CHAPITRE XXX
(FIN DU PRÉCÉDENT
Le démon se fait réhabiliter. — La philosophie. — Les arts. — Le roman. — Le théâtre. — La Beauté du Diable. — Analyse de cette pièce. — Sa signification. — Le démon se fait appeler comme Roi.
Se faire réhabiliter. La familiarité de l'époque actuelle avec le démon, et, comme conséquence, l'affaiblissement général de la crainte qu'il doit nous inspirer, est un fait ; mais ce fait n'est que le premier degré de l'envahissement satanique. Il en est un second plus incompréhensible et non moins réel, c'est la réhabilitation de l'ange déchu.
Le vrai, dit un poëte, peut quelquefois n'être pas vraisemblable. C'est ici, ou jamais, le cas d'appliquer cette maxime. Après dix-huit siècles de christianisme, au sein du royaume très-chrétien, rencontrer des hommes baptisés qui entreprennent sérieusement, opiniâtrement de réhabiliter Satan, le grand dragon, le grand homicide, Fauteur impénitent de tout mal, justement foudroyé par la justice divine : n'est-ce pas la chose la plus incroyable? Pourtant il faut la croire, car elle est vraie.
Depuis l'Évangile, le démon avait inspiré à tous les peuples chrétiens une horreur et une répulsion universelle. Ce double sentiment était énergiquement rendu parles formes, par les attitudes, par la place même
que l'art réservait, dans ses compositions, à l'implacable ennemi de Dieu et de l'homme* Aujourd'hui, loin d'attacher Satan, comme il le mérite, au gibet du ridicule et de l'ignominie, l'art le supprime, ou le reproduit sous les traits les moins repoussants. Essaye- 1— il de le rendre presque beau? ses efforts sont vivement applaudis. On les donne pour un progrès Social. Ce qu'on appelle la grande critique formule, dans ce sens, des arrêts régulateurs de l'opinion.
Elle écrit : « Beau comme toutes les créatures nobles, plus malheureux que méchant, le Satan de M. Scheffer (1), signale le dernier effort de l'art, pour rompre avec le dualisme et attribuer le mal à la même source que le bien, au cœur de l'homme... Il a perdu ses cornes et ses griffes : il n'a gardé que ses ailes, appendice qui seul le rattache encore au monde surnaturel... Permis au moyen âge qui vivait continuellement en présence du mal, fort, armé, crénelé, de lui porter cette haine implacable qui se traduisait dans l'art par une sombre énergie.
« Nous sommes obligés aujourd'hui à moins de rigueur. On nous blâme de n'être pas plus sévères pour le mal. Mais en réalité c'est là une délicatesse de conscience : c'est par amour du bien et du beau que nous sommes parfois si timides, parfois si faibles dans nos jugements moraux... Nous hésitons à prononcer des arrêts exclusifs, de peur d'envelopper dans notre condamnation quelque atome de beauté (2). »
(4) Peintre protestant, mort récemment, et dont tout Paris est allé admirer la peinture protestante.
(2) Voilà ce qu'écrit un membre de l'Institut de France. Quand on s'appelle Renan, et qu'on s'est fait l'apologiste de Satan, il est logique de devenir J'insulteur des Livres saints et le sycophante du Verbe incarné.
Quelle est cette obligation nouvelle imposée à ceux qui parlent du démon, de le traiter avec ménagement? D'où vient-elle et quelle en est la signification, car elle en a une? ces cajoleries sacrilèges sont le thermomètre du progrès.
Ecrasons T infâme, fut le mot d'ordre de l'esprit infernal dans le siècle passé. Il en était à sa période de destruction.
Adorons Satan, est le mot d'ordre du même esprit dans le temps actuel . Il en est à sa période de reconstruction.
La même ligue qui combattit pour détruire, combat pour édifier. Sur les ruines du christianisme, qui pour elle a fait son temps, elle veut rétablir le règne, à ses * yeux trop longtemps calomnié, de Fange déchu. Dans ce but, ils entreprennent de reviser le procès de Satan, de le relever de sa déchéance et de le réhabiliter à la face du monde.
