plus d'encre, plus de papier, plus de temps, plus d'argent, plus d'efforts, qu'il n'.en faudrait pour convertir, le monde : cette guerre impie n'a pas* cessé» Sans parler des livres, des théâtres, des discours aatichrétiens, que font ces myriades de feuilles empoisonnées qui, chaque soir, partent de toutes les capitales de L'Europe, pour tomber le lendemain,: comme des nuées de sauterelles venimeuses, dans les villes et les campagnes, et semer partout le mépris et la haine de la religion, Je doute et l'incrédulité? Il le hait dans sa morale. Revenu ce qu'il était aux jours de la souveraineté satanique,, le monde actuel semble organisé pour la corruption des mœurs ; Totus in maligno positus. Si les tristesses et les alarmes de tout ça qui porte encore un cœur chrétien ne vous le disent pas assez haut, regardez vous-mêmes. La fièvre des affaires; la soif de l'or et du plaisir; l'industrie qui constitue des millions d'âmes dan$ l'impossibilité morale de remplir les devoirp essentiels du christianisme; le luxe babylonien dont les coupables folies vont toujours croissant.; les modes impudiques; les danses, obscènes; cinq cent mille cafés ou cabarets, gouffres béants où se perdent l'amour du travail, la pudeur, la santé, l'esprit de famille, le respect de soi-même et de toute autorité; dans toutes les classes de la société des habitudes de mollesse qui énervçnt les âmes; des scandales retentissants qui familiarisent avec le mal et tuent la conscience; le mépris des lois qui. ont pour but l'asservissement de la chair; la profanation du dimanche;. la sanctification du lundi; l'abandon de la prière et des sacrements : qu'est-ce que cela, sinon la haine de la morale chrétienne, haine infernale dont le dernier mot est d'étouffer le christianisme dans la boue?

Ule hait dans ses manifestations publiques et privées. Là, il interdit le son des cloches et condamne le prêtre qui, en public, porterait son costume ; ailleurs, il abat les croix. Ici, il défend au Fils de Dieu de sortir de ses temples pour recevoir les hommages de ses enfants, et, sous peine d'être insulté, il doit se cacher avec soin lorsqu'il va les visiter sur leur lit de douleur. Tout cela se passe dans des sociétés qui se disent chrétiennes !

Il s'y passe bien autre chose. En signe de victoire, Satan a replacé ses statues dans les jardins, dans les promenades, sur les places des grandes villes, dans l'Europe entière. Pénétrant jusque dans l'intérieur du foyer domestique, il en a banni les images du Verbe incarné et mis les siennes à leur place.

« Il n'y a plus de Christ au foyer, s'écriait naguère un éloquent prédicateur; il n'y a plus de Christ suspendu à la muraille; il n'y a plus de Christ se révélant dans les mœurs. Quoi ! vous avez sous vos yeux les portraits de vos grands hommes ; vos maisons se décorent de statues et de tableaux profanes ! Que dis-je? vous gardez, exposés aux regards de vos enfants et aux admirations de la famille, les Amours du paganisme, les Vénus du paganisme, les Apollon du paganisme ; oui, toutes les hontes du paganisme trouvent un asile au foyer des chrétiens ; et, sous ce toit qui abrite tant de héros humains et de divinités païennes, il n'y a plus de place pour l'image du Christ, que Tibère lui-même ne refusait pas d'admettre avec ses divinités au Panthéon de Rome (1). »

Oui, il est vrai, vrai non-seulement en France où enseigne l'Université, mais vrai en Europe où enseignent les ordres religieux, vrai longtemps avant l'Uni-

(i) Le P. Félix, ubi suprà.

versité et la révolution française : chez les chrétiens lettrés des temps modernes, le Christ n'est plus au foyer. Mais il y était chez nos aïeux ignorants du moyen âge. Comment en a-t-il été banni? comment a-t-il été remplacé par les dieux du paganisme, c'est-à-dire par Satan lui-même sous ses formes multiples, omnes dii gentium dœmonia? A quelle époque remonte cette substitution sacrilège? qui a formé les générations qui s'en rendent coupables ? dans quels lieux et dans quels livres ont-elles appris à se passionner pour les choses, les hommes, les idées et les arts du paganisme? quel Esprit a dicté l'enseignement qui aboutit à un pareil résultat? Est-ce l'esprit du Cénacle ou l'esprit de T Olympe? C'est l'un ou l'autre.

Enfin , il est un dernier phénomène qui , chaque jour, se manifeste avec plus d'éclat : c'est ledouble mouvement auquel le monde actuel obéit : mouvement d'unification matérielle , et mouvement de dissolution morale. L'Esprit du dix-neuvième siècle pousse de toutes ses forces à l'unification matérielle des peuples : navires à vapeur, chemins de fer, télégraphes électriques, unions douanières, traités de commerce, libre échange, multiplication des postes, abaissement de la taxe : pas de moyen de communication qu'il n'accélère ou qu'il n'invente. En même temps il absorbe les petites nationalités, supprime la famille, la commune, la province, la corporation, toute espèce de franchise et d'autonomie; il ressuscite les armées permanentes de l'ancien monde, rebâtit ses grandes capitales, et, au cou des peuples affranchis par le Christianisme, rive les chaînes de la centralisation césarienne.

A ce mouvement d'unification matérielle, correspond, en dehors du Catholicisme, un mouvement non moins

468 TRAITÉ DU SÀINT-ESPBIT.

rapide de dissolution morale j Em fait de doctrines religieuses, sociales, politiques;, .qde <reste-t-il debout? Le grand dissolvant de toute espèce de foi, le Rationalisme, n- est-il pas le dieu de la foule ? Où trouve~t-on des convictions assez profondes, desi affirmations assez nettes pour résister aux séductions de l'intérêt, pour braver les menaces ou même l'oubli* du pouvoir, pour se maintenir inébranlables au milieu des sophismes de l'impiété et des entraînemerits du mauvais exemple?- Quelle peut être l'unité morale d'un monde qui1 a brisé en morceaux le symbole catholique* qui entend; qui supporte, qui accueille, toutes lesnnégatiott8v même celle de Dieu? Pareil spectacle n'a été vuqu'une fois jc'eat àl'époque où le monde romain penchait vers sa ruine. Formée par l'absorption continue du faible par le fort, du peuple par le peuple, l' unité matérielle arriva jusqu'au despotisme d'un seul homme. Satan avait atteint son; but j Rome était le monde, e^César était Rome 5 et César tétait Empereur et grand Prêtre deSaten. A lors le genre "humain, sans force de résistance parce qu'il était sans foi, et sans autre ambition <qu& les jouissances matérielles, partent et dreenseti? n'était plus qu'un bétail bâtonné, vendu, égorgé, suivant le caprice du maître.»! -■••• . Armées permanentes!, grandes capitales * : rapidité 'des communications, centralisation universelle; unification matérielle des peuples^ poussée avec une ardeur fiévreuse; dissolution morale , arrivée au morcellement indéfini de tout ^ymbolèet de ttmte foi : qui oserait soutenir que te double phénotnône n'est pas le -précurseur de la plus colossale tyrannie? Peut-être la pierre d'attente du règne antichrétien, annoncé pour lés derniers temps? A nos yeux, c'est César à cheval avec Lucifer en croupe.

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