Écho très-affaibli des rationalistes d'Allemagne, Renan ose donc écrire : « De tous les êtres autrefois maudits, que la tolérance de notre siècle a relevés de leur anathème, Satan est sans contredit celui qui a le plus gagné au progrès des lumières et de Y universelle civilisation. Il s'est adouci peu à peu dans son long voyage, depuis la Perse jusqu'à nous ; il a dépouillé toute sa méchanceté d'Ahrimane. Le moyen âge, qui n'entendait rien à la tolérance, le fit à plaisir laid, méchant, torturé, et, pour comble de disgrâce, ridicule.
« Milton comprit enfin ce pauvre calomnié, il commença la métamorphose que la haute impartialité de notre temps devait achever. Un siècle aussi fécond que le nôtre en réhabilitations de toutes sortes, n3 pouvait manquer de raisons pour excuser un révolutionnaire malheureux, que le besoin d'action jeta dans des en-
treprises hasardées. On pourrait faire valoir, pour atténuer sa faute, une foule d'autres motifs contre lesquels nous n'aurions pas le droit d'être sévètes. »
Un des maîtres de Renan, Schelling, va plus loin. De Satan il fait un Dieu, parce que le Christ- Dieu devait avoir un antagoniste digne de lui (1) .
Dans son Cours de philosophie de l'histoire, Michelet prédit le retour du règne salanique, et dans la Sorcière il s'en fait l'historien, en racontant avec amour les triomphes de Satan sur le Christ (2).
Quinet, qui veut étouffer le Christianisme dans la boue, trouve dans Satan le Principe qui doit réunir tous les coeurs {3).
Proudhon désire substituer Satan, lebieri-aimé de son âme ,àl inconséquent réformateur qui se fit crucifier (4).
Si ces écrivains, et beaucoup d'autres, non moins impies, avaient excité une réprobation générale, il faudrait enconclure l'existence d'une folie et d'une impiété individuelles. Mais l'accueil qui a été fait à ces blasphèmes inouïs; mais le nombre des lecteurs et des prôneurs des livres qui les contiennent, ne sont-ilspas de natureà faire réfléchir? Peut-on ne pas y voir un des signés caractéristiques des temps actuels ? Pour avoir; publié les monstrueuses impiétés qu'on vient de lire, Renan, Proudhon et leurs pareils n'ont, aux yeux de l'opinion dominante, rien perdu de leur gloire. Devant eux ne s'est fermée ni la porte d'un salon, ni l'entrée d'une académie. Ils ont des relations sociales étendues; on mange avec eux, on devise avec eux, on les trouve ai-
(1) Aloêller, De Ùtat de la philosophie en Allemagne, p. 211.
(2) Introd. à l'hist. univers., p. 40 et 40.
(3) Deschamps, Le Christ et les Antechrists, t. II> p. 47.
(4) La Révolution au xixe siècle, p. 290, 291.
mables. Les trompettes de la renommée proclament leur talent; et, comparés aux livres chrétiens, leurs ouvrages, traduits dans les principales langues, comptent cent lecteurs pour un (1).
Tels sont les blasphèmes, inconnus dans l'histoire, qui s'impriment aujourd'hui, non-seulement en France mais en Allemagne, et qui se lisent dans l'ancien et dans le nouveau monde. Toutefois, jusqu'à ces dernières années la réhabilitation de Satan, l'apologie de Satan était demeurée circonscrite dans des ouvrages ignorés dé la foule. Pour avancer l'œuvre infernale, restait à atteindre le demi-monde, le monde des oisifs et des femmes. Or, à la suite des philosophes et des littérateurs académiciens, sont venus les romanciers et les comédiens, qui se sont chargés de la rendre populaire. C'est danfcle même ordre que Satan procéda, il y a seize siècles, pour conserver son règne et empêcher celui du Saint-Esprit: après Celse le sophiste, parut Genès l'histrion.
L'année 1861 a vu paraître un roman fort connu, dans lequel Satan, transformé en Dandy, fait le charme des salons. Sa tenue est irréprochable, ses manières distinguées. Il parle avec élégance, il sourit avec grâce, il est spirituel. Il fume, il joue, il valse, il polke : on n'est pas plus aimable. Sous cette métamorphose sacrilège, l'homme s'habitue à regarder en face son éternel ennemi et à lui donner la main. Les craintes qu'il inspirait naguère passent pour de vaines terreurs; la méchanceté dont on l'accuse, pour une calomnie née de l'ignorance et de la superstition.
(1) On sait qu'en Autriche il existe une association secrète qui s'est proposé de propager à tout prix le livre impie et menteur de Renan. On Ta traduit dans presque tous les idiomes de cet empire, et on le fait colporter et vendre à vil prix dans leâ campagnes.
Comme moyen de propagation, le roman tient le milieu entre le livre savant et le théâtre. Des cabinets de lecture ou de la balle du colporteur, le roman pénètre dans le salon, dans le boudoir, dans la chaumière. Il atteint un nombre plus ou moins considérable d'intelligences; mais le roman ne parle pas aux yeux et ne corrompt qu'individuellement : autre est le théâtre.
Parle prestige des décors, par la réalité des personnages, par le jeu des acteurs, il s'empare de tous les sens et y grave profondément ce qu'il enseigne. De plus il s'adresse à la foule. La pièce obtient-elle un succès de vogue? Tenez pour certain qu'après vingt représentations, les jeux de mots, les lazzis, les maximes, les blâmes, les éloges qu'elle contient, deviendront les aphorismes d'une multitude de personnes de toute éducation et de tout rang. Il en résulte que le vrai moyen de livrer à la dérision l'homme le plus respectable ou la chose la plus sacrée, c'est de les faire jouer sur les théâtres. Mieux que personne, le démon l'a compris. Afin de populariser sa réhabilitation, en jetant au mépris de la foule les dogmes chrétiens qui le concernent, il s'est emparé d'un théâtre important delà capitale des lumières : là il fait jouer ce que nous allons dire.
Un des derniers jours du mois d'août 1861 , les murs de Paris offrirent aux regards une grande affiche bleue, sur laquelle on lisait, en gros caractères : la beauté du diable, pièce fantastique en trois actes.
En voici la rapide analyse. Une vaste pièce richement décorée s'ouvre devant vous. C'est un compartiment de l'enfer : c'est la chambre à coucher de monsieur Satan. A travers les ridaux blancs d'un lit voluptueux, paraît la tête d'un jeune élégant qui demande qu'on l'habille. Les tables et les toilettes se chargent de cos-
métiques, de flacons et de fers à friser, apportés par de petits diables, valets de chambre de Satan. Celui-ci sort du lit; on lui fait sa toilette; il s'admire et se fait admirer. Enivré de sa beauté, il se promet des conquêtes et annonce un bal pour le soir. Six danseuses de l'Opéra viennent, à point, de tomber en enfer. Au bruit des violons, on valse, on polke. Satan s'empare des nouvelles venues, et, pendant la danse, se permet à leur égard des paroles et des gestes qui n'ont pas tout le succès qu'il désire.
Furieux, il demande à tous les démons s'il n'est pas toujours le roi de la beauté. Quelque hésitation se manifeste dans les réponses. Satan redouble de fureur et veut savoir ce qu'est devenue sa beauté. Un damné, magnétiseur de profession, offre de lui révéler le mystère. On fait venir madame Satan. On l'endort et on lui demande ce qu'est devenue la beauté de son mari. Madame Satan ne répond pas, mais s'agite fortement sur son fauteuil. On multiplie les passes, on la charge de fluide; elle s'endort profondément. Interrogée de nouveau, elle dit : C'est moi qui ai ôté la beauté à mon mari. — Pourquoi? — Parce qu'il en abusait (1). — Qu'en as-tu fait? — Je l'ai donnée à une jeune fille de Normandie. — De quel village? (Elle le nomme). — Quand l'as-tu donnée? — Le jour même où je l'ai ôtée à mon mari : c'est ce jouç-là que la jeune fille est née.
Satan n'en demande pas davantage. Il appelle son cocher, fait atteler sa voiture à la Daumont, et, transformé en inspecteur des écoles primaires, il part, avec le damné magnétiseur, pour aller à la recherche de sa beauté. Arrivé au village, il entre à l'école, exa-
(i) Ici desiétails que nous nous abstenons de reproduire.
mine les jeunes filles et demande l'âge de chacune. Huit sont nées le même jour. laquelle possède la beauté de Satan? impossible de le savoir. Une chose demeure certaine, c'est que la beauté die Satan lui reviendra, lorsque la jeune fille l'aura perdue. Sur l'avis du magnétiseur, il est décidé qu'on enlèvera les huit jeunes filles, et qu'on les conduira à Paris. Fascinées, affolées, elles partent pour la capitale en compagnie de Satan et de son acolyte. Leur vertu ne tarde pas à faire naufrage, dans la vie de Bohême, dont les détails dégoûtants remplissent une bonne partie de la pièce. Lorsque la dernière est flétrie, la beauté revient à Satan qui s'admire et qui revient se faire admirer aux enfers, après avoir promis fidélité à sa femme.
Telle est cette farce ignoble dont Fart, le goût, le français même sont absents; mais où marchent d'un pas égal la luxure et l'impiété. Satan transformé en fashionable; l'enfer devenu un hôtel garni, où l'on arrive avec sa malle et son sac de voyage; une maison de tolérance, où Ton boit, où Ton joue, où l'on danse, où Ton s'amuse et d'où l'on sort en calèche pour courir des aventures. Qu'est-ce qu'une pareille pièce? sinon une longùêmoquerie des dogmes du christianisme, une profanation cynique des plus formidables mystères de l'éternité. Après avoir entendu, applaudi, absorbé ce ricanement sacrilège, qui conservera la moindre horreur du démon; la moindre crainte de l'enfer? N'hésitons pas à le dire : jamais pareil scandale n'avait été donné au monde chrétien.
Toutefois, il est un scandale plus grand que la pièce elle-même, c'est le^succès qu'elle a obtenu. Croirait-on que cette monstruosité a eu soixante-trois représentations consécutives? Et cela, sur un des théâtes les plus
coDnus de Paris, le théâtre du Palais-Royal ! Faut-il s'étonner si, cette année même, en présence d'une immense assemblée, on a pu porter et faire accueillir avec frénésie : un toast à la mort du Pape, et à la santé du Diable !
Voilà où nous en sommes au dix-neuvième siècle de l'ère chrétienne.
Gomme symptôme, nous ne connaissons rien de plus significatif que cette pièce. Tel est aussi l'avis d'un éminent écrivain que nous aimons à citer. «Le démon, dit-il, avait jusqu'ici une forme incontestée, espèce de forme classique, que les maîtres de la littérature, jusqu'à M. Scribe lui-même, utilisaient en ne l'altérant que le moins possible. Le démon avait toujours eu un but odieux et loyalement accusé. Aujourd'hui l'idéal du démon est couleur de rose- Sa personnalité toute charmante semble un décalque de la chanson de Béranger : « Elle apparaît, Esprit, Fée ou déesse, mais « jeune et belle, elle sourit d'abord. »
« Par exemple, dans la Beauté du Diable, monsieur le Diable ne peut que conquérir de vives sympathies à la personnalité infernale. Ses malices sont bienfaisantes, ses tours sont ceux d'un bon génie de la Bohême parisienne. Donc à l'idéal catholique du démon, idéal saisissant de vérité, qui résume ou incarne le sensualisme parvenu à sa plus forte expression, F homme-bête, voici que l'on oppose un idéal tout contraire.
«C'est étrange! nier les vérités du catholicisme, cela se comprend de la part de ceux que la force des choses a retenus en dehors de leurs lumières ; mais franchir l'abîme de la négation en ce qui touche la personnalité infernale, et la reconnaître pour la glorifier, pour la réhabiliter, pour la faire aimer ! c'est un fait incom-
préhensible, incompréhensible et très-grave, puisqu'il porte la main sur une vérité àla fois religieuse et rationnelle, pour la détruire sans colère et sans profit. Il n'y a pas seulement la manifestation de l'amour du merveilleux, il y a T influence occulte de l'Esprit du mal. »
Se faire appeler comme roi. Quand le rationaliste du dix-neuvième siècle ne fait pas du Satan biblique un être imaginaire, il en fait un être digne de compassion. C'est tout simplement un révolutionnaire malheureux: et qui ne Test pas, plus ou moins, aujourd'hui! En lui, la personnification vivante du mal et de la laideur morale, l'artiste trouve un type qui ne manque ni de noblesse ni de beauté. Le romancier le transforme en dandy du Jockey-Club, aux manières élégantes. Le comédien le présente comme le joyeux maître-d'hôtel de l'enfer, et l'enfer comme une villa confortable, où se trouvent réunis tous les genres de plaisirs.
Cependant protéger Satan, l'innocenter, l'embellir, demander au nom du progrès qu'on lui donne droit de bourgeoisie dans les sociétés chrétiennes, ne suffit pas: comme autrefois, on veut qu'il devienne le prince elle Dieu du monde. Lui-même aspire, comme à son but final, à cette double souveraineté, qu'il prétend bien reconquérir. En effet, la révolution est aujourd'hui la puissance la plus formidable, et, à moins de miracles inouïs, la future reine du monde.
Qu'est-ce que la révolution? sinon Dieu en bas, et Satan en haut. Or, par la bouche d'un de ses fils, parlant à ses frères répandus aux quatre vents, la révolution disait naguère : « Lucifer est le chef de la pyramide sociale. C'est lui qui est le premier ouvrier, le premier martyr, le premier révolté, le premier révolutionnaire. Nous révolutionnaires, démocrates, socialistes, nous
devons par respect et par gratitude porter sur notre drapeau, Y image chérie de l héroïque insurgé, qui le premier osa se révolter contre la tyrannie de Dieu (1). »
Après avoir légitimé la haine de Dieu, en écrivant : Dieu cest le mal, un autre blasphémateur, trop connu, donne son cœur à Satan et l'appelle de tous ses vœux. Il lui dédie sa plume, lui consacre sa vie et invite l'Europe entière à suivre son exemple. « Viens, dit-il, viens, Satan, le calomnié des prêtres et des rois ; que je t'embrasse, que je te serre sur ma poitrine ! Il y a longtemps que je te connais, et tu me connais aussi. Tes œuvres, ô le béni de mon âme ! ne sont pas toujours belles ni bonnes ; mais elles seules donnent un sens à l'univers et l'empêchent d'être absurde. Que serait sans toi la justice? un instinct. La raison? une routine. L'homme? une bête. Toi seul animes et fécondes le travail. Tu ennoblis la richesse ; tu sers d'excuse à l'autorité; tu mets le sceau à la vertu. Espère encore, proscrit... » Et le reste, que notre main refuse de transcrire.
Proudhon n'est qu'un conséquentiaire. Du jour où retentit aux oreilles des jeunes générations de l'Occident, cette parole devenue l'axiome de l'enseignement public : « Le christianisme est vrai, mais il n'est pas beau. Il n'est beau, ni en littérature, ni en poésie, ni en éloquence, ni en philosophie, ni en peinture, ni en sculpture; pour avoir le beau, il faut aller le chercher dans le paganisme. C'est là aussi, et là seulement, qu'on trouve les grandes civilisations, les grands caractères, les fortes institutions, les vraies lumières et la vraie liberté : » de ce jour, Satan se mit en marche pour rentrer dans le monde chrétien et y reformer
{{) Discours d'un réfugié de Londres, prononcé à la taverne des Francs-Maçons, 1862.
son empira. L'imprudente Europe lui faisait un pont d'or : voyons s'il en a profité.
Quel est le roi de l'Europe moderne, envisagée dans ses caractères généraux? Le roi de l'Europe moderne est celui qui la gouverne dans, l'ordre des idées et dans l'ordre des faits. Or, sept grands faits intellectuels et matériels, religieux et spciaux constituent l'Europe moderne. La Renaissance, le Rationalisme, le Protestantisme, le Césarisme, le Vollairianisme, la Révolution française, et la Révolution proprement dite, lui donnent son cachet, lui impriment ses tendances. Celui qui les a produits, qui les perpétue, qui s'efforce de les appliquer jusque dans leurs dernières conséquences, celui-là est le vrai roi de l'Europe moderne. Est-ce le Saint-Esprit?
Si Ton descend aux détails, qui forme l'opinion publique? Les blasphèmes inouïs que nous avons cités eussent été impossibles au , moyen âge : l'idée même n'en serait tombée dans, aucune tête. S'ils s'étaient produits, l'Europe de Çharlemagné et de saint Louis se fût bouché les oreilles pour ne pas les entendre, et les auteurs auraient expié par le supplice leur sacrilège audace. Quel Esprit régit la société à laquelle on peut impunément les faire entendre, qui s'y montre indifférente, qui en rit, qui les accueille? Est-ce le Saint-Esprit?
Quel Esprit règne sur la presse, en général, sur les arts, aux théâtres, dans les académies,, sur les romans, dans les journaux, sur les écrivains en vogue, de tout nom et de toute nuance : gent innombrable répandue sur tous les points de l'Europe et qui sème à pleines mains le mensonge et la corruption , comme le laboureur sème le grain dans son champ? Est-ce le Saint-Esprit?
Quel législateur a fait écrire dans les codes de l'Europe moderne le divorce, destructeur de la famille
chrétienne ; le mariage civil, concubinage légal ; la liberté des cultes, patente officielle délivrée à tous les faux monnoyeurs de la vérité, négation authentique de toute religion positive; ironie sacrilège, en vertu de laquelle les sueurs des peuples servent à entretenir le catholicisme qui affirme, le protestantisme qui nie, le judaïsme qui se moque de l'un et de l'autre? Est-ce le Saint-Esprit ?
Sous nos yeux on autorise dans la capitale du royaume très-chrétien, le culte public de Mahomet. De toutes les villes chrétiennes, Paris, l'âme des croisades, la ville de saint Louis, devait, ce semble, être la dernière où Ton bâtît une mosquée : Paris est la première. Est-ce le même Esprit qui règne sur le Paris du moyen âge et sur le Paris du dix-neuvième siècle ?
Cet événement, qui a dû faire tressaillir nos aïeux jusqu'au fond de leurs totobeaux, ne donne pas encore7 la mesure de la souveraineté que nous caractérisons. Elle est dans les chants de triomphe que la mosquée parisienne inspire aux organes de l'opinion publique. «Des musulmans, disent-ils, vont vivre à Paris, dans la ville de Clovis et de saint Louis, mêlés à nos troupes et sur le même pied qu'elles. Il suffit de ce mot pour marquer la portée d'un fait qui. ne serait modeste que par suite de la transformation prodigieuse qu'ont subie nos idées et nos sentiments depuis un siècle. Oui, c'est ici un des événements caractéristiques de l'histoire de la civilisation européenne... Le philosophe médite et admire. Songeons bien à tout ce que ce simple incident accuse de luttes, livrées contre les préjugés de race, et de victoires remportées sur le fanatisme (i). »
(1) Journal des Débats, 8 mai 1863. — Aux jours de leurs fêtes, les soldats mahométans sont dispensés du service, et le dimauche, on
Ainsi, pour être la plus religieuse des cinq parties du monde, il ne manque à l'Europe moderne que d'avoir des temples de Mormons, des temples de Bouddha, des pagodes de Confucius, des sanctuaires de tous les dieux de l'Afrique et de l'Océanie. Alors la victoire sur le fanatisme sera complète. N'est-ce pas appeler au trône le père du mensonge et rêver les beaux jours de son antique règne (1)?
Enfin, à quel inspirateur faut-il attribuer la politique d'un monde qui se dit chrétien et qui pousse avec une fureur babylonienne à toutes les jouissances matérielles, comme si l'on régénérait l'homme en l'engraissant; qui sous le nom de droit nouveau , inaugure le droit de la force : droit antique, aboli avec le règne de Satan; qui, sous les grands mots de progrès et de liberté, cache la sécularisation des sociétés et leur émancipation de plus en plus complète de l'autorité du christianisme; qui fait, qui encourage ou qui laisse faire la guerre au pape; qui l'insulte, qui le calomnie, qui demandée grands cris la spoliation du dernier coin de terre indépendant où il puisse reposer sa tête? Est-ce à l'Esprit qui a fondé l'Église ?
Endormeurs et endormis, vous niez l'existence du démon et son action sur l'homme : dites-nous doue quel Esprit gouverne le monde actuel, considéré dans son ensemble.
n'en dispense pas les soldats chrétiens. Voir le récit de la fête de Laid-es-Ghir, célébrée à Paris le 9 mars 1864.
(1) Hsec autem civitas (Rom a)... omnium gentium serviebat erroribus, et magnam sibi videbatur assumpsisse religionem, quia nullam respuebat falsitatem. S. Léo, Ser. in Natal, app. Pet et Paul